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Cahiers de Psychologie Politique

Troisième lecture – 12 novembre 1863

Je poursuis ma lecture d'un travail dont j'ai déjà montré des fragments à mes collègues bienveillants. Mais il est nécessaire que je leur rappelle ma pensée fondamentale.

La philosophie expérimentale porte sur trois champs: la nature, l'individu, la société.

La philosophie de la nature a été pour les anciens seulement un prélude imaginatif. La nouvelle méthode expérimentale, qui a connu des découvertes formidables et continuelles et qui a constitué une véritable famille de sciences totalement nouvelles, ouvre un champ philosophique de plus en plus vaste et bien fiable.

La philosophie de la société constitue une autre gloire de notre temps, depuis que les langues, les lois, les religions, les sciences, la poésie, les arts sont devenus un nouveau champ d'observation morale et mentale.

Il n'en est pas de même quant à la philosophie de l'individu. Le principe expérimental qui avait permis l'éducation des sourds-muets et des aveugles par une substitution des sens tente à présent de nouvelles techniques d'enquête dans les prisons, les asiles, dans l'étude comparée des races humaines, mais certains trouvent que cette discipline analyse l'homme plus dans ses exceptions que dans son être normal et générique. Il leur semble qu'un chercheur sérieux ne devrait pas s'occuper de telles variétés ; qu'il devrait les reléguer parmi les phénomènes fortuits et irrationnels ; qu'il devrait contempler la conscience de l'individu-type ; ou encore, chez un individu quelconque même sauvage, qu'il devrait pointer du doigt toutes les sources libres et solitaires d'humanité et de science.

Descartes, en effet, en ne tenant pas compte de la tradition et de la société, au nom de la pensée pure et dépouillée, disait : « Mais vous ne savez donc pas que vous vous adressez à un esprit tellement affranchi des choses corporelles qu'il ne sait même pas s'il y a eu d'autres hommes avant lui ? ». Descartes estimait peu les sens, et même l'activité de l'intellect ; il leur attribuait uniquement les notions les plus banales ; toutes les idées les plus sublimes étaient à ses yeux des qualités gratuites et secrètes de l'âme naissante. Dieu donnait les idées ; Dieu pouvait les changer, comme il pouvait changer l'univers. Si la vie était une création continue, la pensée était une inspiration continue. La solitude de Descartes était l'antichambre d'une théologie.

Trente ans après sa mort, Locke revendiqua les droits de la philosophie sur la philosophie. Il réfuta les idées innées ; il tenta de les remplacer en démontrant comment la réflexion permet à un individu d'accéder, à partir de ses sens, à n'importe quel ordre d'idée, même le plus élévé. Il fit encore plus : il démontra comment la réflexion, dans ses efforts les plus importants, est aidée par le langage.

Et vous m'accorderez, Messieurs, que le langage est la société.

Ainsi Locke aurait vraiment puisé sa doctrine de trois sources : les sens, la réflexion, le langage, c'est-à-dire la nature, l'individu, la société.

Mais la société coopère ensuite à la pensée de l'individu d'autres façons, outre que par le langage.

Locke n'avait pas cela comme but ; il n'entra pas dans ce champ ; et ceux que l'on considère ses successeurs non plus ; ni même ceux que l'on considère comme ses opposants. Condillac et Tracy se limitèrent aux sensations et au langage. Par amour pour la simplicité, ils s'efforcèrent de se passer de la réflexion ; si ce n'est qu'ils introduisirent un équivalent : soit la faculté intérieure, qui d'après Condillac transforme les sensations ; soit le jugement, qui d'après Tracy perçoit les relations. À l'opposé, Kant et Fichte se limitèrent à la réflexion et l'isolèrent fermement du sentiment intime, ils la contemplèrent en l'appelant raison pure ; mais ensuite ils retournèrent tous deux vers Descartes, l'un avec ses formes à priori et ses catégories, l'autre avec ses révélations continues.

La pensée sociale ne fut opposée à la pensée individuelle si ce n'est par Vico, contemporain de Locke dans ses dernières années. Il étudia l'homme dans les nations ; chacune d'elles lui sembla répéter dans différents lieux et temps un même cours d'idées. Un siècle plus tard, Hegel reprit l'idéologie de l'homme-peuple. En ouvrant le cercle de Vico, il le remplaça par l'idée moderne de progrès ; plus encore, il s'avança par l'analyse à distinguer les nations les unes des autres, et tenta d'attribuer à chacune d'elles la réalisation d'une de ces idées dont la série serait à la base du progrès perpétuel.

Grâce à ces deux philosophes, il apparut que l'humanité était elle-même à la source des idées les plus élévées que les peuples et les écoles avaient vainement demandé aux muses, aux sybilles, aux génies domestiques, à l'extase socratique, à l'intuition, à l'anamnèse, à la gnose, aux idées innées, aux harmonies préétablies. Messieurs, tous les plus grands témoignages de la science et de la vertu naissent lorsque les hommes sont en relation entre eux, qu'ils soient en accord ou en désaccord. L'humanité est comme une pile électrique, qui ne produit pas le courant à partir de l'élément positif ou de l'élément négatif, mais lorsqu'ils sont mis en contact d'une certaine manière. L'humanité est la sphère originelle de tout ce qui dans les nations apparaît comme surhumain. Ce concept est symbolisé le plus simplement possible dans un dicton évangélique : « Là où l'on voit deux ou trois personnes réunies en mon nom, je me trouve au milieu d'elles ».

Vico et Hegel ont entrepris de tracer l'histoire des idées dans les peuples, ils ont entrepris d'étudier l'Idéologie de la société. Mais ils ne sont pas allés jusqu'à décrire comment la société fait que les facultés d'un individu agissent d'une manière nouvelle, ils laissèrent intacte la Psychologie de la société. Il restait donc à explorer de quelle manière, outre le langage, les hommes associés dans les familles, les classes, les peuples, au sein du genre humain, peuvent collaborer à l'intelligence commune, ou bien la contrarier ; et comment ils opèrent avec des méthodes et des effets qui seraient impossibles pour des esprits isolés.

Cette psychologie des esprits associés est l'anneau manquant entre l'Idéologie de l'individu et l'Idéologie de la société. C'est à cette nouvelle voie de recherche, à cette science négligée, qui peut fournir de nouvelles aides à la culture des nations, que j'invite les chercheurs. Et j'anticipe entretemps une autre portion de ma contribution.

À présent, passant du sujet principal à l'un de ses chapitres, je tracerai brièvement une description de l'action réciproque engendrée par plusieurs esprits placés en antithèse, c'est-à-dire avec des idées contraires.

Fichte vit l'antithèse présente dans l'individu, quand, recueilli au fond de sa conscience, il arrive à distinguer le moi du non-moi. Mais, de son point de vue, il ne releva pas qu'à l'intérieur de ce non-moi se trouvaient la nature brute et la société humaine ; il n'observa pas que dans ce non-moi la pensée d'autrui pouvait s'opposer à la pensée individuelle.

Ce qu'il appela antithèse était seulement une distinction : c'était un acte d'analyse dans la conscience ; c'était seulement une présence, pas une opposition. Et vu que la première intuition était une seule, l'antithèse, découverte en elle par l'analyse, pouvait de nouveau être reliée à la thèse ; et parvenir à une synthèse : c'est-à-dire à une seconde intuition, dans laquelle la conscience de l'ensemble embrassait aussi la conscience des parties.

D'après moi, l'antithèse des esprits associés est l'acte par lequel un ou plusieurs individus, en s'efforçant de nier une idée, arrivent à percevoir une idée nouvelle ; - ou bien l'acte par lequel un ou plusieurs individus, en percevant une idée nouvelle, arrivent, même de façon inconsciente, à nier une autre idée.

Dans le premier cas, ce qui distingue une idée nouvelle est le fait qu'elle naît du conflit entre plusieurs esprits, et qu'elle ne serait pas née parmi des esprits totalement d'accord, ou dans un esprit isolé. Par exemple, dans un jugement criminel, le conflit entre l'accusation et la défense peut conduire à la découverte d'un coupable inconnu. Personne ne peut prévoir quelle sera la dernière conclusion à laquelle la négation d'une idée philosophique, théologique ou politique pourra parvenir. Sans la négation de Locke, sans la négation de Vico, l'idée de Descartes n'aurait même pas eu la gloire d'être le moment essentiel qui a donné naissance à deux nouvelles philosophies, placées en dehors des buts qu'il s'était fixés. Personne n'aurait anticipé dans la négation de Luther la Guerre de Trente ans, ni l'établissement en Allemagne de cette éternelle dualité, qui inaugura trois siècles d'agitation scientifique, après de nombreux siècles de stérilité mentale.

Dans le second cas, l'idée nouvelle ne naît pas comme une forme d'opposition ; elle peut vivre longtemps sans faire apparaître sa force négative. En chimie, la découverte de l'oxygène devait inévitablement retirer à l'air, à l'eau, à la terre leur nom d'éléments. Mais cette intention n'était pas présente dans l'esprit de Cavendish ou de Priestley ou de Lavoisier. Même après cette decouverte, Priestley, qui y avait joué un grand rôle, ne put jamais se résigner au fait que l'oxygène était la dure négation de l'imaginaire phlogistique dans lequel il avait vécu avec foi. Et pareillement, lorsque Lavoisier introduisit la balance au sein des instruments de la chimie, et qu'il combina l'analyse quantitative et l'analyse qualitative, il se prédestina ainsi que tous les autres à mettre en évidence de plus en plus que la nature procède par proportions numériques absolues. Une fois démontré le fait que la chimie est un ordre constant dans le tourbillon constant des transformations, l'idée d'une matière-chaos devait le moment venu apparaître contradictoire et irrationnelle.

C'est pourquoi dès cet instant la victoire finale avait été donnée aux nombres des Pythagoriciens, contre les métaphysiques des Éléates, des Platoniciens, des Manichéens, des Brahmanes, des Bouddhistes, pour lesquels il n'y a rien de continu, de fixe, de certain, de vrai dans tout ce qui est soumis aux sens ; tout n'est qu'illusion et délire. – Et aujourd'hui nous voyons la doctrine dynamique de la chaleur, encore presque inconnue dans les écoles, inconnue certainement dans celles où nous avons grandi, dévoiler la commuabilité réciproque de la chaleur et du mouvement ; exclure l'hypothèse de la chaleur latente, l'hypothèse d'un fluide calorifique et d'une quelconque substance calorifique : dissoudre toute la physique des fluides impondérables ; réunir dans un lien suprême les idées de mouvement, d'élasticité, de cohésion, d'affinité, d'électricité, de magnétisme, de chaleur, de lumière, de stimulus, de vie ; remplacer le principe d'émanation par le principe de la vibration ; remplacer la métaphysique de la matière, autrefois tourment des écoles et terreur des théologiens, par la métaphysique des forces : Elohim !

Parfois l'antithèse est seulement apparente ; les idées rivales survivent ; elles se partagent un domaine qu'elles aspiraient toutes les deux à conquérir, elles diffusent une lumière commune sur les autres vérités. – En médecine, l'opposition entre le stimulus et le contre-stimulus conduisit à mesurer la force des maladies par leur tolérance aux remèdes, à reconnaître des diathèses opposées entre elles, à discerner la variété spécifique de chacune d'elles. En géologie, le neptunisme et le plutonisme sont tellement conciliés que dans les roches transformées, dans les blocs erratiques, dans les inclinaisons et les directions des différentes couches, dans les grandes montagnes divisées par la mer Baltique et la Méditerranée, mais en tout point corrélées par leur direction et leur construction, plus personne ne nie l'action simultanée des deux puissances.

Parfois l'antithèse efface entièrement l'idée opposée. En physique la découverte de la pression atmosphérique a effacé l'idée poétique de l'horreur du vide. Dans ce cas il n'y a pas de conciliation ; la synthèse de Fichte n'est pas possible. Au contraire dans la plupart des cas l'antithèse victoreuse franchit les limites de la thèse ; elle se propage, comme un incendie, d'erreur en erreur ; elle détruit des systèmes entiers.

Puis parfois une antithèse tout à fait imprévue assallit l'antithèse victorieuse. En astronomie, l'idée du mouvement de la terre fit disparaître le soleil du nombre des planètes. Mais l'idée récente que le soleil, avec toute sa famille, tende lui aussi vers un point du firmament modifie l'affirmation de l'absolue immobilité du soleil ; elle nie l'idée de la révolution de la terre suivant une orbite identique ; elle réveille l'idée d'une orbite en spirale, semblable, je dirais presque, à l'idée de progrès, parcourant des espaces sans cesse nouveaux ; elle fait allusion à l'idée sublime que toutes les forces physiques et morales de l'univers sont en évolution constante.

L'immobilité du soleil par rapport à la terre était ainsi un début de vérité ; mais elle comportait une nouvelle forme d'erreur. Certains appellent cette forme transitoire d'une idée une vérité relative ; Fichte appelle vérités historiques ces idées qui à d'autres époques devaient nécessairement apparaître comme vraies. Mais puisque ces noms réveillent l'idée insidieuse d'une vérité variable, d'une vérité qui peut ne pas être, il convient plutôt de se tenir au concept plus austère d'une vérité partielle et incomplète. Ainsi par prudence la chimie s'abstint d'appeler élements les corps non décomposés ; puisqu'une étape d'analyse ultérieure reste toujours possible, c'est-à-dire d'avancer l'hypothèse que la diversité des corps soit seulement une variété du tissu ou de la densité.

Parfois ce qu'une antithèse apporte pour toujours à la science n'est pas une vérité, mais une méthode, un art, une disposition qui conduit à la découvrir. Descartes avait tort lorsqu'il disait que l'évidence est un critère de vérité. Non, malheureusement ; l'évidence trompe le genre humain quand elle dit que la terre est immobile. Mais il ne s'agit que d'une évidence première. Le critère réside dans l'ensemble des évidences. Descartes pourtant, avec sa méthode de l'évidence géométrique qu'il substitua aux pièges de la dialectique, transforma la manière d'être de la science ; il l'ouvrit à tous ; il rendit à tous le droit de comprendre et de juger, comme aux temps de la Grèce démocratique. De même, Condillac exagéra aussi, quand il dit que la science est une langue bien faite. Non, malheureusement ; la chimie, avant d'être une langue, avait dû effectuer un travail de cyclopes entre les ténèbres et les rêves, à la recherche de l'or et de la vie éternelle. Mais bien des années après la mort de Condillac, grâce à la vive influence de sa philosophie, qui dominait les esprits français, la révolution imposa à la chimie naissante une nomenclature qui faisait déjà apparaître dans les noms des choses les futures découvertes de la science. En effet, celui qui nomma sulfures les composés binaires du soufre avait déjà prédestiné qu'une fois découverts et nommés le chlore et l'iode, leurs composés binaires se seraient appelés iodures et chlorures ; et une fois leurs noms donnés, l'idée est déjà en partie donnée. Et ainsi si nous avions su, et si nous savions faire profiter d'autres sciences des sublimes exagérations de Descartes et de Condillac.

Pour féconder valablement une antithèse il est nécessaire que plusieurs esprits se mettent à l'œuvre délibérement. Un individu isolé peut osciller faiblement, pris de doute, entre deux idées pas encore certaines ; mais justement le conflit vital ne peut jamais être aussi résolu et puissant comme lorsque s'affrontent deux individus, deux partis, deux peuples, mus par des convictions contraires, par l'orgueil, par les outrages, la haine qu'un homme ne peut jamais concevoir contre soi-même. Car les antithèses entrent souvent dans l'intellect presque furtivement, inspirées par les intérêts et par les passions. Ah, malheureusement, dans chaque assemblée de législateurs on trouve presque toujours une antithése générale et obstinée qui précède tous les raisonnements, et même toutes les questions, dictées plus par les intérêts que par les consciences. Dans les conflits de la vie, le raisonnement est le fruit des passions agissant réciproquement ; la raison pure est le résultat d'une analyse, c'est une abstraction.

On peut en lire un exemple amusant chez un très célèbre contemporain de Machiavel, à propos de deux adversaires qui siégeaient au conseil de Florence : « L'un deux, qui appartenait à la maison des Altoviti, dormait ; et celui qui était assis à côté de lui, pour rire, bien que son adversaire, qui appartenait à la maison des Alamanni, ne parlait pas, ni n'avait parlé, le réveilla en le touchant du coude et dit : N'entends-tu pas ce que dit untel ? réponds, car on te demande ton avis. – Alors l'Altoviti tout endormi, et sans réfléchir, se leva et dit : Messieurs, je dis tout le contraire de ce qu'a dit l'Alamanni. – L'Alamanni répondit : Oh moi je n'ai rien dit. – Tout de suite l'Altoviti répondit : De ce que tu diras ».

Voilà un homme déterminé par la seule présence d'un adversaire à combattre une idée avant même de l'avoir entendue. Un parti a déjà nié délibérément tout ce que le parti adverse est sur le point de dire. Mais il ne peut pas donner une forme rationnelle à sa négation sans réveiller toutes ses forces endormies et développer une pensée à laquelle il ne serait pas arrivé autrement ; et ceci, à son tour, devient le premier moteur d'un effort successif de l'adversaire. Toute objection entraîne une réponse ; tout raisonnement entraîne un raisonnement qui lui est logiquement corrélé, qui réunit dans une étreinte inséparable les idées opposées. Ceux qui raisonnent, face à la passion, sont des combattants ; face à l'idée, ils sont des forgerons qui battent le même fer ; ils sont les instruments aveugles d'une œuvre commune. Chaque nouvel effort ajoute un anneau à la chaîne qui entraine les deux parties dans le tourbillon de la vérité.

Pour un penseur, qui a d'abord peiné pour réunir la science de ses pères, puis pour s'en éloigner, une vie est à peine suffisante pour lui permettre de tirer de son esprit une étincelle de sa pensée ; et de l'alimenter avec un amour fidèle, en oubliant la fortune ; et de lui léguer son nom avant de mourir. La vie publique de Descartes dura seulement treize ans ; Locke et Kant étaient déjà presque sexagénaires quand ils exposèrent leur pensée immortelle. Et si chacun d'entre eux avait vécu quelques années encore, aurait-il pu entrer en guerre contre lui-même ? condamner l'idée qu'il avait contemplé pendant des années comme s'il s'agissait d'un rêve ? briser la plaque de son tombeau ? Non : pour agir comme un ennemi un autre intellect est nécessaire, une autre volonté, une autre vie. C'est pourquoi les grands penseurs qui rompirent le cercle de la tradition et firent parcourir à l'idée un grand chemin se montrent presque toujours engagés de toutes leurs forces, comme dans une véritable entreprise guerrière.

C'est seulement après que plusieurs générations scientifiques se sont succédées que la postérité se rend compte que chacun de ces penseurs avait étudié le même problème sous un nouvel aspect ; que cette chaîne d'antithèses était une série d'analyses partielles ; que les différentes écoles, sans le vouloir et sans le savoir, s'étaient partagées des parties de l'analyse commune, en aspirant toutes à conquérir en une seule fois toute la chaîne de la synthèse universelle.

L'antithèse n'est pas seulement une méthode pour le progrès scientifique ; elle devient un principe social dans les lois, les gouvernements, les religions. Tout le monde sait aujourd'hui que le droit civil, qui gouverne nos familles, est une forme moderne du droit romain ; qui fut l'œuvre interminable d'une opposition héréditaire. Le préteur, qui aspirait à devenir consul, gagnait le vote de la majorité en se faisant passer pour un réformateur, et en soumettant dans l'édit prétorien son droit en tant que citoyen à son privilège de patricien.

La politique renvoie ses antithèses sur la philosophie. Rousseau, généreux et pauvre et sans honneurs, loua la vie sauvage pour faire honte à une société inégalitaire et inhumaine. De Maistre et tant d'autres qui s'imaginèrent de conquérir la philosophie combattaient le code civil qui abolissait les deux servitudes de la glèbe.

L'antithèse pénètre dans les nations avec l'art de la guerre, parce qu'elle les oblige mutuellement à proportionner les défenses aux offenses : et elle les pousse à une série infinie d'efforts mentaux et moraux. Celui qui forgea la première épée obligea son ennemi à se procurer une autre épée et à apprendre l'escrime ; celui qui forgea le premier canon commanda aux architectes de transformer les murailles très élevées en bastions obliques et encaissés, il commanda aux géomètres et aux physiciens de faire tous les calculs de balistique. Chaque découverte de l'artillerie bouleverse l'architecture navale ; chaque progrès dans la construction des navires oblige l'artillerie à de nouveau prodiges.

Et ce n'est pas encore ce qui importe le plus dans l'ordre des idées. La guerre a contraint l'Asie ancienne à étudier une nouvelle milice. Ceci a entraîné toute une légion de sciences nouvelles, qui se mêlent intimement à d'autres ordres d'idées, plus puissants encore, pour déterminer le futur destin des peuples. Tandis qu'un instinct barbare d'orgueil et d'avarice pousse plusieurs nations à abuser des armes de la civilisation contre les peuples pacifiques, un nouveau droit des gens émerge de l'antithèse de ces cupidités rivales. À l'ombre duquel ces multitudes, qui ont toujours vécu en esclavage, se trouveront involontairement associées à nous dans le libre commerce et la libre pensée.

Tour à tour servante, maîtresse, ennemie, la philosophie s'intéresse d'une manière inextricable à toutes les déductions de la théologie. L'histoire du christianisme est une dispute continue entre les innombrables sectes, lesquelles découlent des anciennes philosophies d'Orient et de Grèce. Patriarchae haeresiarum philosophi ; nous le trouvons déjà écrit alors que le deuxième siècle venait à peine de se conclure. Et ainsi la philosophie dictait les programmes des conciles ; elle pointait avec ses antithèses les termes entre lesquels la théologie devait placer chacune de ses doctrines.

Au sein des sectes actuelles, beaucoup d'études de langues orientales, d'histoires, de monuments n'auraient pas vu le jour si les églises rivales n'avaient pas espéré pouvoir s'en servir pour confondre leurs adversaires. Le souci de préserver et limiter la lecture de textes sacrés fut d'autant plus grand à Rome que le zèle de la divulguer était sans doute plus fort ailleurs. Et ainsi, par l'effet de ces interdits et de cette opposition, il n'y a pas de livre au monde qui soit diffusé en autant de langues vivantes. Dans de nombreuses langues barbares il est encore le premier et l'unique livre. À l'inverse le Coran, puisqu'il n'est pas interdit au peuple, se lit tranquillement dans une seule langue.

Une nation, du moment que la littérature lui donne conscience d'elle-même, se pose en antithèse avec tous les pouvoirs qui cherchent à la dominer. Ceux-ci s'arment alors d'une autre idée, et tentent de lui donner une autre conscience. Alors l'Autrichien dit à l'Italie qu'elle n'est qu'une expression géographique ; qu'elle n'est qu'une forme donnée par les montagnes et la mer à une bande de terre : un lusus naturae. Alors le Français lui dit qu'elle est un peuple latin, qui doit sagement se tenir attaché au grand empire qui en tenant les deux isthmes sauvera le globe terrestre de l'ambition des Anglais et des Slaves. Alors le pape lui dit qu'elle est une prébende du genre humain. Les intérêts particuliers se traduisent en autant de doctrines ; qui sont en désaccord entre elles, sauf en ceci que l'on peut répondre à toutes par une seule vérité. En plaçant face à face toutes ces antithèses, voilà que la nation combattue, après de vains atermoiements, doit recourrir à cette unique vérité comme une arme de guerre.

Vous voyez, Messieurs, l'ampleur du sujet : je ne peux pas ici être exhaustif ; d'autres pourraient en faire un livre ; moi je n'ai fait qu'un bref chapitre ; je me limite à indiquer un point de départ.

L'antithèse sera donc l'un des arguments les plus nécessaires d'une Psychologie des esprits associés, qui devrait précéder l'Idéologie de la société.

Traduit de l'italien par Laura Fournier-Finocchiaro


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