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Cahiers de Psychologie Politique

L’exclusion des femmes du pouvoir s’est installée comme une évidence dans la plupart des sociétés. Dans la nôtre, deux idées fortes ne sont à la base. Premièrement, la nature biologique et physique des femmes les rend inaptes à exercer des situations de responsabilité et de force. Ainsi, les femmes sont généralement écartées du pouvoir et cantonnées dans leur rôle maternel. Deuxièmement, la psychanalyse freudienne corrobore et alimente cette vision des choses. Les femmes sont exclues du pouvoir car elles représentent une image de manque, de « creux ». Par ailleurs, le complexe de castration imputé aux femmes, lié à l’envie de pénis qui structurerait leur psychisme les rendent inaptes au pouvoir. Or, les arguments avancés, tant biologiques que psychanalytiques peuvent être remis en cause dans une reconnaissance de la réalité féminine débarrassée des stéréotypes et des projections masculines. Nous déconstruisons ainsi les mythes (biologique et psychanalytique) de l’exclusion des femmes du pouvoir sur la base des recherches biologiques et psychologiques actuelles.

Women exclusion of the exercise of power settled down as an evidence in most of the societies. In our, two strong ideas support this exclusion. In the first place, the biological and physical nature of the women makes them unfit of exercising situations of responsibility and strength. So, the women are generally pushed aside from the power and confined in their maternal role. Secondly, the Freudian psychoanalysis confirms and feeds this vision of things. The women are excluded from the power because they represent an image of lack, "hollow". Besides, the castration complex imputed to the women, bound to the urge for penis which would structure their psyche make them unfit of the power. Yet, the advanced arguments, so biological as psychoanalytical can be questioned in recognition of the feminine reality cleared of stereotypes and male projections. We so deconstruct the myths (biological and psychoanalytical) of the women exclusion of the power on the basis of the current biological and psychological researches.

Introduction

Depuis 50 ans environ on assiste à l’émergence de femmes qui prennent les places généralement réservées aux hommes. Paradoxe ? Exceptions ? Celles-ci sont-elles réellement capables d’exercer le pouvoir ? Le pouvoir est la capacité d’agir et de faire ce que l’on a décidé de faire. Corollairement, de faire faire à l’autre ce que l’on a décidé qu’il fasse. Sur ce point, le seul pouvoir reconnu aux femmes est un pouvoir d’influence (bénéfique ou maléfique) nécessairement occulte. Or, les rapports de pouvoir créent la structure sociale. L’exclusion des femmes des niveaux de pouvoirs les plus importants crée une situation déséquilibrée qui peut pénaliser la société en la privant d’une partie de son potentiel créatif.

Cette exclusion est légitimée, généralement par des motifs, à la fois biologiques qui expliqueraient une incapacité génétique au pouvoir, et des motifs historiques et « naturels ». Notre première partie s’attachera à faire le point sur les raison « naturelles » telles qu’elles sont évoquées dans les sciences humaines. Dans un deuxième temps, nous tenterons de montrer que celles-ci sont simplement culturelles et construites par une société donnée pour légitimer son mode de fonctionnement. Il ne s’agit pas ici de « militer » pour que les femmes accèdent, parce qu’elles sont femmes, à des postes de pouvoir, mais simplement de montrer qu’il n’y a aucune raison réelle pour qu’elles ne puissent pas y prétendre en fonction de leurs capacités et talents personnels, comme les hommes.

1. L’exclusion des femmes du pouvoir

1.1. La biologie de la femme inadaptée au pouvoir

Depuis les Grecs et les Romains, comme dans les tribus sémitiques du Moyen Orient ancien la femme est reléguée à un rôle mineur, voire inexistant, dans la cité (Boudieu, 1998). Cette exclusion, pour des raisons d’incompétence, d’origine soit religieuse, soit de « nature », s’exprime dans tous les domaines de la vie publique. La femme est du côté du péché, de l’ombre, de la fragilité. Elle n’a d’autre légitimité que d’être mère. Elle doit donner des enfants à son mari, et s’en occuper jusqu’à ce que l’enfant (le garçon) puisse quitter ce monde féminin pour vivre sa vie d’homme loin des douceurs dangereuses des femmes.

On hésite à leur octroyer une âme. Réduite à être des objets de désir et de jouissance, elles n’ont plus voix au chapitre. La parole, comme le désir (qui met en mouvement la vie), leur sont interdits car elles deviennent des objets de consommation, des objets que l’on possède et utilise (et que l’on jette (répudiation) si l’usage déçoit), ou même un critère de reconnaissance sociale et de pouvoir pour certains hommes (Grésy, 2009). Tota mulier in utero, disaient en chœur les grecs et les romains, l’utérus des femmes leur tient lieu de cerveau. Et certains « hygiénistes » ont traité les crises d’hystérie (étymologiquement féminin) en brûlant à l’acide le sexe des femmes.

Les théories sur la femme n’ont pas manqué au fil des siècles, elles allaient toutes dans le même sens depuis les premiers villages de la préhistoire. Il en est resté cette image de l’incapacité féminine à exercer un pouvoir réel et officiel dans la société. Les stéréotypes de comportement des hommes et des femmes continuent de rester actifs, même s’ils sont parfois refoulés au niveau inconscient (Heilman, 2001). Le rôle essentiel de la femme est « naturellement » au foyer pour s’occuper de son intérieur et des enfants. C’est l’homme qui est citoyen, c’est lui qui est sujet, de l’ordre du « Je » actif, qui peut construire et protéger la société par son action. La femme est, elle, dans notre héritage judéo-chrétien de l’ordre de l’objet. Elle est passive, possédée, protégée, échangée, mariée, rendue mère, éventuellement violée et battue... L’image classique du stress féminin au travail que l’on voit colporté généralement dans les médias1, les différentes études (Cocandeau-Bellanger 2010) ou les livres récemment édités (Laloupe, 2011) fait encore la part belle à ces stéréotypes et reprend inconsciemment la construction sociale de la représentation du féminin : un être plus ou moins passif, fragile, voué à la maternité, soumis aux diktats de l’apparence, conciliateur et souple. Un être humain qui doit choisir entre sa vie privée (et sexuée) et son épanouissement professionnel, un être humain qui doit oublier qu’elle est femme pour avoir sa place dans un monde d’hommes où rien n’est fait pour les femmes.

Ainsi, les médecins Christophe Massin, et Isabelle Sauvegrain, abordent la question des femmes au travail (Massin et Sauvegrain, 2006). Leur livre aborde le « stress au féminin » avec les sous titres suivants : « S’accomplir ou devenir mère ? » ; « La double vie » ; « les préjugés socioculturels » ; « interférences de la sexualité » ; « Importance de l’apparence physique et de la jeunesse ». Le tableau brossé dans ce chapitre est donc celui d’une femme qui doit assumer seule la charge parentale (les hommes en étant « déchargés naturellement » pour se consacrer à leur travail, la fonction paternelle étant passée totalement à la trappe2), et donc assumer une « double tâche » si elle veut travailler (ce qui se traduit par une surcharge de stress, de la culpabilité et un conflit identitaire), une femme fragile et sensible qui doit lutter contre sa nature conciliatrice pour s’imposer dans un monde d’hommes agressifs, une femme objet de désir qui va apporter la confusion dans le monde du travail, et s’effacer lorsque sa séduction corporelle et sa jeunesse disparaissent. Pour les auteurs, les différences « hommes-femmes » sont des « différences ataviques qui remontent à des comportements spécifiques, dans la nature, chez le mâle et la femelle, et dépassent donc le plan des préjugés culturels. Veiller à la sécurité des petits incombe généralement à la femelle tandis que le mâle est davantage préoccupé d’explorer, d’affronter et de dominer. » Travailler exige d’effectuer une double tâche : mère et travailleuse… dans le même temps. Ou bien renoncer à son rôle « naturel » de femme-mère (mais cela suppose une angoisse existentielle et brutale, qui peut s’exprimer généralement au moment de la pré-ménopause et de la ménopause… un exemple douloureux est cité dans le livre).

La psychologie évolutionniste assène ce postulat (Wilson, 1979) : Les conduites dominatrices des hommes sont des comportements d’origine biologique, qui sont le fruit d’une sélection naturelle depuis les temps préhistoriques : les hommes chassent et les femmes restent chez elles. Cet ordre hiérarchique entre les sexes a perduré car il aurait été le plus efficace pour la survie et la reproduction de l’espèce humaine. Sans complexe, il est affirmé que les hommes et les femmes sont irréductiblement différents de façon innée et que cette différence biologique implique la répartition des tâches inégale entre les hommes et les femmes. Raymond (2008), chercheur en biologie évolutive reprend cette antienne connue. « Hommes et femmes sont différents génétiquement, chromosomiquement, physiologiquement, anatomiquement, physiquement et cognitivement. » Cette différence serait le fruit d’une sélection naturelle (appelée sélection sexuelle par Darwin).

A ceci, s’ajoutent des comportements observés chez certains animaux, que l’on projette sur l’espèce humaine. « Chez les animaux, la compétition entre mâles et le choix des femelles sont deux mécanismes de sélection qui expliquent les différences entre les sexes. De plus, chez les mammifères, la femelle incube l’embryon dans son corps et l’allaite à la naissance. Or, l’allaitement paternel, s’il n’est pas totalement impossible, est rarissime. On en arrive donc à la conclusion qu’il n’existe pas, chez l’homme, de sélection permettant d’accroitre l’investissement paternel (Raymond, 2008). » L’auteur s’appuie sur des études scientifiques qui démontrent une différence de performances physiques, cognitives et comportementales entre les sexes (Gur et al., 1999, Davatzikos et Resnick, 1998, Goldstein et al.,2001, Kovalev, et al., 2003). Ces différentes performances vont toutes dans le sens d’une moindre performance féminine pour les compétences socialement valorisées et une plus grande performance pour tout ce qui a trait à la sensibilité féminine, la coopération et la maternité. Le problème, c’est qu’il existe des études tout aussi scientifiques et sérieuses qui vont exactement dans le sens contraire (Sommer et al., 2004, Grön, G et al., 2000, Iaria, G. et al., 2011). C’est avant tout l’expérience individuelle, avec les capacités importantes de plasticité du cerveau humain qui explique et oriente les capacités cognitives, et non le sexe !

L’idéologie du déterminisme biologique revient en force avec des propos comme ceux de Steven Pinker (1996), professeur à Harvard, spécialiste de psychologie évolutionniste, qui estime que la lutte contre les discriminations « incite les femmes à choisir des secteurs d’activités qui ne les intéressent pas (Vidal, 2006) » comme les domaines techniques par exemple.

1.2. Le psychisme psychanalytique des femmes inconciliable avec le pouvoir

La conception freudienne du pouvoir se trouve essentiellement dans son essai Totem et Tabou (1912/2010). L’organisation de la société et donc le concept de pouvoir est au centre de ces textes, avec la figure centrale du Père. La horde primitive, selon Freud, s’organise en effet autour de ce père qui s’arroge un pouvoir totalitaire. La manifestation de ce pouvoir est d’avoir la prérogative sexuelle sur les femmes.

Freud veut montrer que ce premier meurtre du Père aurait du même coup fondé ce qu’est le pouvoir dans une société humaine : un privilège des hommes qui est à la base de leur domination sur les femmes. Ce sont les hommes seuls, possesseur du phallus, qui se disputent ce pouvoir et la prééminence sociale. Nulle trace d’un possible rôle social des femmes dans ce récit. Elles n’existent pas en sujets mais en objets dont on se dispute la possession et la jouissance. Le phallus (masculin) est donc devenu pour Freud l’organe symbole du pouvoir, vecteur du désir et seul réalisateur de la jouissance. Qui a le phallus a le pouvoir. Les femmes étant dépossédées par la nature de cet élément indispensable, ne peuvent prétendre à exercer un quelconque pouvoir.

Le pouvoir est donc essentiellement la résultante du désir, celui du père, forcément mâle, autoritaire, tyrannique et jaloux de ses prérogatives sexuelles. Un désir archaïque, violent, non contrôlé, possessif, agressif et centré sur lui-même (narcissique) qui s’accomplit dans la jouissance de la possession. Tel est le pouvoir phallocratique de la domination masculine issu de notre culture.

Pour Freud, la biologie, le corps sans pénis de la femme crée sa structure psychique. Là où l’homme a un sexe, elle n’a rien (ou alors seulement un moignon de pénis : le bouton terminal du clitoris). Freud a une vision très incomplète et phallocentrée du sexe féminin. Il ne l’imagine, le fantasme, que comme vide, creux, inexistant, car ne peut le penser que comme un même au sien. Elle n’a pas l’organe du désir civilisateur, de la jouissance organisatrice. Elle ne peut jouir que par l’intermédiaire du phallus de l’homme. La psyché des femmes est donc plus sommaire, inachevée, moins civilisée, plus animale. La femme est surtout un ventre, des entrailles. Et son cerveau est dirigé par ses instincts et ses pulsions animales (d’où les crises « hystériques » dues à leur « matrice »). N’a-t-il pas écrit : » Les femmes, peu aptes à la sublimation, souffrent d’un trop plein de libido. »

Castrée, sans sexe, la femme est essentiellement passive, elle n’est que réceptacle, une béance, un manque, sans désir propre.

Comme elle n’est pas dotée par la nature d’un pénis-pouvoir, elle va souhaiter prendre celui d’un homme, en l’occurrence son père. « L’envie de pénis » fonde donc pour Freud la psychologie féminine et son identité sexuelle3. Et parallèlement, la peur de cette envie de castrer l’homme que Freud imagine chez les femmes (mères), va fonder la base de l’identité sexuelle du garçon.

La psychanalyse, à la suite de Freud, va légitimer cette vision phallo-centrée. La femme n’est qu’un homme manqué, un avatar d’homme sans phallus, un objet qui ne rêve que d’être possédée par le phallus, sujet de tous ses désirs. La femme est un homme naturellement castré qui souffre de cette castration et voudrait avoir ce phallus si convoité. Dans la logique freudienne et lacanienne, toute femme ne rêve que d’avoir un pénis… « Dès l’âge le plus précoce, l’espace de son œil sait que le pénis est l’objet de son désir. Désir sexuel avant tout. Ce qu’elle n’a pas, la fille l’éprouve au dedans. … Il est dans la logique des choses, …, qu’elle rêve d’avoir un pénis (Anzieu, 1989) » Son rapport au pouvoir sera de l’ordre du vol. Il lui faudra castrer un homme pour prétendre accéder au pouvoir, un pouvoir par procuration et généralement occulte. Ainsi, soit la femme manipule un homme pour mettre son pénis en son pouvoir, et devient ainsi la « femme fatale », à la féminité exacerbée, ou l’« âme damnée », l’éminence grise, celle qui tire les ficelles d’un homme de pouvoir devenu sa marionnette.

Il s’agit souvent d’une mère, castratrice, amante incestueuse ou incestuelle, dont le fils est devenu le phallus, l’expression de sa toute puissance maternelle, sa créature interdite d’existence propre… Une mante religieuse4

2. L’exclusion des femmes de l’exercice du pouvoir : un phénomène culturel ?

2.1. Une remise en cause des arguments biologiques

Croire que les différences (hiérarchiques) observées dans notre société dans les rôles féminins et masculins sont d’origine biologique sur la foi des études évolutionnistes, c’est oublier que chaque individu humain est fondamentalement différent d’un autre individu humain… C’est oublier également l’énorme capacité des cerveaux humains à s’adapter rapidement. Généraliser une différence homme-femme à partir de la comparaison de deux cerveaux, c’est considérer que tous les cerveaux hommes sont identiques et de même pour les cerveaux femmes. Autant ce type de raisonnement est valable pour les animaux où il y a effectivement des critères assez proches entre deux individus de même sexe pour que l’on puisse généraliser les conclusions d’une étude portant sur un petit nombre d’entre eux, autant cela semble impossible avec l’espèce humaine.

Catherine Vidal (2005), neurobiologiste à l’Institut pasteur, a bien montré que les études qui cherchent à catégoriser les différences cognitives du cerveau des hommes et des femmes vont toutes dans des sens différents et opposés. Il suffit dès lors de « faire son marché » et de choisir les études qui confirment l’hypothèse de départ. La rationalité scientifique veut au contraire que l’on accepte la réalité d’une multiplicité de différences individuelles, au-delà des idées de supériorité masculine, féminine ou raciale sur tel et tel domaine.

Les dernières recherches en médecine, neurosciences et psychologie tendent à prouver que la complexité humaine a déplacé les lignes de différences entre grandes catégories (espèce, sexe) au niveau individuel. Bien sûr qu’une femme est différente d’un homme mais pas plus que d’une autre femme. De plus, comme le démontre Catherine Vidal (2005) dans ses écrits, « qu’on se place à l’échelle individuelle ou de la société, il n’apparaît pas de loi universelle qui guide nos conduites. La règle générale est celle de la diversité, rendue possible par les formidables propriétés de plasticité du cerveau humain5. »

2.2. Repenser l’histoire

Les exemples dans l’histoire et dans le monde montrent des sociétés efficaces et sans domination entre les hommes et les femmes. Non, la suprématie des hommes sur les femmes n’a pas toujours été la loi. Le premier exemple et sans doute le plus significatif est le plus ancien. A l’époque du paléolithique, l’organisation sociale donnait une place très importante à la femme. Tous les témoignages de cette époque vont dans le sens d’une structure égalitaire entre les humains. On a coutume de projeter sur cette époque reculée les normes de nos sociétés actuelles, le folklore des peaux de bêtes et des cavernes glaciales en plus. « Il s’agit typiquement d’une représentation mythique qui consiste à projeter nos cadres mentaux sur les cultures des hommes du passé, avec comme toile de fond, les images des récits bibliques des origines (Vidal et Benoit-Browaeys, 2005). »

Il est délicat de poser des affirmations sur une époque dont nous avons si peu de traces. Cependant, en abordant ces traces d’une manière neuve, on peut voir apparaître une toute autre réalité. Les humains, Homo sapiens sapiens, de cette époque, entre, environ – 35 000 ans et – 10 000 ans (apparition des premiers villages sédentaires et de l’agriculture) se trouvaient face à une nature à la fois généreuse et dure, violente et protectrice, avec des invariants climatiques (époque glaciaire) et de gibier (gros gibiers : mammouths, rhinocéros laineux, cerfs géants, rennes, etc.). La vie était conditionnée par la chasse de ce gros gibier qui supposait, dans l’état technique de l’époque assez rudimentaire, d’être nombreux (et malins donc coopératif.) Les groupes humains devaient donc nécessairement collaborer pour chasser et le produit de la chasse étant suffisant pour tous, il n’y a pas lieu de penser que le partage ait posé problème. D’autant plus que cela pourrait obérer la réussite de la chasse suivante. Enfin, le mode de vie étant migrant, la propriété n’était certainement pas une valeur importante et les conflits ne devaient pas dépasser le cadre individuel. Et donc la filiation sans véritable objet. L’héritage vient du clan et porte plus sur l’immatériel que sur le matériel. Il semblerait, d’après l’étude d’Emmanuel Anati6 , La religion des origines (1999) que cette société, assez stable ait partagé la même religion « animiste7 » partout dans le monde. Les représentations retrouvées sur les parois peintes ou gravées et les sites cultuels qui datent de cette période présentent toutes les mêmes caractéristiques. Ce qui légitimerait l’idée que ces premiers humains étaient capables de partager le même système de croyances, de mythes et de valeurs.

Dans ce cadre, quel rôle jouent les femmes ? Le mariage n’a aucune raison d’être institué (pas d’héritage lié à une terre ou à un élevage), elles sont donc libres. Elles vivent dans des communautés importantes (pour l’époque) permettant des communautés féminines d’initiation et de transmission des savoirs sur la féminité. Elles ont pu, en 20 000 ans d’observations et de curiosité, mettre en place tout un savoir sur leur fécondité, les cycles féminins et les plantes efficaces contre les maladies. Des représentations féminines au sexe glabre (épilés, témoignage d’hygiène intime), comme la découverte d’une statuette comportant les 28 jours du cycle, militent pour cette vision des choses. Maîtresses de la vie puisqu’elles faisaient les enfants, et de la mort puisqu’elles pouvaient saigner sans mourir, elles auraient été considérées comme en lien avec le sacré. Le lien n’est pas loin avec le chamanisme qui serait peut-être un reste de cette grande religion des origines, où une femme était l’intercesseur avec le monde invisible des profondeurs (les cavernes8 avec des peintures sans doute cultuelles, symbole de ces lieux « d’en dessous de la terre »). La vie dépend de la fécondité de la Nature (cueillette et chasse) et de la femme-mère-terre. Le sexe est compris dans cette culture comme l’énergie source de vie, ce qui donne de la force aux chasseurs, ce qui crée des enfants, gage de la survie du clan. C’est en tout cas, ce que suggère les représentations féminines, statuettes de déesses mères ventrues et aux seins proéminents, les « orantes » aux bras dressés, les scènes de transe et de bacchanales. On ne peut dire s’il s’agissait d’un matriarcat. Sur autant de temps, il y a pu y avoir des variantes. Il s’agit peut-être de la mise en place d’une coopération égalitaire de tous dans un triumvirat équilibré entre la Nature, la Femme, et l’Homme.

A la fin du paléolithique, le monde a connu un changement climatique important. C’est un cataclysme qui remet tout en question. La faune et la flore s’adaptent, le gros gibier disparaît. Les humains ont dû s’adapter. Le système de chasse se transforme, la compétition apparaît pour un lièvre ou un canard, l’idée d’élever son gibier pour soi et sa famille, de cultiver ses propres graminées également. Les grands groupes humains éclatent en groupes familiaux plus restreints. Les grands sites paléolithiques sont abandonnés. Les productions artistiques deviennent pauvres et rare.

L’humanité a subi un important trauma : des inondations catastrophiques, plus de gibier à partager, la faim, la mort... Les grands clans coopératifs éclatent en petits groupes familiaux plus faciles à nourrir. Les divergences de vue s’enveniment, chacun se crée son propre système de valeur, la grande religion des origines s’effondre. La femme perd à la fois son statut sacré et sa communauté initiatrice. Elle devient à la merci d’une fécondité dont elle ne sait plus rien, à la merci d’un homme qui va la posséder comme il possède sa maison ou son troupeau. Isolée, déconsidérée, fragilisée, elle n’a plus qu’à se soumettre. La société phallocentrique, conquérante, basée sur la compétition pour les ressources est en train de naître. Une société basée sur l’Avoir et non sur l’Être.

La possession structure la société. Ce qui a permis des inventions importantes : les guerres, le progrès technique, les conquêtes et l’assimilation de la femme à un objet d’échange matrimonial.

2.3. Dépasser le phallocentrisme psychanalytique

Reste Freud et le manque de pénis. Effectivement, les femmes n’ont pas cet organe visible, le phallus. Et pire, elles sont persuadées de ne pas en avoir l’équivalent en terme féminin. Pourtant, les sexologues et les traditions orientales mettent en évidence un sexe féminin tout aussi important. Un sexe puissant et actif dans la rencontre amoureuse qui signe une puissance « en plein » et non une impuissance « en creux ». Mais les femmes occidentales ont été si longtemps interdites de sexe et de jouissance qu’elles en ont oublié l’existence. Elles vivent effectivement leur féminité sur le mode du « creux », du manque, de la soumission au phallus. La transmission du savoir féminin sur le corps a été interrompue il y a bien longtemps, à l’époque des premiers villages lorsque les grandes communautés de femmes du paléolithique ont été brisées au profit de la structure familiale nucléaire.

Freud est un homme de la culture patriarcale. En toute bonne foi, il ne pouvait connaître l’essence des femmes qui ne la connaissaient pas elles-mêmes. Ses observations sont donc tronquées et partiellement fausses. La femme a un phallus féminin, l’exact pendant du phallus masculin. La seule différence est qu’il est interne, profond, à la fois visible (le clitoris) et non visible (le vagin et l’utérus). La femme est donc capable de jouissance active. Son sexe va à la rencontre de celui de l’homme, il caresse autant qu’il est caressé, il décharge autant d’énergie que celui de l’homme. L’acte sexuel est un échange et non pas une possession.

A l’époque de Freud, avec ces femmes culturellement castrées, le sexe était triste. Aussi triste qu’une masturbation solitaire. Car les femmes, interdites de désir, de plaisir et de désir, étaient absentes… Elles ne le sont plus, mais elles ont à redécouvrir leur corps et à en prendre possession.

Conclusion

Les principaux facteurs qui empêchent les femmes d’accéder à des postes de responsabilité à égalité avec les hommes n’ont rien à voir avec une prétendue fragilité (physique ou émotionnelle) des femmes, pas plus qu’avec un manque de rationalité stratégique, ou même un interdit sociétal explicite du fait des hommes.

Par contre, trois phénomènes sont à même de l’expliquer : le manque de temps (à cause des enfants), le manque de moyens matériels (idem), le manque d’affirmation de soi (stéréotype dans l’éducation). Ces trois points méritent des recherches et nous travaillons activement à la mise en œuvre de travaux dans ces domaines.

Il faudrait désormais reconnaître que la charge des enfants, dans notre société est le fait du couple (et non de la femme) et redonner aux pères leur place auprès de leurs enfants (congés parentaux pour les deux parents, management humain qui tient compte des charges parentales pour les hommes comme pour les femmes…). Et rétablir la réalité des capacités des femmes à s’investir dans la société.

1  Il y a une multiplicité d’articles sur le stress au féminin sur internet, dont celui-ci : http://lexpansion.lexpress.fr/stress-au-travail/le-stress-des-femmes-cadres_226888.html?p=3

2  Ce qui crée bien des souffrances, chez les hommes, également. De plus en plus, les hommes tiennent à assumer leur rôle paternel auprès de leurs enfants, d’autant plus qu’ils ont souvent souffert, enfants de l’absence de père auprès d’eux. Un père happé par son activité professionnelle, perpétuellement « au travail », « en réunion », en « voyage d’affaires » ou le nez dans ses dossiers même chez lui. Un père qui « rate » l’enfance de ses enfants et se retrouve face à un vide, voire de l’hostilité ou un rejet lorsqu’il prend conscience de l’existence de sa famille qu’il a négligé. Triste retraite…

3 D’abord dans La théorie sexuelle des enfants, 1908, puis il a repris ce concept dans Le Narcissisme, 1914.

4 La femelle mante religieuse dévore le mâle après la copulation.

5  Vidal, C. & Benoit-Browaeys, D. (2005). Cerveau, Sexe & Pouvoir. Paris : Belin, p. 92.

6  Anati, E. (1999). La religion des origines. Paris : Hachette. Emmanuel Anati est directeur du centre d’études préhistoriques du val Camonica (Italie)

7  De l’ordre du shamanisme.

8  On sait maintenant que les cavernes n’étaient pas des lieux de vie, à de rares exceptions près, ou bien très tardivement, au moment de la déstructuration de cette société sous les coups de butoirs des changements climatiques.

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