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Cahiers de Psychologie Politique

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Le véritable anarchiste marche toujours entre les clous parce qu'il a horreur de discuter avec les flics.
Georges Brassens

Mais alors, quel genre d’anarchiste est-ce que t’es ? - La véritable anarchie ne peut admettre la violence. L’idée anarchiste est la négation de la violence. Et le pouvoir et la violence, ça ne fait qu’un…
Elsa Morante : La Storia, Gallimard, p. 323.

Ce dossier est à la croisée de plusieurs grands champs d’étude de la problématique sociale et politique de la pensée anarchiste et libertaire, en particulier à partir de la perspective de la psychologie sociale et politique, mais sans aucune exclusivité. L'anarchie c’est l'ordre sans le pouvoir. Une philosophie politique qui présente une vision de la société humaine sans hiérarchie ni domination.

Je tiens à remercier d’abord Tomas Ibañez qui a sollicité plusieurs contributions, et à chacun des auteurs qui nous ont permis de faire un dossier si riche et divers.

Pour commencer, disons que, pour nous, l’anarchie est une poésie en colère : où se mêlent la mesure et l'hybris de la crise du système. Certains pensent que l’anarchie est une belle utopie qui nourrit l’imaginaire en ayant pour but l’amélioration matérielle de la condition humaine et spirituelle de l’homme. L’anarchisme incarne aussi des luttes politiques qui s’inspirent des valeurs et des idées que le peuple a conçues sur l’action politique. Ainsi peut-on postuler une distinction entre l’anarchie en tant que théorie et l’anarchisme en tant que pratique politique ? Rappelons qu’au commencement l’anarchie est une critique de l’institution monarchique, de l’Église et du capitalisme. Rappelons aussi que l’anarchisme est un positionnement contre (au sens de contre-allée) des tendances socialistes à l’aube de l’industrialisation et du début du déclin de la modernité, et les effets répressifs du pouvoir sur le peuple. D’où le développement d’un anarchisme en réaction à la violence de l’État et aux diverses formes d’autorité

La lutte politique menée par des anarchistes est jugée par les marxistes comme une force impuissante et romantique. Ainsi le divorce entre les tendances anarchistes et les marxistes se transforme en une polémique idéologique à l’intérieur de la Première Internationale Ouvrière laquelle a marqué les conflits théoriques, la stratégie et la tactique de l’action revendicative.

C’est le massacre de la Commune de Paris de 1871 qui a affaibli l’image et l’action politique anarchiste.

L’esprit de révolte, l’action violente menée par une fraction de l’anarchisme ont laissé la place d’une part à la social-démocratie d’inspiration marxiste, devenue un parti parlementariste de masse à vocation gouvernementale et le mouvement syndical d’influence anarchiste.

Malgré la longue détérioration de l’anarchisme politique, la pensée libertaire trouve plusieurs expressions dans de nombreuses expériences communautaires et de contre-culture. Anticonformismes qui maintiendront vivant l’idéal de l’anarchie devant l’hypocrisie de la société bourgeoise, la trahison politique de la social-démocratie et la croissante a-politisation des secteurs populaires, qui se transforme lentement en apathie sociale et en sentiment de fatalité.

Les échecs des idéologies dominantes sont accompagnés d’une crise économique qui gangrène le monde actuel. Ni les partis libéraux, ni la social-démocratie n’ont été capables de trouver des solutions durables.

L’esprit quasi-libertaire de mai 68

Le réveil bruyant des idées anarchistes autour du mouvement estudiantin de mai 1968 en France et dans les grandes villes universitaires dans le monde : Berlin, Mexico, Berkeley et d’autres, est suivi d’une actualisation des grands idéaux de l’anarchie dans des formules qui rappellent la poésie et le romantisme : « l’imagination au pouvoir » ; « chacun est libre d'être libre » ; « prenez vos désirs pour des réalités » ; « La liberté est le crime qui contient tous les crimes., « il est interdit d'interdire » ; « On achète ton bonheur. Vole-le ». Et la poétique inflexion : « Soyez réalistes, demandez l'impossible ».  Les appels à la révolte par l’action : « Le patron a besoin de toi, tu n'as pas besoin de lui ». « Camarade, le vieux monde est derrière toi » ; « Élections, piège à cons » ! ; « Les barricades ferment la rue mais ouvrent la voie ». Ainsi que le slogan pacifiste : « Faites l'amour pas la guerre ».

La révolte sans issue de Mai 68 ouvre un nouvelle page de la contreculture anarchisante avec les diverses initiatives, comme les Ateliers populaires de l'École des Beaux-Arts.

L’esprit de mai 68 se fait l’écho en plein XXe siècle des idées de l’anarchie. Les chanteurs à tendance anarchiste accompagnent ce réveil : Leo Ferré, Georges Brassens, Bernard Lavilliers, Henri Tachan, Henri Gougaud, Colette Magny et beaucoup d’autres.

Si les termes « libertaire et anarchiste » sont assimilables vulgairement l’un à l’autre, il est utile de rappeler que le libertaire s’attache à une idée utopique de la liberté, aux droits individuels de l’homme, au point de se rapprocher d’un certain libéralisme, tandis que l’anarchiste est avant tout un antiautoritaire et un « sociétaire » au sens collectif plutôt qu’un socialiste collectiviste. l’anarchisme ne peut pas se réduire à une simple intention ou volonté libertaire.

Le terme libertaire désigne les personnes, courants, mouvements, structures, organisations, etc., qui prônent une liberté absolue fondée sur la négation du principe d'autorité dans l'organisation sociale et le refus de toute contrainte découlant des institutions fondées sur ce principe.

En conséquence , l’anarchie est jugée à tort comme une rêverie, d’autant que l’anarchisme est une pratique de préparation pour une société sans domination. L’anarchisme politique est l’absence de pouvoir centralisateur et autoritaire.

L’anarchie et l’État

La question du refus de l’autorité et du chef n’est pas chez l’anarchiste l’opposition aveugle à toute autorité, mais à l’intervention de l’État en tant que représentant du pouvoir avec ses moyens régaliens coercitifs et de domination psychologique.

Même Proudhon l’affirme clairement : l’anarchie est l’ordre sans le pouvoir. C’est parce que l’anarchisme considère l’autorité de L’État comme la quintessence de la domination de l’élite.

Richard Sennett, dans son livre « Autorité », souligne avec un parfum d’anarchie que pour qu’une société fonctionne, elle a besoin de liens de loyauté et de fraternité. C’est un chemin d’apprentissage plein d’embûches. L’expérience de la vie est le maître de toute réflexion et de toute l’attitude anarchiste.

Or l’émergence de l’État moderne fait que son esprit pénètre la vie émotionnelle des citoyens pour s’étendre au pouvoir politique de l’ensemble des organisations qui composent la société organisée. D’autant que les émotions qui donnent du sens aux institutions chargées de socialiser, aujourd’hui on dirait de ‘formater », les comportements et la conscience sociale des membres de la société.

Question ignorée dans l’analyse libérale de l’État et de son influence sur les hommes. L’État est le garant de la cohésion de la société moderne à travers les lois et les moyens persuasifs dont le gouvernement dispose . Rappelons que pour le philosophe libéral, E. Kant : « L’État est la réunion des hommes sous des lois juridiques ». L’État dispose ainsi, pour assurer la cohésion de la société, des appareils de pouvoir qui lui permettent de produire ses lois et d’exiger leur acceptation par la population toute entière, par la raison ou la force si nécessaire. Ces appareils bureaucratiques sont chargés d’imposer la volonté de l’État dans la vie des acteurs sociaux. sous le principe du bien commun. Ainsi, la rencontre entre l’État et ses agents avec les citoyens est quotidienne dans le contact avec les services de l’administration. L’État moderne devenu trop puissant réduit les individus à des serviteurs dépendants de l’appareil bureaucratique de l’État surtout quand il devient absolu et maîtrisé par une oligarchie politique de gestion.  

Nul besoin de rappeler la métaphore du patron tel un père, et de la patrie tel le foyer de la nation. Père et patrie ont la même racine étymologique et sont là pour créer des liens formant un tissu psychologique souple et presque indestructible de légitimité et de solidarité dont les garants sont les fonctions de l’État.

Le terme de « nature humaine où l’affectif joue un rôle fondamental » dans le sens qu’il n’aurait jamais eu séparément dans la détermination des relations sociales. Ainsi, l’âme collective, différente de celle de chaque individu isolé, fait un corps, dont l’État symbolise la présence. Car la « nature humaine » ne peut pas expliquer les sentiments qui naissent dans un groupe et qui n’ont de sens qu’en fonction des caractéristiques historiques propres à une société donnée et dirigée. Alors, un rapport étroit se dessine entre l’analyse psychosociologique et la vie politique, ce qui rend crédible et efficace l’action de l’État dans les sociétés modernes et la signification de l’autorité, et ses rituels que sont perçus de manière contradictoire plutôt qu’harmonieuse. Les gens s’investissent émotionnellement, bien que les liens soient perçus ambigus, et inconsistants au point de varier d’une personne à une autre, pour donner une structure et une cohésion à l’ensemble social des institutions.

Si l’autorité est perçue comme une perte de liberté, en même temps, l’autorité est perçue également comme un besoin pour des raisons de sécurité et de stabilité. Le lien avec l’autorité est donc vécu psychologiquement de façon différente selon les expériences sociales.

La personne investie d’une autorité se doit d’être sereine et maître de soi (ce trait psychologique est la pierre angulaire de toute autorité). Pour la tradition, c’est quelqu’un qui possède une puissance incontestable en tant que guide du peuple en leur imposant une discipline, au nom d’une norme supérieure. La personnalité qui possède l’autorité doit avoir de l’assurance, un jugement supérieur, le talent de dégager la discipline et d’exercer le pouvoir. Voilà les qualités qui font de l’autorité une force solide, légitime et garantie et la stabilité du pouvoir.

La sociologie de l’autorité

Les écoles de la pensée sociologique moderne se définissent par la manière dont elles abordent la question de l’autorité. Ainsi, Max Weber pense que le sujet est largement déterminé par les conditions du pouvoir. L’ idée qu’il se fait de l’autorité relève la présence d’une personnalité fondatrice, singulière et extraordinaire, capable de révéler et de créer un ordre établi par sa force de conviction et d’entraîner la population. Progressivement, l’autorité issue du pouvoir charismatique se fait traditionnelle, soutenue et consolidée par une croyance inspirée des légendes fondatrices immémoriales qui transmettent les grands repères de la fondation de la société et de la culture, sous un halo de légendes. Finalement, l’autorité se rend légale et rationalisée avec des règles et des droits qui forment le socle du pouvoir qui dirige et commande l’ensemble socioculturel de l’État.

Force est de reconnaître la façon dont l’individu qui possède l’autorité est perçu. Il ne faut donc pas négliger le lien entre autorité et légitimité : les individus n’obéiront pas à une autorité qu’ils trouvent illégitime. L’élément émotionnel reste le socle : si l’autorité est imposée uniquement par la force, les peuples ne croient pas en sa légitimité.

Pourtant, l’autorité est fonction de l’histoire et de la culture, tout autant que de la personnalité psychologique qui la représente.

L’autonomie, pour une autorité sans pouvoir

Sans doute, la sociologie libertaire est pour l'essentiel dans l'œuvre de Proudhon, et nous restons tributaires de ses hypothèses. Il faut réexaminer - et réutiliser - ses méthodes d'analyse, sa dialectique de l’articulation des contraires. Le mot clef de l’autonomie de chacun est l’attitude d'agir par soi-même en se donnant ses propres règles, et sa propre loi. Dans ce sens, l'autonomie est synonyme de liberté, d’où sa place centrale dans la pensée de l’anarchie, elle se caractérise par la capacité à choisir de son propre chef sans se laisser dominer par d’autres tendances naturelles ou collectives, ni se laisser dominer de façon servile par un pouvoir extérieur. C’est le sens d’une autorité sans pouvoir et d’une autonomie sociale du sujet. Il existe deux formes d’autonomie : soit une disposition mentale personnelle faite de traits de caractère, et de convictions, dissociés de toute expertise technique. Soit le système légitime et complexe qui supprime la nécessité d’entretenir avec les autres des rapports réciproques. L’exemple du médecin qui voit ses patients comme des simples corps sans libre opinion et du leader qui instrumentalise ses partisans selon ses propres buts.

Ainsi, l’autorité au sens supérieur se fait par la discipline des composants sans tenir compte de l’autonomie personnelle : afin de faire de nous un tout cohérent.

En rejetant les maîtres, nous défaisons des liens qui nous attachent à eux, liens basés sur la peur de leur force et de leur compétence naturelles ; car l’autorité fascine. C’est ainsi que la désobéissance n’est pas faite pour détrôner la présence de l’autorité mais plutôt pour attirer son attention ; la neutraliser ou la changer.

Tout le problème de l’autorité est que chacun sait qu’il en a besoin pour assurer des règles à la société mais qu’il veut pouvoir en même temps la remettre en cause quand il n’est pas d’accord. L’autonomie est ainsi une résistance à l’autorité pour gagner en autonomie.

Paul Valéry nous rappelle que le paradoxe est que tout dirigeant est conscient de la fragilité de l’autorité des dirigeants à l’exception de la sienne. Par ailleurs, Hegel, philosophe de la raison, dit que le maître est aveuglé par son propre pouvoir, le plaisir de dominer le rend trop insensible pour lui permettre de reconnaître qu’un jour ce pouvoir pourra le rendre fou et devenir tyran ou tout simplement lui échapper par la révolte des opprimés.

Le dilemme autorité versus autonomie est que sa définition est différente selon les contextes et la perception qu’en ont les individus selon la culture ou l’époque dans laquelle ils vivent.

Avec ironie et pertinence, Paul Lafargue remarque la polysémie du terme : « Il y a autant d’autonomies que d'omelettes et de morales »

Pour une conclusion ouverte

À la fin de cette longue introduction, il me semble utile de penser que si un « système » anarchiste unique est impensable, nous pouvons envisager au moins une systématisation, toujours ouverte aux remises en question et aux apports nouveaux. D’autant que, si la « relecture » de l’anarchisme se faisait au détriment d'une « lecture » du présent, on serait perdant et un nouveau risque d'éparpillement serait inévitable.

Résumons ce propos dans un dernier mot de l'anarchiste allemand Rudolf Rocker (1873-1958) qui dit : « L'anarchisme n'est pas une solution brevetée pour tous les problèmes humains, ni une utopie ou un ordre social parfait, ainsi qu'il a souvent été appelé, puisqu'il rejette en principe tout schéma et concept absolus. Il ne croit en aucune vérité absolue, ou but final défini pour le développement humain, mais dans la perfectibilité illimitée des arrangements sociaux et des conditions de vie humaines, qui sont toujours tirées vers de plus hautes formes d'expression, et auxquels pour cette raison on ne peut assigner aucune fin déterminée ni poser aucun but fixé. Le pire crime de n'importe quel type d'État est justement qu'il essaye toujours de forcer la riche diversité de la vie sociale à des formes définies, et de l'ajuster à une forme particulière qui ne permet pas de perspective plus large, et considère les états précédents comme terminés ».

Pour Tomas Ibañez l’anarchisme est un mouvement qui est en mouvement permanent : S'agit-il d’un "néo anarchisme"… ou d’un post-anarchisme ? Peu importe nous dit-il. Car "ce dépassement de l’anarchisme est au nom de l’anarchie" ?

Finalement, nous pensons que les textes qui composent ce dossier permettent de mieux comprendre et la richesse épistémologique de l’anarchie et le potentiel de changement des idées libertaires qui peuvent parfaitement alimenter les chantiers de la psychologie politique.


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