Logo numerev
Cahiers de Psychologie Politique

Introduction

Il est admis que les réseaux sociaux, les salons de discussions génèrent un effet désinhibiteur, permettant aux chateurs de dévoiler certains détails de leurs vies privés, d’extérioriser certaines émotions, peurs, angoisses et joies qu’ils n’arrivent parfois pas à révéler à leurs proches dans la vie quotidienne (Tanis, 2007). Dans ce sens, cet effet désinhibiteur, qui assure l’anonymat en ligne, engendre chez le sujet le désir d’être connu des autres et d’être transparent au regard d’autrui, non comme un nom et une présence physique mais comme un insight 1(états mentaux et affectifs) (Barak, Boniel-Nissim, & Suler, 2008). De ce fait, on peut faire l’hypothèse que la connaissance d’autrui et l’accès à ses états mentaux sont plus faciles sur le net que dans le monde réel…parce que, tout simplement, dans le virtuel la personne semble se donner à son interlocuteur sans résistance, ou du moins y croit elle-même et veut le faire croire.

Notons que l’effet désinhibiteur qui est dû à la possibilité de se soustraire à différentes formes d’autorité, de surveillance, de censure, d’interdits et de tabous, a permis aux chateurs et internautes de se comporter d’une façon très spontanée et plus authentique, moins déguisée et moins théâtrale, surtout par rapport à leur vie quotidienne, où le comportement reste très régulé, très contrôlé et très calculé vis-à-vis du regard d’autrui (Suler, 2004 a). Ainsi ces usagers du net sont beaucoup moins soumis à la pression sociale, davantage décontractés, plus spontanés, même à visage découvert devant la webcam. Sur ce point, on peut supposer un effet thérapeutique et cathartique des salons de discussions, notamment pour les sujets déprimés et qui souffrent de certaines formes d’angoisses (Barak, Boniel-Nissim, & Suler, 2008). Dans le monde arabe, cet effet thérapeutique et désinhibiteur se manifeste par une autre voie qui permet aux jeunes arabes de parler de leurs rêves sans avoir peur des autorités politiques… Ces rêves ne sont rien d’autre que la possibilité de vivre dans un pays de droits, un pays démocratique, et d’avoir un gouvernement qui se réfère dans son langage quotidien à des concepts tels que la justice, la liberté d’expression et d’action de la société civile.

La présente communication ambitionne de répondre aux questions suivantes :

Pourquoi, par rapport au monde réel, les réseaux sociaux engendrent-ils cet effet désinhibiteur dans le virtuel ? Comment ces réseaux sociaux créent-ils des contextes optimaux, facilitant l’accès aux états mentaux et affectifs des autres usagers, permettant de mieux communiquer avec autrui et de connaître son insight ? Dans quel sens les réseaux sociaux, comme Facebook et Twitter, ont-ils contribué aux surprenants changements sociaux et politiques survenus en Tunisie et en Égypte ? Ceci est-il dû uniquement à l’effet désinhibiteur de ces réseaux qui optimise l’accès aux états mentaux et affectifs des autres et assure une communication réputée transparente avec eux ? Ou bien ya-t-il d’autres facteurs qui ont joué un rôle primordial pour faire de Facebook et Twitter des outils de connexions indispensables parmi les jeunes activistes arabes ?

On peut soutenir que cet effet d’inhibiteur est le produit de certaines propriétés qui caractérisent les réseaux sociaux, entre autres :

1- L’anonymat support expressif d’une (é) preuve d’authenticité :

Dans les réseaux sociaux dévoiler son identité personnelle n’est ni une nécessité ni une exigence. Le plus important dans ce contexte est de communiquer et de coopérer avec l’autre, de livrer et d’exprimer ses pensées profondes, ses appréciations, ses opinions sans peurs et sans résistance. Ainsi, l’anonymat en ligne encourage les chateurs à dire ce qu’ils ont envie de dire et non ce que l’autre veut entendre. Cela revient à dire que le chateur dans ses mots et ses expressions tend plus à se plaire à soi-même qu’à autrui2. Ainsi ce sentiment de sureté et de sécurité donné par l’anonymat des personnes en ligne les incite parfois à dire tout ce qui leur vient à l’esprit, y compris les expressions les plus relâchées. On est donc face à une pure association libre, permettant la catharsis de certaines choses refoulées. Chaque chateur est tout à fait convaincu qu’il ne sera pas connu des autres, et que ses repères, son identité et ses coordonnées resteront cachés, interdisant à ses interlocuteurs d’abuser un jour de ses confidences, secrets et obsessions (Christopherson, 2007).

Comme on l’a déjà signalé, l’anonymat crée un désir chez le sujet d’être connu des autres et d’être transparent au regard d’autrui, non comme un nom et non comme une présence physique mais comme un insight (états mentaux et affectifs). En cherchant plus à se plaire à soi-même qu’aux autres, un niveau optimal de franchise émerge entre les membres des salons de discussions, sous des formes parfois blessantes, humiliantes ou vulgaires (Tanis, 2007 ; Tanis & Postmes, 2007). Chacun dit ce qu’il pense vraiment d’un sujet… sans se préoccuper de l’enjeu de perdre ou de gagner des relations amicales comme nous le faisons dans nos comportements quotidiens où nos relations sont parfois artificielles et hypocrites :« je n’ai pas voulu lui dire qu’il est en faute car j’ai peur de le perdre ». Dés lors, la connaissance de l’autre dans les chatrooms peut se passer des stratégies sociocognitives complexes qui exigent beaucoup d’énergie cognitive, l’autre étant enclin à se livrer à nous, en dévoilant parfois ses états mentaux et affectifs sans aucune retenue. Ainsi la théorie intuitive, qui est une stratégie supposant que, pour connaître autrui, il faut dans un premier temps élaborer une hypothèse à son égard et la vérifier dans l’interaction, afin devoir si la personne me convient ou non pour tisser une relation d’amitié (Heider, 1944 ; 1958 ; Strijbos, & De Bruin, 2011), n’a pas de place dans les réseaux sociaux car comme on l’a déjà dit le risque de gagner ou de perdre des relations amicales n’est pas un enjeu majeur sur le net. Aussi, recourir à la stratégie péjorative, en se référant aux préjugés, aux rumeurs et aux stéréotypes pour définir autrui (Apperly, 2008 : 281 ; Khabbache, 2010 a : 64), dont l’identité est invisible, reste une stratégie insensée. Dés lors, la seule stratégie fiable sur le net est la stratégie d’empathie ou de simulation, qui n’est rien d’autre que cette aptitude psychologique permettant la compréhension des ressentis d'autrui, ses souffrances, en les imaginant comme une partie de notre vécu personnel. L’autre révèle ses souffrances sans retenue, au point de toucher un côté caché de nos souffrances, déclenchant ainsi chez nous des sensations de fusion de nos sentiments avec les siens, de partage des souffrances et du sort commun, qui va se manifester par l’envie de nous mettre à sa place pour mieux le comprendre (Debes, 2010 ;Nakao& Itakura, 2010). On passe alors de l’empathie qui est véhiculée par la compréhension depuis une certaine distance des états mentaux et affectifs des autres à la sympathie qui se définit par le désir de s’identifier à l’autre et de concevoir sa souffrance et son malaise comme un vécu personnel (Epley, N. & Waytz, A. in press). Ce passage de l’empathie à la sympathie s’est illustré dans les blogs des activistes de la révolution tunisienne et égyptienne sous la forme des slogans « Nous allons nous brûler tous comme ALbouazizi le tunisien », ou « nous sommes tous Saïd Khalid l’égyptien ».

Il faut noter que la sympathie et l’identification avec autrui pour revivre ses souffrances entraînent parfois des comportements contagieux (Platek, Critton, Myers & Gallup, 2003) qui ont été identifiés chez une dizaine de jeunes du monde arabe qui ont, à la manière Samouraï, imité Bouaziz, en tentant de s’immoler par le feu pour protester contre leur sort et manifester leur désespoir.

Concernant la question de l’anonymat, on note que les blogueurs et les activistes des réseaux sociaux dévoilent parfois leur identité (état civil), surtout quand ils sentent que le débat engagé dans les salons de discussions réussit à faire réagir les interlocuteurs dans leur sens. C’est le cas de la jeune syrienne Tal al Molouhi qui n'avait que 18 ans lorsqu’elle a été arrêtée, le 27 décembre 2009, après avoir divulgué ses coordonnées sur son blog. Il en va de même avec le jeune égyptien WaelGhounime, représentant de Google en Égypte, qui a laissé intentionnellement des indices pour qu’il puisse être capturé par les autorités égyptiennes. On trouve des histoires similaires chez des rappeurs et des blogueurs tunisiens. L’intérêt de ces actes audacieux est d’attirer l’attention des médias et du public sur leur cause et de signifier clairement aux autorités locales que le mur de la peur est tombé.

2- Libérer l’échange langagier par l’invisibilité corporelle et l’inaudibilité des voix

Le message écrit reste l’outil principal de communication dans les réseaux sociaux, même si, de nos jours, on observe une forte présence des micros et de la webcam. L’utilisation des messages écrits déclenche un champ de communication où les gens ne se voient pas et où on n’entend pas leur voix.

Cela leur donne l’opportunité de dire des choses qu’ils n’arrivent pas à révéler dans des contextes où les corps des interlocuteurs sont visibles. Ainsi le fait que le visage soit caché et la voix dissimulée donne l’impression au chateur qu’il est en train de se parler à soi-même et non avec l’autre. Il a alors le sentiment qu’il soliloque, loin du regard des autres. Cette illusion l’incite à parler aux autres comme il se parle à lui-même et à dévoiler des idées qu’il avait gardées secrètes. Dans les salons de discussions et sur les réseaux sociaux, du fait de l’absence d’une présence physique des corps et des voix, les gens ne s’inquiètent pas de leur apparence aux yeux des autres. Leur esprit n’est pas tourmenté par des questions telles que :

Sont-ils élégants ? Leur voix est-elle élevée et forte ou tendre et douce ? Est-elle tolérable pour l’oreille des autres ? L’absence de ce genre de question crée un climat optimal et désinhibiteur pour l’acte communicatif et pour la connaissance d’autrui (Suler, 2004 b).

Comme on le sait, dans notre vie quotidienne la vue du visage de l’interlocuteur influence notre façon de parler et parfois trouble le fil de nos pensées, surtout lorsqu’on est face à des expressions d’ennui, d’inquiétude, d’incrédulité ou d’agacement. Par ailleurs, la neutralisation des expressions des visages dans les réseaux sociaux a permis dans un premier temps au handicapés ou aux personnes qui souffrent de certaines déformations physiques de parler et de communiquer sur le même plan que les autres (Barak, Boniel-Nissim, & Suler, 2008 :1871). Cela a permis au jeune arabe pris dans un sentiment de frustration sociale et politique de s’exprimer avec une grande confiance en soi retrouvée, sans être confronté au regard opprimant des autorités.

3- Modulation de la temporalité de l’interaction sociale : un temps de réaction ralenti (Delayed reaction) propice à la réflexivité de l’action « en train de se faire »3

On peut décrire la communication en ligne comme des énoncés plus souvent asynchrones, du fait que les usagers peuvent répondre en temps réel au message, tout comme ils peuvent le faire des heures, des jours et même des mois plus tard. En revanche dans les contextes communicatifs quotidiens on se trouve dans l’obligation de répondre immédiatement, ce qui limite chez l’émetteur la possibilité d’approfondir ses idées, de les organiser et de bien les structurer (Taylor, & MacDonald, 2002). Ceci a donné l’opportunité aux jeunes arabes de prendre leurs temps pour analyser et examiner leurs stratégies face à la politique des autorités, en utilisant un processus cognitif appelé self description (Khabbache, 2007), qui ne fonctionne que dans les situations de type délibératives4, réfléchies et non instantanées, permettant de connaître les causes et les conséquences de l’échec ou de la réussite de leurs stratégies (Siegler, 2002 ; Felix, Tardif, 2010).

Par ailleurs, il ne faut pas oublier qu’un jeune arabe usager du net n’est pas un conférencier professionnel qui maîtrise l’art de la rhétorique. Étant donné que l’état autocratique a toujours à son service des speakers professionnels pour défendre sa politique, un jeune qui n’a pas cette compétence n’a généralement pas l’audace de prendre la parole en public. Au contraire, sur le net, il peut vaincre sa timidité qui pourrait nuire à la force de son discours et surmonter sa crainte de parler à une masse d’auditeurs. Il peut ainsi bien élaborer et exprimer ses pensés avant de les diffuser sur son blog dans le but de déconstruire les discours médiatisés par le gouvernement.

4- De l’Introjection solipsiste au partage de l’intimité comme support de l’activation de l’engagement social et politique

Comme on l’a déjà signalé, dans les salons de discussions l’écriture et la lecture restent les outils principaux pour communiquer avec les gens. Un environnement silencieux étant généralement associé au texte écrit, la sensation de parler à soi-même survient chez les membres des réseaux sociaux. Ainsi, à travers cette sensation chaque membre va avoir le sentiment que son esprit fusionne avec celui des autres membres. Lire le message de l’autre engendre chez lui un sentiment magique, le sentiment que la voix des autres est insérée, introjectée dans son esprit. Il commence à avoir l’impression que les membres du réseau sont entrain de parler dans sa propre tête, comme lui se parle à lui-même (Suler, 1999 ; Turkle, 1995 ; Turkle, 2004). D’une certaine manière, l’autre devient mon moi, il commence à partager avec moi ma vie intrapsychique, mes goûts, mes envies, mes joies, mes souffrances, mes souhaits et mes projets. Ceci renforce le passage du processus de l’empathie au processus de la sympathie et de l’identification à autrui pour le connaître. Ainsi, on commence selon ce cogito à percevoir l’autre comme semblable. Cette introjection solipsiste consolide le sentiment d’appartenance au groupe du fait que nous croyons alors que nous pensons de la même façon et que nous partageons les mêmes sentiments.

Dés lors, on comprend que ce mécanisme d’introjection solipsiste, véhiculé par les textes écrits en ligne, a contribué à tisser des liens d’amitiés, de la sympathie, de la convivialité entre les jeunes bloggeurs et chateurs Arabes. Il a développé chez eux le sentiment d’engagement et d’appartenance au groupe (group bonding) (Barak, Boniel-Nissim, & Suler, 2008) : « Tous pour un et un pour tous ».

5- Neutralisation du statut social et des arguments dautorité

Rappelons que certaines sociétés sont encore aujourd’hui régies par des systèmes hiérarchiques féodaux qui favorisent à une minorité proche du gouvernement le libre accès aux ressources naturelles et matérielles du pays et l’accumulation des richesses, au détriment de la majorité du peuple. Les gouvernements de ces sociétés essayent d’implanter dans l’esprit des citoyens la légitimité de l’injustice et de la corruption. Ainsi une partie des citoyens manifeste contre le régime mais d’autres essaient de ne pas entrer en conflit et de s’adapter à cette réalité injuste en adoptant des stratégies et des processus cognitifs et affectifs visant à se conformer aux règles de vies et de citoyenneté imposées par la machine autocratique. Pour ne pas être victime d’un châtiment injuste, ces derniers développent des stratégies d’anticipation permettant de prévoir les situations, les contextes et les moments qui peuvent exaspérer les membres du gouvernement (Cummins, 2000).

Dans ce contexte, les personnes qui possèdent un certain pouvoir social ou politique essaient de se distinguer aux yeux des autres par des artifices : bureau immense et luxueux, vêtements chers et chics, diplômes accrochés sur les murs, bibliothèques, multiples secrétaires dans les salles d’attentes, gardes du corps qui n’ont aucune utilité réelle, etc. En essayant par ces artifices de se distinguer socialement, de créer des écarts hiérarchiques entre eux et leurs interlocuteurs, en montrant qu’ils ont un certain prestige et une certaine emprise sur le monde, ils obligent les gens ordinaires à les respecter, à les voir comme des individus sacro-saints et à ne pas dépasser certaines limites quand ils sont sollicités (Barak, Boniel-Nissim, & Suler, 2008 : 1872). Ces écarts, ou plutôt ce mur, aboutissent au bout d’un certain temps à sacraliser ceux qui sont à la tète du gouvernement. Citons par exemple les photos de Ben Ali affichées partout dans les rues de la Tunisie, les slogans qui le désignent comme un sauveur ou qui font de Moubarak le père des Égyptiens et de sa femme leur mère. Ils deviennent ainsi intouchables.

En revanche, dans les chatrooms et sur les réseaux sociaux, on ne peut pas communiquer avec les gens en usant de ces artifices, ni en rendant ostentatoires on statut social, ou en manifestant son pouvoir politique. Tout cela reste caché. À supposer que Ben Ali ait chaté à l’époque où il était au pouvoir, il n’aurait pas pu mettre en avant son identité car personne ne l’aurait cru.

En outre, la patience qu’il faut avoir pour chater longuement sur son PC donne le sentiment que tous les chateurs sont égaux et doivent apprendre à partager leurs idées et leurs sentiments. Ceci les rend plus sensibles à l’idée que tout le monde devrait avoir un accès équivalent à l’information et devrait bénéficier des mêmes chances d’exercer une influence, sans être condamné à être seulement influencé par les autres.

Ainsi le respect et l’estime proviennent dans ce contexte non d’un pouvoir politique ou social, mais de la manière de communiquer avec le groupe, de la qualité des idées, et du fait même de la participation au réseau. Dès lors, on apprend à parler sur le net avec les gens indépendamment de leur statut, de leur richesse, de leur race et de leur sexe (Galegher, Sproull, & Keisler, 1998). Par conséquent, les réseaux sociaux offrent un contexte optimal pour un apprentissage, pendant parfois une heure, une journée ou des mois (micro-apprentissage : Siegler, 2002), de la neutralisation des statuts et du dépassement de la peur du pouvoir.

Les jeunes Tunisiens et Égyptiens ont emprunté ce mécanisme de neutralisation du statut pour l’utiliser dans leurs révolutions. On en trouve le résultat dans les slogans courageux qui, dans les rues de la Tunisie et sur la place ALKSBA, disent « dégage Ben Ali ».En Égypte, le père Moubarak est devenu matière de caricature sur la place ATHARIR.

6- Focus sur la qualité des renseignements de sources ouvertes et modalité d’apprentissage par l’expérience indirecte

On a davantage confiance dans les informations obtenues directement des sources d’origines que dans celles reçues par le biais d’une autorité intermédiaire (presse, gouvernement, média) ou via des agents de filtrage (Filtering agent). Ainsi obtenir un savoir directement de la source d’origine, nous donne un certain pouvoir, qui s’illustre dans le fait de croire à l’information reçue en direct de la source, ce qui incite le récepteur à prendre des décisions courageuses, rapides et efficaces. En effet, beaucoup de personnes se dirigent vers des groupes de soutien en ligne, pour se renseigner à-propos de la meilleure façon de traiter certains problèmes dont ils n’ont pas assez d’expérience. Ainsi recevoir ces informations de la bouche des gens qui ont déjà vécu des expériences relatives à ces problèmes permet une meilleure compréhension de ces problèmes et donne une connaissance plus large et plus pratique sur la façon de les traiter.

Cependant, il semble que ce n'est pas seulement l'accès à l'information de la source d’origine qui permet au gens une meilleure compréhension de leurs problèmes, mais aussi leur capacité à partager ces informations avec les autres. À signaler que la personne provider des astuces pour résoudre un problème particulier, en jouant dans les salons de discussion le rôle du guide, de l’instructeur, développe une prise de conscience du problème, et des stratégies sophistiques pour le gérer (Barak, Boniel-Nissim, & Suler, 2008 : 1875). Cela dit, le fait de raconter à une personne notre expérience d’un problème afin de l’aider à le surmonter, nous permet de faire une description individuelle (Self description) de ce problème, c'est-à-dire de faire une analyse individuelle favorisant le développement de nouvelles stratégies anticipatives et de traiter plus efficacement le problème si on le rencontre une deuxième fois (Bakardjieva, 2003).

Dans le même registre, on a l’exemple des femmes qui ont été victimes d’un cancer du sein et qui n’avaient pas le courage de subir l'intervention chirurgicale mais qui l’ont finalement acceptée après avoir reçu des renseignements relatifs à d’autres femmes ayant surmonté cette expérience (Radin, 2006). La même conduite a été identifiée dans diverses populations vulnérables qui hésitaient à prendre des décisions vitales mais qui ont eu le courage de les prendre après avoir consulté on line des personnes ayant rencontré des problèmes identiques. (Hoybye et al, 2005 ; Radin, 2006).Citons à tire d’exemple ; les handicaps physiques (Braithwaite et al, 1999), l'allergie alimentaire (Coulson &Knibb, 2007), l'hystérectomie (Bunde, Suls, Martin, et Barnett, 2007), la sclérose en plaques (Weis et al. 2003),

Concernant notre histoire, c'est-à-dire l’histoire des deux révolutions tunisienne et égyptienne, il est clair qu’avant le début des manifestations en Tunisie, le mouvement égyptien était un peu timide et hésitant, mais après le grand changement en Tunisie ce mouvement égyptien est devenu plus déterminé, plus affirmé. L’explication possible de cette dynamique est que la révolution tunisienne via les médias (e.g. la chaîne AlJAZIRA) et les réseaux sociaux est devenue une source d’information pertinente et motivante pour les jeunes égyptiens, qui les a incités à décider de militer pour un changement radical. À ce propos, si on se réfère à la cognition sociale, l’être humain préfère acquérir de nouvelles stratégies par le biais de l’apprentissage indirect, comme chez certains animaux : chez les souris par exemple, un individu qui absorbe un aliment toxique diffuse un signal aux autres souris pour leur éviter de le manger (Frith, 2008). En d’autres termes, on essaye de tirer profit des expériences des autres relatives à des situations qui ont été surmontées et que l’on pense devoir affronter à notre tour durant notre vie (retraite, divorce, mariage) (e.g., Epley, 2008 ; Keysar & Barr, 2002 ; Nickerson, 1999, Khabbache, 2010 b), pour développer des stratégies permettant de les surmonter. Par conséquent, cet apprentissage indirect, via les états mentaux et affectifs d’autrui, diminue notre incertitude vis-à-vis du futur, diminue également le risque d’affronter une expérience méconnue, et permet de ne pas se lancer dans des aventures coûteuses et d’économiser ainsi notre énergie cognitive (Epley, 2008). Cela revient à dire que les jeunes égyptiens n’étaient pas obligés de passer par la même expérience que les tunisiens, avec le même niveau de pertes et de gains, pour aboutir au même résultat. Ils n’ont retenu que ce qui était pertinent pour leur projet. Ainsi, on peut remarquer une diminution du coût du risque chez les égyptiens par rapport aux tunisiens (moins de jours de manifestations, moins de victimes par rapport à la population totale). Par exemple, on peut rappeler les conseils des tunisiens aux égyptiens, relatifs à la façon de se comporter face à l’intervention de la police dans une manifestation : utiliser de la limonade gazeuse pour diminuer l’effet des bombes lacrymogènes, encercler de manifestants un policier quand celui-ci essaye d’arrêter quelqu’un.  

Conclusion :

Concluons en précisant que nous sommes loin de la perspective de Jean Baudrillard : l’individu échouant à réaliser ses envies dans le monde réel, prendrait la fuite sur le monde du simulacre, virtuel et onirique sans communication avec le présent, lui permettant de compenser ses échecs par des réussites fantasmées à la façon du Don Quichotte (Baudrillard, 1981). Nous croyons à l’inverse que les réseaux sociaux numériques permettent aux acteurs de repenser et prendre conscience de leurs problèmes d’une façon collective, de proposer des solutions et des astuces pour les résoudre, de planifier des stratégies pour leurs avenirs et enfin de passer aux actes. Comme dans les sciences modernes, le net nous apprend comment axiomatiser (théoriser) nos comportements sociaux c'est-à-dire comment dans un premier temps élaborer un changement politique et social dans le monde virtuel et dans un second temps, comment l’appliquer dans le monde réel. C’est tout le rapport entre l’intimité et la rationalité qui se trouve ainsi à repenser.

1 On veut dire par insight le sens proposé par Heimann (1954), comme étant un acte essentiellement personnel de se voir soi-même. Donc via les salons de discussion le sujet cherche à faire en sorte que les autres le voient comme il se voit.

2 Il va sans dire que le chateur cherche aussi à plaire aux autres, en se présentant parfois sous son meilleur jour, en mettant en œuvre des stratégies de séduction, mais il reste à signaler que la finalité de cette conduite est de se satisfaire en élaborant une image positive de soi (self image) (Demetriou & Kazi 2001), c'est-à-dire suite au jugements positivé que les autres lui attribuent, il va supplanter le sentiment d’infériorité par un niveau optimal d’estime de soi (Self-estime), Ainsi dans cette démarche il cherche toujours à se plaire à soi.   

3  Sur l’analyse d’une sociologie du déploiement des équipements réflexifs de l’action dans le contexte du travail social (Felix & Tardif, 2010).

4  On désigne par « situation de type délibérative » : des contextes qui évoquent des activités mentales métacognitives permettant d’examiner un sujet sous tous ses aspects avant de prendre une décision (Flavell, 1976).

Apperly. I.A., (2008). Beyond Simulation-Theory and Theory-Theory : Why social cognitive neuroscience should use its own concepts to study “Theory of Mind”. Cognition, 107, 266-283.

Bakardjieva, M. (2003). Virtual togetherness : An everyday-life perspective. Media, Culture and Society, 25,291–313.

Barak, A., Boniel-Nissim, M., & Suler, J. (2008). Fostering empowerment in online support groups. Computers in Human Behavior, 24, 1867-1883.

Baudrillard, J. (1981) Simulacres et Simulation, Galilée

Braithwaite, D. O., Waldron, V. R., & Finn, J. (1999). Communication of social support in computer-mediated groups for people with disabilities. Health Communication, 11, 123–151.

Bunde, M., Suls, J., Martin, R., & Barnett, K. (2007). Online hysterectomy support : Characteristics of website experiences. CyberPsychology and Behavior, 10, 80–85.

Christopherson, K. M. (2007). The positive and negative implications of anonymity in Internet social interactions : ‘‘On the internet, nobody knows you’re a dog’’. Computers in Human Behavior, 23, 3038–3056.

Coulson, N. S., & Knibb, R. C. (2007). Coping with food allergy : Exploring the role of the online support group. CyberPsychology and Behavior, 10, 145–148.

Cummins, D. (2000). How the social environment shaped the evolution of mind. Synthese, 122, 3-28.

Debes, R. (2010). Which empathy ? Limitation in the mirrored « understanding » of emotion. Syntese, 175, 219-239

Demetriou, A., & Kazi, S. (2001). Unity and modularity in the mind and the self : Studies on the relationships between self-awareness, personality, and intellectual development from childhood to adolescence. London : Routledge.

Félix C., Tardif J. (2010), « Introduction générale : Les politiques publiques sociales et de soins « en train de se faire », considérations épistémiques et orientation pragmatique du regard », paru dans Actes éducatifs et de soins, entre éthique et gouvernance, Actes du colloque international (Felix C., Tardif J., éd.), Nice 4-5 juin 2009, Introduction générale, mis en ligne le 01 octobre 2010, URL : http://revel.unice.fr/symposia/actedusoin/index.html ?id =469

Epley, N. & Waytz, A. (in press), Mind perception, Hand book.

Epley, N. (2008). Solving the (real) other minds problem. Social and Personality Psychology Compass, 2, 1455-1474

Frith, C. D. (2008). Social cognition : Hi there ! Here is something interesting. Current Biology 18 (12). 524-525.

Flavell, J.H., (1976) "Metacognitive aspects of problem-solving". In Resnick and all : The nature of intelligence : Lawrence Erlbaum Associates.

Galegher, J., Sproull, L., & Keisler, S. (1998). Legitimacy, authority, and community in electronic supportgroups. Written Communication, 15, 493–530.

Heider, F. (1944). Social perception and phenomenal causality. Psychological Review, 51, 358–374.

Heider, F. (1958). The psychology of interpersonal relations. New York : Wiley.

Heimann, P (1954) Problems of the Training Analysis. Int. J. Psycho-Anal., 35 :163-168 (IJP).

Hoybye, M. T., Johansen, C., & Tjornhoj-Thomsen, T. (2005). Online interaction : Effects of storytelling in an Internet breast cancer support group. Psycho-Oncology, 14, 211–220.

Keysar, B., & Barr, D.J. (2002). Self anchoring in conversation : Why language users do not do what they "should.” In T. Gilovich, D. W. Griffin, & D. Kahneman (Eds.), Heuristics and biases : The psychology of intuitive judgment (pp. 150-166).

Khabbache, H. (2007). A View over Childhood by Bridging the Gap between Pluralistic Cognition and Education Sciences. Journal of Arab Children (JAC) /Kuwait (Referred Academic Research Journal- vol. 8- N° 32, Sep).

Khabbache, H. (2010 a). Dady I know what you are thinking, Journal of Arab Children, Refereed Acadmic Journal. vol. 11, n° 42, p. 59-95

Khabbache, H (2010 b). « Are You a Mind Reader ? » in Berdai Abdelhamid, Khabbache Hicham, Gaucher Charles, Smith Roger (éd.),Travail Social à l’Epreuve des Coopérations Ouvertes et des Coopération Fermées, Fès, Presses Universitaires de Sidi Mohamed Ben Abdellah- Fès, p. 129-142

Nakao , H.& Itakura S. (2010). An Integrated view of empathy : Psychology, Philosophy, and Neuroscience. Integr Psych Behav, 43, 42-52.

Platek, S. M., Critton, S.R., Myers, T.E., & Gallup, G.G. Jr. (2003). Contagious yawning : The role of self-awareness and mental state attribution. Cognitive BrainResearch, 17, 223-227.

Radin, P. (2006). ‘‘To me, it’s my life” : Medical communication, trust, and activism in cyberspace. Social Science and Medicine, 62, 591–601.

Siegler, R. S. (2002), « Microgenetic studies of self-explanation ». In N. Granott & J. Parzaile (Eds.), Microdevelopment : Transition process in development and learning (pp. 31-58). Cambridge University Press.

Strijbos, D.W. & De Bruin, L.C. (2011). Making Folk psychology explicit : The Relevance of Robert Brandom’s Philosophy for the Debate on Social Cognition (Forthcoming in Philosophia)

Suler, J. R. (1999). Cyberspace as psychological space. http://www.rider.edu_sulerpsycyberpsychspace.html (Retrieved 1.11.07).

Suler, J. R. (2004a). The online disinhibition effect. CyberPsychology and Behavior, 7, 321–326.

Suler, J. R. (2004b). The psychology of text relationships. In R. Kraus, J. Zack, & G. Stricker (Eds.), Online counseling : A handbook for mental health professionals (pp. 19–50). San Diego, CA : Elsevier

Tanis, M. (2007). Online social support groups. In A. Joinson, K. McKenna, T. Postmes, & U. D. Reips (Eds.), The Oxford handbook of internet psychology (pp. 139–154). New York : Oxford University Press.

Tanis, M., & Postmes, T. (2007). Two faces of anonymity : Paradoxical effects of cues to identity in CMC.Computers in Human Behavior, 23, 955–970.

Taylor, J., & MacDonald, J. (2002). The effects of asynchronous computer-mediated group interaction on group processes. Social Science Computer Review, 20, 260–274.

Turkle, S. (1995). Life on the screen : Identity in the age of the Internet. New York : Simon and Schuster.

Turkle, S. (2004). Whither psychoanalysis in computer culture ? Psychoanalytic Psychology, 21, 16–30.

Weis, R., Stamm, K., Smith, C., Nilan, M., Clark, F., Weis, J., & Kennedy, K. (2003). Communities of care and caring : The case of MSWatch com. Journal of Health Psychology, 8, 135–148.


Tweet