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Cahiers de Psychologie Politique

Les traces historiques de la violence

L’éditeur J.C. Behar publie « Une brève histoire de la violence » de Philippe Breton, professeur au Centre de journalisme de Strasbourg et spécialiste bien connu des questions de communication.

La violence est un truisme qui a fait couler beaucoup de sang depuis toujours dans l’histoire humaine. Autant que d’encré dans l’histoire contemporaine.

P. Breton a eu la bonne idée de synthétiser cette longue histoire dans 9 chapitres aussi intéressants que riches d’évocation.

La violence anthropophage. En premier lieu, l’auteur s’attaque d’emblée à ce thème considéré aujourd’hui comme l’interdit absolu, or cet acte pratiqué par des sauvages est à la racine même de l’humanité. Un cannibalisme alimentaire, des rituels religieux ou des sacrifices à caractère symbolique.

Il est fort possible, sans être tout à fait sûr, qu'aient existé de vastes réseaux d'échange de produits agricoles, mais aussi d'objets manufacturés, céramiques et bijoux en or. Les communautés étaient fondées sur la pratique de métiers (paysans, artisans) et sur la propriété des moyens de production (dont des esclaves), cette organisation économique rendant possible l'accumulation de richesses personnelles transmissibles à la descendanced'une élite sociale qui contrôlait un commerce abondant. Pourtant on trouve trace de nombreuses et massives traces d’anthropophagie.

Ce que l'on connait du cannibalisme démarre à la fin du néolithique sans que l’on puisse connaître véritablement les raisons de ce changement majeur. L’amélioration des conditions de subsistance et de la productivité agricole, la meilleure répartition des ressources, qui est la conséquence du développement des grandes chefferies et des premiers États (souvent des Villes-États), expliquent sans doute en partie ce phénomène

La pratique du cannibalisme sera récurrente tout au long de l’histoire, comme en témoignent les récits de l’Antiquité, du Moyen Age et même de la modernité jusqu’à nos jours, bien que ces cas soient rares.  

La violence emprunte d’autres formes telles que l’esclavage. Longtemps utilisée, la pratique de l’esclavage sera transformée en servage puis en salariat. Le progrès général des mœurs, l’évolution du statut de prisonnier de guerre (consommé, puis esclave) ainsi que la moralisation du commerce, priveront l’esclavage de son terreau traditionnel.

La trace d’autres violences. Elles se présentent selon les époques comme des comportements violents légitimes, normaux et nécessaires : la brutalisation, la belligérance etla virulence, et elles sont souvent fondées sur une interprétation erronée de l’attitude de la victime par l’auteur de l’acte de violence. Ce qui est intéressant dans l’analyse proposée est au fond son caractère non déterministe. À chaque étape de socialisation par la violence, une personne peut soit passer à l’étape suivante ou franchir un pas de plus vers la violence extrême.

La violence homicide. L’auteur constate que la France, aujourd’hui, avec ses 650 meurtres et assassinats en 2012, présente un taux d’homicide de 1 pour 100 000. Au XIIIe siècle, ce taux était d’environ 100 pour 100 000 (soit 15 000 homicides, pour une population quatre fois inférieure à celle d’aujourd’hui). Cette tendance en forte baisse est globalement la même pour tous les pays développés. Plusieurs questions se posent : quels sont les déterminants de la violence homicide, les circonstances, les moments et les prédispositions. Et, aussi, pourquoi les taux d’homicides sont-ils susceptibles de baisser ainsi de façon si forte, et peut-on connaître les raisons qui expliquent ce déclin souhaitable ?

La guerre : une anthropologie de la violence maximale Du point de vue de l’anthropologie de la violence, la guerre est un concentré de toutes les violences connues.. On y retrouve déployées, à des degrés divers, les cinq grandes composantes de la violence humaine : l’homicide, les crimes sexuels, la mise à sac, l’esclavage, l’anthropophagie.

L’homicide est une composante essentielle de la guerre, car tuer son ennemi est souvent le seul moyen de la gagner. La guerre emprunte largement aux techniques de la chasse, qui ont vu naître l’humanité. Tuer en groupe pour se défendre ou se nourrir, inventer des stratégies, communiquer et penser ensemble : l’homicide en bande est l’une des matrices de notre socialité, la genèse, peut-être, du lien social.

La violence terroriste, et la sélection des personnalités les plus brutales. C’est dans cette perspective générale que la violence terroriste est analysée. Les terroristes mettent en avant une injustice subie dans leur histoire personnelle, le ressentiment envers le monde, Leur cadre d’action se forme toujours autour d’une ébauche d’idéologie ou de système d’interprétation du monde, même s’il est souvent simpliste ou rustique, en rapport avec le niveau culturel de leur auteur. Sur le plan socio-psychologique, deux traits biographiques émergent de tous ces profils, la brutalité dont ils ont été victimes dans leur enfance ou à un moment donné de leur histoire personnelle et leur déficit majeur d’empathie envers les autres.

En situation de conflit ou de guerre, la légitimité s’appuie habituellement sur le ressort de la vengeance. On tue pour venger la mort des camarades, les mauvais traitements ou les tortures qu’ils ont subis de la part de l’ennemi.

La violence et les guerres de religion : on peut y voir un mécanisme de sélection des personnalités les plus brutales, avec une cruauté surpassant ce qu’on attend habituellement des guerres civiles traditionnellement déjà très brutales.

Les dirigeants d’Al Qaïda, peu connus pour leur empathie à l’égard de leurs victimes, se démarquent de l’action du groupe encore plus extrémiste de l’ « État islamique », au nom de sa trop grande cruauté. Cela devrait fournir une indication précise sur la nature d’un certain nombre d’actes que ce dernier mouvement « couvre » sous prétexte de radicalité islamique.

Cet ouvrage synthétique fait le portrait multiple des violences. C’est une bonne introduction au thème. À Lire absolument.


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