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Cahiers de Psychologie Politique

Une fois n'est pas coutume, je n'abuserai nullement des éditoriaux de notre revue pour faire passer mes opinions politiques. Or, la guerre si longuement annoncée est là avec la triste logique des raisons qui se camouflent sous les méandres des interprétations psychologiques. Cela nous concerne donc, et exige un certain positionnement, pour y voir un peu plus clair. C'est une responsabilité citoyenne et intellectuelle.

Je ne pense pas que l'étude (simple hypothèse) de la personnalité de G.W. Bush nous apportera plus d'explications que l'analyse des circonstances. Car, ce qui se passe dans la "tête" d'un homme politique est en rapport étroit avec une situation, dans laquelle l'histoire et la culture pèsent autant que les expectatives d'une guerre.  Bref, si la psychologie est un mauvais oracle politique, elle permet néanmoins de saisir quelques mécanismes utiles. Certes, il n'est question d'oublier ni la géopolitique ni les intérêts économiques en jeu, mais d'évoquer une variable : l'effet d'expectative.

Certains travaux de la psychologie politique montrent comment l'enjeu militaire et politique (pléonasme!) est surdéterminé par les expectatives, puisque la nature des actions n'est pas la même selon qu'on prédit une réussite ou un échec.

L'expectative d'une victoire peut, au moment décisif, faire la part du risque pour ne voir que le gain. C'est le cas aujourd'hui avec la décision américaine d'intervenir en Irak, car une partie importante de la classe gouvernante américaine pense que les États-Unis se trouvent devant un dilemme: gérer le déclin ou bâtir un véritable empire.  Deux thèses se sont de tout temps affrontées au Pentagone : la politique de l'endiguement ("contaiment") et celle de la maîtrise par la force ("liberation"). Le jeu de la domination en tant que superpuissance économique à moindre risque et le saut vers la construction d'un empire territorial. Colombes contre faucons, donc ? Choix tactique plutôt, la stratégie d'une volonté de puissance étant inscrite dans la culture politique américaine.

La chute de l'empire soviétique marque la fin de l'endiguement et l'exigence d'un ordre politique nouveau, capable de mener à terme la mondialisation culturelle et économique selon le modèle américain.

Ainsi fallait-t-il quelques tests symboliques pour réfléchir sérieusement à la deuxième thèse : développer la stratégie de l'empire.  La première guerre du Golfe est alors l'épilogue de la stratégie de l'endiguement (Gorbatchev était encore le responsable de l'Union Soviétique), tandis que celle-ci est le moment de la cristallisation de la politique d'expansion territoriale de l'empire. Car l'ouverture historique de la fenêtre de tir ne durera pas très longtemps. L'avertissement de S. Huntington ("Le Choc des civilisations", 1995) est fort parlant, car d'autres superpuissances menacent à long terme l'avenir hégémonique de l'Amérique. 

Dans ce contexte, les attentats du 11 septembre ont permis à Bush fils et à sa cohorte de conseillers conservateurs, de mettre en pratique la thèse de l'exportation de la démocratie à l'américaine par la force.

Dans un ouvrage, effacé par le temps, J. Burnham (1953) expose l'arrière-pensée politique américaine en ces termes :

" Il y a des raisons de croire que ce qui paraît aujourd'hui une crise mondiale est, historiquement, la crise de la civilisation occidentale. Dans cette hypothèse, la question dont il s'agit est celle de savoir si la civilisation occidentale  est capable de surmonter sa tendance au suicide... "

Aujourd'hui, l'Union Soviétique disparue et l'Europe divisée, rien n'empêche les États-Unis de franchir le Rubicon. La nouvelle "croisade" peut commencer.

Les prémisses sont claires. La tactique de la "pax americana" doit céder sa place à la stratégie de l'empire. Les conditions géopolitiques sont réunies pour faire des USA  l'empire romain du XXIe siècle, car les guerres impériales sont l'issue pour un Occident en manque de renouveau.

Ainsi la question irakienne n'est-elle pas une lubie du président américain (transmise de père en fils), mais le résultat d'une ancienne vision d'empire qui arrive à maturité au bon moment. Cette guerre lui semble une question vitale: les États-Unis se sentent menacés et en danger, tout en étant les plus forts.

Paradoxalement, l'Amérique profonde a compris, depuis le 11 septembre, qu'elle est mortelle. D'où la position d'une majorité des Américains en faveur de la guerre. Logique. C'est la conséquence d'une société dont la mentalité, défensive et isolationniste, s'est forgée sur un sentiment d'invulnérabilité et sur la croyance d'être porteuse de grandes valeurs morales. Or, aujourd'hui, cela leur semble être remis en question.

Et du côté de la France ? La crise irakienne a montré le flou de la construction européenne, la fragilité des institutions internationales, et le rôle ambigu de la "vieille Europe". Le jeu diplomatique est piégé entre les principes et le pragmatisme. La France se trouve - mutatis mutandis- dans la position de l'ancienne Grèce, devant les légions romaines et au milieu d'une crise dont personne ne peut déceler les conséquences.
Les réflexions de Plutarque, grec d'origine et romain d'adoption, sont devenues d'une étonnante actualité : "(L'homme d'État ) ... s'il ne peut garder son pays entièrement à l'abri des troubles, essaiera du moins de guérir et de contrôler de l'intérieur le désordre et l'agitation, en les cachant, afin d'avoir le moins possible des médecins et des remèdes extérieurs"
Les conseils de Plutarque sont certes une parabole exemplaire, car la concorde est le but de toute véritable république.

Burnham J. (1953) : Contenir ou libérer. Calmann-Levy.

Huntington S. (1996) : Le Choc des civilisations.


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