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Cahiers de Psychologie Politique

La psychologie sociale traditionnelle a toujours rejeté les catégories entre personnes au nom de l’égalité et de l’individualisme. Bien que les recherches récentes montrent l’efficacité de la color-consciousness sur la color-blindness, cette dernière est spécialement ancrée dans les habitudes des citoyens des U.S.A. et se traduit notamment par le langage politiquement correct. Color-consciousness et color-blindness comportent chacune deux volets dont l’un est raciste et l’autre pas (ou moins). Alors que seul l’individualisme défend l’idée d’une humanité universelle, je propose que la color-blindness, quel que soit son volet, comprend un monde réduit au seul groupe d’appartenance. Cette réduction est compatible avec l’idée que son groupe est plus humain que certains autres groupes. Cette infrahumanisation justifie des actes immoraux de la part de son groupe, actuel ou passé. Elle évite également des affects désagréables comme la culpabilité collective et la honte. Outre le volet de racisme explicite de la color-consciousness, la color-blindness remplit les conditions pour susciter de fréquentes occurrences d’infrahumanisation. Cette hypothèse est paradoxale par rapport aux buts conscients de la color-blindness. Sans surprise, l’intégration ou le multiculturalisme qui admettent de nombreuses catégories devraient être les moins sujettes à l’infrahumanisation, aussi bien comme acteurs que comme victimes.

For the sake of equality and individualism, social psychology has traditionally been reluctant to categorize people into groups. Although recent research has shown the efficiency of color-consciousness over color-blindness, US citizens remain faithful to color-blindness, notably when they practice politically correct language. Both color-blindness and color-consciousness comprise two sides, one being racist and the other not (or less). Individualism favors a universal humanity, but the author proposes that color-blindness in general considers the existence of a single group, the ingroup. This characteristic is compatible with the view that the ingroup is more human than outgroups. Infrahumanisation justifies past and present immoral acts committed by the ingroup. It also prevents from negative affects such as collective guilt and shame. Besides the racist aspect of color-consciousness, color-blindness offers frequent opportunities for infrahumanization. Such a hypothesis is a paradox with the conscious aims of color-blindness. Unsurprisingly, integration or multiculturalism, which allows many categories of people should infrahumanize and be infrahumanized least often.

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« Il n’existe pas d’humanité universelle : si l’on privait les êtres humains de toute culture particulière, ils cesseraient simplement d’être humains ».

Cette phrase à laquelle j’adhère complètement est due à Todorov (2008, p. 229) et va me servir pour illustrer de nouveaux courants de recherche en psychologie sociale, avec des implications immédiates au niveau politique.

Décatégorisation et recatégorisation

Pendant longtemps et avec le succès de la décision de la Cour Suprême des Etats Unis en faveur de la déségrégation des écoles (Brown et autres contre le bureau de l'éducation[] de Topeka et autres, 1954), les psychologues ont lutté pour décatégoriser ou déculturer les groupes, surtout ethniques. Ils estimaient que le contact avec des membres non stéréotypiques de l’autre groupe, qui prenait place en dehors de toute compétition et avec le soutien des institutions, allait diminuer les discriminations Ces conditions d’efficacité du contact furent proposées par Allport en 1954, l’année même de la décision de la Cour Suprême. La décatégorisation supprimait de fait le favoritisme pour l’endogroupe. Elle le ramenait au niveau de l’exogroupe. Suite à la décision en faveur de la déségrégation scolaire, beaucoup d’écoles ont installé le « busing », c’est-à-dire le transport obligatoire en bus d’enfants noirs pour des écoles blanches et, inversement, celui d’enfants blancs vers des écoles noires (Miller & Brewer, 1984). Ce fut un échec notoire, notamment parce que les conditions d’un contact efficace n’étaient pas rencontrées (Gerard, 1983). Des enfants étaient stéréotypiques de leur groupe ; l’école prône la compétition plutôt que la coopération. Enfin, le busing indisposait un tas de gens depuis les enfants jusqu’aux directions scolaires en passant par les parents blancs et noirs.

Malgré cet insuccès, l’accent était toujours en faveur de l’absence de catégorisation. Outre la disparition des catégories et de leurs frontières, les psychologues insistaient sur les échanges interpersonnels, individualisés. Une recherche est restée célèbre. Hamilton et Bishop (1974) ont comparé des quartiers résidentiels blancs où venait s’installer une nouvelle famille blanche ou noire. Alors qu’il n’y avait rien à signaler pour la famille blanche, l’arrivée de la famille noire était vécue avec anxiété mais la peur avait disparu au bout d’un an. Ce que craignaient les Blancs était l’envahissement de familles noires et la dépréciation de leurs biens immobiliers due à un nouvel environnement, mais rien de tout cela n’eut lieu. Les contacts n’étaient néanmoins pas un facteur d’intégration car ils n’avaient pas eu lieu. Les gens se côtoyaient sans plus. Cette étude fait songer à une autre qui a eu lieu en Virginie. Des mineurs blancs et noirs travaillaient ensemble dans des mines de charbon sans que cela ne pose de problèmes. Une fois hors de la mine, cependant, les contacts s’interrompaient (Minard, 1952).

La conception des psychologues de l’époque va à l’encontre de l’affirmation de Todorov. Leur idéal était un monde formé d’individus égaux, et non pas de membres de cultures ou de groupes distincts. Cette vision était le prolongement du mouvement défendu par Lewin pour l’acceptation et l’intégration des Juifs aux U.S.A. Après que ceux-ci aient connu un génocide dû à leur appartenance de groupe, ils devaient être considérés comme n’importe quels individus américains, mais il est sous-entendu que les individus en question étaient blancs, ce qui manifeste la prise en compte de cultures précisément là où on voulait les nier ! Turc d’origine, c’est-à-dire originaire d’une autre culture qu’américaine, Muzafer Sherif (Muzaffer Şerif) ne croyait pas aux seuls bienfaits du contact. Il avait organisé plusieurs colonies de vacances avec deux groupes d’enfants protestants blancs qui passaient leur temps à s’attaquer. Lors d’un de ces camps, les deux groupes avaient été amenés et installés dans le domaine de la colonie, « la Caverne des Voleurs », dans l’ignorance les uns des autres. Après quelques jours, pendant lesquels les groupes avaient commencé à former une certaine culture, les chercheurs se sont arrangés pour que les adolescents entendent parler de l’existence de l’autre groupe. L’hostilité a été immédiate. Le contact physique n’était pas encore établi que l’agressivité se manifestait déjà et elle s’aggravait encore lors de jeux compétitifs. Durant la quatrième semaine, Sherif et ses collègues se sont arrangés pour que les deux groupes soient obligés de mettre leurs efforts en commun pour réussir des tâches vitales pour la colonie. Il s’agissait d’une coopération supra-ordonnée ramenant l’harmonie entre les groupes qui décidaient de retourner chez eux dans le même bus (Sherif el al., 1961). Cette harmonie résultait-elle de la coopération supra-ordonnée ou du fait que les deux groupes s’étaient vus obliger de ne plus former qu’un seul groupe, ou encore de l’addition des deux facteurs ?

A la fin des années 80, des psychologues ont eu l’idée non plus d’éliminer les frontières entre catégories mais de les déplacer. On parlera de recatégorisation. Les deux groupes n’en forment plus qu’un seul ou alors ils constituent deux équipes à l’intérieur d’une entité plus large (Gaertner & Dovidio, 2000). On a vu que la recatégorisation supprimait la différence de favoritisme entre endogroupe et exogroupe mais, à la différence de la décatégorisation, dans ce cas-ci ce n’est pas le favoritisme de l’endogroupe qui diminue mais le favoritisme de l’exogroupe qui s’élève jusqu’au niveau de l’endogroupe. Les recatégorisations font penser aux ambitions initiales de la Communauté Européenne mais la réalité actuelle est davantage proche de nationalismes. Le plus important parti flamand en Belgique, la Lega Nord en Italie, les Basques et les Catalans en Espagne sont non seulement très fiers de leur région mais dénigrent aussi les Wallons, le Sud de l’Italie, et les Castillans, pour ne prendre que quelques exemples.

Color-blind versus color-conscious

Alors qu’ils sont confrontés à une masse de groupes distincts, Afro-Américains, Portoricains, immigrants illégaux, Cubains, etc., les U.S.A. restent fidèles à l’idée d’une société homogène. Il existe d’ailleurs une idéologie qui distingue les gens qui admettent ou non les différences entre groupes. Ceux qui refusent sont dits aveugles aux différences, ce qui signifie qu’il existe des différences mais que ces gens ne veulent pas voir. En fait, les gens « color-blind » n’acceptent pas les différences entre groupes. Les gens qui admettent l’existence de différences sont, par contre, appelés « color-conscious » ou « multiculturalistes ». J’emprunterai la terminologie anglaise parce qu’elle résume en deux expressions imagées ce dont je veux parler.

Avec tout ce qui a été dit sur la décatégorisation aux U.S.A., il ne faut pas s’étonner que la color-blindness (à ne pas confondre avec la maladie qui affecte la vision des couleurs) y soit prépondérante. Pourtant, les recherches récentes montrent la supériorité de la color-consciousness. Quand les gens travaillent dans un climat color-conscious plutôt que color-blind, ils sont plus à l’aise, moins anxieux, plus performants et davantage satisfaits de l’interaction (voir Leyens, 2012). Lorsque vous parlez avec des Américains cultivés, ils vous diront qu’ils sont en faveur de la reconnaissance des différences groupales, mais ils se comporteront comme si la reconnaissance des différences était non seulement inexistante mais interdite. Malheur à tout ce qui pourrait ressembler à un stéréotype, puisque c’est une généralisation, alors que le politiquement correct exige qu’on traite les gens comme des individus. La norme de la color-blindness est à ce point intériorisée que les gens ne s’en rendent pas compte, croient préconiser la color-consciousness, et peuvent se montrer extrêmement irrités si vous faites allusion à une caractéristique groupale.

Le rejet indigné des stéréotypes montre la malléabilité sociale de la perception de la réalité. La signification actuelle des stéréotypes remonte à 1922 quand le journaliste et écrivain, Walter Lippmann, l’employa dans son livre « Public Opinion » (c’est lui aussi qui est à la base de l’expression « guerre froide »). Quand on connaît la facilité avec laquelle on recueille maintenant les stéréotypes, on ne peut que s’étonner qu’il ait fallu 11 ans (Katz & Braly, 1933) pour assister aux premiers essais conclusifs (il est vrai que Lippmann parlait « d’images dans notre tête » et des psychologues ont essayé d’obtenir des stéréotypes avec des visages de personnes dont il fallait reconnaître la profession ; Leyens, Yzerbyt, & Schadron, 1999). En 1935, Katz et Braly ont rapporté les résultats de stéréotypes de Noirs obtenus publiquement ou de façon anonyme. A cette époque, il était de bon ton d’exprimer publiquement ses stéréotypes. Alors que maintenant il est strictement interdit d’exprimer ce qui peut y ressembler, même de loin, en 1935 on récoltait davantage de stéréotypes en public qu’en privé.

Les groupes U.S. dominants à cette époque sont cependant parfaitement conscients qu’il y a un immense problème dans les relations entre Blancs et Noirs et, en 1938, la Fondation Carnegie demande à l’économiste suédois (pour assurer l’objectivité) Gunnar Myrdal d’effectuer une vaste étude qui débouchera en 1944 sur le célèbre « An American Dilemma : The Negro Problem and Modern Democracy ». Il y défend l’idée d’un cercle vicieux en ce sens que les Blancs oppressent les Noirs et justifient cette oppression du fait que les Noirs ne travaillent pas assez bien. Selon lui, le problème des Noirs est celui de l’homme blanc. Le dilemme, son message principal, est que d’une part, les Américains blancs croient en l’égalité et aux droits humains, mais traitent les Noirs comme une race inférieure à laquelle était déniée tout plein de droits. Ce message explicite d’une sous-race sera traité ultérieurement quand je présenterai l’infrahumanisation. Les Noirs forment une race pas tout à fait humaine et qui n’a pas de compétences valables. La perception d’incompétence est donc justifiée par l’incomplétude de l’humanité.

Les initiatives pour répondre à Myrdal n’ont pas manqué. Par exemple, énormément a été fait pour que les Noirs fréquentent l’université. Les résultats font penser à ceux de Hamilton et Bishop (1974) cité en début d’article : les étudiants blancs et noirs se côtoient mais n’échangent pas. En outre, lorsqu’ils doivent échanger, pour une expérience de psychologie par exemple, ils ne se comprennent pas bien. Dovidio (2001) et d’autres chercheurs ont demandé à un étudiant noir d’échanger avec un étudiant blanc. A la fin de cette prise de connaissances, on demandait les sensations ressenties par chacun des interlocuteurs. Le Blanc était content de lui alors que le Noir n’aimait pas le Blanc. Les deux personnes se fiaient en fait à des critères différents. Le Blanc estimait avoir dit des choses gentilles et ne pas avoir fait allusion à des thèmes problématiques. Il était donc satisfait de sa performance. Le Noir sait qu’il est facile de contrôler son langage mais qu’il est beaucoup plus difficile de maîtriser son comportement non verbal. Or, il remarquait qu’il arrivait au Blanc de bredouiller, il ne regardait pas son compagnon dans les yeux et clignait abondamment des cils. Le Noir n’aimait pas le Blanc parce que le langage était trahi par le comportement non verbal et donnait l’image d’un hypocrite. Il ne suffit donc pas d’avoir un langage politiquement correct pour être apprécié.

Norton et al. (2006) ont directement étudié le langage politiquement correct par l’intermédiaire d’un jeu. Un comparse blanc ou noir était mis en possession d’une série de photographies qui variaient par le sexe de la cible photographiée, la couleur (bleue ou rouge) du fond de la photo et l’ethnie noire ou blanche. Les sujets devaient identifier la photo en posant le moins possible de questions. Une fois la cible identifiée, le comparse passait à la photo suivante. Alors que la mention de la race était de 93 % pour le comparse blanc, elle tombait à 64 % pour le comparse noir. Pour désigner un Noir, les sujets pouvaient employer « Noir » ou « Africain Américain ». Ces termes étaient employés dans 57 % avec le comparse blanc mais seulement dans 21 % avec le comparse noir. Evidemment, le nombre de questions était plus élevé dans le cas du comparse noir, ce qui signifie une performance moindre.

Des codeurs jugeaient la sympathie des participants et l’évitement du regard de l’autre. Quand le comparse était noir, la sympathie corrélait négativement avec la tendance à éviter le mot de race mais l’évitement du regard était hautement associé à cette tendance. Les corrélations étaient nulles pour le comparse blanc. En conclusion, l’inclination à être « politiquement correct » conduisait à être moins performant mais entraînait également des coûts sociaux puisque les personnes qui se voulaient color-blind donnaient une mauvaise image d’elles-mêmes et étaient jugées antipathiques.

Les mêmes chercheurs ont mesuré le degré de color-blindness d’autres participants par deux items : « Lorsque j’interagis avec une autre personne je m’efforce de ne même pas remarquer la couleur de sa peau » et « Si tout le monde faisait moins attention à la race et à la couleur de peau, on s’entendrait beaucoup mieux ». Plus les participants blancs étaient color-blind moins ils demandaient des renseignements sur la race. Enfin, quand on prévenait les étudiants que les photos (de Noirs et de Blancs) appartenaient aux dix personnes les plus recherchées par le FBI, les sujets choisissaient dans deux tiers des cas de faire deviner une photo de Blanc plutôt que de Noir.

Dualités de color-blindness et de color-consciousness

Plutôt que de s’en tenir à la généralité des deux phénomènes, color-blindness et color-consciousness, nous nous sommes dit qu’ils ne pouvaient être ni complètement mauvais ni parfaitement bons. Les controverses étaient incompatibles avec des extrémités. Nous sommes partis de l’idée que chaque orientation comprenait une dualité et que les partis-pris reposaient sur un aspect raciste ou, à l’inverse, sur une vision non-raciste (Maquil, Demoulin & Leyens, 2009).

Les personnes color-conscious reconnaissent les différences entre groupes et peuvent les respecter ou non. Dans le cas du non respect, c’est le racisme explicite, celui dont ont peur les color-blind. Quand il y a acceptation et respect, on parlera d’intégration. Il y a également deux volets à la color-blindness. Celle-ci fait appel à l’individualisme des individus sans qu’il y ait des groupes. Rappelez-vous ce que disait Todorov pour ouvrir cet article ; selon lui, des individus sans culture spécifique ne sont pas des êtres humains ; on verra ce que cela donnera au niveau du racisme car cet aspect d’individualisme des individus ne se veut précisément pas raciste. L’autre volet, par contre, est raciste et correspond avec la plainte des Noirs qui accusent les Blancs de remplacer l’égalité par la similitude. Similitude avec qui ? Avec le groupe dominant, évidemment. C’est-à-dire avec les Blancs. C’est l’assimilation. Si le color-blind en général est de rigueur aux U.S.A., l’assimilation est la politique prônée ouvertement par la France. Si les migrants veulent rester en France, ils doivent en adopter les valeurs, coutumes et pratiques.

Parmi les différentes études menées sur le sujet, je voudrais en résumer deux qui empruntent le même paradigme. Nous avons plus ou moins copié un ancien jeu de télévision. Il s’agit de deviner un mot d’après les indices standardisés donnés par un comparse masculin. Celui-ci va dire par exemple « fleur », le sujet va répondre « rose », le comparse va ajouter « ensemble », et si le sujet réagit par « bouquet », il a réussi et l’on passe à un autre mot. Deux comparses africains subsahariens ont participé à cette expérience sans qu’il y ait de différence entre eux. Les étudiantes étaient belges et blanches et on connaissait dans quelle mesure elles étaient racistes, intégratives, individualistes et assimilationnistes. A la fin de l’étude, comparses et participants donnaient leur perception les uns des autres. La moitié des mots-cibles avaient trait à la « race » et deux étaient particulièrement sensibles « apartheid » et « Nègre ». Nous n’avons pas trouvé de différence quant au nombre de mots trouvés ; par contre les perceptions étaient instructives. Je ne donnerai que les perceptions de sympathie : plus les étudiantes étaient en faveur de l’intégration, plus la sympathie réciproque était élevée ; c’était évidemment le contraire qui se passait pour le racisme explicite. Plus les participantes étaient en faveur de l’individualisme, plus elles éprouvaient de la sympathie pour le comparse tandis que l’assimilation n’avait aucun effet sur leur sympathie. Ces résultats n’ont rien de surprenant, ce qui n’est pas le cas des comparses. En effet, plus les étudiantes étaient color-blind, c’est-à-dire en faveur de l’individualisme et de l’assimilation, moins les comparses avaient de la sympathie pour elles.

Dans l’autre expérience, les deux comparses étaient des jeunes filles marocaines. Dans une condition, la comparse, habillée comme une étudiante quelconque, était présentée comme Marocaine avec un prénom maghrébin. L’autre condition était identique sauf que la comparse portait un voile musulman. Les mots critiques à trouver étaient adaptés à la comparse maghrébine (e.g., obéissance, terrorisme). Dans cette étude, les perceptions n’ont donné aucun résultat mais les performances à l’épreuve des mots étaient très intéressantes. Comme on pouvait s’y attendre, les performances étaient les meilleures pour l’intégration et le racisme explicite. C’est en effet les deux conditions qui donnent les signaux, positifs ou négatifs, les plus clairs avec ou sans le voile. D’autres expériences ont également trouvé les meilleurs résultats avec des sujets racistes et non racistes (Dovidio, 2001). La performance était également bonne pour les assimilationnistes quand la comparse était « assimilée », c’est-à-dire sans voile. Les résultats sont les plus surprenants pour l’individualisme. Plus les étudiantes étaient en faveur d’un individualisme qui efface les appartenances groupales, plus la performance était mauvaise dans la condition avec le voile musulman. En d’autres mots, les gens qui sont en faveur de l’individualisme sans culture particulière, ou du moins autre que la leur, réagissent négativement devant quelqu’un qui affiche son appartenance spécifique.

L’étude avec le voile est meilleure que la précédente parce que les tendances idéologiques avaient pu être mesurées longtemps avant le jeu de mots. Nous avions également chamboulé le pattern des conditions parce que nous pensions que le simple échange avec un comparse noir n’était pas suffisant pour avoir un impact sur les comportements. De fait, la mise en scène avec et sans voile a influencé les performances, mais nous ne nous attendions pas du tout à ce que les perceptions, qui avaient si bien marché avec le comparse noir, ne donnent absolument aucun résultat valable.

Réflexions critiques

La color-consciousness est souvent traduite par multiculturalisme. Celui-ci fait officiellement partie de la politique du Canada mais le Québec, qui parle d’interculturalité, oblige les enfants d’immigrants à suivre l’enseignement francophone. Le Royaume-Uni, avec ses immigrants du Commonwealth, a aussi activement participé à ce mouvement. Certains politiciens sont opposés au multiculturalisme en lui faisant trois gros reproches : les minorités ne cherchent pas à s’intégrer, elles défendent uniquement leurs valeurs et nourrissent la radicalisation. Une étude récente conduite par Heath (voir EMBES - the Ethnic Minority British Election Study ; Anthony Heath and Neli Demireva : Has multiculturalism utterly failed ? Not really, sur le site EMBES February 2013) obtient des résultats qui vont à l’encontre des reproches, surtout chez la deuxième génération. Une étude cross-culturelle (Schmid, Hewstone, & Al Ramiah, 2013) menée en Allemagne et en Angleterre renforce les résultats précédents. Les personnes vivant dans des milieux ethniques diversifiés avaient une identité sociale davantage complexe, ainsi que des attitudes moins négatives envers les différents groupes.

Le pluriculturalisme est synonyme de multiculturalisme mais certains l’entendent comme la coexistence, ou ghettoïsation, plutôt que l’intégration, de cultures différentes. Les Pays-Bas ont carrément renié leur modèle multiculturel parce que la population musulmane a été jugée comme empruntant une voie parallèle à celle des Pays-Bas ; et on sait que les parallèles ne se rejoignent pas. La Belgique n’a pas de conception précise, si ce n’est un espoir que les immigrants vont s’assimiler, mais au moment d’écrire ces lignes un quotidien belge se demandait s’il y avait des zones de non droit à Bruxelles. Le journaliste avait manifestement interrogé la police qui ne reconnaissait évidemment pas de telles zones mais admettait prendre des précautions dans certains quartiers.

Ces quelques réflexions mettent en exergue que tout serait tellement facile si les « autres » adoptaient notre culture, nos valeurs, coutumes et habitudes. Cette solution gagnerait en calme morosité ce qu’elle perdrait en richesses de différences. Si l’on confronte les résultats de recherches avec les réalités de terrain, on se dit qu’une intégration réussie dans laquelle chaque groupe s’assimilerait un minimum avec l’autre serait idéal. On est loin de l’item de color-blindness : « Lorsque j’interagis avec une autre personne je m’efforce de ne même pas remarquer la couleur de sa peau ». Cette phrase est une caricature de l’assimilation intégriste. En effet, ne pas voir la couleur de l’autre, c’est supposer qu’il est blanc comme vous. C’est un paradoxe puisque c’est le noir qui est une absence de couleur. Imaginez que l’interaction ne se passe pas entre personnes de couleurs différentes, mais entre un homme et une femme, entre une personne âgée et un trentenaire. Faut-il ignorer le genre et l’âge ? Non évidemment, ce serait même très impoli. Avec des amis noirs, nous rions des détours que prennent beaucoup de gens pour ne pas faire allusion au mot « noir » ; mes amis choisissent de rire même si ces détours sont vécus comme une insulte, c’est comme si le mot « noir » était un mot indécent.

Il en est de même des stéréotypes. Les stéréotypes sont indispensables au fonctionnement en société. Si nous devions individualiser n’importe quelle personne que nous rencontrons nous serions tellement surchargés que nous perdrions le temps d’avoir de réels échanges et serions réduits à des formules de politesse. L’usage qui est fait du stéréotype peut relever d’un racisme nauséabond, mais ce n’est pas le stéréotype qui est fautif. Dire que les Noirs excellent souvent dans le sport est un stéréotype, parce que c’est une généralisation, mais il n’a pas moins de chances de se révéler faux qu’une impression individualisée. Est-ce dès lors raciste de dire que les basketteurs noirs sont fantastiques ?

Dans certains cas, ces « stéréotypes » sont intériorisés comme des défauts par les Noirs eux-mêmes. Dans une série d’expériences célèbres sur la menace du stéréotype, Steele et Aronson (1995) ont montré que lorsqu’une épreuve difficile de vocabulaire était présentée comme un test plutôt que comme un exercice, les étudiants noirs réussissaient moins bien que les Blancs dans les deux conditions ou que les Noirs dans la condition d’exercice. Alors que le test était l’occasion rêvée pour ces Noirs très intelligents d’infirmer le stéréotype –faible au niveau langage-, ils le confirmaient. L’appartenance était vraiment en cause car, dans une autre expérience de la même série, les Noirs dans la condition test évitaient de répondre à des questions par des stéréotypes, dont le sport, qui les concernaient. Ils voulaient prendre leurs distances avec tout ce qui leur rappelait la menace.

Ce silence sur les stéréotypes sportifs est dû à la situation car, dans une toute autre recherche (Stone, Lynch, Sjomeling, & Darley, 1999) où la tâche était un jeu de golf, on faisait croire aux participants, blancs et noirs, que la réussite dépendait des qualités sportives naturelles ou de l’intelligence stratégique. Les Noirs réussissaient mieux dans la condition sportive que dans celle de stratégie et le contraire se produisait pour les Blancs. La performance était donc inférieure quand les participants étaient menacés par un stéréotype, la stratégie pour les Noirs et les capacités sportives pour les Blancs. L’important pour notre propos était que, dans cette expérience, les participants Noirs acceptaient le stéréotype du Noir fort en sports.

Ces différents résultats montrent qu’un même stéréotype peut convenir ou non selon les situations. Comme je l’ai dit antérieurement, ce n’est pas le stéréotype qui est condamnable mais l’usage qui en est fait. Je peux avoir des Néerlandais l’idée qu’ils sont compétents. C’est indubitablement un compliment. Pourtant, si l’on parle de la sympathie de gens de divers pays et que je dis que les Néerlandais sont compétents, ce ne sera plus un compliment mais une restriction quant à leur sympathie.

J’ai commencé cet article avec la pensée de Todorov selon lequel les individus sans culture propre ne sont pas des êtres humains. Je vais montrer maintenant que les membres d’un groupe peuvent lui accorder une importance telle qu’ils s’imaginent être davantage humains que d’autres groupes. Cette hypothèse, différente de celle de Todorov, ne lui est pas incompatible. Les individus qui sont perçus comme n’ayant pas de culture propre, d’appartenance spécifique, sont considérés en dehors de l’humanité d’après Todorov. Selon mon hypothèse, les membres perdent en humanité quand ils ne font pas partie du « bon » groupe qui les jauge, quand ils représentent les « autres » plutôt que « nous ». Mon hypothèse ne supprime pas toute humanité quand il n’y a pas de groupe, mais elle la diminue quand on ne fait pas partie du « bon » groupe.

Infrahumanisation

Dans nombre de cultures dites primitives, les groupes s’appellent eux-mêmes les « humains », les « personnes » alors qu’ils concèdent des noms infamants à leurs voisins (« singes de terre, œufs de pou »). En d’autres mots, ces groupes s’estiment plus humains que les autres. Ce serait une erreur de croire que cette réalité se limite aux « peuples primitifs ». Nous croyons la même chose ! La démonstration est facile ; il suffit de trouver une caractéristique qui soit uniquement humaine. Après une étude cross-culturelle couvrant quatre langues différentes (Demoulin, Leyens et al., 2004), nous avons pu créer des banques de données avec des termes émotionnels qui étaient réservés exclusivement aux êtres humains par rapport à d’autres qui étaient partagés avec les animaux. Il s’agit de sentiments (e.g., amour, admiration, mépris, mélancolie) versus les émotions primaires (rage, surprise, joie, douleur, tristesse). Pour travailler avec des langues autres que romanes, nous parlons d’émotions primaires ou non uniquement humaines par opposition à des émotions secondaires ou uniquement humaines, mais, par simplicité, nous parlerons ici de sentiments et d’émotions.

Si nous nous estimons plus humains que d’autres groupes, nous accorderons davantage de sentiments positifs et négatifs à notre groupe qu’à ces autres groupes. La valence, positive et négative, intervient parce que ce sont les sentiments en général qui sont dits uniquement humains. Les sentiments et les émotions positifs sont choisis de manière à être également désirables. Il en est de même de la non-désirabilité des stimuli négatifs. Cette prudence est prise pour ne pas favoriser la sélection de mots plus désirables ou moins indésirables. En plus, sentiments et émotions sont présentés avec d’autres termes relatifs à la compétence et à la cordialité pour éviter l’opposition sentiments-émotions (Leyens et al., 2001). Nous n’avons jamais rencontré un participant capable de deviner le but de nos recherches. Par ailleurs, si j’expose brièvement une méthode de mesure, nous en avons utilisé plus d’une dizaine, toujours avec les mêmes résultats. Les laboratoires qui ont contribué aux recherches viennent d’un peu tous les pays comme les U.S.A., le Canada, le Royaume Uni, l’Italie, la France, le Portugal, le Brésil, l’Espagne, Chypre, la Pologne, Israël, l’Allemagne, les Pays-Bas, la Belgique, l’Australie, le Chili, la Bosnie, l’Irlande du Nord, l’Afrique du Sud, etc.

Nous avons appelé le phénomène que je viens de présenter une infrahumanisation (Leyens et al., 2000). Alors que mes collègues, surtout anglophones, insistaient pour que je parle de déshumanisation, j’ai, à tort ou à raison, persisté à garder le mot d’infrahumanisation parce que j’estimais que les membres des autres groupes étaient moins humains que notre groupe ou que ce dernier avait une humanité davantage complète, mais je ne voulais pas dire par là que les autres groupes perdaient toute humanité. Le lecteur aura déjà remarqué que je ne parle pas d’individus mais de membres de groupe. Cela signifie que l’infrahumanisation est un phénomène intergroupe. Il peut viser des personnes dans certains cas comme dans l’infrahumanisation médicale mais les cibles sont alors des exemplaires de catégories. On parlera du comateux du 18 ou du cancéreux du 25 ; mais ils seront en fait les représentants de leur catégories : les comateux et les cancéreux en phase terminale.

En refusant de parler de déshumanisation, on aura compris que je ne compte pas parler de génocides ou de conflits insolvables. Parce qu’on a toujours lié la déshumanisation à des actes atroces, l’être humain était en fait nié. Il fait partie de l’humanité ou il en est rayé. Une des originalités de l’infrahumanisation est que celle-ci ne requiert pas de conflit. Celui-ci peut aider à l’émergence de l’infrahumanisation mais il n’est nullement nécessaire. D’ailleurs, ce ne sera pas nécessairement le groupe le moins aimé qui sera infrahumanisé : dans une étude, les Parisiens étaient moins aimés que Praguois et Flamands par des Belges francophones mais le groupe infrahumanisé était celui des Flamands (Cortes et al., 2005).

Puisque personne a jamais soupçonné ce que nous mesurions, cela signifie que les membres de groupes n’imaginaient pas qu’ils infrahumanisaient d’autres groupes que le leur. Il y a beaucoup à parier, d’ailleurs, que les gens n’admettraient jamais explicitement qu’ils sont plus humains que les autres. L’infrahumanisation étant inconsciente (automatique dans certaines études), et portant sur la sélection de mots, elle peut paraître anodine. Ses conséquences sont toutefois loin d’être innocentes. J’en citerai quelques unes qui me paraissent importantes. (pour les détails, voir les revues de question : Demoulin et al., 2004 ; Leyens et al., 2007 ; Vaes, Leyens, Paladino, et Miranda, 2012).

Conséquences de l’infrahumanisation

Si les membres d’autres groupes sont des sous-hommes (ou sous-femmes), cela donne la permission de les traiter avec moins d’égards que s’ils étaient nos égaux. Les actes immoraux, présents ou passés, que notre groupe a commis à l’encontre de ces groupes sont justifiables. Plutôt que de ressentir du remords ou de la culpabilité, il est beaucoup plus facile de penser, même inconsciemment, que les autres groupes ne sont pas complètement humains et que dès lors les actes immoraux ne sont pas punissables. Castano et Giner-Sorolla (2006) ont travaillé avec l’idée de groupes fictifs, de groupes indiens aux U.S.A., et d’aborigènes en Australie. Selon les conditions expérimentales, les « Blancs » étaient ou non responsables de massacres des groupes cibles. Quand les aïeux des « Blancs » étaient responsables, ces derniers infrahumanisaient les groupes de victimes. Ceci ne se produisait pas quand les massacres étaient dus à des accidents.

Les Portugais n’ont pas de sympathie pour les Turcs. Pereira, Vala et Leyens (2009) ont manipulé l’humanité de la Turquie. Moins la Turquie était humaine, plus elle était infrahumanisée, mais également plus son adhésion à la Communanuté Européenne était mise en cause. En fait, la Turquie représentait une menace symbolique pour les participants portugais. Elle était perçue comme ayant des valeurs et des traditions différentes. C’était cette menace qui médiatisait, ou expliquait, le lien entre humanité et adhésion.

L’infrahumanisation rend compte également du manque d’aide à la suite de l’ouragan Katrina qui avait détruit des villes entières dans le Sud des U.S.A. (Cuddy, North & Rock, 2006). Elle élucide pourquoi Catholiques et Protestants en Irlande du Nord ne se pardonnent pas mutuellement, mais moins les gens s’infrahumanisent plus ils pratiquent le pardon (Tam et al., 2007). Des études conduites au Chili et en Bosnie qui avaient connu des dommages importants ont montré que l’infrahumanisation empêchait l’empathie qui aurait reconnu la responsabilité des actes commis (Čehajić, Brown, & González, 2009). Les conséquences de l’infrahumanisation peuvent aussi s’expliquer par la perception d’une douleur moindre : on n’aide pas, on n’empathise pas parce que le groupe non complètement humain n’a guère souffert, pas ce nous aurions ressenti dans tous les cas. Les expériences des autres sont d’ailleurs et en général mal dégrossies. De même que nous avons montré une peine plus légère, dans une autre étude qui suscitait la joie, celle-ci était moins marquée chez l’exogroupe que dans le groupe d’appartenance (Leyens et al., 2013).

Il ne faut pas comprendre l’infrahumanisation comme le dénigrement de n’importe quel exogroupe. Si je suis certain de la nécessité d’une variable, je suis moins sûr d’une deuxième. Pour qu’il y ait infrahumanisation, il est nécessaire, mais souvent insuffisant, que les gens s’identifient à leur groupe d’appartenance. En effet, si les membres d’un groupe n’accordent aucune importance ou valeur à celui-ci, on se demanderait bien pourquoi ils éprouvent le besoin, même inconscient, de l’imaginer plus humain que d’autres groupes. Un autre facteur est le besoin d’expliquer sa différence par rapport à un autre groupe. Notre équipe (Demoulin et al., 2009) et celle de Mirek Kofta (Kofta, Baran, & Tarnowska, sous presse) à Varsovie ont conduit plusieurs expériences qui empruntaient le paradigme des groupes minimaux sauf pour un « détail ». Dans notre étude, par exemple, les groupes étaient formés au hasard, en fonction de la couleur qu’ils préféraient sur trois, ou sur leur avenir en tant que psychologues pour enfants ou pour adultes. Ils devaient ensuite réfléchir à leur groupe. Dans les expériences de Kofta, les participants devaient aussi réfléchir en quoi leur groupe était distinguable. Comme on s’y attendait, il n’y avait pas d’infrahumanisation pour les groupes sciemment formés au hasard mais, dans notre étude, plus les sujets s’identifiaient au groupe dans les deux conditions avec une différence, couleur ou profession, plus il y avait infrahumanisation. La même chose avait lieu dans les groupes minimaux polonais.

Il ne faudrait pas confondre ces résultats avec le biais de favoritisme de l’endogroupe. Celui-ci se produisait, cette fois même dans les groupes formés au hasard, ce qui était la réaction attendue. Aucun chercheur n’a jamais trouvé de lien entre le biais de favoritisme et l’infrahumanisation. Ce sont deux phénomènes différents. En même temps qu’elle met le groupe d’appartenance en valeur, l’infrahumanisation dénigre d’autres groupes. La meilleure métaphore qui me vienne à l’esprit est la différence entre le patriotisme et le nationalisme. Le patriote est fier de son groupe ; le nationaliste est fier de son groupe et est, en même temps, méprisant vis-à-vis des autres groupes. Viki et Calitri (2008) ont d’ailleurs montré que l’infrahumanisation ne corrélait pas avec le patriotisme, mais le faisait avec le nationalisme.

La déshumanisation

Fiske (2011) a mis au point un modèle selon lequel les groupes sont catégorisés en fonction de deux dimensions : compétence et cordialité. Il y a donc quatre quadrants. Notre groupe se trouve naturellement dans le quadrant compétent et cordial. Ce sera le quadrant incompétent et froid qui retiendra notre attention. Aux U.S.A., ce quadrant rassemble les drogués et les sans-abris. Quand on soumet des étudiants à l’imagerie par résonnance magnétique et qu’on leur montre des drogués et des sans-abris en leur demandant quelle émotion ils dégagent, les zones généralement activées par la cognition sociale ne sont pas activées, l’émotion devinée est celle de dégoût et les zones propres à cette émotion réagissent (Harris & Fiske, 2006).

Vaes et Paladino (2010) ont travaillé avec des étudiants de Padoue. Ayant rassemblé les stéréotypes et contre-stéréotypes des Italiens du Nord, du Maroc, de l’Albanie et des Gitans, ils ont demandé dans quelle mesure chaque terme était typique de chacun des 4 groupes et était humain. La valence et la désirabilité étaient également mesurées et les ordres de réponses étaient variés de manière systématique. Finalement les corrélations entre typicité et humanité étaient calculées en contrôlant valence et désirabilité. Les trois exogroupes –Maroc, Albanie et Gitans- avaient été choisis comme représentants du quadrant non compétent et non cordial aux yeux d’Italiens du Nord. Alors que les pays choisis pour les autres quadrants (sauf le compétent et cordial représenté par l’Italie du Nord et revenant dans chaque comparaison) donnaient lieu à de l’infrahumanisation, les résultats étaient différents pour les trois groupes incompétents et non chaleureux. Plus les termes étaient typiques de chacun des trois groupes, plus ils étaient jugés inhumains !

Lorsqu’on se concentre sur les résultats de Harris et Fiske (2006) et de Vaes et Paladino (2010), on doit admettre que l’infrahumanisation a laissé la place à ce qu’on pourrait appeler déshumanisation. Les résultats qui m’impressionnent le plus sont ceux des Padouans. Que les résultats se retrouvent chez chaque cible du quadrant menacé d’inhumanité est absolument effarant. Les résultats de Harris et Fiske (2009), souvent cités en raison sans aucun doute de la méthode de neurosciences, dépendent de la tâche donnée aux participants ; cela marche avec la devinette de l’émotion mais pas avec la préférence pour un légume.

Ailleurs (Leyens, sous presse), j’ai spéculé que lorsque les responsables de génocides décident de faire passer les gens en chambres à gaz, ils « réhumanisent » les futurs mourants. Les Nazis traitaient les Juifs de rats malfaisants mais ils voulaient tuer des Juifs (homosexuels ou Gitans) et pas des rats. Le phénomène est plus visible dans un hôpital où l’on décide de débrancher un comateux ou d’abréger les souffrances d’un cancéreux sans espoir. Alors que ces malades avaient probablement été infrahumanisés pour éviter le burn-out des soignants (Vaes et Muratore, 2011), la décision d’une euthanasie amène à traiter le malade comme un individu spécifique ; on parle avec sa famille comme d’un être humain avec toute sa plénitude. Ce raisonnement a reçu le support de Gray, Knickman et Wegner (2011) qui ont trouvé qu’un accidenté qui mourait était jugé avoir plus d’esprit que celui qui devenait un comateux végétatif.

Au fond, au moment de la mise à mort des personnes qui ont été infrahumanisés, on se trouve devant deux possibilités : il y a l’exécution de ceux dont on veut la mort, et il y a la prise de décision de laisser mourir un malade qui n’a plus d’espoir. Le caractère abject des SS avec les personnes qui finiraient pour la plupart par mourir est à peine imaginable et ce n’est pas une lecture facile. On ne traiterait pas des animaux de cette façon et pourtant les Allemands traçaient l’origine, le groupe d’appartenance, sur les wagons de chemins de fer, les étoiles de différentes couleurs, les tatouages qui catégorisaient quand, d’où et pourquoi les gens échouaient dans les camps. Le sens de l’organisation des SS redonnait une vague identité d’être humain à ceux qu’ils traitaient comme du bétail. Malgré les besognes ignobles, les identités sociales réhumanisent ; quand la fin commence à se faire sentir, civils, criminels, SS et politiques allemands font corps contre les « non allemands » (Levi, 1987, pp. 183-184). On pourrait traiter les signes d’origine, et donc les identités sociales, comme une sinécure quand des milliers de morts sont planifiés. Primo Levi (1987, p. 224), un des rares témoins, écrit d’ailleurs : » je ne suis plus assez vivant pour être capable de me supprimer », mais il écrit aussi (p. 133) : Nous sommes persuadés en effet qu’aucune expérience humaine n’est dénuée de sens ni indigne d’analyse, et que bien au contraire l’univers particulier que nous décrivons ici peur servir à mettre en évidence des valeurs fondamentales, sinon toujours positives ».

Dans le second cas, il y a récupération de l’identité personnelle et sociale. Le travail d’un service d’oncologie quand le malade est en phase terminale est de veiller au contrôle des symptômes inconfortables et, surtout, à l'accompagnement global et humain des patients et de leurs proches. C’est manifestement d’une personne dont on s’occupe et non plus du cancéreux du 18, et l’on va plus loin puisqu’on s’occupe aussi du groupe d’appartenance le plus important, la famille et/ou les amis proches. La même préoccupation est présente quand la mort n’est pas « programmée » mais quand les professionnels voient la fin approcher. C’est un être humain qui meurt et on essaie le plus possible que ce soit au milieu de son cercle le plus intime.

Réflexions finales

« Il n’existe pas d’humanité universelle : si l’on privait les êtres humains de toute culture particulière, ils cesseraient simplement d’être humains » (Todorov, 2008, p. 229). Dans quelle mesure mes réflexions sur le color-blindness, le color-consciousness, et l’infrahumanisation ont-elles donné un éclairage à la phrase de Todorov et, inversement, Todorov imprime-t-il une direction originale à ces phénomènes ?

On pourrait croire que le color-blindness est opposé à l’infrahumanisation. Ce serait une erreur car l’infrahumanisation est inconsciente et peut très bien coexister avec la cécité des différences. Je peux défendre l’individualisme et, sans en être conscient, revendiquer en même temps le privilège d’appartenir à un groupe plus humain que les autres. C’est également vrai de l’assimilation ; on peut vouloir que les autres vous prennent comme exemple mais considérer que ces autres sont encore loin du compte, et qu’il leur manque une part d’humanité.

Si l’on caricature le color-blindness, on peut imaginer qu’il n’y a qu’un seul groupe humain, celui que réclament les assimilationnistes et celui dans lequel les individualistes se répandent en prétendant ne rencontrer aucune frontière. Quand Todorov écrit qu’il n’existe pas d’humanité universelle, il défie le color-blindness mais celui-ci n’est pas synonyme d’absence d’humanité. En effet, les color-blinds rêvent d’une culture spécifique, qui est unique et pleinement leur. On se rappellera le travail de Lewin pour l’acceptation des Juifs comme n’importe quels individus. Il est certain que ces Juifs n’étaient pas considérés comme n’importe quels Américains pour la bonne raison qu’ils étaient intégrés aux Blancs et pas aux Noirs. Quand on parle de « n’importe quels individus », on sous-entend « n’importe quels individus blancs ». C’est cette unicité « autre » qui suscite les réactions négatives des minorités. Il ne serait pas étonnant que ces minorités et les color-blinds s’infrahumanisent les uns les autres. Si on fait exception de leur égoïsme respectif, leurs valeurs sont radicalement différentes. Par définition, les minorités font partie de cultures spécifiques avec leurs valeurs. Ces valeurs sont confrontées à celles du groupe dominant qui veut se faire passer pour l’humanité.

L’infrahumanisation est une forme de racisme (Costello & Hodson, 2011). Les groupes qui sont les cibles de racisme sont donc sans aucun doute infrahumanisés et la démarche inverse est vraie aussi. Qu’en est-il des groupes qui admettent et respectent les autres groupes ? Par définition, ils ne devraient guère infrahumaniser. De même, ils ne devraient pas souvent faire l’objet d’infrahumanisation de la part de groupes dominants, par exemple. Leur position en faveur de l’intégration devrait plaire aux groupes avec un statut élevé.

Je suis sans nuance en faveur de l’intégration, mais ma préférence ne m’aveugle pas sur les dangers des mécompréhensions. Le multiculturalisme navigue entre deux écueils : la ghettoïsation et le relativisme. On a déjà fait allusion aux dangers des ghettos qui considèrent qu’aller à côté est la même chose qu’aller ensemble. C’est la critique essentielle des Néerlandais à l’encontre du multiculturalisme. D’autre part, un même cheminement ne signifie pas que l’un doit nécessairement accepter les valeurs de l’autre. C’est bien pourquoi j’écrivais qu’une intégration réussie correspondrait à une assimilation réciproque : chacun irait vers l’autre, sans peur mais également sans tabous et sans nécessité d’accords sur tout. Une équipe de chercheurs israéliens (Nadler, & Shnabel, 2008 ; Shnabel, & Nadler) a émis l’hypothèse que membres de bonne volonté mais relevant de la minorité ou de la majorité avaient des buts, ou besoins, différents. Les membres minoritaires sont soucieux de leur statut et des points encore conflictuels. Les majoritaires, eux, veulent être reconnus comme des êtres moraux et insistent sur ce qu’ils ont déjà accompli pour l’intérêt général. Cette démarche me semble correspondre à ce que souhaite Todorov : des cultures spécifiques qui s’entremêlent sans plagiat et sans leurres d’harmonie. Ces démarches différentes mais convergentes signifient enfin que l’ethnocentrisme propre à chaque groupe ne conduit pas nécessairement à un conflit mais peut contribuer à une meilleure intégration.

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