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Cahiers de Psychologie Politique

L’explication et la compréhension des émotions, des sentiments, des passions politiques, constituent une difficulté permanente pour les sciences sociales, l’histoire, et, plus encore, pour les sciences politiques et la sociologie. Si l’on ajoute à ces objectifs d’explication et de compréhension la recherche des dynamiques psycho-sociales et de leurs conséquences, on accroît à l’extrême les écueils et les incertitudes. L’une des ressources dont nous disposons dans ce domaine est constituée par l’ample tradition des auteurs du passé qui ont directement affronté ces questions et proposé à la fois des interprétations et un ensemble d’hypothèses sur le rôle des affectivités dans le devenir politique des cités et des nations. Pour rappeler la fécondité de ces relectures, évoquons trois auteurs choisis pour la diversité de leurs approches et leur éloignement dans le temps : Platon, Machiavel et Tocqueville. Ce rapprochement volontairement paradoxal aura pour but, non de rappeler des hypothèses connues, mais de rechercher à quelles méthodes et à quelles théories ces analystes eurent recours pour surmonter les difficultés. Et l’on tentera de montrer pourquoi ces travaux et ces théories ne sont pas sans fécondité pour les recherches actuelles.

Platon, les passions de la cité

Platon, dans le Livre VIII de La République, s’interroge sur les passions comparées des différentes constitutions. Il analyse les caractéristiques des constitutions qu’il nomme « imparfaites », la timarchie, l’oligarchie, la démocratie, la tyrannie qu’il oppose à la cité parfaite. Il développe alors la thèse selon laquelle les passions des citoyens ne sont pas identiques dans les différentes constitutions et qu’elles sont aussi différenciées, dans une même cité, selon les classes sociales. Une oligarchie despotique, par exemple, exacerbe, dans les familles dominantes, le désir de posséder et la concurrence entre ces familles pour l’accaparement des richesses. Loin de la timarchie où régnait la passion des honneurs,

« … à des hommes qui aiment à avoir le dessus et qui sont férus d’honneurs se sont finalement  substitués des hommes aimant les affaires d’argent, aimant à s’enrichir, qui pour le riche ont louange et admiration, qui l’élèvent aux charges, tandis qu’à leurs yeux le pauvre est déconsidéré1 ».

Et de même, cette constitution oligarchique qui rejette la majorité de la population dans l’indigence, exacerbe la passion de la haine chez les démunis qui,

« …pleins de haine, conspirent contre ceux qui se sont rendus acquéreurs de leur bien2… ».

et ne rêvent que de révolution.

Platon poursuit cette thèse pour chacune des constitutions et présente comme évidente cette correspondance entre une structure sociopolitique et l’organisation des passions. Hypothèse structurale, pourrait-on dire, selon laquelle le régime des passions en oligarchie, - l’avidité d’une part, et la haine collective contre les dominants, d’autre part, - redouble la division radicale entre les quelques familles dominantes et les démunis. La structure dichotomique, dira-t-on  dans un langage holiste (envisageant la cité comme une totalité), génère la bipolarisation affective, le mépris pour les faibles et, à l’opposé, les sentiments d’envie, de jalousie et de haine.

Platon ajoute qu’à ces différentes constitutions correspond une certaine psychologie  commune aux citoyens : il y a, dit-il, un « homme de l’oligarchie » comme il y a un « homme de la démocratie » : arrogant et vindicatif, peu enclin aux arts et sordidement avare dans les familles dominantes de l’oligarchie ; léger et changeant dans la démocratie, irresponsable et porté à la futilité. Si les désirs sont universels et caractérisent la condition humaine, ils revêtent des formes et des orientations diverses selon la structure des organisations de l’état.

Cette leçon platonicienne sur la relativité des passions n’est pas contradictoire avec une autre leçon  sur l’attachement du citoyen à sa propre cité, attachement qui n’est pas exclusivement de l’ordre de la raison. Platon illustre ce sentiment par les hésitations de Socrate à s’évader de prison alors qu’il est condamné à boire la ciguë selon un jugement  dont il sait l’injustice. Le dialogue de Socrate avec les Lois athéniennes met en question la fidélité du citoyen et situe la réponse dans l’expérience de la filiation et du sentiment d’appartenance. Socrate légitime sa fidélité aux lois par le respect filial et l’attachement aux parents. Entre l’injustice subie et celle qu’il y aurait à participer à la destruction de sa propre cité, l’homme raisonnable choisit l’obéissance à la cité. Et sans doute Socrate s’efforce-t-il d’expliquer son choix aussi rationnellement que possible, mai il termine en reconnaissant que ses arguments sont davantage l’écho d’une expérience ressentie, d’une expérience esthétique, que la conclusion d’un discours rationnel :

« Voilà, mon cher Criton, ce que je crois entendre, comme les Corybantes, dans leur délire, croient entendre des flûtes ; et c’est le bruit de ces paroles, qui, grondant en moi, fait que je suis impuissant à en écouter d’autres3 ».

Machiavel, les passions du pouvoir

C’est une autre question que pose Machiavel : non plus celle des sentiments et des passions dans la cité, mais celle du pouvoir et de son exercice dans une principauté. Comment  gouverner ? Comment conquérir et conserver le pouvoir alors que les gouvernés sont avides et inconstants, alors que les grands, les détenteurs de richesses, veulent dominer, et que les pauvres, le peuple, résistent nécessairement à l’avidité des familles nobles ? Comment gouverner l’état en de telles conditions ? Comment gouverner les passions pour conserver le pouvoir ?

Un constat préliminaire à cette réflexion est maintes fois répété par Machiavel : le fait permanent de l’insatisfaction des citoyens. Il décrit l’exercice du pouvoir comme un affrontement inévitable et constant entre le pouvoir et les frustrations de tous. Cette insatisfaction est, pour Machiavel, liée à la nature même de l’homme. L’exercice de l’autorité pourra accroître cette insatisfaction, on peut prévoir qu’il ne pourra la combler.

« Les désirs de l’homme sont insatiables : il est dans sa nature de vouloir et de pouvoir tout désirer, il n’est pas à sa portée de tout acquérir. Il en résulte pour lui un mécontentement habituel et le dégoût de ce qu’il possède : c’est ce qui lui fait blâmer le présent, louer le passé, désirer l’avenir et tout cela sans aucun motif raisonnable4 ».

Les rapports entre les puissants et le peuple sont marqués par cette insatisfaction essentielle et renforcée par le rapport de domination. Machiavel fait de ce rapport une lutte entre le désir de domination propre aux puissants et de désir d’autonomie propre au peuple :

« Car en toute cité on trouve ces deux humeurs différentes, desquelles la source est que le populaire n’aime point à être commandé ni opprimer des plus gros. Et les gros ont envie de commander le peuple5 »

Ces relations chargées d’affectivité ne cessent de se modifier, de se renforcer ou de s’affaiblir selon les circonstances, les risques et les menaces ressentis. Une domination jugée excessive renforce la haine du peuple, comme une menace populaire renforce la peur et la méfiance des puissants.

C’est dans ce contexte passionné qu’intervient l’action du prince, non point afin de promouvoir la sagesse et la raison, comme le prétendent les moralistes, mais, en réalité, dans un contexte socio-historique particulier et selon ses exigences personnelles. Ainsi, le contexte affectif est différent selon que le prince est parvenu au pouvoir par le soutien des puissants ou par le soutien du peuple. S’il y est parvenu grâce aux familles puissantes, il se trouve, dès l’abord, face à des égaux, des rivaux qui résistent à son commandement.  S’il y est parvenu, au contraire, par la faveur du peuple, il se trouve sans rivaux directs et entouré de citoyens qui lui sont attachés et prêts à lui obéir. 

Détenteur du pouvoir, le prince détient une certaine liberté de choix. La distance entre lui et l’ensemble des subordonnés crée l’espace qui lui assure une marge de liberté mais cet espace est balisé par les dynamiques socio-affectives qui l’entourent. Et c’est le point crucial de la réflexion de Machiavel dans Le Prince que de méditer sur les choix du prince et sur leurs conséquences possibles, sur les effets prévisibles des décisions sur les réactions des citoyens.

La prise en compte des passions intervient dans les finalités même de l’action politique, dans la mesure où le prince, parvenu au pouvoir, désire le conserver. Intervient dans ces finalités la considération de la haine des citoyens. L’essentiel, pour le prince, n’est-il pas d’éviter que ne se rassemble contre lui la haine du peuple ? S’interrogeant sur l’efficacité militaire des forts et des citadelles, Machiavel note d’un mot : « … la meilleure des citadelles qui soit, c’est de n’être point haï du peuple6 ».

Dès lors la réflexion sur le caractère faste ou néfaste, raisonnable ou déraisonnable des décisions et des actions du prince prend pour critère les réactions  émotionnelles des citoyens, réactions qui peuvent conduire au renforcement, à la puissance de l’état ou, à la limite, à sa destruction. Les conseils que Machiavel adresse au prince sont indissociables de la réflexion sur les sentiments et les passions. Aux questions du choix entre deux éventualités (« De la cruauté et de la pitié, et s’il vaut mieux être aimé que craint, ou le contraire » XVII ; « De la libéralité et de la parcimonie » XVI…), la réflexion prend la mesure des conséquences et des logiques affectives prévisibles. On montrera que l’excès de commisération peut affaiblir le respect du peuple à l’égard du prince et le conduire à sa perte ; et, tout au contraire, le recours à une brève action cruelle peut renforcer le respect de la loi. 

L’enjeu de cette connaissance des affectivités politique n’a rien de secondaire puisqu’elle a pour finalité ultime la conservation même d’état.  Sa négligence peut conduire à son affaiblissement et, finalement, à sa disparition.

Alexis de Tocqueville

Parmi les  trois analystes que nous rapprochons ici, Alexis de Tocqueville est celui qui a formulé le plus explicitement la question de la nature et du rôle des passions politiques. En construisant la notion de « passions générales et dominantes7 », il proposait de construire cette problématique des passions et suggérait un choix de méthodes pour en poursuivre l’étude. Il accompagne cette question d’une précision sur le double caractère des passions d’être à la fois permanentes à travers le temps et incessamment différentes selon les époques.  Nous pouvons donc reprendre ses propres termes en soulignant combien cette réflexion accompagne toutes ses analyses socio-historiques et  qu’elle revêt une importance décisive dans le diagnostic sur l’histoire et sur les risques de la démocratie.

Lorsque Tocqueville évoque l’imaginaire aristocratique, le paternalisme royal, et les sentiments qui s’y rapportent, il ne fait pas de ces derniers le  simple accompagnement, le décor d’un système socio politique, mais bien une dimension qui explique sa cohésion et sa durée. On ne saurait comprendre, en effet, la stabilité et la puissance de l’ancien régime si l’on ne comprenait pas la « bienveillance réciproque » des nobles, assurés de leurs privilèges, et du serf « regardant son infériorité comme un effet de l’ordre immuable de la nature8 ». Cet ensemble complexe fait d’attachement à la personne et à l’image paternelle du roi, de respect à l’égard  de la religion, de « préjugés provinciaux », traversait tout l’édifice social et participait à sa permanence.

Tocqueville peut donc faire de l’affaiblissement de ce système affectif une explication majeure de l’effondrement de l’ancien régime au cours des premiers mois de la Révolution. Une telle explication  ne peut   être simplifiée, elle requiert un large inventaire des conditions politiques, la centralisation de l’Etat au cours des XVII° et XVIII° siècles, l’absentéisme des nobles entraînant de leur part, vis-à-vis de leurs paysans un « absentéisme de cœur », le développement, dans les villes, d’un individualisme destructeur des solidarités, l’irritation des paysans contre des droits féodaux perçus comme totalement arbitraires, la régression de la religion soumise à la critique rationaliste… C’est cette longue histoire cachée dans laquelle se croisent l’économique et le politique, le paysan et le philosophe, qui permet de comprendre la sensibilité révolutionnaire et l’enthousiasme de 1789.

Avec la démocratie s’instaure un tout autre « état social » marqué, par ce phénomène fondamental et « providentiel » qu’est l’extension de l’égalité des conditions. La disparition des castes, la revendication ardente de l’égalité politique, transforme radicalement l’organisation sociale et donc l’organisation des passions. Et, comme Tocqueville s’interrogeait, dans L’Ancien  régime et la Révolution, sur l’agencement des passions dominantes dans l’aristocratie, il recherche comment les trois passions qu’il distingue dans la démocratie s’ordonnent, se complètent ou s’opposent.

La première passion, l’avidité des biens matériels et de l’argent, l’amour du bien-être, qui se trouve libérée par l’effacement du principe de l’honneur, constitue bien une passion « générale et dominante », générale en ce sens qu’elle est partagée par tous en démocratie, dominante en ce sens qu’elle l’emporte sur toute autres. C’est elle qui incite au travail et qui communique à la vie sociale son intensité et sa fébrilité.

La deuxième passion, celle de l’égalité, est inscrite dans les fondements même de la démocratie puisqu’elle est sa dynamique même et sa légitimité face à l’aristocratie. Elle est omniprésente aux actions et aux revendications en démocratie, avec ses conséquences contradictoires, depuis l’exaltation de la dignité personnelle jusqu’à l’envie aveugle et destructrice.

Au sein de ces intensités, la troisième passion, celle de la liberté n’est pas aussi assurée d’être défendue que les deux précédentes. Il se déroule, selon Tocqueville, un conflit obscur entre la passion de l’égalité et le goût de la liberté. Dans l’état social de la démocratie, le fait des inégalités, les déceptions inévitables, la bassesse des jalousies, entretiennent les ardeurs de l’égalité en menaçant les exigences de la liberté. Ainsi se dessine la menace d’une évolution vers le « despotisme doux » dans lequel un pouvoir immense et tutélaire se chargerait d’assurer le bien-être et les jouissances à des citoyens assujettis9.

En ce sens et pour Tocqueville, développer une psychologie du politique conduit directement à s’interroger sur le devenir des sociétés, et, en l’occurrence, sur le devenir de la démocratie.

De ce rapprochement entre trois auteurs si éloignés dans le temps, bien des leçons peuvent être tirées et, sans doute, contradictoires. N’en retenons que deux, sur l’importance politique des passions, et sur la méthode de leur observation.

On ne peut qu’être frappé par l’intérêt  apporté par ces trois observateurs aux affectivités socio politiques dans des contextes et des systèmes politiques aussi différents. Platon pense le devenir d’Athènes, cette cité dans laquelle le pouvoir exécutif est peu différencié et l'Assemblée des citoyens libres maîtresse de ses décisions. Machiavel au contraire, s’interroge précisément sur ce pouvoir distinct dans les principautés. Tocqueville pense non la démocratie imaginaire, mais l’état social des Etats-Unis dans le détail de ses tensions. Or, on voit que ces auteurs, cherchant à penser la structure et le devenir de ces sociétés si diverses, posent le même problème, celui des sentiments, des émotions, des passions sociales et politiques. Ils en font une dynamique décisive de l’histoire.

La connaissance de cette dynamique est rendue possible par l’approfondissement des comparaisons. Le rapprochement platonicien entre les constitutions imparfaites permet de mettre en relief la diversité de leur structure et, simultanément la diversité de leurs passions. Il permet de s’interroger sur leur transformation et d’analyser les conditions effectives de ces évolutions. Machiavel trouve dans le rapprochement entre la Rome de Tite-Live et les principautés italiennes de multiples points de comparaison et des éléments de réponse aux questions des choix politiques, face aux passions conflictuelles. Et Tocqueville fait de la comparaison systématiquement poursuivie entre l’aristocratie et la démocratie un instrument majeur et le moyen de mettre en relief les passions des différents régimes.

Un comparatisme audacieux et rigoureusement poursuivi serait donc une voie royale pour découvrir les configurations affectives, leur diversité, leur force et la gravité des problèmes qu’elles posent pour le devenir social. Penser les psychologies politiques serait une voie essentielle pour penser l’histoire.

1  Platon, La République, L. VIII, 550 a, Paris, Gallimard, Œuvres complètes, Collection La Pléiade, 1950, t. II, p. 1149.

2 Ibid., 555d.

3 Criton,, Ibid.,54d..t.I, p.202.

4  Machiavel, Discours sur la première décade de Tite-Live, in Œuvres complètes, Paris, Gallimard, Coll. La- Pléiade, 1952, II, p.512.

5  Ibid., Le-Prince, IX, p.317.

6  Ibid., p.356.

7  Alexis de Tocqueville, L’Ancien Régime et la Révolution, in Œuvres complètes, Paris, Gallimard, 1952, t. I, p..202.

8  De la Démocratie en Amérique, Paris, Gallimard, coll. « Folio » 1956, t. I, p. 44.

9 Ibid. t. II, p. 435.


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