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Cahiers de Psychologie Politique

La furie évaluative moderne est apparue dans l’Université française surtout à partir du décret Savary de 1984, à partir d’où elle s’est généralisée plus récemment à l’enseignement primaire puis secondaire. Mais bien au-delà, elle concerne un ensemble beaucoup plus vaste de secteurs de la vie moderne nationale et internationale : les notes distribuées aux différents pays par les agences de notations financières en font partie, jouant un rôle d’une importance économique mondiale considérable.

Cette furie évaluative semble sans difficulté pouvoir être interprétée comme la conséquence naturelle de cette configuration idéologique de l’empirisme nord-américain, à l’établir comme un point de convergence situé au confluent d’un certain nombre des traits que nous y avons relevés plus haut : pragmatisme, conventionnalisme, opportunisme, dogmatisme, utilitarisme, approche statistique et quantitative, autoritarisme technocratique. Il est naturel que l’autoritarisme et le dogmatisme techno scientistes, joints au paradoxe de l’absence totale des critères d’une vérité stable, débouchent sur l’inquiétude de sans cesse ordonner les valeurs et les facteurs d’un fantôme du vrai, dont la forme évanescente est à reconquérir toujours en vue de la normalisation des conduites de l’homme-cyber machine - en lui-même incapable d’une production réglée de vérité (via par exemple le modèle générateur d’autonomie de « l’ordre et la méthode » de Descartes).

Les classements de Pisa et Shanghai

J’ai parlé ailleurs du nouveau classement Pisa, publié en décembre 2010 par l’OCDE, sur les capacités scolaires des enfants de 15 ans, lequel est considéré comme un baromètre sérieux de l’école dans le monde, et dont les résultats classaient la France en recul de le 12ième place en 2006 à la 18ième en 2010 sur 65 pays développés comme en voie de développement dans le monde (Le débat sur la psychanalyse dans la France en crise, tome 1, p. 136 sq). Or voici que nous arrive tout fraîchement le nouveau classement Shanghai des universités, à propos desquels la spécialiste de ces questions Véronique Radier publie un papier dans le numéro 2442 du 25-31/8/2011 du Nouvel Observateur. Ce que je vais entreprendre de faire ici, c’est de soutenir que je crois au classement Pisa, mais pas du tout ou beaucoup moins en tout cas au classement Shanghai. Pourquoi ? Parce que le fait de l’effondrement de l’école primaire et secondaire est un phénomène absolument palpable pour ce que j’en ai moi-même étudié de près (Le débat sur la psychanalyse en France, tome 2, chapitres 10 et 11 ; Cinq Manifestes contre le DSM, tome 2, chapitres 4 et 5). Et par ailleurs que je ne crois pas du tout que l’on puisse classer l’École normale supérieure de Paris au 69ème rang alors qu’elle continue à produire les meilleurs mathématiciens du monde, celle de Lyon à un rang compris entre 400 et 500, Polytechnique entre 300 et 400, cependant que Dauphine lui fait la nique entre les rangs 200 et 300. C’est de la provocation venue du dragon de l’empirisme sino-et-nord-américain, car les critères de l’idéologie techno-scientiste latente propre à la Chine et aux USA se ressemblent de plus en plus. C’est qui est vrai, c’est que l’ensemble de la structure scolaire et universitaire française s’effondre, cependant que les grandes écoles napoléoniennes demeurent paradoxalement des lieux de qualité qui produisent l’aristocratie dirigeante restreinte d’un système par ailleurs épuisé.

Voici ce qu’écrit la journaliste Véronique Radier donc dans le numéro 2442 du 25/8/2011, p. 98.

« Entreprendre. Classement des universités. Pourquoi Shanghai nous fait mal [Parce que nous sommes des benêts et des gogos]. Briller dans ce palmarès n’est pas seulement une question de prestige national. À la clé, il y a des milliards [C’est justement la clef de la question qui en soi n’a rien à voir avec celle de la vérité scientifique. Ce sont deux « ordres » différents de vérité comme dit Pascal].

Évidemment, voir notre chère école Polytechnique reléguée au-delà du 300e rang mondial, cela fait toujours un peu mal. La lecture du 9e classement de Shanghai, réalisé par l’université de Jiao-Tong en Chine, est toujours douloureuse pour la France. Ce n’est plus l’électrochoc des débuts, mais on reste loin de la partie de plaisir. D’autant que nous glissons cette année du 6e au 8e rang mondial de ce palmarès, fondé sur l’excellence de la recherche (nombre de prix Nobel et autres récompenses, publications scientifiques...).

Ni les élèves de l’École Normale supérieure ni ceux de l’École Polytechnique ne produisent de Prix Nobel pas plus qu’aucune publication scientifique au cours de leur séjour dans ces établissements. De tels critères y sont inopérants.

Par ailleurs, il y a lieu de distinguer dans le degré de dignité des Prix Nobel : passe encore pour ceux décernés en sciences dures. Mais pour ceux souvent de complaisance qui ont récompensé les économistes nord-américains dont il est reconnu aujourd’hui que les théories ont produit les artifices de calculs qui auraient généré directement la crise des subprimes (Stiglitz 2001 et autres Kahneman 2002), ils peuvent bien se les accrocher en pendants de leurs oreilles d’ânes !

Enfin, quant aux « publications scientifiques », je puis bien assurer, pour ce qui est de la psychologie qui est un domaine que je connais, que le fait de paraître dans les fameuses revues étatsuniennes à impact factor et à comité de lecture, est bien loin d’être une garantie de qualité scientifique, plutôt même de conformisme et de stérilité intellectuels. J’ai parlé de cela très longuement dans Psychanalyse et psychologie (2008-2010), tome 2, chapitres 5 à 9).

Créer des établissements plus « visibles »

Pour redresser la barre, le ministère de l’Enseignement supérieur s’est pourtant démené : autonomie des universités, grand emprunt, labos d’excellence, etc. Il a aussi poussé aux regroupements entre facs ou écoles pour créer des établissements plus « visibles ». En juillet, il a même convié une délégation de Shanghai à visiter nos Près (Pôles de Recherche et d’Enseignement supérieur). « Certes la France recule dans le classement par pays mais, si rien n’avait été fait, nous perdrions sans doute encore plus de places », tempère Catherine Paradeise, sociologue à l’université de Marne-la-vallée, auteure de plusieurs études sur le marché mondial de l’éducation.

Mais le verdict reste désagréable. Et certains brandissent toujours « l’exception française » pour le justifier. Ainsi Bertrand Monthubert, en charge de ces questions au PS, affirme sur notre site Le Plus que, de l’avis même des auteurs du classement, celui-ci ne serait pas pertinent pour la France et l’Allemagne, en raison de leur organisation très différente des autres pays. Sauf que les experts chinois disent exactement le contraire sur leur site internet. Ils revendiquent le sérieux et la pertinence de leur palmarès, y compris en ce qui concerne la France ! Quant à Laurent Wauquiez, le nouveau ministre de l’Enseignement supérieur, il donne dans la science-fiction. Il a demandé aux classeurs de Shanghai de réaliser une simulation, comme si les ébauches de regroupement d’établissements en pôles de recherche et d’enseignement avaient été menées à bien. Et de déclarer dans « les Échos » : « Les résultats sont extraordinaires. Quatre regroupements pourraient intégrer directement le Top 50. » On peut rêver.

Reste que l’enjeu est de taille, car l’éducation est devenue en moins de dix ans une « industrie » de poids pour de nombreux pays. « En Grande-Bretagne, elle pèse autant que le secteur pharmaceutique. En Australie, c’est la deuxième industrie du pays, avec 320 000 étudiants étrangers, la Chine espère en faire venir 500 000, explique Richard Yelland, responsable de division à l’OCDE. Non seulement les étudiants étrangers paient des frais d’inscription, mais ils vivent et logent dans le pays d’accueil. » Un marché en plein essor. « L’an passé, 3,3 millions d’étudiants avaient choisi de s’inscrire dans une université hors de leur pays. Nous pensons que ce chiffre va encore doubler d’ici à 2020. » Et ce n’est pas tout. Shanghai, qu’on le veuille ou non, fait office d’agence de notation pour les États en matière d’enseignement supérieur, mais aussi de recherche. Catherine Paradeise assure : « Être bien placé dans ces classements est devenu primordial pour décrocher des marchés internationaux, attirer des entreprises, des investisseurs... » Mieux vaut se le tenir pour dit ! »

Classement 2011

Établissement suivi de son Rang mondial.

Université Paris-Sud-Orsay (Paris-XI) : 40 ; Université Pierre-et-Marie-Curie (Paris-VI) : 41 ; École normale supérieure Paris : 69 ; Université Aix-Marseille 102/150 ; Université Paris-Diderot (Paris-VII) 102/150 ; Université de Strasbourg : 102/150 ; Université Joseph-Fourier (Grenoble-I) : entre 151/200 ; Université Paris-Descartes (Paris-V) :151/ 200 ; Université Claude-Bernard (Lyon-I) 201/300 ; Université Paul-Sabatier (Touloun-se-III) 201/300 ; Université de Lorraine 201/300 ; Université Montpellier-II 201/300 ; Université Paris-Dauphine (Paris-lX) 201/300 ; École Polytechnique : 301/400 ; ESCPCI ParisTech : 301/400 ; Université de Bordeaux-I : 301/400 ; Université de Rennes-I : 301/400 ; Mines Paris Tech : 401/500 ; École normale supérieure de Lyon : 401/500 ; Université Nice-Sophia-Antipolis : 401/500 ; Université de Versailles-Saint-Quentin : 401/500. »

Toujours à propos du crédit qu’il y a à accorder aux Prix Nobel américains du genre Stigligtz ou Kahneman, on relève encore dans ce même numéro du Nouvel Observateur, l’écho suivant :

« Économie ; Haro sur les agences de notation. Bébéar et Standard & Poor’s.

Dans une tribune cosignée dans « le Figaro » du vendredi 12 août, Claude Bébéar, président de l’Institut Montaigne, ex-patron d’Axa et « parrain » du capitalisme français, critique vertement les agences de notation financières [les chères créatures de ces économistes libéraux nobélisés], « qui ont bizarrement survécu à leurs erreurs grossières sur les subprimes américaines en 2008, à qui elles attribuaient les meilleures notes possibles pour d’évidentes raisons commerciales ». Il poursuit : « Vendredi dernier, Standard & Poor’s a signé un exploit supérieur » en dégradant la dette américaine. Et conclut : « L’enquête que le Sénat américain a ouverte sur les méthodes de travail de S & P devrait signer l’arrêt de mort de cette profession, ou à tout le moins son strict encadrement. Qui s’en plaindra ? » Claude Bébéar parle-t-il aussi crûment quand il rencontre les dirigeants de S & P ? Il est en effet membre de l’Advisory Council de Standard & Poor’s Worldwide depuis 2008. Ce conseil donne son avis sur « la politique et les pratiques [...], la gouvernance [...], les structures de contrôle » de S & P. Et chaque membre peut exprimer son opinion en toute liberté. »

Les formes sociales d’illusion aliénantes

Le problème de fond que pose ce genre de considérations est bien celui de la persistance durable de certaines formes sociales d’illusion, même une fois reconnu publiquement leur rôle aliénant. Qu’avons-nous à faire réellement des agences américaines de notation ? Dans un autre ordre d’idées, on se demande quel prix les sociétés européennes de psychanalyse ont pu attacher depuis longtemps à devoir être reconnues et légitimées à tout prix par l’American psychanalytical Association. Cela demeure tout de même un grand mystère historique. La dépendance de l’idéal du soi européen à l’égard de la normativité du prototype nord-américain représente depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale et même de plus en plus un principe de limitation interne, d’auto-inhibition absolument formidable. J’ai souvent décrit cette dialectique en aller-retour du Valet (Knecht) et du Maître (Meister) (Hegel, Phänomenologie, 1807, Bamberg, 117-129), du pauvre Lazare et du Mauvais Riche (Luc, 16, 19-31) qui se joue, du point de vue de la circulation idéologico-scientifique, entre l’Europe et les États-Unis. Incapable de rien produire par lui-même au plan théorique, le Maître nord-américain se goberge à sa table des fruits du travail de pensée produits dans le champ d’abord cultivé par le pauvre Lazare. Il en jette alors les reliefs cuisinés pour lui à ses chiens sous la table, ainsi qu’un peu plus loin au pauvre Lazare européen qui se confond en remerciements prosterné devant la porte. Bourbaki, Einstein et Freud, et bien d’autres fondamentaux, c’est tout de même l’Europe qui les a d’abord donnés aux USA pour leur plus grand profit. Pour l’essentiel, ils nous renvoient leurs gadgets Apple, et nous en sommes très contents. Cependant le pauvre Lazare européen s’imagine que la source authentique de toutes les valeurs, de l’ensemble de toutes les normes valides de son monde spirituel moderne procède des Tables de la loi psalmodiées par le Maître nord-américain de sa chaire - de sa chaise - de l’Université du Massachussetts et autres banques du savoir en matière de techno science et d’idéologie libérale. Ce mécanisme du reflet déformé des consciences s’appelle « projection »(Entaüsserung), « aliénation » (Ent-fremdung, Hegel 1807, Feuerbach 1841, Marx 1844), ou tout aussi bien et encore mieux « forclusion » (Verwerfung, Freud 1918, Lacan passim).

(Extrait d’un livre en préparation du Pr. Emile Jalley )


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