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Cahiers de Psychologie Politique

"…l’impartialité, le regard objectif sont devenus des mensonges, sinon l’expression tout à fait naïve d’une plate incompétence. "
Walter Benjamin

Ces réflexions concernent quelques prémisses de la recherche actuelle en sciences humaines et sociales (SHS), et la prolifération des micro-théories (petites idéologies de laboratoire), qui s’imposent comme un savoir et une méthodologie destinée à produire « des réalités virtuelles », sous prétexte d’objectivité et du contrôle des variables d’une démarche scientifique. Si, au départ, particulièrement en psychologie sociale, les micro-théories ont contribué à mettre en évidence quelques problèmes, aujourd’hui, nous assistons à un retournement de situation : elles polluent l’espace des connaissances et aboutissent à une réalité artificielle et à une sophistication croissante des formes de validation « scientifique ».

Disons-le clairement, sans avoir la nostalgie d’une quelconque métaphysique, que l’emprise de la méthodologie des sciences naturelles (SN) dans les SHS a remis en cause l’existence même de ces dernières. Disons aussi que la formalisation méthodologique des SN n’est pas pertinente dans le domaine des SHS ? Cette question n’est pas nouvelle (ni la critique non plus). La dénonciation du « fétichisme » méthodologique issu de l’exacerbation de l’approche empirique reste une constante depuis de nombreuses années. Il faut rendre à Dilthey la primauté de la critique a propos de l’emprise du modèle des sciences naturelles. Sauf qu’aujourd’hui, nous sommes devant l’énorme « congestion » des « faits » apparemment non idéologiques, sortis des « laboratoires » de SHS que le risque est grand de paralyser la dynamique de la connaissance, de briser les équilibres épistémologiques et d’aliéner de manière irréparable l’œuvre civilisatrice de la science en elle-même et de l’humain de surcroit.

Le malaise épistémologique actuel fait partie à notre avis de la formidable crise de sens qui touche l’ensemble de la modernité, dont la dérive technologique et la domination politique des oligarchies technocratiques qui provoquent un aveuglement « librement accepté ». C’est une ironie épistémologique de constater que la volonté humaniste des « modernes » d’orienter scientifiquement le « perfectionnement » de l’homme soit devenue un obstacle et la source d’un escamotage idéologique de l’avenir.

Sous prétexte de « neutralité » et de respectabilité, les chercheurs s’accommodent (apparemment sans gêne) d’un démantèlement de la culture et d’un conformisme institutionnel. A même temps que la pensée critique s’affadit chez les maîtres post-modernes (« chats échaudés » de la modernité), et se propage facilement adultérée chez les jeunes apprentis de sorcier, pour qui la science est devenue un métier ordinaire, dont la reconnaissance bureaucratique se trouve associée au rôle d’expert sans aucune volonté de mise en cause du système qui les nourris et justifie in fine. Le résultat est une posture socialement acritique, convenable, froide et politiquement correcte. Encore pis, corporatiste, lorsque certains se mobilisent pour « sauver la science » sans autre horizon que le métier lui-même et le développement d’une technostructure dévoratrice. C’est ainsi, curieusement, que la soif de rigueur et de raison, le refus de spéculation et de contemplation, de poésie et de spiritualité s’accompagnent de nos jours, dans les milieux scientifiques, d’une indifférence flagrante aux souffrances d’autrui, d’un remarquable esprit de course vers la carrière (l’excellence inspiré des technocrates), d’un égotisme bien pensant et d’une attitude apolitique honteuse. Loin de toute passion utopique, contrairement à leur passé, les scientifiques des SN et leurs obligés en SHS, se précipitent sur le chemin de la rationalité gestionnaire pour s’installer dans les fonctions d’une oligarchie scientiste. Question idéologique, évidement.

Il y a là un amalgame inquiétant, à la fois, nourrie par la vieille doctrine néolibérale d’un homme isolé, rationnel, libre, autonome, et calculateur, bref d’un entrepreneur et d’une nouvelle Weltanschauung technologie profitable à une élite hybride (moitié science, moitié bureaucratie) qui nous ramène à l’acceptation effrayante d’une douce logique totalitaire : l’humain est devenu une chose superflue. Non sans raison M. Gauchet (2005), penseur dont nous ne partageons pas toutes les opinions, fait une déclaration polémique qui illustre de manière aiguë les craintes que la science suscite actuellement : « L’hégémonie de la science est devenue abusive et inquiétante (…) La science n’est plus émancipatrice, comme elle l’était aux siècles précédents face aux « ténèbres de l’obscurantisme ». Elle est oppressive. C’est même l’unique pouvoir. Tous les autres ne sont que des farceurs à côté d’elle ». Et, enfin, avec Voltaire pourrions nous dire : la science une nouvelle église ?

Caricature diriez-vous ? Exagération pessimiste ? Blasphème ? Nullement puisque que toute pensée organisée rationnellement de manière sociale dominante peut devenir une idéologie monstrueuse. L’histoire en témoigne de manière récurrente. Car les archéologues du savoir ne sont pas étonnés de trouver, sous les pavés de la pensée scientifique, les dogmes de l’esprit tatillon et la soumission ordinaire des croyants.

I.- Le syndrome idéologique des « micro-théories »

Rien d’étonnant que des universitaires critiques, même des spécialistes en SN, en arrivent à douter de leurs propres approches méthodologiques et à redouter l’omnipuissance de la pensée technocratique. C’est dans ce sens que la sentence d’Heidegger, « la science ne pense pas », dont la signification reste énigmatique, voire inquiétante, jette un pavé dans la mare de la science moderne, devenue déshumanisante.

Certes, le débat est relancé, au sein des SHS depuis fort longtemps, mais d’une manière honteuse, car, à l’évidence, les SHS travaillent avec des faits vraisemblables, analogues et variables. Pourtant, la tentation d’imiter la démarche des sciences « dures » reste encore l’attitude convenable dans les milieux officiels, trop influencés par les élites technocratiques qui gouvernent. Aujourd’hui, les langues se délient, au détour des conversations privées, pour révéler les frustrations, le manque de reconnaissance et les discriminations qui agitent en profondeur les eaux tranquilles de la vie académique. Ainsi, issues des profondeurs de la pratique scientifique des critiques émergent et mettent en doute les fondements de l’encadrement épistémologique actuel des SHS. Même les sciences « dures » subissent des secousses de plus en plus fortes, tandis que les sciences « molles » tentent désespérément de s’accrocher aux normes et aux formes des SN.

Et ce sont des penseurs en « sciences dures », comble du paradoxe, tels que Feyerabend ou Lévy-Leblond dénoncent les prétentions de la science d’être la source unique de la connaissance. Paradoxe qui frôle la rupture et encourage la mise en cause de son utilisation en SHS. D’impasse en impasse, on finit par se rendre à l’évidence : c’est par l’épuisement des grands paradigmes unitaires d’une part, et la segmentation en disciplines autosuffisantes d’autre part, que la science à cessé de développer un élan critique pour se transformer en doctrine, en véritable temple sans âme et en vérité acritique. Phénomène qui nous rapproche des anciennes religions (voire des idéologies) et d’un vaste chantier de croyances culturelles apparemment victorieuses.

Soyons clair, afin d’éviter des malentendus, il faut rendre à César ce qui est a César : la science n’est pas en cause. Nul plaidoyer n’est ici envisagé pour un retour à la métaphysique. Seulement le besoin d’exprimer ce qui pose problème, en particulier l'abandon progressif des principes de la pluralité des méthodes en SHS. Et la présence dangereuse d’une dérive technologique. En d’autres termes, il s’agit de reposer la question d’une longue recomposition des objectifs de la science lors de sa conversion en technostructure. C'est-à-dire, d’entamer l’analyse critique des conditions organisationnelles qui surdéterminent les formes de pensée et les cadres d’une science institutionnelle, voire officielle. Notamment d’éclairer le développement insolite du syndrome des micro-théories, avec ses effets pervers sur l’ensemble des SHS et le processus de désarticulation qui affecte, de manière inégale, depuis un long moment les disciplines à contenu humain et social : la psychologie, la sociologie, les sciences politiques, l’anthropologie, le droit et l’histoire.

Peu de monde (ou presque) semble disposé à arrêter la dérive scientiste des SHS, la raison n’en est pas un manque individuel de lucidité, mais la persistance des habitudes et les déterminismes institutionnels. L’impasse se mesure par la présence d’un archipel de « petits mondes construits », faute de grands paradigmes fédérateurs, que propagent une cohorte de « petites lois » normatives issues des travaux de laboratoire. La dynamique est simple : les hypothèses se multiplient sans cesse et en engendrent d’autres, et ainsi de suite, sans qu’une synthèse stable ne se formule. Force est de reconnaître que la croissance exponentielle des « manips » expérimentales introduit une telle masse de données et une telle accumulation d'informations que le traitement globale d'ensemble se révèle impraticable. Avec un effet pervers : la statistique la plus sophistiquée prend la place du raisonnement explicatif du réel. D'où une lente et persévérante perte de sens au milieu d’un océan d’abstractions, sans théories de passage, poussées les unes et les autres avec une persévérance diabolique vers l’erreur. Ce qui explique l’incommunicabilité interdisciplinaire et l’absurdité de faire passer l’humain par les fourches caudines de la méthodologie centrifuge des sciences exactes. Le résultat est une myriade d’explications décolorées, réduites, abîmées, aseptiques, abstraites, et grossièrement articulées. Bref, la conséquence est une vision de l’homme déshumanisée.

C’est une question, certes, qui plane depuis fort longtemps. Snow (1968) avait montré qu’un abîme sépare progressivement la pensée « scientifique » et la pensée « littéraire ». Aujourd’hui, il est en train de devenir infranchissable. Ces deux mondes se regardent, ne se touchent pas et s’ignorent. Encore pis : l’un, le scientifique, est en train d’éliminer l’autre, le littéraire, du champ visuel de la société contemporaine. L’emprise des sciences naturelles sur les sciences humaines se manifeste de plus en plus sans que les protagonistes se rendent clairement compte des effets pervers de l’émiettement des connaissances en SHS est en train de provoquer. La cécité –comme la bêtise – n’est pas attribuable à un seul champ. Les chercheurs tout azimut deviennent des « taupes » : habiles pour déambuler dans les galeries souterraines des formalisations logico-statistiques, mais inaptes (par myopie congénitale) à réaliser la tâche principale des SHS : la compréhension des processus sociaux et politiques. Les SHS, à force de se « naturaliser », ont muté en technologie, menée tambour battant par les « ingénieurs de l’âme », selon la formule utilisée durant la dictature stalinienne, pour la plus grande joie d’une « ingénierie sociale » faite d’abstraction.

Or, la « productivité » des ingénieurs du social-cognitif-évaluatif ne dépasse pas les portes de leurs laboratoires. Ainsi, paradoxalement, plus la recherche empirique quantitative se multiplie en SHS, moins les incertitudes diminuent. Les expertises se multiplient sur tous les problèmes d’une société poussée à l’extrême par le paroxysme de l’excellence et le fièvre productiviste. Car, au fond, ces expertises ne sont que de façade : pure rhétorique technicienne, dont le rôle est de fournir une justification savante aux décideurs et aux gestionnaires, qui naviguent à vue sans une stratégie d’ensemble. La pensée visionnaire n’existe plus, sous prétexte d’idéologie, mais sa place est occupée de puis belle lurette, par une pratique du virtuel. Ainsi, se désagrège la pensée compréhensive et globale, humaniste et intégrative, sous la pression des nouveaux tropismes (neuro)cognitifs.

L’empire technocratique : les « experts » 

La connaissance des SHS s'écartèle entre deux attitudes devenues incompatibles : celle de l'expert, de plus en plus jugée légitime par les pouvoirs, et d’un même coup par les « autorités » universitaires qui restent insensibles à l'histoire et aux déterminismes des ces nouvelles techniques, voire des pouvoirs, et celle du généraliste qui, correspondant mieux aux besoins de l'ensemble, se trouve décrédibilisée, malgré un plus grand contact avec la réalité et une sensibilité concrète, C’est une des conséquences qui touche la recherche et l’enseignement, autant que les pratiques professionnelles. Car nous sommes devant une tendance à « réduire et atomiser » les situations et à les dépouiller de leur historicité et de leur émotivité, au profit d’un regard froid de la science qui fournit sans cesse des explications ponctuelles et abstraites, étalées sur des « papers » de plus en plus abscons, car leur but n’est pas de communiquer un savoir, mais d’être expertisé par ses pairs (lecteurs des comités de rédaction et évaluateurs de projets de recherche), afin de pouvoir les inscrire dans un CV qui sera à son tour expertisé par d’autres, afin d’obtenir un aval des membres des commissions de spécialistes au niveau de l’Université et/ou du CNU pour une qualification, une habilitation, ou simplement une prime de recherche. C’est ainsi de la « carrière » qu’il est question donc. C’est l’itinéraire obligé, véritable course d’obstacles, voire fourches caudines, dont le nœud gordien est la pratique d’évaluation avec ses critères arbitraires venus d’ailleurs, plus précisément du monde des entreprises.

Les disciplines des SHS paraissent a priori réfractaires à ces procédures qui cassent la culture (millénaire) de l’initiation. Or, maîtres et disciples les ont acceptées sous la pression externe et les expériences négatives du « mandarinat » dénoncées par les étudiants en 1968. Avec le temps, ce dispositif d’évaluation s’est rendu incontournable. Les universitaires (surtout français) ont de quoi s’interroger sur les perversions d’un système qui met par terre la tradition. D’autant que l’évaluation quantitative de leurs compétences (par l’« impact factor ») repose de plus en plus sur une évaluation faite à l’image de thèmes et de critères issus de la recherche nord-américaine. En conséquence, progressivement, la communauté scientifique internationale est devenue la communauté des chercheurs des Etats-Unis élargie à quelques adhérents étrangers sous leur emprise. Les congrès internationaux, les revues et les sociétés scientifiques confirment et légitiment cet état des choses. Les conséquences en sont aujourd’hui criantes. J.L. Beauvois (2005) le décrit avec lucidité : « nous devrions ainsi non seulement travailler avec eux, ce qui peut rester indispensable, mais surtout, ce qui n’a aucune justification de droit, ne travailler que sur les objets qui les intéressent, nous référer à leurs seules théories ou à leurs variantes paradigmatiques, publier dans leurs revues (frauduleusement dites « internationales »), utiliser leurs normes d’écriture et de publication, adopter leurs tics éthiques, etc. Bref nous devrions nous soumettre à l’évaluation des chercheurs étasuniens (je ne le répèterai plus : ou de ceux qu’ils ont assimilés) en tant que seuls pairs compétents. Cette exigence n’est pas fantasmatique : elle est une implication directe de l’évaluation administrative des chercheurs et des équipes par l’impact factor. Cette mesure numérique, de fait sinon de droit, nos collègues étasuniens ayant pris l’habitude de ne lire que l’anglais et, même en anglais, seulement ce qui leur est familier. Ce que font à leur tour, ici ou là, la plupart des affiliés qu’ils ont cooptés » (sic).

Bien entendu, la critique de J.L. Beauvois pose le problème de fond : l’indépendance et le pluralisme. Cela n’implique pas un refus anti-nord-américain ni une protection chauvine de notre recherche. Mais, pourtant, il y a là une régression de la tradition science, elle-même issue d’une pratique de liberté, et d’ un refus de toute recherche monolithique. C’est, ensuite, la négation des principes et valeurs des SHS, d’autant qu’elles sont, plus que les autres, des antennes sensibles par rapport aux questions culturelles et sociales, voire politiques. A bien réfléchir, les pratiques d’évaluation qui nous sont imposées ne correspondent pas à une pensée collective, encore moins à une décision démocratique, mais à la conséquence d’une forte tendance à l’hégémonie d’une élite technocratique, nord-américaine de surcroît. L’accepter sans rien dire équivaut à une attitude de soumission et d’indolence qui nous conditionne de manière irréversible. Evidement, personne ne discute qu’il faille évaluer la recherche et l’enseignement, mais la question est : faut-il une élite « internationale » ou « nationale » qui définirait l’excellence ? Probablement, arriverons-nous à élucider la portée et les limites de ces questions. Car il reste une autre interrogation, encore plus fondamentale : doit-on continuer à accepter les « critères » d’évaluation de la connaissance sur la base des critères forgés dans la seule perspective de la productivité ?

Nul besoin de jeter – disait sagement Hegel - le bébé avec l’eau sale du bain. Mais disons, prudemment, la méthode des sciences naturelles qui règne de manière incontestable et fantasmatique en SHS ne semble pas tout à fait adaptée à leur objet multiple et changeant : l’homme. Toute « épistémologie » obéit en sciences à la dynamique propre de son objet d’étude. Pourtant, c’est une chose bien connue que la gestion techno-bureaucratique des institutions scientifiques sécrète une idéologie scientiste qui pousse les scientifiques à rivaliser et à homogénéiser leurs outils de recherche. La tentation de créer une seule science, avec une seule méthode et un même langage universel reste un programme utopique, aussi redoutable que l’utopie politique qui finit en totalitarisme. Et, comme le totalitarisme, la science moderne n’accepte pas (ou mal) le principe du pluralisme méthodologique. Chose logique, néanmoins symptomatique : plus l’indifférence des scientifiques augmente face aux questions urgentes de société, plus s’installe un savant discours sur la complexité de la réalité, sans que l’approche de base change radicalement. C’est là un autre aspect idéologique de l’impasse épistémologique contemporaine : penser la réalité en terme de laboratoire, construire la réalité pour la rendre virtuelle, et mathématiser les résultats, afin de les manipuler, sans se soucier des effets ni s’inquiéter des conséquences de leur actes. En somme : ce n’est pas la réalité qui est devenue plus complexe, c’est la matrice de la méthode scientifique des SN.

Progressivement, et de manière captieuse, par petites touches, la vocation du savant (en sciences dures, mais aussi en sciences molles) s’est transfigurée négativement par le travail de naturalisation et la fabrication de spécialistes. La science universitaire s’est abandonnée subtilement aux règles managériales du rendement et de la quantité, et à l’illusion de l’efficience. La gestion bureaucratique des carrières universitaires en témoigne. Les critères de promotion (issus de la même pratique technicienne) sont parlants. Ce qui importe aux évaluateurs n’est pas la qualité, mais la quantité : le nombre d’articles publiés par an, en revues spécialisées (à comité de lecture de préférence en anglais), les fonctions à responsabilité administrative, le nombre de doctorants, les brevets, etc. Curieusement, la qualité de l’enseignement n’a pas d’indice ni la publication d’ouvrages à vocation réflexive ou pédagogique. La règle des « évaluateurs » reste la même : il faut évaluer quantitativement sans rien de fond à mettre en cause, faute de temps, de réflexion et de compétences.

Nous sommes là, hélas, sur le terrain du grotesque. La notion d’enseignant-chercheur renferme donc un sophisme. Car l’institution universitaire subit une métamorphose kafkaïenne. En effet, la science incorpore lentement la culture, mais les chiffres bâillonnent les lettres et la pratique technologique s’empare de l’épistémologie, au point de réduire la connaissance à des artefacts utilitaires et à des machines cognitives.

Une crise majeur sans culture critique

Par conséquent, il n’est pas étonnant de constater que la culture des humanités, au sens large du terme, manque terriblement dans le milieu universitaire des SN, et même au cœur des SHS. Les myriades d’expériences ne forment pas en soi une base culturelle commune, transmissible directement aux étudiants et disponible pour l’instruction de tous. Il y aura ainsi davantage d’experts, mais de moins en moins d’enseignants et de gens cultivés qui partagent et enrichissent une même culture, en conséquence la transmission aux générations futures deviendra purement technique, étriqué et sans transcendance. L’éclatement de la connaissance par l’utilité du savoir et l’isolement des savants au sein d’une ère de mondialisation technique forcée vise une société hégémonique.

L’Université française se voulait un lieu de culture universelle et de réflexion commune où toutes les connaissances trouvaient leur place dans la recherche d’une synthèse ouverte, où les SHS avaient une place de choix. Aujourd’hui, le monde universitaire se veut une ruche organisationnelle composée de « labos » et de pôles d’excellence où la recherche empirique (soumise progressivement aux demandes des entreprises) doit alimenter les contenus de l’enseignement. Les « jeunes scientifiques » des années 80 et 90 (notamment en SHS), devenus des enseignants-chercheurs à l’heure de la modernisation (projets européens, pôles d’excellence, masters), sont moulés sur le formalisme stéréotypé des sciences naturelles, découpé et aseptisé. Ils se trouvent au centre d’un impasse : poussés qu’ils sont par la pression académique, le manque d’une culture générale solide et la dispersion disciplinaire.

Ainsi, les enseignants-chercheurs, sous le poids des institutions et des « pôles », se donnent à créer des micro-théories et des pratiques centrifuges, et n’arrivent que rarement à produire des synthèses claires. L’enseignement se transforme donc en une série de mini-conférences sur des problèmes ponctuels, dont l’utilité n’est pas d’aider à comprendre le monde, mais plutôt de reproduire la réalité, à la décomposée et à la rendre encore plus abstraite. C’est un enseignement pour de spécialistes avec des étudiants qui ne prétendent que rarement devenir de jeunes chercheurs. Ainsi, la science en général et les SHS en particulier se mettent hors de portée de l’immense majorité de la population et au service d’un management universitaire qui dépend de plus en plus de la conjoncture économique.

L’organisation en disciplines et en sous-disciplines morcelées rappelle que les universités n’ont plus comme modèle le savoir transdisciplinaire d’un Leonard de Vinci, mais celui des techniciens spécialisés. La gestion managériale (dont les universitaires sont démunis) est présentée comme une panacée, afin de résoudre les questions d’intendance et de logistique professionnalisant. Or ses effets, indésirables, avec l’hyperspécialisation, qui forment des remparts et des donjons ont transformé l’esprit des universitaires. Certes, cette réalité presque féodale a ses propres limites : à force de s’enfermer, la gestion universitaire piétine et l’esprit critique se fige. Le conformisme scientiste se développe et le corporatisme se manifeste au sein des commissions de « spécialistes », avec ses règles de recrutement et ses critères quantitatifs dans la gestion des carrières. Il y a là une forte dose de coups tordus et d’attitudes serviles qui dépassent largement les observations de Machiavel sur le pouvoir des princes florentins. C’est le reflet des stratégies individuelles concurrentes – assez bien théorisées par des psychosociologues tels Crozier et Friedberg (1977) – qui sont induites par les tensions internes, les enjeux de pouvoirs et les désirs de reconnaissance. Il n’est pas anodin de rappeler que la fabrication en série des maîtrises et des doctorants (masters I et II dans le jargon actuel) permet aux équipes de recherche de forger un esprit de corps autour d’une micro-théorie bien rodée. La dynamique ainsi obtenue se manifeste par une participation récurrente dans les congrès de la discipline, la création de zones d’influence (associations professionnelles, revues spécialisées, postes de gestion) et le placement dans d’autres universités de collaborateurs (anciens étudiants) formés par le même esprit et la même thématique, tous unis dans la poursuite d’un prosélytisme vide de sens, afin d’aboutir à maintenir une dynamique, dont la justification rhétorique est la quête d’une grande théorie explicative et des technologies vendables. Mais ce sont les délices et les vices du pouvoir qu’ils y trouvent. D’où le développement d’un maillage et d’un vaste réseau de relations nationales et internationales. Les chefs de file sont ainsi promus à des responsabilités supérieures (associations professionnelles, ministères, organes de décision universitaires) dont le pouvoir d’influence permet de tisser une toile de relations par-delà les frontières. C’est la carrière internationale des VRP de la science ponctuelle est devenue une alternative à celle de la découverte scientifique. Une subtile « politique » d’infiltration et de récupération des territoires voisins qui renforce l’(auto-) impression de puissance et d’autosuffisance. Et si, progressivement, la micro-théorie soutenue par des fidèles s’installe dans les domaines de l’interdisciplinarité, alors presque sans s’en rendre compte, et ainsi ses partisans se pensent détenteurs d’un savoir universel.

Alors, pour assurer l’expansion, les maîtres les plus tenaces tentent de soumettre les disciplines voisines à leur théorie en les englobant dans une doctrine particulière supposée universelle. La raison de ce type de comportement intellectuel est enfouie dans la nouvelle idéologie des chercheurs-leaders : ils sont trop fascinés et auto-enthousiastes par leur propre micro-théorie. Le monde de la connaissance se réduit ainsi à leurs « paradigmes », à leur langage et à leur domaine. Bref, la micro-théorie se gonfle artificiellement et trouve un niveau d’auto-suffissance. C’est là une des composantes psychosociologiques de l’actuelle Babel épistémologique en SHS et du syndrome de désarticulation théorique.

Ce processus ne s’arrête pas de manière spontanée, mais surtout à cause du poids de sa propre structuration, de la pression des contradictions et des divisions internes. Aussi, on ne peut pas l’oublier, la disparition (mort ou retraite) du chef de file entraîne la dislocation d’une structure forgée plus par l’intérêt des obligés que par la solidité des leurs découvertes. Parfois, la disparition des micro-théories universitaires n’est que l’effet mécanique des modes qui s’épuisent faute de nouveauté. La sociologie critique des sciences est riche en exemples et en situations de ce type comme nous le rappel opportunément B. Matalon (1987).

La désagrégation de la connaissance : une affaire idéologique

Il serait illusoire (ou cynique), de prétendre que la science, de par sa méthode, soit à l’abri des enjeux politiques et des tentations des pouvoirs. Au contraire, la science n’a jamais fonctionné en dehors de la société et de ses nécessités. Il n’y a pas de discours épistémologique (appareil conceptuel et méthodologique) indéterminé ni socialement ni politiquement détaché. Il y a un mal entendu lorsqu’on parle de la « neutralité » de la science. Il est toujours utile de rappeler que les anciens avaient une vision globale de la connaissance, tandis que les modernes, pour des raisons technico-économiques, ont spécialisé le savoir. L’introduction de la division du travail dans les sciences et de ce qui en découle, c'est-à-dire la dispersion des disciplines, peut être attribuée à l’utilité sociale, mais nullement à une demande intrinsèque de la connaissance en soi.

Revenons à nouveau sur un point : le découpage en disciplines et en sous-disciplines (avec les adaptations épistémologiques ad hoc), est le résultat d’un long processus de transformation de l’activité des savants en métier selon les règles des organisations dépendantes des pouvoirs, voire de l’Etat. D’où l’erreur d’imaginer la pensée scientifique pure de toute idéologie, car l’affirmer ou le refuser est déjà faire de l’idéologie.

Quant nous observons la science, la tendance est à ne pas observer le contexte « en soi ». D’ailleurs, la science est devenue un sous-système à l’intérieur du système sociétal qui est loin de fonctionner en termes d’un ordre politique ou moral, tout en étant les deux choses à la fois. Car, ce type de sous-système développe une autonomie fonctionnelle. Disons-le brièvement : tout système est codifié et forcement autoréférentiel. Ainsi, les modèles fortement codifiés ne se mélangent pas avec d’autres, même lorsqu’ils se trouvent côte à côte. De fait, un sous-système (la science en l’occurrence) ne communique (ou presque) qu’avec soi-même, et ne comprend que ses propres codes de différenciation. A fortiori, c’est un sous-système de plus en plus autonome. D’où la difficulté de penser la crise épistémologique actuelle comme une des manifestations directes de la crise sociétale. Faut-il donc l’analyser de l’intérieur du sous-système lui-même ? Ou plutôt par rapport à ses conséquences ? Entre ces deux positions, une troisième pointe : la synchronisation des faits. A savoir : l’acte de privilégier certains secteurs de la recherche plus que d’autres, qui n’a rien de gratuit ni de hasardeux. Car seuls les naïfs ou les cyniques s’expriment sans mettre en relation la volonté des pouvoirs et les sources économiques. Cela permet d’observer (et de comprendre), sous des formes voilées, la répartition inégale des moyens de financement et d’encadrement des disciplines, dont la conséquence n’est pas seulement une paupérisation des SHS, mais une dévalorisation sociale de leurs « compétences », dans un « marché » fortement compétitif et de plus en plus évaluatif. D’où le choix de rendre prioritaires les thématiques associées à la productivité et les approches méthodologiques les plus alléchantes et les plus susceptibles de procurer des solutions techniques. Voilà l’emprise des modèles d’avantages quantitatifs sur les thèmes de recherche. C’est le grand tournant de la science moderne : l’utilité supra scientifique. C’est ainsi que la « construction de la réalité » est devenue le nec plus ultra de l’épistémologie scientifique en SHS dont le corolaire est : remplacer le réel par le virtuel.

Pour aller jusqu’au bout de cet état des lieux : les « faits têtus » - disons-le mezzo voce - parlent d’eux-mêmes : le cloisonnement expérimenté par les SHS, ces derniers lustres, est ainsi un des signes troublants de la fragmentation de la connaissance. Sous la pression de la « nomenclature » scientifique et des institutions de tutelle dans leur chimère de solutions technologiques, les SHS acceptent de manière résignée l’absurdité des contraintes imposées par l’emprise du modèle des sciences exactes.

Aujourd’hui, les limites en SHS de cette subordination semblent atteintes. A savoir : plus nous essayons d’expliquer la réalité humaine par les micro-théories, moins nous comprenons l’homme et l’humanité, la société et la culture. Pis encore, plus le cloisonnement des disciplines vide l’âme des hommes, mutile ses valeurs, dépèce ses connaissances et brouille les pistes d’orientation commune. Ainsi la volonté technologique qui dévore les sciences « dures » est en train de paralyser l’imagination et la portée originale des SHS, et la conception pluraliste des méthodes et des approches, par le fétichisme méthodologique sous ses formes canoniques institutionnalisées. Inutile de rappeler que la mondialisation introduit une vision unique, dont le manque de pluralisme sature le malaise de la culture moderne.

II.- Quelques éléments pour repenser les idéologies des SHS

Les SHS ont besoin – leur avenir en dépend – de clarifier leur statut scientifique et leur vocation initiale, afin de sauter par delà l’impasse épistémologique actuelle. Or, pour ce faire, deux conditions s’imposent : l’une est de disposer d’un diagnostic approfondi de l’impasse épistémologique, puis social et politique ; puis l’autre de pouvoir réhabiliter le dialogue interdisciplinaire autour des notions abandonnées (honteusement) sous la pression de dogmes méthodologiques dominants : la compréhension, l’analogie, l’idéologie, le temps non linéaire, la perception sociale, la mémoire historique, la subjectivité collective, l’implication émotionnelle et cognitive, les changements de mentalités, et bien d’autres concepts-clefs enfouis dans les caves des SHS. Il ne s’agit pas seulement d’en faire l’inventaire, mais de montrer l’articulation possible des unes et des autres. Bien évidemment, pour mieux préparer les dialogues interdisciplinaires, le retour à un substrat commun est indispensable. Reposer la question de l’objet commun des SHS implique revenir à l’homme comme à une entité située et datée, et de réfléchir une nouvelle fois à l’homme transdisciplinaire d’Aristote : le « zoon politikon ». L’homme total cher à Mauss. Cela introduit l’évidence de plusieurs manières de connaître et d’agir, voire la pluralité du bien commun. A savoir : les styles de montrer comment la « raison pratique » ne se fond pas dans la « raison pure », ni le réel dans le virtuel. C’est une façon de réarticuler l’universel et le particulier, le collectif et l’individuel, l’homme et la nature. Disposition aussi de surmonter – même provisoirement – les limites de la vision doctrinale d’une psychologie individualiste sous sa forme idéologique la plus « réaliste » : l’utilitarisme libéral. Manière d’éviter, à la fois, les refoulés de l’histoire et les mécanismes de l’exclusion sous les oripeaux des grandes valeurs. Manière d’élargir le concept de rationalité, afin de donner une place aux autres formes logiques du raisonnable, le plausible et le vraisemblable. Manière de mettre au centre de la réflexion la présence salutaire du multiple. Manière de comprendre que la modernité n’est pas la négation de la tradition, d’autant que cette dernière nous permet de penser à notre insertion dans l’historicité et au discours et aux pratiques en tant que citoyens actifs ou passifs. Manière de s’inscrire dans les processus de construction caractéristiques des pratiques institutionnelles vivantes. Et, manière, finalement, d’intégrer la matrice de fabrication de la communauté humaine.

A ce propos, disons-le, ici, brièvement : la quête scientifique n’échappe pas à sa condition humaine ni aux limites de son temps. Les SHS s’appauvrissent si l’individuel autonome (aujourd’hui notion dominante) ou si un seul point de vue, même scientifique, occupe toute la place en détriment des idées-forces qui ordonnent les interactions sociales et structurent les symboles du politique. Le raisonnement politique permet ce que la science – par méthode – ne peut pas : l’appréhension de l’humain par la sympathie et le dialogue intersubjectif.

Là se place, sur un plan symbolique ou de re-connaissance, une autre notion, si controversée qu’il est devenu inutile de l’examiner, mais indispensable de ne pas l’ignorer : l’idéologie. L’idéologie, bête noire de la science et par ricochet des politiques scientistes. Néanmoins, c’est le niveau le plus général de compréhension de la réalité sociétale : l’expression des mundi imago qui n’ont pas un statut de vérité, mais de vraisemblance, dont les particules élémentaires sont les opinions et les attitudes collectives (pour ou contre) qui forment la doxa. Inutile de réduire l’idéologie aux niveaux inférieurs de compréhension. Inutile de vouloir la capturer avec la notion de « représentation sociale », encore moins de l’apprivoiser par l’intermédiaire de micro-théories « cognitives ». Dangereux, en fait, de l’évacuer avec un revers « méthodologique ». Car, ce que l’idéologie révèle ou occulte, mais surtout véhicule, ce sont les fondements éthiques émanant de sentiments (résidus) collectifs et de mythes fondateurs d’une société à un moment donné, dont la politique exprime les compromis ou les accords possibles.

C’est avec un remarquable sens de l’appréhension que Monnerot (1948) utilise une belle formule (qui fait grincer les dents des prêtres scientistes) lorsqu’il écrit : « L’idéologie est une offre intellectuelle répondant à une demande affective ». C’est une forme discursive qui actualise les mythes et les préjugés sociaux de la tradition, afin de s'adapter aux réalités changeantes, mais, contrairement aux mythes qui s’insèrent dans le passé, les idéologies se déplacent dans le temps. Des idéologies peuvent ainsi s’opposer tout en gardant les mêmes sources. Aucun discours n’échappe complètement à l’influence de l’idéologie. La science non plus, car malgré ses remparts méthodologiques, ses racines plongent dans la même matrice culturelle que la religion et le politique. Pour y voir un peu plus clair, utilisons la grille proposée par Monnerot, dont les questions peuvent nous aider à faire un premier tri :

a) Que peut justifie l’idéologie dans un contexte concret ?

b) Quelles exigences affectives satisfait-elle ?

c) Que manque-t-il à un moment donné ?

d) Comment les faits historiques se (re)trouvent-ils transfigurés ?

e) Quel est le contexte social : classe, profession, situation.

f) Quel est le cadre d’expression psychologique (traits, comportements, conscience, inconscient) que l’idéologie exprime et prend en charge ?

Par ailleurs, pour saisir l’importance et surtout la place des idéologies dans les structures de recherche, et la pensée scientifique en elle-même, il est nécessaire de rappeler un truisme : les approches méthodologiques ne sont ni neutres ni inoffensives. Bien au contraire, à coup sûr, le choix de la méthode surdétermine les analyses des résultats et les modes de penser la réalité. Bref, la fonction théorique, autant que la perception de la pertinence « scientifique » des indices observés, et leur signification pour la connaissance.

De manière conséquente et pertinente, Piaget (1951) écrit : « L’idéologie est ainsi à la société ce que le pensée symbolique est à l’individu : plus exactement, elle est une pensée symbolique mais plus conceptualisée que la pensée mythique propre au socio morphisme primitif »

La vieille querelle de la subjectivité en SHS et de l’objectivité dans la physique n’apporte plus des critères de démarcation suffisants. De fait, l’expérience (scientifique), comme le disait Galilée, « est une question posée à la nature » ; or, ce n’est pas la nature qui pose les questions et donne les réponses , mais les hommes qui le font. D’où la confusion volontairement entretenue dans les manuels de méthodologie sur l’objectivité. Comment imaginer des réponses qui ne sont pas médiatisées par des hommes ? En revanche, les anciens ne parlaient pas d’objectivité, mais avaient contourné l’obstacle du risque de subjectivité avec des procédures capables de garantir l’impartialité des jugements. Ainsi, Homère pouvait, dans ses récits, rendre hommage aux Grecs et aux Troyens avec une étonnante impartialité. La subjectivité, pour les anciens, ne s’oppose pas à l’objectivité, l’inverse, en revanche, est moins sûr chez les modernes.

Récapitulons. Essayer une nouvelle articulation implique d’accepter non seulement de relancer un dialogue interrompu depuis fort longtemps, mais encore de rompre avec des protocoles méthodologiques imposés par la posture scientiste moderne. C’est une démarche difficile, mais nullement impossible, à condition de réarticuler des connaissances et des pratiques, dans une perspective transdisciplinaire. A savoir :

  • Éviter de poser des problèmes à partir de disciplines spécifiques ;

  • Considérer la réalité comme une unité ouverte et composite ;

  • Reconnaître que les théories ne sont que des métaphores conjecturales, voire de contemplations 

  • Rappeler que le discours scientifique est un langage dans le langage, dont la simplification n’est pas qu’une convention opérationnelle 

Inutile d’aller plus loin. La discussion sur de telles questions échappe aux objectifs immédiats de ce texte. Mais, c’est un fait que nous devons les incorporer dans un dialogue, autant que dans une action transversale. Car les sous-systèmes idéologiques, comme tous ceux qui forment le macro-système sociétal, ne font que remettre en cause certains codes (bio-psycho-socio-culturel et politique) et les remplacer (éventuellement) par d’autres codes.

III.- L’articulation : une hypothèse heuristique

Les divers éléments épars que nous venons de mettre en discussion ressemblent métaphoriquement aux petits carreaux d’azulejos d’une grande fresque dans les ruines d’une civilisation ancienne disparue de notre mundi imago. Certains peintures de Pompéi rappellent ce cas de figure. Une recomposition des fragments de la mosaïque retrouvée est indispensable pour faire une relecture de nos propres fondements. Ainsi, à la manière des archéologues du savoir, les psychologues politiques doivent se rappeler que la tâche de compréhension se fait patiemment et en utilisant tous les outils et tous les savoirs mis à notre disposition. Il y a quelque chose de ludique à imaginer que des trésors des connaissances humaines se trouvent enfouis dans les sables ou les décombres des anciennes cultures. Ou plus prosaïque : oubliés dans les dépôts des bibliothèques universitaires. A priori l’œuvre de l’humanité est la condition première et le socle de notre culture. Mais il serait vain de croire que de telles découvertes nous permettraient de répondre aux questions qui nous taraudent aujourd’hui. Et qu’il n’y a qu’à dénicher les connaissances du passé. Car, hélas, l'historicité de l'existence humaine limite les possibilités d’appliquer à l’identique les formules anciennes aux réalités actuelles. Pourtant, la connaissance du passé peut nous apprendre des choses fort utiles : l'étendue des principes, les problèmes et la manière dont ils ont été appréhendés. Et la patience. La reconquête des principes élaborés autrefois passe par un travail de reformulation heuristique, dont le point de départ doit rester toujours la situation concrète, et la compréhension de l'époque présente, autant que l’incorporation pragmatique de nos savoirs empiriques actuels.

Ainsi formulée, la tâche apparaît redoutable, même désespérée, compte tenu de l'énorme accumulation de matériaux et la dispersion de nos approches. Pourtant, la situation est moins dramatique qu’elle ne paraît. Certains penseurs des SHS ont accompli un travail préparatoire impressionnant ces dernières décennies. La vitesse avec laquelle les questions se succèdent ne peut qu’accélérer le processus de questionnement, de critique et de redécouverte, et enfin accoucher de nouvelles propositions. Une esquisse heuristique est nécessaire.

La fragmentation et le besoin d’articulations

Le moment est venu, enfin, de proposer une perspective heuristique d’articulation, afin de procéder à une défragmentation des SHS, trop atomisées par l’action polluante des micro-théories et la multiplication récurrente des expériences de laboratoire. C’est la volonté de rendre possible, même en l’absence d’une cohérence parfaite, un dialogue interdisciplinaire afin de nous réhabituer à penser l’ensemble. L’articulation est étymologiquement un mot qui fait appel à l’anatomie humaine : c’est l’union des parties molles et dures, mobiles et rigides. Une autre assertion fait de l’articulation un élément fondamental du langage : l’action de prononcer les divers sons à l’aide des mouvements de la langue et des lèvres. Bref, rendre les oppositions compatibles et ainsi combler les espaces vides théoriquement. L’acte d’articuler implique à la fois trouver les moyens d’un accord et unir des choses contingentes pour leur donner un sens nouveau, généralement sous la forme d’un oxymore précaire mais rhétoriqueur puissant. C’est aussi un effort pour échapper aux réductionnismes méthodologiques et aux essentialismes philosophiques.

L’articulation est une forme de connexion capable de produire une unité nébuleuse des éléments potentiellement antagonistes. Cette connexion passe au niveau discursif sans qu’elle soit ni nécessaire ni surdéterminée pour toujours. C’est pourquoi, dans le discours, l’articulation peut interconnecter les éléments spécifiques de diverses manières sans se réclamer d’une pertinence réciproque.

La réflexion de Laclau (2002) sur l’hégémonie est aussi une excellente manière d’illustrer la question de l’articulation. Selon ce sociologue argentin, le problème de la domination d’une classe sociale sur une autre n’est pas le simple fait de l’économie ou du pouvoir politique, mais plutôt de l’imposition d’une vision particulière du monde à partir de sa capacité à articuler les diverses perspectives (point de fuite) de telle sorte que les antagonismes entre les forces sociales s’amoindrissent au maximum. Cette articulation de parties psychosociologiques différentes se trouve dans leur adhésion aux références discursives communes. Voilà la redoutable puissance de l’idéologie. Il va de soi que l’articulation discursive n’est certainement ni monolithique ni rigide, mais composée de « ligaments » et de « points de fixation » nombreux, dont l’élasticité et la souplesse sont la garantie d’une forte cohésion sociale.

L’utilisation de la notion d’articulation comme outil épistémologique et méthodologique facilite la rupture avec les vieux dualismes toujours manipulateurs : nature-culture : texte-contexte ; forme-contenu ; humain et non humain, subjectif et objectif.

Reprenons l’idée et imaginons l’œuvre de l’articulation accomplie par le temps. Un événement fait irruption dans le temps historique de manière totalisante – symboliquement – jusqu’à investir tout l'espace émotionnel. C’est un aveuglement qui fixe les faits et les personnages, tout en voilant les contours. Plus tard, le temps efface les impuretés de l'image et rend l'événement limpide comme source éternelle de réflexion. C’est ainsi que le psychosociologue N. Elias (1939/1975) raconte comment il est tombé un jour sur un traité d’étiquette de Courtin, qui lui permettra d’éclairer la transformation des mentalités de l’Occident moderne.

Par ailleurs, la condition humaine datée et située n’empêche pas de percevoir, à travers des situations vécues, d’autres mondes possibles. Car la machine de l’imaginaire et du rêve, toujours en éveil, produit des matériaux nouveaux avec ceux du passé. Un oxymore me semble parlant : la rencontre avec un futur antérieur. C’est là que la disposition à construire des scenarii sur la base des expectatives (de rôle ou de situation) et des figures d’avenir se manifeste, afin d’anticiper des événements . Ici la charge affective est tout aussi grande que la puissante cognitive. C’est un fait observable que la nature des interactions n’est plus la même selon que les expectatives prédisent une réussite ou un échec. Or, plusieurs erreurs menacent les conjectures, dont celle des attributions : juger les comportements d'autrui en faisant abstraction des contraintes de la situation, et en fonction de leur supposés traits de personnalité. Les biais sont nombreux : corrélations illusoires, distorsions systématiques, effets de sur ou de sous-estimation des situations.

Il n’y a pas de doute, car la puissance des expectatives est si grande (les horoscopes et les sondages en témoignent), que parfois des croyances initiales fausses deviennent finalement des vérités incontestables. C’est le mécanisme du « self fulfilling prophecy » selon la terminologie du sociologue Robert Merton. Certaines expériences attestent de la pertinence de cette notion et ajoutent qu’il se peut que sur certaines conditions soit plus efficace (Madon et al 1997). Enfin, toujours concernant les expectatives, il ne faut pas négliger la signification psychologique de l’attente. C'est là que les expectatives (positives et négatives) se cristallisent et que les processus se dynamisent. Par exemple, la présence d’un leader charismatique peut être considérée comme un catalyseur, au sein d’une crise de société, or c’est le résultat d’une (trop) longue expectative.

Dernière remarque : faut-il une stratégie d’éveil épistémologique

La crise de la culture scientifique est discutable. Certains diront que la science n'est pas en crise, qu'elle se porte bien, et encore ils ajouteront que la science a toujours vécu en crise ; et ils ne se priveront pas de séparer la pensée de l’action. Peut-être, ont-ils raison.Or indépendamment du fait que la science soit en crise ou pas, la question (pour nous) est ailleurs. Le fond du problème est que les scientifiques et même les philosophes de la science se posent rarement et de manière autocritique des questions sur les conséquences de leurs actions, de leurs théories et de leurs expérimentations. Concernant le cas des SHS, force est de constater que l’emprise des méthodes des sciences naturelles et de ses conséquences est rarement évoquée, et curieusement, peu évaluée.

Certes, ni les travaux de recherche en laboratoire ni la méthode expérimentale ne doivent être diabolisés, mais l’analyse de leurs conséquences ultimes et surtout les pièges (idéo)logiques auxquelles doit être faite. D’autant que certains de leurs raisonnements servent de caution au développement d’une idéologie technocratique. La thèse de la « gouvernance » est un discours technocratique, dont la conséquence est de ramollir l’action politique et de rendre conformiste le citoyen et la démocratie. L’équation est parfaitement terrifiante :

Bureaucratie + technologie + oligarchie = Cyber Gouvernance

Le renouveau des SHS passe peut-être par la création de passerelles transdisciplinaires que la psychologie politique (Dorna 1998) est en mesure (de mon point de vue) d’animer un dialogue devenu indispensable, afin d’en faire la critique des pouvoirs et des discours techno-politiques. Écartons, cependant, la tentation de faire de la psychologie politique un levier ou l’art de gouverner, dont Le Bon rêvait. Car le politique doit s’expliquer par la politique, et c’est à la politique, au sens citoyen, d’établir les règles de contrôle, tout en plaçant, au premier rang constitutionnel, celles des contre-pouvoirs si chères à l’idéal républicain d’Alain (1956). Certes, la critique est là pour rappeler que les mécanismes psychiques individuels et collectifs se trouvent dans les relations sociales et que les éléments idéologiques du politique expriment une idée de sens commun et nullement de vérité soit-elle religieuse ou scientifique, d’où l’importance fondamentale du dialogue et de la délibération dans les affaires humains.

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