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Cahiers de Psychologie Politique

Le travail que nous exposons ici avec notre référence à la psychanalyse est une approche croisée, depuis le témoignage de sujets se reconnaissant dans l’expérience de la conversion, entre la précision du concept de conversion et des mécanismes ou phénomènes psychiques en jeux dans les conversions. Nous montrons que les conversions proprement dites permettent ou bien de traiter de profondes souffrances psychiques, ou bien d’assumer le manque, ou bien de penser le monde, ou bien de contrer la solitude. Nous distinguons de celles-ci les cas de fausses conversions considérées comme retours à quelque chose de déjà connu.

The work which we expose here with our reference to the psychoanalysis is a crossed approach, since the testimony of subjects recognizing in the experience of the conversion, between the precision of the concept of conversion and mechanisms or psychic phenomena in sets in the conversions. We show that the conversions itself allow either to treat profound psychic sufferings, either to assume the lack, either to think of the world, either to counter the solitude. We distinguish from these the cases of false conversions considered as returns in something already known.

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Introduction

Depuis trois ans, l'Équipe de Recherches Cliniques étudie le phénomène contemporain du retour au religieux en posant l’hypothèse que ce phénomène qui semble marquer le vingt-et-unième siècle, consiste en un remaniement parfois très profond des raisons du lien social pour les personnes concernées. Édités, filmés ou publiés sur internet, les récits de telles expériences démontrent pourtant que le recours à la religion ne relève pas aussi simplement de ce que nous appelons intuitivement une conversion. Entendons par là que les témoignages que nous avons étudiés nous conduisent à distinguer au moins deux formes de conversions, que l’historique du concept de conversion1 plutôt que la seule étymologie du mot “conversio”2 nous permettent déjà d’apprécier. Nous dirons conversion vraie ou conversion proprement dite celle comparable à une renaissance, un changement radical de direction, et fausse celle s'apparentant plutôt à un retour à quelque chose de déjà connu pour le sujet (confirmation serait probablement pour cette dernière un terme approprié, s’il ne risquait pas d’être trop assimilé à la cérémonie chrétienne du même nom consistant justement à confirmer sa foi en Dieu).

De plus, alors que l’analogie pourrait sembler évidente, nous nous garderons aussi d’assimiler trop rapidement la conversion religieuse au mécanisme du même nom mis en avant par Sigmund Freud dans l’hystérie3. En effet, pour peu que l’on s’aventure dans la lecture des textes de Sigmund Freud et de Jacques Lacan, la rencontre avec des propositions sur la religion vue comme un principe agissant sur la possibilité même de formation des symptômes du sujet est incontournable. La religion pouvant conduire un sujet à se passer de son symptôme et la conversion hystérique étant un symptôme du sujet, nous ne pouvons réduire la conversion religieuse à ce mécanisme spécifique de l’hystérie.

Ainsi, le travail que nous exposons ici avec notre référence à la psychanalyse est une approche croisée, depuis le témoignage de sujets se reconnaissant dans l’expérience de la conversion, entre la précision du concept de conversion et des mécanismes ou phénomènes psychiques en jeux dans les conversions. Nous commencerons donc par présenter sous forme de vignettes cliniques quelques-uns des témoignages étudiés en essayant d’y identifier ce que pourraient être les principaux mécanismes en jeu dans des conversions contemporaines. Toujours à partir d’un tel matériau clinique, nous soulignerons ensuite cette dichotomie entre conversion proprement dite et fausse conversion.

1. La conversion comme point d’ancrage stabilisant le délire de personnes en grande difficulté psychique :

Diana dit avoir été très attirée par la mort. Elle avait accroché dans sa chambre des photos de monstres et de sorcières, et il lui arrivait aussi d’entendre des bruits de pas et d’autres bruits étranges. Ses hallucinations auditives tant redoutées pouvaient même être accompagnées d’hallucinations visuelles, puisque, explique-t-elle, il lui était arrivé de voir un interrupteur s’animer sans que personne n’y ait touché.

Le moment qu’elle situe comme étant une conversion est celui où, alors qu’elle se rendit à une réunion de prière dont lui avait parlé sa mère, elle ressentit une présence de paix l’envahir. “De la paix et de l’amour”, explique-t-elle. Cette nouvelle sensation fut tellement agréable que lorsqu’il lui fut demandé si elle souhaitait que Jésus entre dans sa vie, elle accepta sans ambages. Et dès ce jour quelque chose de sa vie bascula. Elle laissa tomber les films d’horreur, les séances de spiritisme, les raves parties. Elle cessa de faire des cauchemars, et ses rêves se modifièrent.

Si le renversement fut soudain, il faut cependant souligner qu’il ne signa pas la disparition de tout ce d’où provenait sa plainte. C’est-à-dire que ces hallucinations ne cessèrent pas pour autant. Seulement, ce qu’elle dit comme étant la présence de Jésus Christ pour elle vint pacifier tout cela. Ainsi, dit-elle, elle peut voir se dérouler le jour du jugement des impies et de ceux qui ont accepté Jésus comme Seigneur et Sauveur. De même, elle peut entendre une voix qui chante les louanges du Seigneur et se voir, une épée à la main, frapper des créatures étranges alors que de nouveau une voix dit : “Au nom de Jésus-Christ”. Ainsi, certes elle continue de voir des choses. Mais le recours à la prière lui permet de demander et d’obtenir un juste discernement de ces visions qu’elle prend alors pour des révélations prophétiques. Elle n’est plus dépassée par ce qui lui arrive, mais bien davantage placée au milieu de ces choses grâce à la religion.

Dans un même registre, l’expérience d’Abd El Hakim a ceci d’intéressant qu’elle concerne quelqu’un pour qui la religion était déjà présente avant qu’il y ait conversion.

De père autrichien et de mère française, il dit avoir été chrétien, mais pratiquait seul parce qu’il refusait ce qu’il se passait dans les églises. Durant son enfance, l’idée de la religion était ainsi omniprésente au point qu’il en arrivait à faire le voeu pieux de devenir prêtre, estimant qu’était là la plus belle oeuvre qu’un être puisse accomplir. Il ne le deviendra pas. Mais ses années d’adolescent et de jeune adulte furent marquées toujours par de nombreux revirements quant à une possible adhésion religieuse. En ce sens, il put aussi bien aller du côté du judaïsme au point d’envisager la circoncision, pour quelque temps plus tard se tourner vers le bouddhisme.

Les signes chez lui de graves troubles psychiques sont les visions qu’il dit avoir eu entre 20 et 40 ans, et qui effectivement nous mettent sur la voie d’une structure psychique sur ce point similaire à celle de Diana. Mais le capitonnage par la conversion opère chez lui d’une tout autre façon. Certes il explique, après cette rencontre, comment il s’investit dans l’islam et dans différentes missions dirigées par les principes de cette religion. Mais ce qui est aussi frappant dans la construction de son témoignage est que, alors qu’il explique la rencontre qui a eu lieu finalement pour lui avec l’islam, son usage de la langue change. Dès que son discours se situe dans cet au-delà de ce moment de bascule, il ne compte plus en années du calendrier grégorien, mais compte en années du calendrier hégirien. En cela, non seulement la conversion conduit ce sujet à changer les habitudes prises au cours de sa vie, mais de plus elle intervient dans le mécanisme de nomination à l’oeuvre chez lui.

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À situer la fonction de la conversion dans de tels cas, il semble que nous puissions la prendre comme ce qui vient apaiser la souffrance du sujet lorsqu’il est aux prises avec de tels phénomènes comme le sont les hallucinations. Qui plus est, comme le montre le cas d’Abd El Hakim, qui une fois converti nomme autrement, se repère autrement, un tel recours à la religion peut donner un point d’appui rendant possible l’articulation d’une parole par le sujet, là où jusqu’alors courait indépendamment de la volonté du sujet une langue qui ne réussissait pas à se constituer comme parole.

2. Assumer le manque.

Le cas du Cardinal Lustiger est en de nombreux points exemplaire pour les conversions que nous reconnaissons comme celles permettant aux sujets d’assumer un manque qui dans leur vision du monde est inhérent à l’existence. Le passage du judaïsme au christianisme lui paraît donner la clé de l’énigme de la vie. Il dit avoir cru au Christ, avoir su que Jésus était le Christ de Dieu. La révélation de Dieu est pour lui “la manifestation de la Présence de Celui qui se présente en personne comme Sujet Absolu face auquel l’homme lui-même prend consistance de sujet”. Il voit le mystère de l’incarnation déjà présent quand Dieu parle à Moïse et “que le Messie soit le Fils éternel de Dieu fait chair est aussi une métonymie”. La foi advient quand devant soi se révèle un interlocuteur dont on ne peut présumer, avant de consentir à sa présence, jusqu’où il va vous mener ; un interlocuteur qui vous mènera là où vous ne pensiez pas aller. L’athéisme ne peut supporter un absolu qui ne soit pas de main d’homme mais “l’idéalisation chimérique de la raison ne tient pas la rampe”. La clef de la fécondité de la pensée théologique est qu’elle se situe face au Sujet qu’elle interroge et qui d’abord l’interroge. “Quand Israël est sorti d’Égypte, le danger véritable n’était pas les Égyptiens, c’était l’Égypte qui était dans la tête des Hébreux”. Pour lui, la foi révèle ainsi le devoir de vivre. “Le lien social appartient au sacré, il est constitué par le sacré”, nous dit-il ; sacré qu’il définit par l’idée de séparation, de patrimoine symbolique, de mémoire historique et d’espérance d’un avenir commun.

De tels témoignages vont de pair avec un double discours qui sollicite à la fois une position  volontaire du sujet et la foi en un Dieu. Bien que ce soit au travers d’un personnage de roman, Béatrix Beck nous donne ainsi les clefs d’un tel positionnement. Alors que, son personnage, Barny, pense au départ que la science peut expliquer entièrement sa conduite, la rencontre avec un prêtre lui ouvre l’horizon de la responsabilité. Sa conversion ira alors de pair avec une assomption de sa division. Elle se construit bien davantage sur la foi et un positionnement éthique, là où les autres s’articulent avec la croyance et l’adhésion parfois aveugle à un ordre préétabli.

3. Trouver un maître, une façon de penser le monde.

Voici une autre modalité de conversion que nous situons toujours du côté des conversions proprement dites, et qui concerne les cas des personnes qui trouvent ainsi une façon de penser le monde. Pour une bonne part, ce sont des témoignages que nous avons pu trouver au travers du travail de Pierre Assouline, dans son ouvrage intitulé Les nouveaux convertis.

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Alors que Pierre Bénard se destine à la prêtrise et entre au grand séminaire, sa prise de position par rapport aux textes le rapprochera d’Israël. Il expliquera trouver alors dans une telle lecture l’enseignement qu’il recherchait. Après un voyage en Israël, le suivi de l’enseignement d’un rabbin, il étudiera durant une année le texte biblique dans son acception judaïque pour enfin se convertir au judaïsme. Dans un même registre, Muhammad Assad, juif autrichien assimilé, sera invité par un oncle à Jérusalem où il s’intéresse au monde arabe : culture, philosophie, histoire, religion, avant que l’islam ne devienne sa préoccupation principale. L’intérêt pour cette culture et cette religion fut “une recherche passionnée de la vérité”. Il se convertira à l’islam et vivra en Arabie, au Pakistan puis à Tanger.

Le paradigme de ce type de conversion nous est donné par Jacqueline Favre. Elevée dans une famille chrétienne, elle s’était éloignée de la religion. Le jour où elle a appris que son fils se droguait elle a été projetée dans un autre monde. Elle a ressenti “le déshonneur et même la honte”, explique-t-elle. “Qu’avais-je fait ou pas fait pour que mon aîné tombe dans la drogue ?”. Elle essaiera de toutes ses forces d’aider son fils à sortir de la toxicomanie. Et un jour, épuisée, elle se jeta à genoux et cria son désespoir à Dieu. Avec une sincère repentance, elle ouvrit son coeur tout entier à l’Esprit de Dieu et l’invita à entrer dans sa vie et à prendre les rênes de son existence. Ce soir-là elle s’endormit consolée. Elle avait trouvé la paix intérieure, celle que Jésus donne. Dorénavant elle n’allait plus combattre seule. Dès lors, elle prie inlassablement pour son fils qui tente toutes sortes de démarches pour sortir de la drogue sans y parvenir. Un jour, à bout de force, il pensa mettre fin à ses jours et se souvint de ce qu’il avait entendu à propos de Jésus. Il décida d’entrer dans un centre chrétien pour toxicomanes. Et c’est dans ce foyer où circulent “le pardon, la grâce et l’amour de Dieu que sa vie fut transformée”. Il accepta Jésus comme son Seigneur et Sauveur personnel et Dieu brisa les chaînes qui le liaient à la drogue. Lorsqu’il comprit ce qu’était la drogue devant Dieu, alors toute tentation disparut. A travers cette expérience la mère de Stéphane a appris à placer sa confiance dans le Seigneur. Elle voulait tout contrôler et gérer elle-même, elle a dû apprendre à lâcher prise, à lâcher sa propre volonté. Elle a écrit un livre : H. comme héroïne. Témoignage d’une mère.

4. Un refuge contre la solitude

Les témoignages dont nous souhaitons maintenant présenter les enjeux sont ceux de personnes qui ont su renouer avec leurs semblables après des périodes où ce que tous mettent en avant est le sentiment d’une profonde solitude rendant leur vie impossible à vivre en l’état. Est là vraisemblablement le trait qui semble toucher le plus de personnes, ou en tous les cas la catégorie pour laquelle nous avons recueilli le plus de témoignages. L’enjeu premier d’une telle condition de cette conversion pourrait être résumé avec les propos de JM Durand-Soufflaud, qui explique bien que, même issue d’une famille catholique, sa conversion à l’islam n’est pas un bouleversement profond, ni une fulgurance, ni rien qui relèverait du mysticisme. C’est seulement le moyen d’opter pour, comme il le dit précisément, “devenir un frère dans la communauté”.

Le processus peut aller si loin que le sujet est amené parfois à couper tout lien avec ses origines. Ainsi en va-t-il de ce témoignage anonyme d’une convertie à l’islam qui, au sortir de la mosquée où elle fut abordée par celles qu’elle appellera ses soeurs, eut “la nette sensation d’entrer dans un autre monde et une autre vie” pour, quelque temps plus tard, quitter sa famille et s’installer avec elles. Même chose pour Joëlle, dont le témoignage fit l’objet du film de Myriam Aziza, L’an prochain Jérusalem. Elle quittera sa famille, son pays de naissance, pour s’installer en Israël où elle dit avoir trouvé une terre où elle a eut le sentiment de pouvoir toucher terre. Ou Joseph Rosen encore, auteur de Pourquoi Juif ?, qui, dans sa conversion au judaïsme menée en parallèle avec une étude de la Shoah, ira jusqu’à se ranger du côté des victimes. Ce que de tels témoignages soulignent est que la conversion conduisant à l’inscription dans une communauté est corrélée au préalable à l’insupportable d’une condition où tout se passe justement comme s’ils ne réussissaient pas à s’y compter de manière satisfaisante.

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Techniquement parlant, sans doute y aurait-il à déchiffrer dans ce dernier type de conversions le mécanisme de l’identification dont la psychanalyse fait un des points nodaux de la construction psychique. L’identification, rappelons-le, est pour la psychanalyse ce moment où le sujet peut se reconnaître dans l’autre, dans son semblable, pour se compter ainsi comme membre de la communauté humaine. Cela serait en tous les cas vraisemblable, bien qu’encore à fonder. Seulement, si tel mécanisme il y a, sans doute les choses ne sont pas toujours aussi simples. En effet, comme nous le montre Haîm Benchetrite. chez qui aussi la conversion est venue lui permettre de renouer avec une communauté, la mise en place d’une nouvelle identification n’est pas suffisante pour rendre compte de la conversion qui le concerne. Haîm Benchetrite souligne que ce recours au groupe est quelque chose qui, explique-t-il, certes lui permet de se reconnaître avec et parmi d’autres, mais il lui dévoile en même temps un autre côté de lui-même qu’il ignorait jusqu’alors. Voici pourquoi il nous a paru judicieux de discuter de la pertinence du concept de conversion, ou pour reprendre ce que nous indiquions en introduction, de différencier la conversion proprement dite de la fausse conversion.

5 L’épistrophé, ou les fausses conversions

Lorsque, comme nous venons de le soulignons, le mécanisme en jeu dans de tels cas de conversion est celui d’une identification au semblable, est-ce, comme nous le montre JM Durand-Soufflaud, une nouvelle construction identificatoire, ou bien comme nous le montre Haîm Benchetrite, l’activation ou la réactivation d’une identification déjà en place chez le sujet ? Autrement dit, la conversion est-elle toujours un véritable changement de direction dans la vie du sujet ?

Pour certaines personnes, il s’agit bien plutôt d’un retour à quelque chose de déjà connu, et qui de cette façon se différencie des expériences de conversion dont nous venons de parler où ce qui prime pour le sujet est soit la rencontre avec une solution contre la souffrance psychique, soit la construction d’une position éthique, soit une nouvelle façon de penser le monde, soit un refuge contre la solitude. Là où jusqu’ici nous nous intéressions aux effets de la rencontre avec quelque chose de nouveau pour le sujet, pour certains, il s’agit davantage d’une occasion pour renouer avec quelque chose de déjà connu ou de réaménager quelque chose de déjà connu.

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Ainsi le cas de Stéphanie Janicot qui dans son ouvrage Dieu est avec vous … (sous certaines conditions), se présente comme née d’une mère juive (ne respectant plus les rites du judaïsme religieux), d’un père athée militant, et ayant eu une éducation catholique. “Avoir deux religions”, dit-elle, “c’est comme n’en avoir aucune, c’est l’impossibilité chronique d’appartenir à une communauté. Mais aussi, puisque rien ne s’impose à soi, c’est pouvoir prendre un peu de tout et pouvoir le mixer à sa manière”. Ainsi, son Dieu n’aime qu’elle-même, dit-elle, elle ne le partage avec personne, mais surtout, elle l’a créé à son image.

Abdennour Bidar, lui, se situe dès l’enfance divisé entre un grand-père athée qu’il admire et l’islam mystique maternel pratiqué d’une façon isolée presque tabou hors la cellule familiale. Ces deux mondes dos à dos débouchent pour lui sur une question : “comment concilier mes identités ?” qui vient redoubler la question de la conversion par sa difficulté à trouver place dans une société laïque avec un héritage chrétien. Ce tiraillement dans la nomination opère dès son inscription singulière au sein de la société par le choix de ses prénoms : Abdennour en premier prénom et Pierre en second prénom. Sa conversion sera requise pour tisser un pont étrange entre ces différentes identités et contrer ces “longues années de division intérieure”. Il se présente ainsi : “musulman mais pas arabe ; français mais converti ; converti, mais né dans l’islam” amené à construire un islam personnel ou “un islam de l’autonomie”, protégé par un “droit à la différence” sur fond d’un discours tout imprégné des droits de l’homme et des valeurs occidentales de liberté.

Maurice Béjart, enfin, est passé d’une éducation catholique à l’islam, par la lecture que René Guénon fait du monde, et qui lui a permis de trouver comment nommer sa solution pour penser L’origine qu’il veut unique. Selon lui, le terme de conversion n’a pas grande signification. S’il a été élevé dans la foi chrétienne, il a une foi et il la conserve. La découverte de l’islam s’est superposée à sa foi chrétienne sans l’abolir. L’islam, pour lui, ne signifie pas une destruction du christianisme, mais simplement un complément de connaissance et de lumière. Bien plus, la recherche du divin est, pour lui, le seul but de la vie humaine. Lui cherche le divin à travers la danse. L’art n’est pas une création, c’est la transformation des matériaux du monde. Le seul créateur qui existe est Dieu, et “en dehors du phénomène religieux, l’art n’a aucun intérêt”.

Conclusion

Depuis ces différentes modalités de conversion que nous venons de voir, depuis aussi cette dichotomie au sein même du concept de conversion que nous venons de souligner, pouvons-nous alors demeurer dans l’idée que la conversion est seulement un épiphénomène de mécanismes psychiques ?

Il est plutôt fréquent dans la clinique de rencontrer de tels retournements, tant par le principe d’une adhésion à un système existant, qu’à la création d’un tel système par identification à la fonction de prophète. De même, mais ceux-là ne se rencontrent justement pas dans la clinique, il est aussi fréquent de rencontrer les oeuvres de sujets qui ont réussi à élaborer un questionnement qui leur donne une position singulière dans l’existence. Dans tous les cas, ceci semble toujours reposer sur une expérience de vie qui est devenue intolérable au point de devoir alors recourir à une autre solution, qu’elle soit adoptée, créée, ou un remaniement. Le fait peut-être remarquable est qu’il ne semble pas y avoir alors, en tous les cas nous n’en avons pas rencontré, de cas de conversion malheureuse. Serait-ce là un incontournable de la conversion qui serait alors à prendre toujours dans le registre de l’affect ? Comme les hypothèses psychanalytiques que nous avons proposées depuis les témoignages cités dans ce travail, ceci aussi sera à approfondir dans la suite de nos travaux.

1   Pierre Hadot dans l’Encyclopedia Universalis rappelle que la signification du mot latin “conversio” que l’on retient couramment (action de se tourner vers Dieu) “correspond en fait à deux mots grecs de sens différents, d'une part épistrophê qui signifie changement d'orientation et implique l'idée d'un retour (retour à l'origine, retour à soi), d'autre part métanoïa qui signifie changement de pensée, repentir, et implique l'idée d'une mutation et d'une renaissance. Il y a donc, dans la notion de conversion, une opposition interne entre l'idée de « retour à l'origine » et l'idée de « renaissance »”.

2  Le dictionnaire Le Robert Historique de la Langue Française réalisé sous la direction de Alain Rey ne mentionne pas l’origine grecque du mot et s’en tient à son étymologie latine.

3  Dans la conversion hystérique, un fragment d’une représentation liée au corps attire à lui par condensation l’ensemble des affects impliqués dans cette représentation avant qu’elle n’ait été en partie refoulée. Le mécanisme se solde alors par la formation de symptôme de conversion, dont les paralysies inexplicables par des causes organiques sont un des paradigmes.

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Ressources électroniques : voxdei.org, islamie.com, forum-catholique.net, judaisme-au-present.over-blog.net.


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