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Cahiers de Psychologie Politique

Qu’est ce que le créalisme ?

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Au fond cet ouvrage inclassable est l’évocation des vraies menaces de la techno science et de la croyance aveugle en ses bienfaits. Mais, c’est aussi la fascination par la technologie qui se traduit par un baroquisme techno-litteraire.  Certes, il y a la philosophie de l’esprit qui alimente les réflexions sur l’aliénation narcissique et la présence d’un homme-computeur qui se pense machine. C’est l’avènement de l’homo sapiens electronicus pour qui la quête de soi ne serait qu’une affaire de quelques clics binaires dans le long fleuve du devenir du temps.

 L’approche hyper moderne de M. Luis de Miranda dépasse l’essai journalistique à prétention philosophique pour se situer dans un «post new age » tout azimut remplit des images empruntées au fantastique d’une science en errance : la computation cybernétique. Car il y a des fulgurances inattendues, un peu de tout et beaucoup de rien, lors que l’auteur nos invite à le suivre dans les méandres d’une pensée qui se cherche sans fournir les passerelles entre la matière et le psychisme. Seule la logique semble rendre cohérente la démarche numérique, or les composants humains restent sans une formalisation explicative suffisante pour comprendre le nouveau monde.   

Etrange discours garni des citations de bric et de broc : des alambiques psychologiques, des analyses dont la profondeur reste abyssale. Ici et là des références à des revues américaines déroutantes pour entrer dans une archéologie des nouveaux savoirs. Nietzsche est là. Hegel aussi. Foucault n’est pas loin. Deleuze. MacLuhan apparaît, suivi de Bergson, et de Leroi-Gourhan pour qui « « On ne fait pas plus de Préhistoire en ramassant des haches polies qu'on ne fait de Botanique en cueillant des salades dans son jardin. » . Quant à Freud les notes de bas de page semblent pertinentes.  Sartre est également appelé à la barre. Si Marx est peu utilisé, la constellation socialiste n’y est pas. Mais, il y a Baudrillard. Car curieusement, la question sociale et les théories sociétales ne sont pas évoquées. L’homme computeur est rationnel. Cool mais soumis à la « simplexité » du cerveau : trouver des solutions simples, malgré la complexité, préparant les actes et anticipant les conséquences.

Ce qui nous ramène inéluctablement à la cybernétique de Wiener dont le rôle révolutionnaire est incontesté dans le nouvel ordre établi du capitalisme numérique et de l’hyper post-modernité des multiples médias. L’argument en matière de nouvelles technologies n’est pas nouveau, et reste simple: le pouvoir informatique est essentiel à l’avènement d’un futur où la plupart des citoyens seront informés et impliqués dans les mécanismes gouvernementaux. Autrement dit : « les hommes computeurs peuvent redevenir des co-créateurs des ordres qui nous organisent ». De plus, la neuroscience et le cognitivisme sont largement présentes et trouvent une place dans les systèmes binaires dont Leibniz rêvait pour construire des machines à calculer des prospectives et dont le Yi-King offre une belle illustration d’une symbolique des mutations.

Voilà un point nodal de la pensée de M. de Miranda qui propose une théorie alternative sans vraiment l’être : le « créalisme ». Curieux néologisme dont l’obscure clarté est rempli de l’imprévisible. Ainsi l’auteur souhaite nous proposer un manifeste dont l’intitulé est : « manifeste du créalisme : en huit points pour un infini debout » (sic) et termine l’ouvrage avec trois pages (curieusement, non numérotées) dont le langage presque ésotérique est un lucide délire dont le style transpire la fascination craintive pour la technologie informatique. Une certitude : le remplacement de l’humain par l’automation et l’érotisme sans altérité sont en marche et il semble qu’il est déjà trop tard pour arrêter notre dépendance électronique. Toutefois, l’homme, ou ce qui lui reste d’humain, est un créateur des réalités. Bien entendu, l’idée n’est pas neuve, mais nous renvoie à une pratique radicale de la liberté qui est en contradiction avec le déterminisme inspirateur de l’homme machine.

La tâche fut difficile. Ce texte est la description de la science  et de la fiction, mais le fond philosophique pose une redoutable question à la Berkeley : La réalité serait-elle  une pure imagination de l’esprit ?

Voilà un fond idéologique qui frôle le néo-libéralisme et flirte avec la pensée libertaire  sans oser (se) poser les questions politiques et sociétales à la racine. Car, si le management électronique est en marche il semble redoutable, et inattaquable. Une preuve est avancée : une expérience pilote d’ingénierie sociale par informatisation de la gestion aurait été réalisée au Chili à l’époque d’Allende en 1971, afin de créer un socialisme vertueux selon les principes de la cybernétique (page 132-134). Etonnante référence issue d’une obscure boîte de Pandore devenue mythe.


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