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Cahiers de Psychologie Politique

Ce texte est le prolongement d’une conférence prononcée lors d’un colloque à l’Université de Caen et publiée dans R. Dickanson (ed) : expériences de guerre. Paris. Mare et Martin. 2012.

Préambule

La marche du monde actuel montre que l'enjeu stratégique est davantage surdéterminé par les tensions idéologiques et les expectatives vitales selon qu'on prédit (ou qu’on attend) une réussite ou un échec. Les conflits géostratégiques sont à la fois politiques et militaires, idéologiques et technologiques, sans oublier la variable religieuse. Or, tous sont pris et envisages d’une manière à la oblique faute d’oublier l’angle psychologique. D’autant que les biais cognitifs et émotionnels sont nombreux et que leur articulation reste l’un des composants de l’ombre de l’art de la guerre : ancienne et moderne.

Faut-il rappeler que le chantier des guerres actuelles non conventionnelles est dominé par la présence de nouvelles méthodes, fortement inspirés de la psychologie politique, dont la technologie offre une des nouvelles visions de l’art de la guerre. Il est donc important de combler les gaps qui séparent arbitrairement le monde militaire du monde civil, les intellectuels des techniciens, et les politiques et leurs racines culturelles. Ainsi, une attitude d’échange et de compréhension s’impose en amont entre tous les acteurs lorsque le discours stratégique anticipe les actions à venir.

Les questions qui traversent la conscience des hommes au moment des combats laissent toujours de traces surtout celles qui touchent directement la survie des hommes. Qu’est-ce que pousse la colère des peuples à faire la guerre et surtout la pire de toutes : les guerres civiles ? D’autres interrogations nous interpellent : Pourquoi a-t-il fallu ce passage à une violence extrême ? Au nom de quoi faudrait-il mourir ? Puis, celle du raisonnement politique : Qui sont nos ennemis ? Qui sont nos alliés naturels ? Quelles sont les conditions possibles de la paix ? Et, enfin, les questions qui replacent le problème idéologique sur le terrain de la logique et de l’éthique : Nos valeurs sont-elles en accord ou en contradiction avec nos actions ? Et, sans doute, sous l’emprise de la tradition culturelle française, la triple interpellation au cœur des affrontements politiques et militaires : Que faire de la fraternité, de l’égalité et de la liberté de conscience ?

Ces questions nous amènent à nous interroger sur la pensée stratégique qui est à la base des décisions militaires, la psychologie des conflits et la nature des engagements de peuples.

I.- La tentation des empires : la « furor hegemonialis »

Les biais de la perception stratégique sont en rapport avec le cadre politique et culturel dans lequel les conflits et les actions ont lieu. La tentation de transformer la puissance des Etats-Unis en empire est certaine. Plusieurs autres pays aspirent à une redistribution de l’influence géopolitique. C’est le cas de la Chine et de l’Inde. Egalement de la Russie qui ne renonce pas à ses ambitions de rétablir l’ancien empire soviétique. Parallèlement, l’émergence d’une Europe économique, encouragée par Washington, est un facteur qui, devenant politique, alimente les polémiques idéologiques.

Par ailleurs, ces dernières années, une variable nouvelle est apparue : la présence des mouvances religieuse liées aux groupes terroristes. Ainsi la lecture psychologique des enjeux est devenue complexe et la multiplication des biais interprétatifs (cognitifs) menace l’efficacité du diagnostic stratégique.

La tentation des empires déclenche « tout naturellement » la « furor hegemonialis »1 surtout au moment où une puissance et son élite au pouvoir, composée d’hommes éloquents, résolus et cyniques, se trouvent devant le dilemme de gérer leur propre déclin ou d’assumer clairement leur volonté d’empire. Ces hommes, devenant des conquérants et des créateurs de nouvelles frontières, sont parfois saisis

L’action hégémonique, de tout temps, ne fait que relier deux formes stratégies qui s’affrontent et s’entremêlent : la politique de l’endiguement par tous les moyens, mais sans une déclaration de guerre ouverte et l’expansion dans le territoire « ennemi » territorienne les armes à la main. Il y a là, pour la première option, un enjeu de domination économique et culturelle à moindre risque et, pour la seconde, une conquête violente de territoires sous la forme de têtes de pont pour délimiter les frontières de l’empire. Paradoxalement, la puissance hégémonique développe un double discours : le premier est l’argument qui pose comme contrainte le besoin de trouver des frontières sûres encore plus loin et toujours plus loin, et le deuxième qui s’inspire d’une chimère de paix universelle par la négociation politique et le commerce.

Dans le contexte contemporain, la première guerre du Golfe est en quelque sorte l'épilogue de la stratégie de l'endiguement suivie par la puissance américaine tout au long de la guerre froide et, ces dernières années (l'Union soviétique étant en perte d’influence), dans les guerres et le moment de la cristallisation du désir d'expansion territoriale après les attentats du 11 septembre 2001.

Aux Etats-Unis d’Amérique la pression des politiques néo conservateurs et des faucons de l’armée, des idéologues, des financiers et des fanatiques religieux à travers leurs lobbies existe depuis belle lurette. L’arrivée de Bush fils a permis de mettre en pratique la thèse de l'exportation de la démocratie à l'américaine par la force. C'est la conséquence d'une société dont la mentalité, défensive et isolationniste, s'est forgée sur un sentiment d'invulnérabilité et sur la croyance d'être porteuse des plus grandes valeurs morales et religieuses. Car la remise en question de ces postulats ne semble pas forcément acquise ni actuellement revendiqué par les forces politiques en présence. Il ne faut pas oublier que le processus stratégique des nouvelles frontières date de bien avant l’ère des Bush, et de l’escalade idéologique qui s’est popularisée avec des ouvrages tels que : « la fin de l’histoire » de Fukoyama et le « choc des civilisations » de Huntington (1995) en passant par « la fin des idéologies » de Bell. Ces ouvrages, tout compte fait, sont des jalons dans la construction d’une nouvelle stratégie idéologique qui situe l’Amérique dans une posture de domination mondiale et de peur de perdre l’hégémonie acquise.

Il y a longtemps que James Burnham2, dont l’œuvre intellectuelle est revisitée par les néo conservateurs des années 80 et continue à exercer une influence certaine. Un aperçu de sa perspective politique s’exprime dans les termes suivants : « Il y a des raisons de croire que ce qui paraît aujourd'hui une crise mondiale est, historiquement, la crise de la civilisation occidentale. Dans cette hypothèse, la question dont il s'agit est celle de savoir si la civilisation occidentale est capable de surmonter sa tendance au suicide... ».

La (ré) connaissance et l’articulation du fond idéologique d’une stratégie politique et militaire est nécessaire pour formuler une prospective et une logistique adaptée à l’état de la situation, mais également au besoin de co-construire un cadre politique nouvel inspiré par la démocratie et ses valeurs. C’est ainsi que l’enseignement des derniers conflits armés (Balkans, Irak, Afghanistan) est sans appel : une chose est de détruire un ennemi à faible technologie et une autre est de bâtir une société sur des bases nouvelles, voire libérales et démocratiques. Là, la stratégie rencontre l’histoire, la culture et la mentalité des peuples. Ici, se manifeste le besoin d’éviter l’un des biais psychologiques graves : la phobie de l’étranger,

L’histoire longue nous renseigne sur la manière récurrente dont les empires finissent, tôt ou tard, par être rongés par leurs contradictions internes, de plus en plus harcelés par les milliers d’humiliés, de violés et de maltraités qui s’entassent à leurs périphéries. C’est une simple question de temps. Evidemment, l’explication n’est pas à chercher dans la défaillance de la puissance technologique, mais plus subtilement dans le fond psychologique du syndrome de la « furor hegemonelis », qui s’empare des élites au pouvoir, trop grisées pour comprendre que leurs rapides victoires technologiques sont des défaites (psycho)politiques à plus long terme. La morale de l’histoire : l’irresponsabilité stratégique des élites n’a pas de limites et entraîne peu de sanctions politiques. Une des raisons : les biais idéologiques et psychologiques déformants de la perception stratégique du temps court et du temps long. Alors, si la perception trouble l’action politique des démocraties, la formule de Machiavel (la fin justifie les moyens) est-elle devenue applicable aux objectifs de la paix ?

II.- Les biais de la perception sociale et politique

L’attitude stratégique3 nous renvoie – faut-il le rappeler - à donner une vision lucide et objective à la fois de la réalité, de l’objectif poursuivi et des moyens efficaces pour l’atteindre. Or, une perception (stratégique de surcroît) n’est pas une reproduction fidèle de la réalité, mais une image qui, en passant par les filtres (perceptif) de l’observation, se transforme (plus ou moins) idéologiquement à travers les déterminismes politiques, sociologiques et culturels. C’est pourquoi un regard purement technique ne pénètre pas l’opacité sociétale, en quelque sorte partie immergée de l’iceberg culturel et de l’inconscient collectif des masses.

Prenons un raccourci : si la perception humaine est indissociable du contexte originel alors elle s’avère non seulement sociale, mais également sélective, émotionnelle, culturelle, idéologique et prospective. La littérature spécialisée en psychologie sociale est riche en informations sur ses caractéristiques, ses effets et ses biais. Maintes expériences de psychologie sociale4 permettent de tracer une esquisse – rapide – des conséquences déformantes. Rappelons que la perception est sans doute la porte d’entrée que la conscience des hommes utilise pour s’orienter dans leurs relations avec la réalité externe et plus précisément les autres hommes. D’où l’importance de (ré) connaître l’interférence des biais perceptifs qui, favorisant une vision déformée, facilitent la propagation d’idées et de visions fausses. Terrain fertile pour les idéologies totalitaires et les dogmes.

Percevoir stratégiquement une situation de conflit et de violence sociale exige de l’information, certes, mais encore davantage de connaissances sur les mécanismes d’explication, de changement, de maintien et d’acquisition des comportements. Et, chose utile à ajouter : une forte dose de bon sens. La règle méthodologique de base s’exprime simplement : savoir où on met les pieds !

Soyons attentifs donc aux perceptions (et leurs biais potentiels) car un conflit peut se nourrir de lui-même, faute de clarté, et passer sous silence la signification des identités blessées et le besoin des interprétations culturelles. La connaissance du terrain au sens propre et figuré est fondamentale. Mieux : prioritaire.

Avant d’aller plus loin, ouvrons une courte parenthèse, afin d’entrevoir les mésententes entre la culture technologique et l’art classique de la guerre, les savoirs de spécialistes et la pensée dialectique des situations.

1967. En pleine guerre du Vietnam, un professeur de sociologie politique, lors d’une conférence, décrivait l’écrasante supériorité militaire, économique et technologique des Etats-Unis et la faible capacité guerrière et les ressources presque archaïques du Vietnam. Il comparait aussi d’un côté les soldats américains équipés d’armes hypermodernes, et de l’autre, le contingent des paysans sans entraînement militaire et presque sans armes. Puis, pas à pas, ses réflexions s’orientèrent vers les questions historiques, culturelles, sociologiques et psychologiques. Les attitudes des combattants à l’égard de l’enjeu, les représentations du monde et du temps des uns et des autres. Ainsi, à l’heure de terminer son allocution, la conclusion se présenta-t-elle à contre-courant de toute logique militaire attendue : non seulement l’armée vietnamienne résisterait fermement à l’offensive américaine, mais la victoire politique reviendrait aux Vietnamiens. L’histoire lui donnera raison contre l’avis des techniciens du haut commandement américain. La raison reste simple et l’analyse complexe : ce serait une grave erreur stratégique de ne pas intégrer les facettes culturelles et psychologiques des conflits et des acteurs. Car ce qui rend une stratégie efficace et vivante n’est pas seulement une évaluation formellement objective de la situation, mais davantage la prise en compte de la dialectique des variables humaines et sociétales agissant sur le contexte et le moral des combattants et des populations civiles.

C’est une petite anecdote, mais le socle en quelque sort d’une réflexion puissante qui accorde la suprématie au fond humain des raisonnements, ce qui ne colle pas toujours avec la logique technicienne ni avec l’esprit d’observation de la méthode scientifique. Paradoxalement, c’est l’étincelle de génie qui, étonnamment, éclaira les plus grands stratèges de l’histoire. La guerre est un métier, aujourd’hui très (trop ?) technique, mais au fond reste un art stratégique, malgré tout. Un truisme : non sans malice, certaines académies de guerre enseignent aux officiers la portée des logiques stratégiques issues du jeu de go et du jeu d’échecs. Aujourd’hui, force est de reconnaître que l’univers des jeux vidéo est une nouvelle source de réflexion.

Non seulement la dimension cognitive de la perception est complexe, mais encore davantage son substratum : les émotions. L’émotion refoulée par le rationalisme et le scientisme, c’est aujourd’hui la recherche scientifique qui la place au centre de la production de sens. Bref, l’intelligence serait aussi émotionnelle5. La forme intelligente de l’émotion est une force créatrice, une énergie, une compréhension et une avancée de l’action. Et, est-il utile de le rappeler, la forme idéologique de l’émotion est la quête d’une vision d’avenir qui s’exprime socialement et politiquement.

III.- Idéologie et crises démocratiques

Les idéologies, étant des visions globales, forcement simplifiées, offrent néanmoins des réponses à des questions complexes. Ainsi, par souci de compréhension de la portée des idéologies, nous empruntons à Monnoret (1948) un critère d’analyse psychosociologique : « L’idéologie est une offre intellectuelle répondant à une demande affective. » D’où leur puissance et leur conservation dans le temps et par-delà les frontières physiques et disciplinaires. Certes, le terrain politique est toujours miné non seulement par de grandes idéologies politiques, aujourd’hui en perte de puissance, mais encore par des micro-idéologies qui pullulent autour des enjeux post-modernes.

Et si la guerre froide laisse derrière elle un champ de ruines, rien n’interdit de penser que les idéologies ne peuvent renaître de leurs cendres. C’est une question de demande émotionnelle. Dès lors, la crise économique et la mondialisation font apparaître de manière pragmatique des enjeux stratégiques nouveaux qui mettent en scène de nouvelles visions du monde entre les pays à grande démographie du Sud et les empires économico-technologiques du Nord. Toutefois, c’est la planète entière qui est concernée. Globalisation que les medias ne font que traduire dans des images et des textes qui donnent l’impression d’une situation chaotique et d’une concurrence idéologique tout azimut et sans cohérence visible à l’œil nu.

Si les vieilles oppositions se refondent, les enjeux refoulés et neufs prennent le relais : réveil théologique, questions écologiques, retours nationalistes, résurgences néo-populistes, dérives terroristes. Les discours idéologiques en sont traversés, mais le fond de l’hubris hégémonique reste. Formes nouvelles dont les traits d’un malaise en filigrane rappellent les grands moments de changement d’époque. Epuisement d’un mode de production ou d’un mode de vie ? Redistribution géopolitique d’un monde en errance ? Sidérations issues des crises et des désirs refoulés ?

C’est dans ce bouillon de cultures idéologiques que l’expansion de la démocratie se produit en spectacle sur la scène planétaire. Or, l’impatience hégémonique à son revers : une victoire durable n’est point une affaire d’actions rapides malgré une grande armée équipée d’une cyber-technologie toute puissante.

Rappelons donc. Si la concurrence idéologique répond aux demandes affectives, alors c’est dans la lecture psychologique des événements et des hommes qui s’affrontent que l’avenir devient prédictible. Sur ce point, la raison technologique n’interpelle pas assez l’histoire ni la culture, encore moins la psychologie des cités. Or, il n’y a pas besoin d’aller trop loin, en faisant un diagnostic, pour comprendre que dans les situations de conflits et de crises, les populations, engagées malgré elles, subissent l’influence et les manipulations des chefs politiques, militaires ou religieux, peu soucieux de démocratie et toujours à l’aise comme des poissons dans les eaux troubles de la lutte armée. Encore davantage lors que le plus redoutable de tous les fléaux se répand comme une traînée de poudre : la guerre civile, avec sa cohorte de méfiance de tous contre tous. Inutile d’en faire l’inventaire, d’autres l’ont fait avec beaucoup de talent6.

Ici et là, les pulsions idéologiques sont en train de s’enchevêtrer sournoisement, parfois sous la forme du réveil nationaliste, ou bien en reprenant des antagonismes religieux, enfin, au tournant de mouvements populistes qui se transforment en dictatures. Certes, les démocraties n’étant pas non plus immaculées idéologiquement, force est de reconnaître qu’elles véhiculent leurs propres visions et valeurs.

Plus précisément, moins dramatique, mais aussi périlleux, depuis quelques années, on constate l’émergence, parfois ex nihilo, de lames de fond qui prennent le visage de libérateurs et de guides des peuples. Le populisme n'est pas une doctrine de masse, mais la réponse à l’attente émotionnelle d’un mouvement transclassiste guidé par un ou plusieurs leaders.

Ce sont des leaders, meneurs de foules, dont les gestes et les paroles pénètrent profondément dans la mémoire individuelle et collective des masses. La typologie de ces personnages est bariolée (machiavéliques, charismatiques, populistes, autoritaires) et leur caractère fort varié. Or, un trait commun les rend incontournables : être capables de se débarrasser des élites jugées par les masses ineptes et corrompues7.

Quelle pourrait être la clef des enjeux idéologiques et géopolitiques antagonistes ? Sans prétendre réduire les causes à une seule, l’importance de l’identité et du caractère national demeure une hypothèse plausible. Rien de prouvé scientifiquement, mais une intuition que la science ne peut pas saisir n’est pas forcément une idée fausse. Car les faits sont têtus : les tremblements identitaires sont sans doute les plus corrosifs dans toutes les sociétés. Pour le peuple une « anima » symbolique commune existe pour tous ses membres. Le corollaire nominaliste est qu’elle n’est pas la même pour tous les peuples. Fâcheux pléonasme : il n’y pas d’identité sans Nation. Rien d’étonnant alors que la perte de l’une engendre le sentiment de la mort de l’autre.

Certes, le libéralisme et le rationalisme philosophique ont tout essayé pour annuler l’emprise de cette conception « romantique ». Ainsi, la tentative la plus forte est d’effacer les racines qui peuvent entraver le mouvement vers la liberté individuelle ou tout au moins couper les liens avec le passé et les obligations liées à une tradition. Or, il y a des choses enfouies dans la culture des peuples qui semblent indépassables. Et si l’essence humaine est la liberté, personne n’est capable de la vivre tout seul. La culture est le cadre par lequel l’homme reste une réalité essentiellement sociale.

IV.- Enjeu des médias et manipulation ordinaire

La démocratie pose depuis toujours un problème de gouvernance, encore davantage lorsqu’elle se veut l’expression de la volonté des hommes libres, rationnels et autonomes. Par-delà l’angélisme, la question opérationnellement posée est celle-ci : comment faire pour que des citoyens arrivent à faire, en toute liberté, ce que les gouvernants souhaitent qu'ils fassent ? Si la question n’est pas nouvelle, la réponse ne l’est pas non plus. Car la manipulation psychologique des masses remonte à l’origine des sociétés organisées. Certes, plus proches de nous, les réflexions de Machiavel montrent encore aujourd’hui les énigmes du savoir-faire des princes. Plus subtilement, La Boétie, un autre connaisseur du maniement des hommes, nous a légué, dans un ouvrage éclairant, qui fera les délices des idéologues libéraux de la démocratie, une interprétation et une esquisse aussi habiles qu’étonnantes de la manière de considérer la servitude volontaire. Discours contre la tyrannie certes, mais indirectement fil conducteur sur les ressorts psychologiques de l’autorité et les mécanismes de soumission8. Quel est donc, selon l’auteur, le « secret » de toute domination ? : « Faire participer les dominés à leur domination ». La portée de ce raisonnement trouvera une vérification contemporaine dans les expériences de Milgram (1969) sur la psychologie de la soumission à l’autorité et les mécanismes de changement de comportement qu’elle entraîne au niveau des individus et des masses.

Ce serait une erreur, voire une grande naïveté, d’imaginer que la démocratie n’est pas une méthode intelligente pour rendre les citoyens plus proches de la subordination au pouvoir qui, par définition, émane du peuple. Mieux : cela les rend plus sensibles aux raisonnements et aux décisions prises au nom de la majorité. La formule de Gracian se révèle efficace : séduire pour réduire. La psychologie jouant un rôle prépondérant dans la pratique du pouvoir et la communication des masses, par des processus de rationalisation et d’apprentissage. C’est ainsi que l’analyse de la servitude libérale de Beauvois (1994), à la lumière des travaux expérimentaux en psychologie sociale, offre une vision assez fine des rapports étroits entre la démocratie en tant que mode d’exercice du pouvoir et le libéralisme comme idéologie d’un système économique.

Ce constat ne vaut pas critique. Or, c’est dans ce contexte que l’utilisation de la désinformation peut devenir un des biais et une des formes de la propagation de messages à visée persuasive. Les médias sont loin d’être une simple caisse de résonance de la réalité : à tort ou à raison, les médias ont la capacité de créer des réalités virtuelles. McLuhan a condensé dans une formule célèbre la puissance des médias : le médium est le message ! C’est ainsi que, pour augmenter la puissance du médium, les nouvelles communications de masse utilisent les images et les informations pour amplifier de manière parfois perverse les enjeux politiques ou les actes de guerre, en produisant ainsi sélectivement des perceptions dont les contenus peuvent orienter la réception des messages et la perception biaisée de la réalité. La couverture par CNN de la première guerre du Golfe est devenue le paradigme d’une guerre médiatique, paradoxalement presque sans images. Dès lors, l’emprise de la communication (publicité, sondages, presse, télévision) a profondément modifié l’enjeu politique et, par ricochet, la pensée des militaires devant des situations où le pathos l’importe largement sur le logos.

L’arsenal de la propagande psychologique s’est bien enrichi depuis Sun Tzu lorsqu’il disait que « l’art de la guerre est basé sur la duperie »9. Les machines à (re) construire la réalité sont à l’œuvre et les gentils font preuve d’autant de malice que les méchants. La formule abrutissante : « There is no alternative ! » martelée systématiquement enlève toute intention d’évitement. Ainsi, les approches de psychologie occupent une grande place dans la panoplie des techniques stratégiques.

V.- Vers une réflexion pragmatique

Le besoin d’une heuristique stratégique plus communicative se fait sentir : la formalisation des modèles stratégiques reste insuffisante, voire limitée faute d’une sensibilisation aux questions humaines. Nous traversons probablement une longue période de transition entre un paradigme stratégique encore valable et un autre émergeant. Changement de société ou de mode de vie ? Probablement les deux. Changement d’ère, néanmoins. Mais, l’ancien est toujours trop fort pour faire la place au nouveau et ré-introduire un équilibre sur des bases différentes. Revenir aux questions des analyses particulières aux visions macro sociétales est probablement le levier d’une heuristique d’analyse stratégique politique.

Il importe ici de voir dans la perception stratégique quelque chose de plus que l’enjeu militaire. Une vision heuristique pluridisciplinaire pour que le regard stratégique puisse mieux s’adapter aux besoins de l’analyse politique. A savoir :

1) La concurrence idéologique est une affaire épistémique au cœur d’une approche globale de psychologie politique10.
2) L’âme de la démocratie ne saurait être pleinement comprise par la seule intervention d’une logique technicienne, si fine et si puissante soit-elle. Sachant qu’une victoire seulement technique risque d’être à long terme une défaite politique.
3) La guerre n’a jamais été à usage uniquement militaire. Aujourd’hui la disjonction arbitraire entre un monde militaire de penser et un monde civil de réfléchir, au sein d’une stratégie de conflits, est en train d’être dépassée par les événements et la complexité des enjeux.
4) L’idée caricaturale d’une future guerre sans militaires, faisant son chemin par l’emprise des cyber-théories11, repose les questions stratégiques du commandement politique.
5) Les opinions publiques des nations démocratiques se trouvent davantage concernées par les discours de la guerre d’autant que les formes en sont étrangement théologiques.
6) La boutade ironique de Clemenceau (« la guerre est une chose trop grave pour être confiée à des militaires ») pourrait s’avérer plus juste aujourd’hui si l’on remplace le mot « militaires » par celui de « technocrates ».
7) Que faire donc ? Probablement la chose la plus opportune en politique est de suivre le conseil du vieil Isocrate. L’idéal humaniste et combatif des anciennes cités grecques ne se privait pas d’un dialogue ouvert et public pour la défense de ses valeurs.

En quelques mots : une conclusion

A terme, il faut échapper à l’emprise des critères purement utilitaires, à la formalisation rigide des règles, à la fétichisation des méthodes, et aux approches méthodologiques qui se limitent à l’analyse des situations hic et nunc en faisant abstraction des antécédents de la culture, de l’histoire, des sentiments et de la mémoire sociale. Encore pire : en ignorant les vibrations du temps historique, les approches de la haute technologie ne servent pas à grande chose, ou plutôt à nous protéger contre les périls déjà passés. Car penser les conflits politiquement est juger que parfois l’ambiguïté est une manière d’accéder à la clarté. Façon de cultiver une acuité plus globale de l’enjeu sans réduire la complexité stratégique, et sans faire d’amalgames, afin de dépasser les clivages entre les stratégies du « go » et les stratégies des « échecs ».

1  Norbert Elias développe cette problématique dans son ouvrage : La humana conditio. Ed Peninsula. 1985.

2  James Burnham (1905–1987) est un sociologue, politologue et ancien militant trotskiste, converti à l’anti-communisme stalinien, qui travaille pendant la guerre pour l'Office of Strategic Services. Aux débuts de la guerre froide, Burnham réclame une stratégie offensive des États-Unis afin de contrer la puissance soviétique. En 1941 il écrit The Managerial Revolution devenu un ouvrage de référence, dont la théorie de Raymond Aron sur la société industrielle s’inspire largement. En 1943, The Machiavellians : Defenders of Freedom, révèle une puissante réflexion sur les lecteurs modernes de Machiavel. En 1952, son ouvrage Containment or Liberation ? est le tournant stratégique de sa pensée qu’il poursuivra jusqu’à sa mort.

3  Le terme attitude au sens de la psychologie sociale et politique n’est pas synonyme de comportement, mais d’un processus psychologique préalable à l’action, dont la particularité est d’évaluer une situation ou un objet avec un certain penchant pour ou contre.

4  Les travaux en psychologie sociale regorgent d’expériences sur la perception et les biais, dans la construction sociale des individus et par des individus, concernant : les concepts, les catégorisations, les décisions, la mémoire, les changements, les résistances, les complaisances, les disponibilités, les valeurs, les rôles, les attitudes, les raisonnements, les logiques, les motivations, l’apprentissage et le jugement social, les stéréotypes, l’attribution causale, les états émotionnels. Plusieurs ouvrages et manuels de psychologie sociale font l’inventaire de ces travaux, notamment : Gergen et Gergen (1984), Moscovici et al (1994), Drozda-Senkokoska (1995), Petard et al (1999), Roussiau et al (2000), Mannoni (2004), Bruner (1990-2000), Hall (1971), Beauvois (2005), Scheneider D. (2005), Gigerenzer (2007).

5  L’idée n’est nullement saugrenue. Les études de Damasio, Goleman, et d’autres ont ouvert la voie pour une réhabilitation de l’émotion.

6  La question de la guerre civile hante les plus grands penseurs modernes : Hobbes, Locke, Pascal, Montesquieu, et d’autres.

7  Le populisme n’est plus l’apanage des nations du Sud, mais aussi s’installe dans les démocraties du Nord. Pour un état de la question plusieurs ouvrages récents son consultables : Stuart Hall (2008), Laclau (2008), Albertazzi et McDonnell (2007), Taguieff (2007), Niqueux et Dorna (2004), Ihl et al (2003), Dorna (1999). Quant au leadership charismatique, l’étude célèbre de Weber reste d’actualité, même si des chercheurs actuels ont éclairé d’une manière plus précise le phénomène en insistant sur le rôle « transformateur » du charisme : Dorna 1998, 2004.

8  L’ouvrage de La Boétie pose la question de la légitimité de l’autorité et analyse les raisons de la soumission (rapport domination / servitude) avec de nombreux exemples tirés de l'histoire qui, sous couvert d'érudition, lui permettent de critiquer la situation politique de son époque.

9  La fabrication du consentement des masses est riche en approches et techniques psychologiques : le conditionnement, l’apprentissage social, l’engagement, le désengagement moral, l’attribution, la dissonance et bien d’autres) que reprennent et approfondissent les écrits classiques. Les ouvrages anciens de Barnays, de Tchakhotine ou de Packard restent le témoignage d’une période charnière et d’un programme d’application politique encore vivant. Une revue des questions se trouve dans l’ouvrage de Dorna, Quellien et Simonnet (2008).

10  La psychologie politique est une discipline universitaire assez reconnue aux Etats-Unis et peu en France. Voir une synthèse : Dorna (1998, 2004).

11  L’ouvrage récent et bien documenté de N. Arpagian (2009) est une introduction aux questions de la « guerre numérique » avec une abondante bibliographie.

Albertazzzi D. et McDonnell D. (42007) Twenty-First Century Populism. Londres. Macmillan.

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