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Cahiers de Psychologie Politique

Ernest Flammarion Éditeur
1916

Extraits

Introduction

Les grands événements qui transforment la destinée des peuples; révolutions, éclosions de croyances, par exemple, sont si difficilement explicables parfois, qu’il faut se borner à les constater.

Dès mes premières recherches historiques, j’avais été frappé par cet aspect impénétrable de certains phénomènes essentiels, ceux relatifs à la genèse des croyances surtout. Je sentais bien que pour les interpréter, quelque chose de fondamental manquait. La raison ayant dit tout ce qu’elle pouvait dire, il ne fallait plus rien en attendre et l’on devait chercher d’autres moyens de comprendre ce qu’elle n’éclairait pas.

Ces grandes questions restèrent longtemps obscures pour moi. De lointains voyages consacrés à l’étude des débris de civilisations disparues ne les avaient pas beaucoup éclaircies.

En y réfléchissant souvent, il fallut reconnaître que le problème se composait d’une série d’autres problèmes devant être étudiés séparément. C’est ce que je fis pendant vingt ans, consignant le résultat de mes recherches dans une succession d’ouvrages.

Un des premiers fut consacré à l’étude des lois psychologiques de l’évolution des peuples. Après avoir montré que les races historiques, c’est-à-dire formées suivant les hasards de l’histoire, finissent par acquérir des caractères psychologiques aussi stables que leurs caractères anatomiques, j’essayai d’expliquer comment les peuples transforment leurs institutions, leurs langues et leurs arts. Je fis voir, dans le même ouvrage, pourquoi, sous l’influence de variations brusques de milieu, les personnalités individuelles peuvent se désagréger entièrement.

Mais en dehors des collectivités fixes constituées par les peuples, existent des collectivités mobiles et transitoires, appelées foules. Or, ces foules, avec le concours desquelles s’accomplissent les grands mouvements historiques, ont des caractères absolument différents de ceux des individus qui les composent. Quels sont ces caractères, comment évoluent-ils ? Ce nouveau problème fut examiné dans la Psychologie des foules.

Après ces études seulement je commençai à entrevoir certaines influences qui m’avaient échappé.

Mais ce n’était pas tout encore. Parmi les plus importants facteurs de l’histoire, s’en trouvait un prépondérant, les croyances. Comment naissent ces croyances, sont-elles vraiment rationnelles et volontaires, ainsi qu’on l’enseigna longtemps ? Ne seraient-elles pas, au contraire, inconscientes, et indépendantes de toute raison ? Question difficile étudiée dans mon dernier livre Les Opinions et les Croyances.

Tant que la psychologie considéra les croyances comme volontaires et rationnelles elles demeurèrent inexplicables. Après avoir prouvé qu’elles sont irrationnelles le plus souvent et involontaires toujours, j’ai pu donner la solution de cet important problème comment des croyances qu’aucune raison ne saurait justifier furent-elles admises sans difficulté par les esprits les plus éclairés de tous les âges ?

La solution des difficultés historiques poursuivie depuis tant d’années, se montra dès lors nettement. J’étais arrivé à cette conclusion qu’à côté de la logique rationnelle qui enchaîne les pensées et fut jadis considérée comme notre seul guide, existent des formes de logique très différentes logique affective, logique collective et logique mystique, qui dominent le plus souvent la raison, et engendrent les impulsions génératrices de notre conduite.

Cette constatation bien établie, il me parut évident que si beaucoup d’événements historiques restent souvent incompris, c’est qu’on veut les interpréter aux lumières d’une logique très peu influente en réalité dans leur genèse.

  

Toutes ces recherches, résumées ici en quelques lignes, demandèrent de longues années. Désespérant de les terminer, je les abandonnai plus d’une fois pour retourner à ces travaux de laboratoire où l’on est toujours sûr de côtoyer la vérité et d’acquérir des fragments de certitude.

Mais s’il est fort intéressant d’explorer le monde des phénomènes matériels, il l’est plus encore de déchiffrer les hommes, et c’est pourquoi j’ai toujours été ramené à la psychologie.

Certains principes déduits de mes recherches, me paraissant féconds, je résolus de les appliquer à l’étude de cas concrets et fus ainsi conduit à aborder la psychologie des révolutions, notamment celle de la Révolution française.

En avançant dans l’analyse de notre grande Révolution, s’évanouirent successivement la plupart des opinions déterminées par la lecture des livres et que je considérais comme inébranlables.

Pour expliquer cette période, il ne faut pas la considérer comme un bloc, ainsi que l’ont fait plusieurs historiens. Elle se compose de phénomènes simultanés, mais indépendants les uns des autres.

À chacune de ses phases se déroulent des événements engendrés par des lois psychologiques fonctionnant avec l’aveugle régularité d’un engrenage. Les acteurs de ce grand drame semblent se mouvoir comme le feraient les personnages de scènes tracées d’avance. Chacun dit ce qu’il doit dire, et agit comme il doit agir.

Sans doute les acteurs révolutionnaires diffèrent de ceux d’un drame écrit en ce qu’ils n’avaient pas étudié leurs rôles, mais d’invisibles forces le leur dictaient comme s’ils l’eussent appris.

C’est justement parce qu’ils subissaient le déroulement fatal de logiques incompréhensibles pour eux, qu’on les voit aussi étonnés des événements dont ils étaient les héros, que nous le sommes nous-mêmes. Jamais ils ne soupçonnèrent les puissances invisibles qui les faisaient agir. De leurs fureurs, ils n’étaient pas maîtres, ni maîtres non plus de leurs faiblesses. Ils parlent au nom de la raison, prétendent être guidée par elle, et ce n’est nullement en réalité la raison qui les guide.

“ Les décisions que l’on nous reproche tant, écrivait Billaud-Varenne, nous ne les voulions pas, le plus souvent deux jours, un jour auparavant la crise seule les suscitait. ”

Ce n’est pas qu’il faille considérer les événements révolutionnaires comme étant dominés par d’impérieuses fatalités. Les lecteurs de nos ouvrages savent que nous reconnaissons à l’homme d’action supérieur le rôle de désagréger les fatalités. Mais il ne peut en dissocier qu’un petit nombre encore et est bien souvent impuissant sur le déroulement d’événements qu’on ne domine guère qu’à leur origine. Le savant sait détruire le microbe avant qu’il agisse, mais se reconnaît impuissant sur l’évolution de la maladie.

  

Lorsqu’une question soulève des opinions violemment contradictoires, on peut assurer qu’elle appartient au cycle de la croyance et non à celui de la connaissance.

Nous avons montré dans un précédent ouvrage que la croyance, d’origine inconsciente et indépendante de toute raison, n’était jamais influençable par des raisonnements.

La Révolution, œuvre de croyants, ne fut guère jugée que par des croyants. Maudite par les uns, admirée par les autres, elle est restée un de ces dogmes acceptés ou rejetés en bloc sans qu’aucune logique rationnelle n’intervienne dans un tel choix.

Si, à ses débuts, une révolution religieuse ou politique peut bien avoir des éléments rationnels pour soutien, elle ne se développe qu’en s’appuyant sur des éléments mystiques et affectifs absolument étrangers à la raison.

Les historiens qui ont jugé les événements de la Révolution française au nom de la logique rationnelle ne pouvaient les comprendre, puisque cette forme de logique ne les a pas dictés. Les acteurs de ces événements les ayant eux-mêmes mal pénétrés, on ne s’éloignerait pas trop de la vérité en disant que notre Révolution fut un phénomène également incompris de ceux qui la firent et de ceux qui la racontèrent. A aucune époque de l’histoire on n’a aussi peu saisi le présent, ignoré davantage le passé et moins deviné l’avenir.

  

La puissance de la Révolution ne résida pas dans les principes, d’ailleurs bien anciens, qu’elle voulut répandre, ni dans les institutions qu’elle prétendit fonder. Les peuples se soucient très peu des institutions et moins encore des doctrines. Si la Révolution fut très forte, si elle fit accepter à la France les violences, les meurtres, les ruines et les horreurs d’une épouvantable guerre civile, si enfin elle se défendit victorieusement contre l’Europe en armes, c’est qu’elle avait fondé, non pas un régime nouveau, mais une religion nouvelle. Or, l’histoire nous montre combien est irrésistible une forte croyance. L’invincible Rome elle-même avait dû plier jadis devant des armées de bergers nomades illuminés par la foi de Mahomet. Les rois de l’Europe ne résistèrent pas, pour la même raison, aux soldats déguenillés de la Convention. Comme tous les apôtres, ils étaient prêts à s’immoler dans le seul but de propager des croyances devant, suivant leur rêve, renouveler le monde.

La religion ainsi fondée eut la force de ses aînées, mais non leur durée. Elle ne périt pas cependant sans laisser des traces profondes et son influence continue toujours.

Nous ne considérerons pas la Révolution comme une coupure dans l’histoire, ainsi que le crurent ses apôtres. On sait que pour montrer leur intention de bâtir un monde distinct de l’ancien, ils créèrent une ère nouvelle et prétendirent rompre entièrement avec tous les vestiges du passé.

Mais le passé ne meurt jamais. Il est plus encore en nous-mêmes, que hors de nous-mêmes. Les réformateurs de la Révolution restèrent donc saturés à leur insu de passé, et ne firent que continuer, sous des noms différents, les traditions monarchiques, exagérant même l’autocratie et la centralisation de l’ancien régime. Tocqueville n’eut pas de peine à montrer la Révolution ne faisant guère que renverser ce qui allait tomber.

Si en réalité la Révolution détruisit peu de choses, elle favorisa cependant l’éclosion de certaines idées qui continuèrent ensuite à grandir. La fraternité et la liberté qu’elle proclamait ne séduisirent jamais beaucoup les peuples, mais l’égalité devint leur évangile, le pivot du socialisme et de toute l’évolution des idées démocratiques actuelles. On peut donc dire que la Révolution ne se termina pas avec l’avènement de l’Empire, ni avec les restaurations successives qui l’ont suivie. Sourdement ou au grand jour, elle s’est déroulée lentement dans le temps, et continue, à peser encore sur les esprits.

L’étude de la Révolution française, à laquelle est consacrée une grande partie de cet ouvrage, ôtera peut-être plus d’une illusion au lecteur, en lui montrant que les livres qui la racontent contiennent un agrégat de légendes fort lointaines des réalités.

Ces légendes resteront sans doute plus vivantes que l’histoire. Ne le regrettons pas trop. Il peut être intéressant pour quelques philosophes de connaître la vérité, mais pour les peuples les chimères sembleront toujours préférables. Synthétisant leur idéal elles constituent de puissants mobiles d’action. On perdrait courage si l’on n’était soutenu par des idées fausses, disait Fontenelle. Jeanne d’Arc, les Géants de la Convention, l’Épopée impériale, tous ces flamboiements du passé, resteront toujours des générateurs d’espérance, aux heures sombres qui suivent les défaites. Ils font partie de ce patrimoine d’illusions léguées par nos pères et dont la puissance est parfois supérieure à celle des réalités. Le rêve, l’idéal, la légende, en un mot l’irréel, voilà ce qui mène l’histoire.

Les révolutions scientifiques et les révolutions politiques

On applique généralement le terme de révolution aux brusques changements politiques, mais cette expression doit être attribuée A toutes les transformations subites, ou paraissant telles, de croyances, d’idées et de doctrines.

Nous avons étudié, ailleurs, le rôle des éléments rationnels affectifs et mystiques dans la genèse des opinions et des croyances qui déterminent la conduite. Il serait donc inutile d’y revenir.

Une révolution peut finir par une croyance, mais elle débute souvent sous l’action de mobiles parfaitement rationnels suppression d’abus criants, d’un régime despotique détesté, d’un souverain impopulaire, etc.

Si l’origine d’une révolution est parfois rationnelle, il ne faut pas oublier que les raisons invoquées pour la préparer n’agissent sur les foules qu’après s’être transformées en sentiments. Avec la logique rationnelle, on peut montrer les abus à détruire, mais pour mouvoir les multitudes, il faut faire naître en elles des espérances. On n’y arrive que par la mise enjeu d’éléments affectifs et mystiques, donnant à l’homme la puissance d’agir. À l’époque de la Révolution française, par exemple, la logique rationnelle, maniée par les philosophes, fit apparaître les inconvénients de l’ancien régime et suscita le désir d’en changer. La logique mystique inspira la croyance dans les vertus d’une société créée de toutes pièces d’après certains principes. La logique affective déchaîna les passions contenues par des freins séculaires et conduisit aux pires excès. La logique collective domina les clubs et les assemblées et poussa leurs membres à des actes que ni la logique rationnelle, ni la logique affective, ni la logique mystique ne leur aurait fait commettre.

Quelle que soit son origine, une révolution ne produit de conséquences qu’après être descendue dans l’âme des multitudes. Les événements acquièrent alors les formes spéciales résultant de la psychologie particulière des foules. Les mouvements populaires ont pour cette raison des caractéristiques tellement accentuées que la description de l’un d’eux suffit à faire connaître les autres. La multitude est donc l’aboutissant d’une révolution, mais n’en constitue pas le point de départ. La foule représente un être amorphe, qui ne peut rien et ne veut rien sans une tête pour la conduire. Elle dépasse bien vite ensuite l’impulsion reçue, mais ne la crée jamais.

Les brusques révolutions politiques, qui frappent le plus les historiens, sont parfois les moins importantes. Les grandes révolutions sont celles des mœurs et des pensées. Ce n’est pas en changeant le nom d’un gouvernement que l’on transforme la mentalité d’un peuple. Bouleverser les institutions d’une nation, n’est pas renouveler son âme.

Les véritables révolutions, celles qui transformèrent la destinée des peuples, se sont accomplies le plus souvent d’une façon si lente que les historiens ont peine à en marquer les débuts. Le terme d’évolution leur est beaucoup mieux applicable que celui de révolution.

Les divers éléments que nous avons énumérés, entrant dans la genèse de la plupart des révolutions, ne sauraient servir à les classer. Considérant uniquement le but qu’elles se proposent, nous les diviserons en révolutions scientifiques, révolutions politiques, révolutions religieuses.

Les révolutions scientifiques

Les révolutions scientifiques Sont de beaucoup les plus importantes. Bien qu’attirant peu l’attention, elles sont souvent chargées de conséquences lointaines que n’engendrent pas les révolutions politiques. Nous les plaçons donc en tête de notre énumération bien que ne pouvant les étudier ici.

Si par exemple nos conceptions de l’univers ont profondément changé depuis l’époque de la Renaissance, c’est parce que les découvertes astronomiques et l’application des méthodes expérimentales, les ont révolutionnées en montrant que les phénomènes, au lieu d’être conditionnés par les caprices des dieux, étaient régis par d’invariables lois.

À de pareilles révolutions convient, en raison de leur lenteur, le nom d’évolutions. Mais il en est d’autres qui, bien que du même ordre, méritent, par leur rapidité, le nom de révolutions. Telles les théories de Darwin bouleversant en quelques années toute la biologie ; telles les découvertes de Pasteur qui, du vivant de son auteur, transformèrent la médecine. Telle encore la théorie de la dissociation de la matière prouvant que l’atome jadis supposé éternel n’échappe pas aux lois qui condamnent tous les éléments de l’univers à décliner et périr.

Ces révolutions scientifiques s’opérant dans les idées sont purement intellectuelles. Nos sentiments, nos croyances n’ont aucune prise sur elles. On les subit, sans les discuter. Leurs résultats étant contrôlables par l’expérience, elles échappent à toute critique.

Les révolutions politiques

Au-dessous et très loin de ces révolutions scientifiques, génératrices du progrès des civilisations, figurent les révolutions religieuses et politiques sans parenté avec elles. Alors que les révolutions scientifiques dérivent uniquement d’éléments rationnels, les croyances politiques et religieuses ont presque exclusivement pour soutiens des facteurs affectifs et mystiques. La raison ne joue qu’un faible rôle dans leur genèse.

J’ai longuement insisté dans mon livre, les Opinions et les Croyances, sur l’origine affective et mystique des croyances, et montré qu’une croyance politique ou religieuse constitue un acte de foi élaboré dans l’inconscient et sur lequel, malgré toutes les apparences, la raison est saris prise. J’ai fait voir également que la croyance arrive parfois à un degré d’intensité tel que rien ne peut lui être opposé. L’homme hypnotisé par sa foi devient alors un apôtre, prêt à sacrifier ses intérêts, son bonheur, sa vie même pour le triomphe de cette foi. Peu importe l’absurdité de sa croyance, elle est pour lui une vérité éclatante. Les certitudes d’origine mystique possèdent ce merveilleux pouvoir de dominer entièrement les pensées et de n’être influencées que par le temps.

Par le fait seul qu’elle est considérée comme vérité absolue, la croyance devient nécessairement intolérante. Ainsi s’expliquent les violences, les haines, les persécutions, cortège habituel des grandes révolutions politiques et religieuses, la Réforme et la Révolution française notamment.

Certaines périodes de notre histoire restent incompréhensibles si on oublie l’origine affective et mystique des croyances, leur intolérance nécessaire, l’impossibilité de les concilier quand elles se trouvent en présence, et enfin la puissance conférée par les croyances mystiques aux sentiments qui se mettent à leur service.

Les conceptions précédentes sont trop neuves encore pour avoir pu modifier la mentalité des historiens. Ils persisteront longtemps à vouloir expliquer par la logique rationnelle une foule de phénomènes qui lui sont étrangers.

Des événements, tels que la Réforme qui bouleversa la France pendant cinquante ans, ne furent nullement déterminés par des influences rationnelles. Ce sont pourtant toujours elles qu’on invoque, même dans les livres les plus récents. C’est ainsi, par exemple, que dans l’Histoire générale de MM. Lavisse et Rambaud, on lit l’explication suivante de la Réforme :

“ C’est un mouvement spontané, né çà et là dans le peuple, de la lecture de l’Évangile et des libres réflexions individuelles que suggèrent à des gens simples une conscience très pieuse et une raison très hardie. ”

Contrairement aux assertions de ces historiens, on peut dire avec certitude, d’abord, que de tels mouvements ne sont jamais spontanés et ensuite que la raison ne prend aucune part à leur élaboration.

La force des croyances politiques et religieuses qui ont soulevé le monde, réside précisément en ce fait, qu’étant issues d’éléments affectifs et mystiques, la raison ne les crée, ni ne les transforme.

Politiques ou religieuses, les croyances ont une origine commune et obéissent aux mêmes lois. Ce n’est pas avec la raison, mais le plus souvent contre toute raison qu’elles se sont formées. Bouddhisme, Islamisme, Réforme, Jacobinisme, Socialisme. etc., semblent des formes de pensée bien distinctes.

Elles ont cependant des bases affectives et mystiques identiques et obéissent à des logiques sans parenté avec la logique rationnelle.

Les révolutions politiques peuvent résulter de croyances établies dans les âmes, mais beaucoup d’autres causes les produisent. Le terme de mécontentement en représente la synthèse. Dès que ce mécontentement est généralisé, un parti se forme qui devient souvent assez fort pour lutter contre le gouvernement.

Le mécontentement doit généralement être accumulé longtemps pour produire ses effets, et c’est pourquoi une révolution ne représente pas toujours un phénomène qui finit, suivi d’un autre qui commence, mais un phénomène continu, ayant un peu précipité son évolution. Toutes les révolutions modernes ont été cependant des mouvements brusques, entraînant le renversement instantané des gouvernements. Telles, par exemple, les révolutions brésiliennes, portugaises, turques, chinoises, etc.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, les peuples très conservateurs sont voués aux révolutions les plus violentes. Étant conservateurs, ils n’ont pas su évoluer lentement pour s’adapter aux variations de milieux et quand l’écart est devenu trop grand, ils sont obligés de s’y adapter brusquement. Cette évolution subite constitue une révolution.

Les peuples à adaptation progressive n’échappent pas toujours eux-mêmes aux révolutions. Ce fut seulement par une révolution que les Anglais réussirent, en 1688, à terminer la lutte prolongée depuis un siècle entre la royauté qui voulait être absolue et la nation qui prétendait se gouverner par l’intermédiaire de ses délégués.

Les grandes révolutions commencent généralement par en haut et non par en bas, mais quand le peuple a été déchaîné, c’est à lui qu’elles doivent leur force.

Il est évident que toutes les révolutions n’ont pu se faire, et ne pourront d’ailleurs jamais se faire qu’avec le concours d’une fraction importante de l’armée. La royauté ne disparut pas en France le jour où fut guillotiné Louis XVI, mais à l’heure précise où ses troupes indisciplinées refusèrent de le défendre.

C’est surtout par contagion mentale que se désaffectionnent les armées, assez indifférentes, au fond, à l’ordre de choses établi. Dès que la coalition de quelques officiers eut réussi à renverser le gouvernement turc, les officiers grecs songèrent à les imiter et à changer de gouvernement, bien qu’aucune analogie n’existât entre les deux régimes.

Un mouvement militaire peut renverser un gouvernement — et dans les républiques espagnoles ils ne se renversent guère autrement — mais pour que la révolution ainsi obtenue produise de grands effets, elle doit avoir toujours à sa base un mécontentement général et des espérances.

À moins qu’il ne devienne universel et excessif, le mécontentement ne suffit pas à faire les révolutions. On entraîne facilement une poignée d’hommes à piller, démolir ou massacrer, mais pour soulever tout un peuple, ou du moins une grande partie de ce peuple, l’action répétée des meneurs est nécessaire. Ils exagèrent le mécontentement, persuadent aux mécontents que le gouvernement est l’unique cause de tous les événements fâcheux qui se produisent, les disettes notamment, et assurent que le nouveau régime proposé par eux engendrera une ère de félicités. Ces idées germent, se propagent par suggestion et contagion et le moment arrive où la révolution est mûre.

De cette façon se préparèrent la révolution chrétienne et la Révolution française. Si la dernière se fit en peu d’années, et la première en nécessita un grand nombre, c’est que notre Révolution eut vite la force armée pour elle, alors que le Christianisme n’obtint que très tard le pouvoir matériel. Aux débuts ses seuls adeptes furent les petits, les humbles, les esclaves, enthousiasmés par la promesse de voir leur vie misérable transformée en une éternité de délices. Par un phénomène de contagion de bas en haut dont l’histoire fournit plus d’un exemple, la doctrine finit par envahir les couches supérieures de la nation, mais il fallut fort longtemps avant qu’un empereur crût la foi nouvelle assez répandue pour l’adopter comme religion officielle.

Les résultats des révolutions politiques

Lorsqu’un parti triomphe, il tâche naturellement d’organiser la société suivant ses intérêts. L’organisation se trouvera donc différente, suivant que la révolution aura été faite par des militaires, des radicaux, des conservateurs, etc. Les lois et les institutions nouvelles dépendront des intérêts du parti triomphant et des classes qui l’auront aidé, le clergé par exemple.

Si le triomphe a lieu à la suite de luttes violentes, comme au moment de la Révolution, les vainqueurs rejetteront en bloc tout l’arsenal de l’ancien droit. Les partisans du régime déchu seront persécutés, expulsés ou exterminés.

Le maximum de violence dans les persécutions est atteint lorsque le parti triomphant défend, en plus de ses intérêts matériels, une croyance. Le vaincu ne peut alors espérer aucune pitié. Ainsi s’expliquent les expulsions des Maures par les Espagnols. les autodafés de l’inquisition, les exécutions de la Convention et les lois récentes contre les congrégations religieuses.

Cette puissance absolue que s’attribue le vainqueur le conduit parfois à des mesures extrêmes, décréter par exemple, comme au temps de la Convention, que l’or sera remplacé par du papier, que les marchandises seront vendues au prix fixé par lui, etc. Il se heurte bientôt alors à un mur de nécessités inéluctables qui tournent l’opinion contre sa tyrannie et finissent par le laisser désarmé devant les attaques, comme cela eut lieu à la fin de notre Révolution. C’est ce qui arriva récemment aussi à un ministère socialiste australien composé presque exclusivement d’ouvriers. Il édicta des lois si absurdes, accorda de tels privilèges aux syndiqués que l’opinion se dressa d’une façon unanime contre lui, et qu’en trois mois il fut renversé.

Mais les cas que nous venons de relater sont exceptionnels. La plupart des révolutions ont été accomplies pour amener au pouvoir un souverain nouveau. Or, ce souverain sait fort bien que la première condition de sa durée consiste à ne pas favoriser trop exclusivement une classe unique, mais de tâcher de se les concilier toutes. Pour y parvenir, il établira une sorte d’équilibre entre elles, de manière à n’être dominé par aucune. Permettre à une classe de devenir prépondérante est se condamner à l’avoir bientôt pour maître. Cette loi est une des plus sûres de la psychologie politique. Les rois de France la comprenaient fort bien quand ils luttaient énergiquement contre les empiétements de la noblesse d’abord et du clergé ensuite. S’ils ne l’avaient pas fait, leur sort eût été celui de ces empereurs allemands du Moyen Âge qui, excommuniés par les papes, en étaient réduits, comme Henri IV à Canossa, à faire un pèlerinage pour aller leur demander humblement pardon.

Cette même loi s’est toujours vérifiée au cours de l’histoire. Lorsqu’à la fin de l’Empire romain la caste militaire devint prépondérante, les empereurs dépendirent entièrement de leurs soldats qui les nommaient et les dépossédaient à leur gré.

Ce fut donc un grand avantage pour la France d’avoir été pendant longtemps gouvernée par un monarque à peu près absolu, supposé tenir son pouvoir de la divinité et entouré par conséquent d’un prestige considérable. Sans une telle autorité, il n’aurait pu contenir ni la noblesse féodale, ni le clergé, ni les Parlements. Si la Pologne, vers la fin du XVI°siècle, était arrivée elle aussi à posséder une monarchie absolue respectée, elle n’aurait pas descendu cette pente de la décadence qui amena sa disparition de la carte de l’Europe.

Nous avons constaté dans ce chapitre que les révolutions politiques peuvent s’accompagner de transformations sociales importantes. Nous verrons bientôt combien sont faibles ces transformations auprès de celles que les révolutions religieuses produisent.


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