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Cahiers de Psychologie Politique

Les Chemins de la reliance : complexités et paradoxes

Nous appelons sociologie une science qui se propose de comprendre par interprétation l’action sociale.
Max Weber

Marcel Bolle de Bal, professeur émérite de sociologie et de psychosociologie à l'Université libre de Bruxelles, a créé le néologisme de reliance, avec son antonyme la déliance, en l'inscrivant dans une histoire générationnelle. Il a réuni ses textes les plus marquants dans une œuvre intégratrice en ces temps atomisés et troublés. Sous le signe du lien, il nous livre en 3 volumes plus d’une cinquantaine d'articles, de contributions, de conférences qui, chemin faisant, aboutissent au projet de faire connaître et de développer une sociologie qu’il baptise existentielle, mais qui est plus souvent connue comme comprensive.

Les trois volumes se déclinent ainsi :

  • Tome 1 : théories et concepts

  • Tome 2 : thèmes et enjeux

  • Tome 3 : pratiques et engagements.

Nous sommes face à un véritable traité de fragments de pensée qui appellent à un traité fondateur de la « reliance », a la manière d’un rappel à Pierre Bayle, philosophe qui, en 1686, prônait la tolérance. Ces textes sont des fragments d’un puzzle intellectuel, spirituel et en construction.

Bolle de Bal cumule une pensée qui, aux dires de l’auteur lui-même, est contradictoire et ambiguë. Écoutons-le : « J’ai été amené à percevoir, clarifier et exposer sans ambiguïté mes ambivalences fondamentales, le Pavé Mosaïque de mon Temple Intérieur : agnostique (je ne sais pas si Dieu existe ou n’existe pas) et athée (je ne crois pas qu’il existe), matérialiste (je crois au primat de la matière) et spiritualiste (je crois à la primauté de l’esprit), franc-maçon et personnaliste. » Ce professeur et sociologue de l’Université libre de Bruxelles parcourt un voyage initiatique dont le chemin ainsi tracé se fait en plusieurs étapes : théologiques, (a)gnostiques, (psycho)sociologiques, laïques, personnalistes, franc-maçonnes, humanistes et spiritualistes. En somme, il se dit « éthique » et, face à la mort, philosophe.

Pour Bolle de Bal, la personne occupe une place centrale dans l’édifice de la sociologie et dans les liens qui unissent cette réalité micro-sociale aux dimensions classiques du macro-social. Ainsi la sociologie s’inscrit-elle dans une réflexion sur l’action sociale dans son ensemble, par rapport à la vision durkheimienne de l’analyse des simples faits sociaux considérés comme des choses. Dans une adresse présidentielle en 1986 (texte n° 1), il fixe ces orientations : « La sociologie à laquelle je suis attaché, celle qui m’a toujours attiré et que je veux contribuer à défendre et à développer, est une sociologie qui accorde toute sa place à la personne, à l’affectif, au subjectif. Je suis, en effet, convaincu que les structures sociales ne sont rien sans les personnes qui les font vivre, sans les relations qui lient, délient, relient ces personnes entre elles ».

Par ailleurs, il fait la distinction entre deux types de sociologies :

  • La sociologie des périodes froides où les méthodes sont froides (questionnaires, sondages) ;

  • La sociologie des périodes chaudes où les méthodes sont chaudes, entre autres l’observation participante.

En somme, dans cette adresse tout sera décrit et c’est une excellente synthèse de l’œuvre qui suivra.

Les thèmes se succèdent dans ces fragments avec une chronologie non linéaire : la dialectique entre le micro et le macro social ; le triangle existentiel au cœur de la société raisonnante (totalitarisme, amour, bonheur) ; une triple reliance sociologique (sociologie existentielle, compressive et clinique) ; le récit de vie ; le paradoxe de la réalité ; le paradoxe de l’initiation maçonnique ; personnalisme et sciences sociales ; une psychosociologie.

Ainsi la série des textes dans la volume 1 tourne autour des notions de reliance, de déliance, et de liance, lesquelles complètent la vision globale que la sociologie comprensive entretient avec l’existence, la société, la complexité du monde, l’éthique, la langue, et les sciences.

Par ailleurs, le volume 2 est une myriade des courts textes sur des thématiques diverses, plus journalistiques que scientifiques. Ce sont des écrits intéressants, mais qui n’ajoutent pas grand chose.

Cette œuvre foisonnante inspire dans son volume 3 le plaisir d’une recherche réflexive et pratique où rien de ce qui est humain n'est absent, rien de ce qui est social n'est réduit, rien de ce qui est le monde humain n'est cristallisé par des dogmes. Les engagements dont l’auteur fait preuve méritent respect et attention. Nous sommes trop formatés par la pensée rationaliste qui a fait de la pratique de la science un scientisme décharné et un marchepied pour la technocratie et la domination. Le poids de l’existence est tout là. Car il faut lire les essais de Bolle de Bal, pas à pas, sans trébucher, afin de s’imprégner de son esprit et de sa volonté de traduire les idées, les théories et les concepts en actes concrets et pratiques engagés dans l’universalité du savoir humain.


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