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Cahiers de Psychologie Politique

Préalable

Il me semble utile de commencer par quelques interrogations : pourquoi ce colloque ? Et pourquoi faire ? La violence : voulons-nous la prévenir, nous en guérir, nous s’en servir, mieux la servir, ou la combattre ?

Impossible de s’intéresser à la psychologie politique (c’est notre cas) sans se rendre compte du rôle immense que la violence joue dans l’histoire de l’humanité et des institutions sociales et politiques, jusqu’au point de devoir se demander si la société  moderne n’a pas épuisée toutes ses ressources explicatives sans avoir trouvé une solution satisfaisante.

Car, pouvons nous parler contre la violence, quand y faire référence l’introduit ?

Pour ce faire, j’entretiens, certainement, à l’égard de cette problématique, un rapport de familiarité, et non de spécialiste. Une telle familiarité facilite l’expression et augmente la sensibilité, apporte un lexique plus ouvert, et accorde à l’argumentation un ton moins assertif, mais probablement plus saillant, autant qu’une étendue au propos dépasse les barrières interdisciplinaires.  

Je reviendrai encore plus loin sur ce point, puisqu’il reste à mon avis, une question epistemologique d’importance pour la caractérisation de la psychologie politique et issue à  l’impasse que vivent les SHS actuellement. Dépassement devenu une nécessité (Dorna 2004).

Une autre question  s’impose comme point de départ: que voulons nous cerner ici : la nature ou les manifestations de la violence?

Se poser une telle question pour un psychologue, encore d’avantage d’un point de vue psychosociale, devrait renvoyer à une foule des travaux empiriques. Or, il n’y a rien, ou très peu. Il suffit de regarder les glossaires des principaux manuel de la discipline pour remarquer un paradoxe : la violence n’est nullement évoquée, sauf de manière anecdotique et au détour d’une autre question.

La violence se trouve au cœur de l’épique et de la tragédie grecque, dont l’Antigone de Sophocle qui reste le paradigme du déchirement des hommes entre les droits de la cité et les droits de la personne. Il y là, une demostration symbolique, sans aucune doute, des liens étroits entre violence, pouvoir et psychologie.

Dés nos jours la violence a pris place dans la société moderne, sous ses diverses forme : conflits intra et inter-Etats ou tous simplement en tant que faits divers. Les medias ne cessent pas d’alimenter les craintes et les phantasmes. Cette vieille pratique humaine, elle est devenue omniprésente et au cœur des enjeux politiques.

Curieusement, malgré les anciennes réflexions sur la guerre,  la problématique théorique sur la nature de la violence est relativement récente, et beaucoup plus concernant ses manifestations sociales et politiques. 

Par conséquent, je souhaite d’évoquer ici, d’abord, quelques remarques paradoxales qui font de la perception de la violence  une question centrale, mais une nécessité  pour l’analyse des rapports entre le politique et le psychologie.

Aussi, en écho à cette première remarque, je voudrais - dans un deuxième temps -  me situer dans une perspective globale que je qualifierais volontiers de psychologie politique, en tant qu’approche transversale, historique et prospective. Ici, je me limiterai à faire appel à certaines théories classiques, dont la portée me semble toujours utile. Aussi, je renverrai au lecteur intéressé les références à quelques propositions théoriques de la psychologie sociale, lesquelles sont traitées dans des ouvrages récents, notamment par N. Fischer et ses collaborateurs (2003).

Enfin, je compte situer (sans entrer dans les détails) les rapports entre violence, politique, parole. Certes, il y a un vrai faux truisme d’attribuer à la parole et plus généralement au langage (le propre de l’homme dit-on) la pacification de la force. Sur le plan de la violence entre parole, discours et dialogue, on doit introduire de nuances importantes. C’est pourquoi la parole n’a pas  fait disparaître la violence du cœur de la société contemporaine. Ainsi, malgré la volonté de régler rationnellement les conflits, le discours politique moderne à même développé des nouvelles passions froides et sournoises : la raison d’Etat, et la pratique du terrorisme au nom de la religion.

I- Quelques remarques et quelques paradoxes

Première remarque : La violence est elle une question technique et un problème de spécialiste ?

C’est un vrai paradoxe de constater que l’intérêt porté aux instruments de la violence (armes et logistiques) l’emporte infiniment sur l’intérêt de comprendre la nature du phénomène lui-même. Certes, il ne s’agit pas de re-faire de la métaphysique, mais d’échapper à la tendance technicienne (véritable symptôme de notre époque) qui se développe dans les SHS sous prétexte qu’il faut analyser le tout pour conclure par tout savoir en ignorant le tout du fond de la question, en ayant fragmenté à l’absurde tous les problèmes pour finir avec quelques vielles recettes pragmatiques de substitution.

Je pense donc utile - de manière préventive - de s’interroger sérieusement  si  la question dont nous prétendons traiter le fond autant que les formes (ici la violence) est elle véritablement une problématique pour des spécialistes ?

Le poids et le nombre de problèmes rattachés à la violence sont très nombreux : Il y a un trop grand risque de trop voir les arbres et d’oublier la forêt. A y réfléchir : que savons-nous (psychologues) sur le fond de la question posée? Avons-nous une vision claire sur les antécédents historiques et les répercutions idéologiques, sociales, voire politiques ?  Envisageons-nous la question à partir de plusieurs points de vue, ou nous nous limitons regard d’une psychologie purement individuel ? Cette dernière question est aussi valable pour les psychosociologues qui sont loin d’avoir dépassé les approches individualistes. 

De la grande réflexion sur la signification de la grande violence (la guerre) nous sommes passé presque sans transition aux petites violences de chacun. Or ces celles-ci sont devenues encombrantes jusqu’au point d’empêcher un raisonnement d’ensemble. Les  arbres cachent la foret, donc.

Ainsi, on oublie que la violence niche dans tous les rapports de pouvoir qui composent et articulent les organisations, les institutions et l’Etat. Foucault (1994) a eu le mérite de refuser de penser le pouvoir en termes uniquement hiérarchiques : le pouvoir ne se localise pas, mais circule au sein de la subjectivité entre les individus et les groupes. Bref : il mine l’altérité. Voilà pourquoi la violence se fait totalitaire ou toute tentative d’analyse fragmentaire la rend plus impénétrable. Et, je pense que ni la « nature humaine », ni la théorie psychologique  ne lui offrent plus un alibi explicatif in situ.

La violence du discours idéologique a abandonné la critique des armes pour se noyer dans le discours sur la violence du langage. Il y a donc grand besoin de différencier les niveaux d’analyse bio-psycho-socio-culturelle, afin de reposer une réflexion globale, capable de les articuler sans les amalgamer. On aurait tort de considérer ces niveaux réductibles à un seul, ils sont probablement co-déterminants dans une approche epistemologique où il n’y a pas ni hiérarchie ni hégémonie des niveaux. Ce besoin de re-intégration est devenu d’autant plus nécessaire que la perte d’un projet de sens critique rendre impossible une vision d’ensemble sur la base de la société ou de l’individu. Les pistes sont brouillées.  

La sociologie a désertée de son rôle visionnaire, autant que la psychologie de sa vocation compréhensive Ainsi un énorme fossé s’est crée entre l’individu et la psychologie de l’individualisme.  Et de coup le questionnement du système en place, est devenu non seulement ambigu, mais devenu presque insaisissable.

L’homme primitif avait l’avantage de croire au surnaturel, l’homme de l’antiquité avait à son avantage les mythes et l’observation de l’harmonie de la voûte céleste, pour se doter des cosmologies vivantes, tandis que l’homme moderne à fait de l’idée rationnelle de l’ordre et progrès une réalité purement virtuelle où le plus dangereux de la violence est justement l’idée de la raison d’Etat. 

L’impression d’asphyxie, et le sentiment d’aliénation qui secoue l’âme contemporaine (crise de la culture) est la perversion globale à laquelle se donne la violence décadente, voir de la culture de la violence. Lucide et baroque, Foucault (1994) écrit : «  On aurait tort de croire, selon le schéma traditionnel, que la guerre … finit par énoncer à la violence  et accepte de se supprimer elle-même dans les lois de la paix civile ». Bref : loin de la conversion morale, la violence éclate comme une spore livrant au vent des milliers des semences de violence in vivo au sein d’une société dénature.

Voilà des images collaborent à entrevoir l’angoisse et l’affolement, dont la violence fait son œuvre. C’est ainsi que le retour mutatis mutandis au sentiment tragique de la vie que la Grèce classique à si bien connu sous une forme philosophique dans la course à la recherche de l’ataraxie.

Seconde remarque : La perte des repères sociohistorique et la perversion des valeurs.

Aujourd’hui, la violence est commentée et étudiée plutôt sous l’angle de sa forme bâtarde : le fait divers. Et même concernant les faits des armes les chroniques ne cherchent pas l’explication, mais les aspects les plus saillants de la sensation par les images. Et reprises par des séries TV.

La perte donc des repères socio-historiques font de l’analyse de la violence ordinaire des pastiches psychopathologiques dont les amalgames sont la règle. En face de ce journalisme du fait divers, il y a une foule des mesures pragmatique et des techniques aseptisées issues des micro-theories a-historiques et sans attaches éthiques claires. 

La société contemporaine est devenue progressivement amnésique à la dynamique de sa propre construction dont la violence est le pivot. La mémoire historique s’efface et les souvenirs s’éparpillent. Pourtant les conséquences sont bien connues : Oublier est s'obliger à répéter les expériences passées, surtout pour le pire.

La question de la violence rappelle ce que les anciens décrivaient en termes de sauvagerie et de barbarie, dont l’histoire rendait compte comme des cas exceptionnels tant leurs caractéristiques de cruauté, de brutalité et de puissance, frappaient  les esprit et laissaient des traces dans la mémoire collective.

Historiquement, il y a toujours eu un dérèglement de la perception sur les causes et les effets de la violence, dont la plus monstrueuse : la guerre. Certes, l’idée de la guerre reste une image d’une effrayante démesure : la violence totale. Mais, curieusement, cette énorme demeure, que les grecs désignaient sous le mot de l’hybris, ne représentait pas pour les anciens une chose si abominable. Pourrions-nous dire presque le contraire. La guerre n’était pas jugée une menace mais un acte d’ordre contre le chaos. Elle est bienfaisante si les Dieux la bénissent. D’où les rituels et les oracles. Faut-il rappeler que les guerres antiques, étant longue, procure des honneurs, de la gloire et aussi des plaisirs. La mort au combat était héroïque, voire admirable : le passage obligé à l’immortalité. Le discours de Périclès sur les immortels est la synthèse d’Athénée et de Minerve, d’une certaine idée de la paix et de la violence, de la guerre et de la politique au nom des valeurs de la cité antique. Ce sont les lâches ce qui ne risquent rien et ne bougent pas. Et cette vision paradoxale reste quasi la même jusqu’à la renaissance. La guerre était un art avec ses règles et ses codes. La politique se trouve à là l’hauteur de la paix. La République romaine a deux consuls (l’un en temps de paix et l’autre en temps  guerre) à l’image de la représentation du Dieu Janus avec ses deux faces : celle de  paix et celle de la guerre.  

Voilà pour quoi, le rappel de la traduction d’hybris a une place dans la réflexion de la violence. Ce mot a double sens : démesure, mais aussi sagesse et même nous devons lui ajouter un troisième sens: l’excellence. C’est bien pourquoi Démocrite parle de la guerre comme la mère de toutes les sciences. Car la démesure précède la mesure et il ne faut pas la chercher en dehors de la raison : c’est la rupture de l’équilibre.  L’hybris ne serait pas une donnée, mais une quête, voire une tentation…  

Ce qui provoque un changement d’image est l’irruption dans les conflits qui font appel à la violence sont les nouvelles techniques de mort, et le déplacement des valeurs guerriers anciens (honneur, gloire, prestige, pouvoir) vers d’autres domaines : l’aventure, le commerce, la science, l’art, et d’autres formes de pouvoir.

En Occident, avec la Renaissance (De Vinci et Machiavel sont des experts militaires) et les inventions mécaniques la portée et les formes de la violence. La monarchie et la vie de la cour séparent les activités (le politique, le militaire et le religieux) et introduisent des nouvelles mœurs et les nouvelles techniques forcent la conversion des règles de l’art militaire.

La violence quitte la spontanéité de la passion et se rationalise.  Le calcul s’inscrit dans la logique odieuse de Montfort lorsque à la St Barthélemy exclame : tuez les tous, Dieu reconnaîtra les siens !

Ainsi, pas à pas la violence in crescendo trouvera dans les guerres napoléoniennes, l’expansion prussienne, puis la première et les deuxièmes guerres mondiales, une puissance exorbitante, jusqu’à l’invention de l’arme nucléaire. Mais, le plus pathétique sont les conséquences, dont l’escalade trouve son paroxysme avec l’holocauste et le goulag. C’est la fusion folle du discours, la politique et la violence totalitaire : la « banalisation  du mal », selon la formule choc de H. Arendt(1972) et l’animalisation des rapports humains au coeur même de la culture moderne et la plus romantique.

Voilà pourquoi la folle violence nous parle du drame et du traumatisme.

L’idée d’une perte traumatique de mémoire historique constitue une piste non négligeable dans la compréhension de la culture de la violence et sa récurrence. Les générations ont du mal à tirer des leçons et a transmettre leur histoires de violence.  Les victimes préfèrent se taire, tant l’indifférence et la non écoute est grande au lendemain des catastrophes traumatiques.

Un travail récent des historiens sur la II guerre mondiale un exemple montre que l’histoire est faite d’une recomposition progressive des faits et d’une re-écriture de la réalité. La mémoire est autant que la perception un processus de sélection et de co-construction. C’est le cas de la perception et de la mémoire de l’armée allemande. Il y a le décalage entre le deuil et le souvenir des familles allemandes (enquête) et les descriptions objectives, et le plus intéressant est le résultat convergent: l’effacement des faits reprochables, et la restauration de l’image d’une armée de métier parfaitement adaptée aux conventions et règles de la guerre moderne. L’honneur est sauf. D’ailleurs, la insistance des certains textes sur le caractère aristocratique (voulant signifier : non- nazi) des officiels de la werhermaat est considéré comme un argument de poids.

Les familles de ses soldats vivent le « cercle du deuil », c’est l’enfermement du silence. On ne parle pas. Personne n’ose questionner les parents et les grands parents, encore moins lorsqu’ils ont participé à la guerre. Il y a le silence et l’auto-censure.

Cette attitude se résume dans  l’équation suivante :

traumatisme = silence = oubli

En effet, le travail de mémoire (historique et politique) à caractère traumatique n’est pas réussi collectivement. Il y a un décalage entre le deuil des familles et le souvenir officiel.

Toujours à propos de l’armée allemande (Vehrmacht) deux version se cotoient :

- la version socialement soutenue est celle d’une armée de métier dont l’honneur est sauf, tandis que la sale besogne est attribuée totalement à la Gestapo, SS et le parti nazi.

Il y a ainsi avec le temps une perte de compréhension.

L’histoire réelle des faits est expulsée.

L‘émotion s’est enfouie, et un sentiment d’oubli remplit l’espace du non-dit.

- La version du silence où toute la dimension psycho politique est absente. C’est l’acceptation du silence, ce qui empêche la recherche d’une articulation entre le passé et le pressent, tout en laissant la place à une violence internalisée sous forme de honte et/ou culpabilité.

L’idéologie du racisme totalitaire est à la fois la récurrence de la problématique du trauma sociétal et la révélation de la crise de la culture de l’homme moderne. Et l’épicentre de la violence actuelle, donc.

Troisième remarque : la technique comme violence instrumentale

La violence est un instrument, voire une technique, qui se nourrie et se développe dans une certaine culture dont l’enjeu est la capacité de dominer autrui, alors c’est grâce à l’acquissions des moyens que les hommes ont appris à obtenir le plus efficacement leurs fins : la violence en étant le plus simple et le plus rapide. L’homo faber maîtrisant le réel par ses habilités manuelles, l’homo sapiens par leur savoir faire, puis l’homo sapiens se tournant vers la réflexion et la science qui placera  la technique du pouvoir faire, au sommet d’une pyramide organisationnelle.

La technique devenant science naturelle et celle-ci une technologie qui se placera au cœur d’une technostructure de pouvoir est devenue la manière dont l’homme moderne  envisage ses rapports au monde, à ses objets, aux autres et à soi même. La technique possède une tendance totalisatrice, en ce qu’elle tisse la toile des systèmes où l’ensemble des choses et des hommes sont liées et contrôlés. Devenue le sens de l’être humain, la technique efface la sagesse antique et remplace sa vocation de savoir pour mieux vivre, en vivre pour savoir plus, comme une sorte de fuite en avant sans limites.

Il ne faut pas être disciple d’Heidegger pour saisir la pertinence de l’analyse. L’apothéose de la science moderne et ses effets spectaculaires font de l’argumentation un truisme. La question de la technique est devenue donc d’une grande pertinence pour comprendre la dynamique de la violence, étant plus clairs les liens qui les unissent. L’élan de la violence se trouve donc au cœur de la métaphysique de la science technologique.

Le grand point qui reste en suspension est ceci : l’authenticité des rapports humains, c'est-à-dire sans arrière pensée instrumentale de domination peut suffira pour donner un nouveau sens à l’intelligence et reléguer la technicité à l’oubli ou tout au moins à la contrôler ? Mais qui nous dit que l’authenticité de chacun n’est pas le lieu où niche la violence de tous. Renoncer donc à la théorie, au discours. !? Suspendre tout jugement ? Aboutir à l’ataraxie ? Renoncer au social est-il bien raisonnable et encore réalisable ?

Voilà la question de l’être et de la violence technicienne en quels noms: Heidegger, Nietzsche, Hurssel, Levinas, Pyrrhon …

Quatrième observation : le malaise de la paix et la demande de sécurisation.

Personne ne peut nier que la société actuelle traverse une période de paix prolongée, et renforcée par une démocratie (libérale) pacificatrices, mais aussi d’un ébranlement des repères. .

Or, paradoxalement, il y a le malaise de vivre à une époque et dans des sociétés où la violence est sournoise. Certes, il y a en toile de fond la peur d’une crise sinueuse qui ne cesse pas, des nouveaux foyers de violence où jadis on m’attendait pas, d’un terrorisme de nouveau type (religieux), et l’augmentation des effractions multiples; viols, harcèlements, raquette, etc.

A cela s’ajoutent :  

  • L’impression d’une police et une justice peu efficace.

  • La dislocation des rapports entre l’attente et l’information, la peur et la rumeur

  • Le rôle des medias dans la diffusion de la violence directe et indirecte

Rien d’étonnante donc qu’une demande de sécurisation gagne du terrain. Or, le besoin de sécurité qui s’exprime généralement sous la forme de l’intégrité physique ou économique, ne s’y réduit pas.  Il concerne également le domaine des croyances, les valeurs, les symboles et des idéaux.

L’insécurité vécue actuellement est globale et diffuse.

Cinquième remarque : la culture de la violence symbolique et le rôle des medias dans la domination des masses

Une relation réciproque s’est établie entre violence et médias, jusqu’au point de qu’il n’est pas illusoire de concevoir la culture moderne sous cet angle. Si la culture est le processus de régulation des relations sociales et la fabrique des multiples modèles, alors les médias sont devenus leur cheville ouvrière. Jusqu’à la rien de nouveau. Où cela pose problème, car l’expansion de la violence se matérialise à travers les messages et les images des medias. Certaines recherches sociologiques (Gerbner et al 1981) envisagent l’hypothèse que les médias, encore davantage la TV, renforcent les croyances et les valeurs conventionnels. Culture de la violence, donc.

D’autant que les discours dominants par un effet boomerang se caractérisent depuis quelques années par la place donnée à l’insécurité et aux mesures destinées à juguler les actes de violence. Quelques exemples sont parlant : l’information sur la violence urbaine (nuits bleues, voiture incendiés, scènes de pillage) accompagnées des images de braquages et vols, ont contribuées a créer les conditions subjectives dans la population (parfois la moins exposée à des telles violences) pour justifier les polices « municipales », les boites de vigilants, les polices d’entreprises (SNCF en  offre un exemple), les contrôles dans les aéroports, etc.

La violence symbolique joue ainsi un rôle de première importance dans la production d’une socialisation de la peur par medias interposés. Il ne faut pas des grandes études pour observer que les programmes de TV sont saturés des séries où la violence ordinaire est inutilement mise en relief. Les J-TV sont devenus les boites de résonnasse des faits divers où la violence est rarement absente, sans parler des séries de guerre ou des affaires policières.

Étrange situation où le spectre de la violence est partout, où le terme de violence est utilisé dans tous les domaines, où les discours officiels se font discrets sur ses causes sociales et psychologiques profondes. Parallèlement, les SHS ne proposent pas d’explications claires ni pistes de recherche capable de donner une articulation globale cohérente. A titre de constatation : aucun manuel récent de psychologie sociale n’offre une place significative à la question de la violence et ses relations avec les medias, ni même au phénomène de la violence en elle même. Voilà encore une preuve de comment la psychologie (sociale) s’est éloignée progressivement de ses procurations sociales d’origine. Certes, il y a eu quelques travaux de Bandura  (1977) où la relation entre la violence comportementale chez l’enfant et l’environnement social est mis en évidence. Aussi des études qui montrent postulent que plus les individus s’exposent aux messages de la TV, plus leur représentation de la réalité ressemblera à celle proposée par elle, d’autant que tout converge à proposer des modèles biaisés et sélectif. D’ailleurs, les tele-spectateurs assidus ont tendance à incorporer le système de croyances et des jugements transmis par les messages visuels, dont l’influence dans leurs comportements et leurs expectatives sont considérables à posteriori.

Impossible de ne pas évoquer ici la puissance des medias à transformer et à manipuler la réalité. Un fait macabre l’illustre parfaitement : la télévision à montrée une série des images choc des charniers découverts en Roumanie à l’occasion de la chute du régime communiste de Ceausescu. Plus tard on saura qu’il s’agissait d’un montage de propagande occidentale. Voilà que la communication des images est davantage la clef de voûte de la construction et le remodelage du réel.

On y voit la propagande, mais plus subtilement la publicité. Issue de la communication persuasive et du marketing. C’est le miroir de la société qui l’utilise : la publicité est fille de la culture de masses. En paroles et en images, la publicité véhicule la violence de la culture dominante. Mais, vouloir lui attribuer une puissance de « Dei ex-machina » serait négliger celle de la culture de consommation en elle-même, c'est-à-dire la forme agressive de la communication, toujours à la recherche acharnée d’un accroche : la publicité et la propagande sont l’émanation même d’un ordre social, économique et politique. Et cela, à la manière d’Habermas,  pourrait bien justifier la critique radicale du système.

Or, malheureusement les théories scientifiques à ce sujet ne sont qu’à l’état d’ébauches sans une vision d’ensemble, éparpillées dans le cloisonnement des disciplines qui se disputent le territoire de l’influence sociale. 

Sixième remarque : Le sens et les mots de la violence.

La violence reste toujours instrumentale, c’est un moyen d’acquérir quelque chose. Elle s’inscrit dans l’action de l’avoir et non de l’être. C’est un amplificateur de la force, mais toujours dirigé vers un but qui la justifie. Il y a donc une relation entre les fins et la raison et les intentions et la volonté. Et surtout, il faut rappeler que la violence est la condition nécessaire (non forcement suffisante) pour la prise et le maintien du pouvoir, le commandement et l’obéissance.

Le mot violence est généralement associé à pouvoir, puissance, force, autorité. Or ces mots en ayant parfois la même fonction n’ont pas exactement le même sens. Une observation d’H. Arendt nous semble pertinente : «  L’usage correct de ces mots  n’est pas seulement une question de grammaire, mais aussi de perspective historique »

Allons donc ici nous refermer à leurs rapports avec la violence :

a) Pouvoir : c’est une sorte de violence mitigée (soit par le droit, soit par le nombre de l’opinion) de domination sur autrui.

C’est une attitude humaine collective à agir de façon concertée. Celui qui est au pouvoir, l’est au nom d’un groupe. Potestas in populo (Ciceron)

b) Puissance : c’est une force (potentielle) attribuée  à quelqu’un, à une personnalité, à un être ou un ensemble de forces, dont ont attend des effets.

Par extension «  en puissance » ce qui possède une force mais n’est pas encore arrivé.  

c) Force : c’est une énergie et une cause de mouvement ou de transformation des choses et des êtres animés.

d) Autorité : c’est la symbolique du pouvoir, le droit d’exercer un pouvoir. Autoritae in sanatus. (Cicéron)

Septième remarque : les sources de la violence

Schématiquement, sans nous arrêter aux diverses approches de la violence que nous verrons plus en détails un peu plus loin, il y a une double tradition théorique pour envisager les causes  de la violence : l’une est centrée sur les antécédent individuels (nature humaine), l’autre est sociale collective et culturelle.

a) Le modèle individuel se réclame d’une psychologie de la nature humaine, libérale de surcroît. ( Stuart Mills) :

C’est une version psychologique inspirée du droit naturel, qui évoque les dispositions des sujets concernant l’acte de commander et l’acte d’obéir :

-Il y a ceux qui désirent commander parce qu’ils répugnent d’obéir. Et pour ce faire, ils sont disposés à décharger les autres du fardeau

-Il y a ceux qui désirent obéir parce qu’ils ne veulent pas commander. Il y a un certain attrait à l’homme fort.

Et les premiers dominent les autres à travers les divers instruments de la violence.

Une telle approche s’est institutionnalisée selon la théorie (individuelle) du pouvoir. Et par extension, au niveau de la gouvernance moderne, le modèle le plus complexe et le plus perfectionné, d’un point de vue  psychologique est la bureaucratie dans ses nouvelles versions : la technobureaucratie et la technostructure des organisations. Toutes ces versions placent la rationalité (l’esprit, l’intelligence et la consciente entreprenante) au centre du dispositif d’explication des comportements humains.

Le régime bureaucratique est la traduction moderne du pouvoir hégémonique. Mais contrairement à l’hégémonie ancien où le pouvoir de l’Un était la règle, ici c’est le règne du pouvoir anonyme : ni d’un seul, ni de tous, ni des meilleurs ni des nuls. Impossible de trouver le responsable susceptible de répondre de ce qui se passe. Voilà une tyrannie moderne. La bureaucratie n’a pas des comptes à rendre. Mais, comme toutes les tyrannies, elle a besoin de l’opinion favorable au moins d’un certain nombre.

Devant un tel état de choses, à un moment donné, la violence de l’Etat se retourne contre lui-même.  

La technocratie est le gouvernement des élites techniques qui se placent aux commandes avec la complicité ou le laissez faire de la classe politique. D’où l’équation suivante :

Technocratie + oligarchie + hégémonie + rationalité + spécialisation

b) Le modèle de l’acte commun ou la psycho-politique de la république

En deux mot, disons : Le problème politique est toujours de savoir qui domine et qui est dominé. Voilà au fond la question de la violence.

Au départ, au cœur de la mythologie, la violence est un acte déclenché par les Dieux contre les hommes, à l’image des événements naturels, qui ne peuvent pas être contrôlés. C’est bien plus tard que la violence est pensée comme un acte à caractère social, puis sous l’emprise du mauvais côté de l’approche individuelle.

La colère des Dieux est assimilée à la fureur des forces extrêmes de la nature : la lame de fond, l’irruption d’un volcan, un tremblement terre, un cyclone, une avalanche, etc. C’est justement le caractère non humain et son exceptionnalité irrationnelle qui veut ici être souligné. Paradoxalement, la violence est renvoyée ainsi à la nature et le monde animal. Et si la violence existe chez l’homme c’est le propre d’un state primitif ou à un dérèglement des mécanismes rationnels. La véhémence d’un geste ou la brutalité d’un acte rappellent que c’est dans le manque de contrôle rationnel de soi, au fond de la partie psychologique primitive, voire les passions et les désirs, que la violence se blottie. 

Ainsi longtemps, et à l’origine de la psychologie sociétale (politique et des peuples) les actions collectives (émeutes, révolutions, manifestations) renvoyés à une psychologie primitive (Levy-Brun) se trouvent associées par analogie à l’animalité, l’irrationalité des passions et la pathologie des mentalités criminelles. Voilà la logique qui renvoie toute violence au côté obscur de l’âme humaine collective. Et aux événements collectifs son caractère négatif et à la limité de l’humain.

Les horreurs de la guerre, des révolutions, des émeutes ont forgé une mémoire. 

Ainsi, seul l’individu est capable de maîtriser sa propre violence, mais que faire de celle des autres lorsqu’ils deviennent foule, masse ? Là, se trouve l’idée d’un contrôle externe, puissant et neutre : la mission policier de l’Etat.  

Or, la violence collective est jugée légitime dans certaines circonstances (durement et longuement débattues) jusqu’au point de codifier l’usité.  

II.- Enjeux théoriques de l’interprétation causale de la violence 

En prenant un raccourci on peut conclure que la violence semble plutôt correspondre à un fait culturel, autant qu’elle ne saurait se cacher dans la « nature humaine » sous une forme biologique ou psychologique. La violence humine est une effraction, nullement une pratique liée à l’atavisme animal. C’est un fait culturel de possession.

Avant de rappeler quelques projets théoriques sur les causes de la violence, il semble utile de rappeler que si la guerre est la violence suprême,  alors c’est là qu’on trouve le fait culturel par excellence. 

Il ne faut pas confondre la guerre avec une quelconque violence aveugle, irrationnelle et irréfléchie. C’est une violence planifiée, dont l’économie joue un rôle vitale, parfois dissimulé, un calcul rationnel des conflits (pertes et profits), une recherche technique et scientifique, une logique propre. L’adage de Végèce (IVe) en dit long : « Si tu veux la paix, prépare la guerre ». Faut-il encore rappeler qu’une guerre n’est pas une bataille. C’est donc pourquoi, loin de caractériser l’état de nature, la guerre historiquement datée, et plus tard la guerre moderne, reste un pur produit de la culture.

C’est la thèse qui permettrait de donner une explicitation moins mécanique (sociobiologique) à la folie nazie. D’un point de vue socioculturel, Fromm et d’autres piliers de l’Ecole de Frankfurt, soutiennent que l’analyse des conditions psychosociologiques de l’Europe entre les deux guerres était favorable à l’émergence des régimes fascistes. C’est aussi l’idée qui guide Adorno et ses collaborateurs pour mener les enquêtes qui déboucheront sur les célèbres études sur la « Personnalité autoritaire ».

Par ailleurs, Machiavel avec grande acuité avait déjà remarqué qu’il existe au niveau de l’Etat la tendance à renvoyer les oppositions internes vers l’extérieur. Les anthropologues et la psychologie sociale expérimentale a confirmée à l’échelle des groupes la validité du phénomène de l’endo et l’out groupe.

Rappelons brièvement quelques esquisses théoriques sans pour autant en faire un inventaire :  

a) La violence libératrice : La violence est l’acte fondateur de domination. C’est la propriété privée qui l’engendre ? Et la rareté (objective ou subjective) qui l’exacerbe : la survie en est le paradigme. Plusieurs penseurs y convergent : Proudhon, Morgan, Engels, Marx Sorel, Fanon, Sartre. Alors pour supprimer la violence, il faudrait supprimer le cercle vicieux de la violence du pouvoir de l’homme sur l’homme et faire de la violence un acte libérateur. Mais, la loi du talion, disent certains, n’a jamais rendue vraiment justice. La question du choix des méthodes est semée de divergences et des polémiques parmi les penseurs de la violence sociale.

Le sociologue Brinton (1938), fait une description détaillé des processus révolutionnaires fortement inspirée par la révolution russe, fait une description des processus révolutionnaires. Récemmentd’autres approches (Tilly, 1986    ; Zimmerman, 1983) ont analysé la violence d’Etat, et la riposte révolutionnaire. Dans la même perspective Davies (1971) écrit : «La révolution a plus de chance de se produire quand une période prolongée de progrès économiques et sociaux est suivie par une courte période de retournement aigu, devant laquelle le fossé entre les attentes et les gratifications s’élargit rapidement, devenant intolérable ». Enfin, des historiens s’appuyant sur des analyses comparatives (Moore 1973, Skocpol 1979) insistent la nécessité d’étudier également les conséquences politiques des révolutions, afin de mieux comprendre les expressions de la violence politique. 

b) La violence est l’acte psychologique refoulé : Freud dans Totem et tabou, il cherche à théoriser la pre-histoire du complexe d’OEdipe. Les sentiments ambivalents du fils pour son père et le désir de possession de la mère. Voilà le toile de fond : l’horde primitive où les frères tuent le père. (Mythes grecques). Puis l’interprétation : le meurtre parricide puis la lutte fratricide pour la possession des femmes, aurait engendre un sentiment de culpabilité et une volonté de réconciliation, face à l’évocation d’un père vengeur et tout puissant identifié à une divinité sacrée. Le pardon exige de se placer sous sa protection et de renoncer à l’endogamie. La violence primitive est canalise par religion. Alors les rites permettent d’éviter le retour à la violence et de réaffirmer les liens sociaux-chrétiens.

c) La violence sacrificielle : Pour Girard, non sans logique, l’acte sacrificiel est à l’origine de la religion, de la society, de la culture.

La violence est au départ, l’acquisition et appropriation primitive  (de la nourriture, des femelles… et plus tard du pouvoir) provoque chez l’homme des conflits et des rivalités redoutables, car les hommes n’ont pas les limites et le frein instinctif de l’animal. La rivalité fais des hommes des doubles et les antagonismes se propagent dans toute la communauté. Le sentiment de malaise extrême se traduit par la recherche d’un exutoire. La présence d’un bouc émissaire permet au groupe de trouver une décharge à l’agressivité meurtrière. Même si la victime choisie n’est pas responsable d’un crime quelconque, elle est jugée sacrifiable, parce qu’elle cumule des traits stigmatisés par l’ensemble de la population. Le bouc émissaire représente symboliquement celui dont les actes et les pensées sont jugées répréhensibles,  dommageables, punissables et responsables des malheurs qui hantent le groupe.

En somme : le sacrifice est l’acte qui rend la réconciliation collective possible.

d) L’approche de la frustration relative : Certains auteurs, notamment Gurr (2000) et Berkowitz (1993),  dans la lignée des travaux effectués par Dollard et al (1939) et Cantril (1941), avancent l’idée d’une interdépendance entre la violence politique et sociale et les phénomènes de frustration. Ainsi à l’origine de tout processus de violence collective est possible d’identifier un processus de frustration. Ce modèle prétend rendre compte de l’ensemble des violences sociales et politiques. L’équation proposé par Gurr est la suivante : la frustration serait le résultat de l’écart perçu par les sujets entre l’attente des biens légitiment convoités et les biens réellement obtenus. Quant la distance entre les deux perceptions est jugée trop importante, faute de compensation possible et des occasions offertes pour rétablir le déséquilibre, un fort ressentiment peut conduire à la violence politique, d’autant que cette frustration touche de manière concomitante de un groupe social dans son ensemble. Cette violence s’adressant presque exclusivement contre le pouvoir en place.

Ici la notion de frustration est relative à un ensemble des facteurs sociaux qui peuvent augmenter ou réduire la perception d’écart entre les attentes et les résultats. Or, l’intensité de la frustration ne détermine pas directement l’émergence de la violence.  Il faut considérer que plus un Etat possède des moyens répressifs, moins ses opposants internes sont en capacité de déclencher un processus de violence. Et même si le seuil de frustration est élevé un répression brutale et rapide permet d’empêcher, au moins temporellement, le renversement de tendance. Le processus de contestation étant férocement réprimé, la tension diminue, jusqu’à l’émergence d’un nouvel éclatement. C’est ainsi que parfois le cercle vicieux de la violence est entretenu de manière plus ou moins rationnelle. La frustration n’étant que le déclencheur d’autres processus psycho politique rendent le problème de la violence beaucoup plus étendu e »t sournois. Car, cela risque de précipiter l’irruption spontanée des actions terroristes et un état de guerre psychologique sans issue politique apparente.

e) Les approches de l’apprentissage opérant et vicariant : un certain nombre d’auteurs affirment, sur les pas de Bandura (1977)  que le recours à la violence n’est pas uniquement l’effet de la colère ou des mécanismes psychologiques internes, mais la conséquence d’un apprentissage, dont le renforcement et l’observation (modelage) jouent un rôle capital. Si la violence se montre efficace et avantageuse  pour objetif certains objectifs, alors elle s’installe dans le répertoire mental des individus et des cultures. Ainsi, les lois de l’apprentissage expliqueront assez bien les comportements de violence.  Un accord sur cette interprétation existe parmi les théoriciens des conditionnements opérant et  vicariant.

Les célèbres travaux de Milgram sur la soumission à l’autorité, et ceux de Zimbardo sur l’expérience  de la prison dans un campus universitaire s’inscrivent dans ces théories, sans pour autant s’y référer explicitement.

f) La théorie de  « pulsion/inhibition » : Très proche des théories de la frustration, Berkowitz à postulée chose suivante : la violence se présenterait sur l’influences des stimuli extérieurs quand l’agressivité est actualisée et certaines inhibitions ( socio-culturelles) sont levées.  

Et si la violence peut éclaté  de manière irréfléchie, le seuil de la perte du contrôle reste  assez différent selon les individus et les cultures. Il y a là des codes (l’honneur, le sacré, l’orgueil) qui permettent de comprendre, faute d’explications précises.  L’explosion de colère est plutôt observable chez de sujets dont la pathologie est observable, comme une façon de diminuer la tension psychologique, ou à l’échelle des foules lors des provocations extérieures.

La levée des inhibitions réponde à des circonstances : la perception d’une violence extérieur, le sentiment de manque de respect chez certains personnages, l’excès d’assurance ou de popularité, les moments orgiastiques, et toutes les situations qui se prétendent à des transgressions. La guerre en étant le phénomène le plus paradigmatique. La cruauté y occupe une place importante et toujours latente dans les mouvements de masses.   

g) Enfin, la théorie de l’agressivité innée chez l’homme est toujours défendue et gagnée des nouveaux adeptes. Les travaux de Lorentz, puis des sociobiologistes L’approche appliquée des physiologistes à la criminalité est un repère incontournable. Lombroso et Broca ont  contribué à la fin du XIX siècle à populariser l’idée d’un criminel-né. L’argument commun est l’hypothèse de l’existence d’une continuité biologique entre l’animal et l’homme. L’agressivité étant une pulsion indispensable pour la survie des espèces. Si l’animal l’agressivité est régulé par des mécanismes inhibiteurs de caractère instinctifs. Ce n’est pas le cas chez l’homme : c’est la socialisation qui facilite le contrôle des pulsions. Et me^me si la génétique n’a pas réussie à mettre en évidence le gêne de la violence, un auteur neurologue connu, JP Changeux pense que la thèse biologique garde une pertinence globale.

III-  La violence, la parole et le discours politique.

Rien en politique ne peut être pensée en dehors de la culture de la violence qui précède la fondation de l’Etat, encore d’avantage concernant l’Etat moderne. Le théories culturelles et de philosophie ontologique ont adoucit le code naturel, et construit un code politique, mais la question reste posée en termes étatistes, jusqu’au point que pour quelques auteurs ( Ellul 1977) le droit politique est devenu ce que l’Etat décide. Weber dans « Le savant et le politique » reconnaît volontiers que « L’Etat est l’organisme qui récupère, avec succès pour son propre compte, le monopole de la violence légitime » (…). Aussi Weber nous apporte  l’analyse et l’observation de l’évolution perverse de l’Etat moderne : la bureaucratisation technocratique.  En effet, l’Etat décide non pas selon la « vertu » des anciens, mais en fonction de sa puissance. Et l’Etat  bureaucratique renonce rarement à accroître sa puissance

La bureaucratisation de l’Etat renforce l’institutionnalisation de la violence dans les mains des agents de l’Etat, et provoque leur séparation dans l’espace avec le monde civil, puis exacerbe leur spécialisent des fonctions, et  la création des sous-groupes (avec des intérêts propres), tout en transférant le pouvoir réel à une minorité hégémonique et oligarchique.  

Si les philosophes (à la renaissance) sont généralement hostiles à la vision naturaliste du pouvoir, finalement rejoindront nolens volens l’idée d’une violence fondatrice pour expliquer les institutions politiques.  Certes, ils ont des différences sur l’interprétation des mobiles et  des motifs, mais pour l’essentiel la thèse d’un acte inaugural violent fait l’unanimité ou presque. Le «  ceci est à moi » évoqué par Rousseau et par Stuart Mills est la formule de base qui donnera en écho celle beaucoup plus claire de Proudhon : « la propriété est la vol ». Certes, c’est une manière de célébrer déjà la société « librement » consentie, dont la prémisse est la soumission de facto, afin de soutenir in fine un état de droit légalisé par un contrat social de raison.

Or, considérant que le garde fou du droit ne suffit pas, alors il faut la force d’un arbitre puissant : l’Etat armée.  

Voilà pourquoi c’est un vrai faux truisme de imputer à la parole politique de pouvoir la capacité de neutraliser la violence. Au contraire, le pouvoir assume la violence et en fait un discours, afin  de faciliter le processus de léitimisation de la violence. Mais, si ce truisme est puissant, il faut introduire une précision : il ne s’agit pas de n’importe quelle parole, encore moins de celle du dialogue tel que les grecs de la polis, aux temps de Périclès, le pratiquaient. Non, la parole de la modernité est celle des idéologies qui épousent les règles militaires du discours. La raison du discours travaille pour produire une stratégie où la parole ne laisse pas un choix à l’adversaire ni la possibilité d’une réponse délibérative aux majorités. C’est une locution à prendre ou à laisser. Le mécanisme est la recherche d’un rapport de force sans appel ni discussion. Ici, la parole est l’un des instruments de la violence institutionnalisée. C’est un ordre.

Voilà la règle implicitement cachée de tout discours de pouvoir. Or, la parole politique de dialogue chez les anciens faisait de la parole un instrument moins contraignant, afin de respecter non seulement les tours de parole, mais l’esprit d’une recherche d’accords pacifiques, voir politiques. Il y a là une attention à l’intention de l’autre, une attente bienveillante dans le décodage des mots, et des gestes. C’est pourquoi la parole dialogique se veut l’alternative à la violence, et la cheville ouvrière de la politique, celle qui facilite la délibération publique. En somme : l’opposé à l’art de la guerre. Bref, ce n’est pas le cas du discours de la violence, celui qui impose le silence ou le mutisme forcé. 

Les actualités françaises de 1940 reproduisent une image de ce processus final du discours du pouvoir : Hitler descendant les Champs Elyssés, le visage fermé, au milieu d’un silence absolu. Non sans finesse, Sartre rappelle que si on a rien à se dire, la seule chose qui reste est l’action. Et la faiblesse du discours est de verser dans le dogmatisme, celle du dialogue est de verser dans la complaisance.

 IV.- En guise de conclusion : La non violence est-elle une ultime alternative ?

Si la lutte violente contre la violence n’est pas la solution : la loi du talion ( action-reaction) résonne sur le plan théorique et sur le plan politique, car personne n’arrive à arrêter l’état de violence, autant que sa neutralisation par une entité, l’Etat se révèle chimérique.

Ce n’est pas un hasard que les philosophes du 18eme tous imbibés de progrès et de liberté finissent pour se rallier à une fiction initiale : le contrat social.  Manière quelque peu honteuse de tourner autour du pot du droit naturel et de la vision d’un Eden perdu. Accepter en quelque sorte le refoulement de la mémoire.

Alors, les discours de la non violence et de la désobéissance civile ont gagné des partisans à juste titre, mais sans nous éclairer suffissent sur la nature de la violence. M. Gandhi étant l’exemple le plus célèbre, place l’efficacité de l’acte de non violence dans un acte de foi dont les premisses sont :

a) une conviction spirituelle : la supériorité de la force de l’esprit sur la force physique et technique.

b) L’adhésion complète à cette idée

c) Le passage obligé par la souffrance personnelle

d) La confiance à quelque chose de supra individuelle

e) Un sentiment religieux universel 

Pourtant, Gandhi lui-même reconnaît les limites de la non-violence : « là où il n’y a pas le choix qu’entre la lâcheté et la violence, je conseillerai la violence … »

Nous voilà à nouveau au point de départ ? Pas toute à fait, si nous arrivons à nous accorder sur l’important : la violence est un phénomène culturel que biologique. La loi des hommes est plus juste que la loi de la nature. C’est pourquoi je me dois d’insister sur le besoin d’une recherche qui vise la nature des culturelles de la violence. Bien entendu, je ne refuse pas les approches scientifiques ponctuelles ni les techniques cliniques et psychosociologiques de traitement de la violence, mais à condition de reconnaître qu’elles ne sont là que faute de mieux. L’enjeu fondamental, aujourd’hui, est de re-humaniser les approches des SHS, et re-évaluer les critères méthodologiques.  Et en quelque sorte de politiser, au sens noble du terme, cet enjeu. 

Si certains travaillent que sur la symptomatologie de la violence, c’est un choix dont les limites me semblent évidents. Et si d’autres, parfois les mêmes, restent attachés à des approches mentalistes sur la « nature humaine » pour rendre compte de la violence, c’est s’inscrire dans la politique de l’autruche. Que les micro-theories psycho(socio)logiques proposent des modelés, c’est un fait, mais leur portée n’est pas sociale, encore moins politique, seulement individuelle.

De toute évidence, le « dedans » (esprit, cognition, croyance, idéologie ou inconscient) étant une interprétation de psychologie individuelle, ne nous apprenne pas grande chose sur la formation, le développement et le changement de la violence d’une culture. Ainsi, c’est plutôt du « dehors » et a travers de l’analyse aux niveaux historiques, institutionnelles et idéologiques que nous trouverons les pistes pour la compréhension, puis l’explication, et encore davantage la mise en place des anti-dotes culturelles de la violence humaine. Dans la dynamique du problème de la violence c’est l’avoir qui est au centre (la propriété par ex.), et non l’être, lequel n’est en cause que lorsqu’il est saisi par l’envie de la possession. Ainsi, c’est le dehors qui explique le dedans et non l’envers.


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