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Cahiers de Psychologie Politique

Cet ouvrage de Gilles Ferréol et Jean-Pierre Noreck est aujourd'hui un incontournable des études en sciences sociales. La sortie de sa sixième édition en septembre 2003 en est une preuve claire et évidente. Ce succès n'est pas un hasard. Le livre réussit le tour de force de présenter la sociologie dans sa genèse socio-historique, sa diversité et à travers une série d'investigations thématiques bien documentées. Le tout mené en cent quatre-vingt-douze pages.

Le chapitre premier porte sur les fondateurs de cette science. Il développe les grilles d'analyse et les grands modèles de la discipline (de Comte, Durkheim, Marx à  Tocqueville, Weber, Simmel, etc.). Le suivant est organisé autour de la question de la connaissance du social, c'est-à-dire de la méthode et à la dynamique de la recherche. Des exemples sont pris dans le domaine des statistiques, de la construction des catégories d'enquête (épistémologie et objectivation des données) ou dans les travaux classiques : définition des professions et catégories sociales, différence entre causalité et covariation.

On trouve, dans les six autres chapitres, un groupement structuré de contenus autour de Stratifications et hiérarchies, Institution familiale et processus de socialisation, éducation et inégalités, Culture et styles de vie, Travail et emploi, Organisation et pouvoir, illustrés de tableaux, encadrés, graphiques, de références bibliographiques et statistiques.

Les champs couverts sont donc étendus et permettent de présenter une discipline vivante en prise directe avec les recherches et en relation avec une tradition scientifique installée et reconnue. La description des enjeux de la stratification et de la hiérarchie (ch. 3) en est un exemple : partant d'une problématisation socio-anthropologique (apports des philosophes, délimitation des types hiérarchiques purs, rappels historiques, distinctions entre castes et ordres.), une mise en perspective avec les points de vue marxistes, tocquevilliens et wébérien est effectuée. Le chapitre est enfin complété par une synthèse des recherches plus contemporaines et des enjeux dans la société française depuis une cinquantaine d'années (évolutions économiques, culturelles, transformation des modes de domination, notions de capital symbolique, émergence des mouvements sociaux modernes.). La section sur la famille et la socialisation est énoncée de façon identique, faisant ainsi émerger non seulement le « savoir des sociologues » mais aussi celui des pédagogues que sont les deux auteurs. L'inspiration structurale et la vision posée au début (apprentissage des règles, articulation famille / société ; formes de la socialisation, apports des culturalistes ; indicateurs statistiques sur l'héritage générationnel et démographique) permettent de mieux en venir aux questions actuelles et aux transformations en cours (évolution des mours, des rôles masculins / féminins, des représentations des tâches domestiques, augmentation des divorces, de l'union libre et de la fécondité illégitime). Le statut du couple et ses modes de constitutions sont questionnés afin de mieux comprendre le sens de ces évolutions qui demeurent tant macrosociales que psychologiques.

Le chapitre cinq est un peu différent car l'analyse du fait éducatif est immédiatement présenté comme phénomène de masse et, par conséquent, dans ses rapports troubles avec les inégalités sociales. Bien sûr, les rappels historiques ne sont pas négligés mais la réflexion part de l'état du système à partir de 1945 et durant les quatre décennies qui suivent. L'élévation du nombre de diplômés, la démocratisation de l'enseignement, la ségrégation par les filières et en fonction des origines sociales, l'augmentation du nombre d'élèves et d'enseignants ainsi qu'une séries de références très fouillées, à partir de diverses enquêtes et monographies, débouchent sur la formulation de grilles explicatives (prépondérance des approches en termes de reproduction sociale, synthèse sur les effets pervers de la recherche croissante de mobilité ascendante ; influences des visions interactionnistes ou ethnométhodologiques, privilégiant l'approfondissement des cultures ou des comportements des acteurs dans les organisations éducatives et universitaires).

Le texte consacré à la culture et aux styles de vie suit la même et heureuse voie de présentation que dans les chapitre trois et quatre : l'anthropologie est convoquée à travers des auteurs comme Evans-Pritchard, Forde, Joffre Dumazedier, Kluckhohn, Lévi-Strauss, Malinowski, Sorokin, Tylor. Le relativisme des mours et, surtout, la variété des représentations sociales sont alors concrètement illustrés. Des phénomènes comme l'acculturation ou les conduites déviantes sont décrits les uns par rapport aux autres. Les pratiques culturelles et leurs typologies sont discutées. L'incidence de l'appartenance sociale est rappelée, même si l'émergence des cultures standardisées, diffusées par les médias, conduisent à une certaine homogénéisation des modes de vie. En fin de chapitre, la lecture de la partie sur les styles de vie, en tant que champ d'étude sociologique et ethnologique, donne à l'ouvrage une séduisante allure au moyen d'une série d'ingénieux exemples comme l'évolution de la gestion du sommeil, des états de rêverie, du regard ou de la rhétorique des larmes. Le foisonnement de la créativité culturelle des Français est aussi « filé » ou guetté à travers l'influence de grands moments historiques (1968) ou de micro-évolutions liées aux pratiques corporelles, sportives, écologiques ou artistiques. Au final, une révolution silencieuse est esquissée dans ses grandes lignes donnant au lecteur ou à l'étudiant l'envie d'aller encore plus loin dans les lectures suggérées.

Le chapitre 7 se rapporte au travail et l'emploi. Une introduction à la sociologie ne pouvait pas ignorer un secteur essentiel de cette science sociale dont Georges Friedmann fut l'un des grands inspirateurs durant les années cinquante. La socio-économie permet, comme l'anthropologie pour les parties précédentes, de bien planter le décor après une brève synthèse sur l'organisation du travail et les politiques de formation, fondées, entre autres choses, sur le management participatif. En effet, l'évolution du système d'emploi, des modes de salariat, l'impact des politiques publiques sur les configurations observées dans différents pays est indispensable à une bonne compréhension des logiques d'acteurs : féminisation de la main-d'ouvre, place des jeunes, crise du syndicalisme, émergence d'un esprit d'entreprise et d'une conception ouverte de la gestion des ressources humaines (cercles de qualité, influences des modes de régulation flexibles des relations humaines, soin accordé aux cultures organisationnelles.). C'est d'ailleurs sur un approfondissement de ces aspects que le court chapitre 8 centré sur les organisations et le pouvoir, conduit le lecteur à refermer l'ouvrage sur une synthèse agréable à lire et informative, menée avec célérité et efficacité.

FERREOL Gilles et NORECK Jean-Pierre, Introduction à la sociologie, Paris, Armand Colin, Coll. Cursus Sociologie, 2003, sixième édition revue et corrigée, 192 p. (1re éd. : 1989)
ISBN 2-200-26610-3


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