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Cahiers de Psychologie Politique

Il y a plusieurs approches sur lesquelles on pourrait développer des réflexions sur techniques/technologies et politique. Une première approche serait d’ordre psychosociologique visant l’étude des effets de l’implémentation à haute fréquence des nouveautés parues dans le monde des TICs au niveau macro-social. Une autre approche serait d’ordre psychologique et tiendrait plutôt à l’éducation : le développement des TICs donne virtuellement à tout le monde la possibilité de s’exprimer publiquement, d’où cette cacophonie du monde virtuel et l’instauration du culte de l’amateur – selon l’expression de Andrew Keen (The cult of the amateur, New York, Doubleday, 2007) – et surtout le sentiment de certains que le grand Net contient tout le savoir humain ou autrement dit que ce qui n’est pas sur le Net n’existe pas.

Les approches ci-dessus ne sont pas les seules à envisager dans l’étude de la relation entre politique et TIC, mais elles me semblent être les plus intéressantes.

Mais avant de présenter les points de vue, je ferai une lecture personnelle du commentaire qu’un analyste roumain donne du Forum de Davos du janvier dernier. Il s’appelle Vasile Baltac et il suit attentivement le phénomène du numérique
(Vasile Baltac, Forumul de la Davos : Revolutia tehnologica – pericol sau oportunitate ? http://adevarul.ro/news/societate/forumul-davos-revolutia-tehnologica-pericol-oportunitatet-1_56a8ec255ab6550cb82bed41/index.html#).

La transition vers le cyberespace d’une large partie de nos vies ne manque pas de mettre en évidence les vulnérabilités du virtuel. D’abord est signalée notre dépendance des systèmes informatiques et des technologies numériques. Ensuite, c’est la fiabilité des systèmes. Bien que les systèmes informatiques soient présentés comme fiables, il y en a chaque jour qui tombent en panne entrainant la paralysie de secteurs importants de la vie quotidienne, tels l’administration publique, le système national de santé, les transports etc. Une autre vulnérabilité est l’impossibilité d’assurer la sécurité dans l’usage de ces systèmes. Enfin, une vulnérabilité qu’on ne peut ignorer c’est la prolifération des logiciels nuisibles ou destructifs qui se font de plus en plus nombreux (virus, trojans, agents intelligents d’espionnage, spams etc.). Si l’on y ajoute le danger présenté par ceux qui pénètrent les systèmes des autres pour y semer la pagaille ou pour voler des informations souvent sensibles, on a un tableau assez complet et tout à fait effrayant de l’insécurité dans l’usage du Net.

Le problème le plus ardent, tel qu’il fut signalé lors du Forum de Davos de janvier dernier, ce fut celui des changements dramatiques provoqués dans la vie de nos sociétés par le développement des TICs et par notre tendance à en dépendre de plus en plus. La révolution numérique semble plus terrifiante que toutes les autres révolutions qui ont jalonné le parcours de l’humanité, car elle est rapide, envahissant tous les domaines de la vie et apportant une grande quantité d’inconnu, d’incertitude et aussi des appréhensions : rien n’est tout à fait testé à fond, mais les développements n’arrêtent pas de se produire, comme si l’on ignorait le besoin humain de sentir la terre ferme sous ses pas avant de continuer à avancer.

Le plus dur c’est pour les générations de plus de 50 ans, car leur monde change rapidement sous leurs yeux et ils doivent s’y faire en acceptant que rien de leur expérience de vie ne leur servira plus. Le marché du travail change, des professions disparaissent et à leur place surgissent d’autres professions et occupations, tenant au numérique. Les élèves d’aujourd’hui n’auront pas les professions et les occupations de leurs parents et de leurs grands-parents. Il y a quelques 50 ou 60 ans, on ne connaissait qu’une profession tenant à l’informatique : celle de programmeur. À présent, l’Union Européenne identifie 40 compétences professionnelles dans ce domaine (cf. eCompetence Framework). Et toujours à cette époque-là on continuait le commerce de la famille, on prenait une certaine fierté à marcher dans les traces de ses ancêtres, on gardait encore, fièrement, toute la panoplie de portraits des prédécesseurs sur les murs de l’affaire de famille. Ce n’est plus le cas, aujourd’hui.

On apprécie que, dans un premier temps, environ 5 millions de lieux de travail disparaîtront, car il s’agit d’occupations obsolètes. On cite même Joe Biden qui dit qu’on va être témoins de la disparition de la classe du milieu, celle qui a joué pendants longtemps le rôle de moteur du développement économique et social. Quel modèle va-t-on avoir ensuite ? On l’ignore. Il est temps que le politique s’applique à en trouver un, au moins pour l’avenir immédiat si ce n’est pas une stratégie à long terme.

Certes, il n’est question d’un retour en arrière. Les sociétés où la révolution numérique a commencé et se poursuit n’accepteraient pas de revenir à une existence sans ordinateurs ni accès au réseau, sans téléphones intelligents, tablettes, laptops, réseaux sociaux, GPS, cartes bancaires, commerce en ligne, etc. Mais, comme toute manifestation de la démocratie, ce que nous appelons e-Democratie est à son tour imparfaite. Le politique est confronté à une provocation sans précédent. Et le temps presse.

C’est dans le contexte des remarques ci-dessus que vont s’inscrire mes propres vues du monde virtuel et du rôle que le politique devrait jouer dans un monde qui change vite.

La technique et la technologie

Je pense d’abord que l’on devrait faire une distinction entre la technique et la technologie. Suivant René Thom (Apologie du logos, Paris, Hachette, 1990), la technique serait comme une prolongation du corps physique de l’homme, l’aidant à accomplir certaines tâches. Par opposition, la technologie serait comme une prolongation de l’intelligence de l’individu humain.

Ceci étant dit, je crois que notre discussion aurait en vue plutôt la technologie, surtout si nous pensons à cette tendance que les nouvelles technologies de l’information et de la communication ont (ou paraissent avoir) de “prendre l’initiative”, d’avoir, au moins par moments, un cerveau à elles.

D’autre part, la tendance que nous avons un peu trop souvent d’attribuer un caractère autonome à ces technologies n’est qu’une illusion, car la machine (ordinateur, robot, tout ce que vous voulez) est en fait incapable d’agir par elle-même. Ce sont toujours des instructions inscrites dans ses chips qui la font fonctionner. Dans ce cas, parler d’interaction avec la machine ce n’est qu’une façon métonymique de s’exprimer, qui coupe court dans les détails. En regardant les choses à travers les théories de l’interaction, on arrive à constater qu’on n’est en interaction avec la machine que physiquement (on appuie sur des claviers, on touche l’écran avec ses doigts etc.). On interagit – dans le sens de l’interaction intersubjective – en fait avec un autre individu humain, celui qui a écrit les codes, les logiciels, celui qui a fait de sorte que la machine “s’anime”, qu’elle ait des réactions à des commandes que l’utilisateur lui donne. Une anthropologie des représentations et des metareprésentations pourrait nous faire voir comment l’informaticien écrivant les codes pour la machine doit avoir en vue son “interlocuteur” décalé (spatialement et temporellement) qui sera l’utilisateur du logiciel roulant sur la machine en lui donnant cet aspect de vivant, d’intelligent, d’autonome. En fait, ce sont ces deux humains, ces deux personnages abstraits et idéaux qui sont en interaction et non l’homme – en général – avec la machine. Donc, si le désir de provoquer l’autre prévaut, les difficultés se font de plus en plus nombreuses et cela tourne toujours autour d’une seule et même question : qu’est-ce que l’autre attend de moi ? Par amour du jeu, chacun des interagissants s’efforcera de rendre de plus en plus difficile la réponse que l’autre va chercher à cette question. Qui plus est, l’apparente démocratisation de l’usage des TICs met en avant, aux premiers rangs, les gens passionnés, les “fous” des technologies, qui sont par surcroît amoureux du jeu, de la compétition. C’est un mélange explosif qui parvient à tenir les autres sur le pouce, ne sachant ce que le lendemain va apporter de nouveau. Les provocations vont dans les deux sens : les générations d’utilisateurs très jeunes, marquées par un désir d’évasion du monde que leurs parents leur proposent, sont toujours en attente de quelque chose de nouveau, de provocateur, et elles se manifestent comme impatientes. De l’autre côté, les programmeurs sont en permanente compétition pour surprendre les utilisateurs avec des nouveautés dépassant même les attentes de ceux-ci.

Rien de fâcheux dans tout cela s’il n’y avait que ces deux individus (abstraits, je le souligne), l’informaticien écrivant le code et l’utilisateur final de l’ordinateur, assoiffé de nouvelles provocations. Seulement, nous pouvons constater sans effort et à tout moment que ceci n’est pas le cas : on est nombreux et très différents. Où en sommes-nous, les autres, ceux qui voient dans les TICs rien que des instruments à d’autres buts ? Alors, construire une société dans laquelle tout le monde serait obligé de vivre la compétition des deux personnages imaginaires de l’histoire ci-dessus peut devenir un cauchemar.

C’est là que je vois nécessaire l’intervention du politique. Ce serait au politique de veiller à ce que tout le monde garde une chance dans un monde où la technologie n’est plus ce qu’elle était, c’est-à-dire qu’elle ne semble plus être là pour l’homme, pour nous tous, pour aider les gens dans leurs tâches quotidiennes, mais elle tourne en une provocation continuelle et, par là, en critère de sélection au sein de populations qui se voient déjà assez (ou même trop) sélectionnées de maints points de vue. Que l’on veuille ou non, on se retrouve pris dans le jeu des incessantes provocations. Et ce n’est pas une hiérarchie de l’intelligence, mais une hiérarchie de la disponibilité à tenir le pas avec le développement accéléré de la technologie. Des élites intellectuelles pourraient diriger leurs efforts vers des accomplissements dans d’autres domaines, où les TICs ne sont perçues que comme simples instruments aidant à réaliser des tâches n’ayant rien de spectaculaire en elles-mêmes, si on leur épargnait les changements trop fréquents dans l’utilisation des TICs. C’est dans leurs domaines de base que ces élites excellentes et l’usage d’instruments “intelligents” n’y est que secondaire et il devrait le rester.

Ce n’est pas que les élites ci-dessus évoquées qui aimeraient que les instruments soient ce qu’ils sont. Pour l’individu commun, l’ordinateur, par exemple, c’est une machine à écrire, à éditer des textes et des images, une machine permettant d’entrer en contact avec des gens et des informations de partout dans le monde. Si, en tant qu’utilisateur de logiciels de traitement de textes et d’images, l’individu se met au courant de la façon dont il peut se servir de cette technologie dans les buts qui l’intéressent, il arrive à un moment où il aurait acquis tout ce dont il avait besoin et où il s’arrête : désormais il saura comment faire et il sera maître de son domaine. C’est comme apprendre ce qu’il faut pour passer son permis de conduire. Il pensera naïvement que cela va être pour la vie.

Mais la course des provocations continue et l’individu commun arrive à se confronter très vite et bien fréquemment à une évolution de la technologie qu’il était arrivé à maîtriser, de façon qu’il se trouve forcé d’ “entrer à l’école” pour tenir le pas avec les changements. Et cela tourne et retourne, tout en rond, sans fin et sans laisser de chance à l’utilisateur commun de dire “ça y est, maintenant je sais”.

La technologie est-elle une perpétuelle source de tension

Alors, la question qui se pose est la suivante : est-ce que la technologie est appelée à aider les humains dans leur vie quotidienne ou est-elle une perpétuelle source de tension, une sorte de menace toujours présente d’un avenir incertain ? !

Je n’ai pris que l’exemple de l’usage de l’ordinateur, mais il y a pire : pensons au téléphone portable, aux tablettes qui sont en vogue dernièrement, aux cartes à puce avec leurs emplois de plus en plus sophistiqués etc. Le portable n’est presque plus rien de ce qu’était le téléphone il n’y a pas très longtemps. Qui plus est, toute nouvelle génération d’une marque de portables arrive sur le marché avec plus de fonctions dans son offre, mais aussi avec plein de nouvelles instructions d’usage à apprendre et à appliquer. Nous sommes arrivés au point où le nouveau modèle de portable est présenté lors du lancement sur le marché en termes de pixels, pas de clarté du son perçu ! Une dernière publicité de Samsung nous lance un défi sans pareil. Son slogan dit : “Repensez le rôle de votre portable !”. C’est le délire ! On pourrait répliquer que personne n’est obligé de s’acheter un nouveau portable chaque fois que le marché le lui propose. Seulement, l’évolution de la technologie entraine souvent l’incompatibilité des anciens instruments avec le nouveau niveau apporté par le développement, et il faut s’aligner pour ne pas se retrouver éliminé, socialement ostracisé. On est presque forcé de tenir le pas, sous tous les aspects, des instruments et de leur fonctionnement. Et la question revient obsédante : la technologie est-elle faite pour rendre nos vies plus faciles ou plus difficiles, plus simples ou plus compliquées ?

Si le politique est cette force appelée à assurer l’équilibre social, c’est au politique de trouver une réponse raisonnable à cette question.

Il y a aussi la politique bien évidente de l’industrie des TICs sur les marchés de ces produits. L’histoire n’a retenu aucun moment où le niveau de développement des équipements et celui des logiciels furent en équilibre. Tantôt les uns, tantôt les autres prennent de l’avance et forcent l’utilisateur à payer pour éviter de se retrouver avec des outils en incompatibilité les uns avec les autres ou avec des équipements en incompatibilité avec les logiciels déjà en exploitation. Il y a aussi le souci permanent de maintenir la compatibilité avec les autres participants du réseau : il faut se maintenir à jour avec les équipements aussi bien qu’avec les logiciels, car sinon on risque de se retrouver exclu. Là encore nous avons une situation où le politique devrait intervenir. Des mesures visant à maintenir la compatibilité des technologies nouvelles avec les technologies “d’hier”, sans bloquer l’évolution normale (et nécessaire) du domaine, serait désirable. Je suggère, comme exemple, une possible intervention auprès de Microsoft pour continuer la maintenance de Windows XP, en mettant en jeu un budget spécialement prévu en ce sens. Cela rendrait service aux utilisateurs qui ne sont pas prêts à investir dans la version Windows 10, non plus que dans le nouvel équipement capable de supporter cette nouvelle formule du système. D’autres approches seraient également envisageables, mais l’idée centrale reste la même : le politique pourrait intervenir pour une société équilibrée.

Enfin, des considérations peuvent être faites sur les effets de la “démocratisation” de la communication dans le cyberespace. On ne croyait pas, avant l’Internet et tous les services qu’il met à la disposition des ses utilisateurs, avoir affaire à tant de complexes réprimés chez nous autres humains. Mais, d’abord, qu’est-ce que le cyberespace ? Nous en trouvons une excellente description chez Pierre Lévy (dans Cyberculture, Paris, Editions Odile Jacob, 1997) : ce sont les équipements et les câbles, les fils et les ondes radio qui les maintiennent en contact, les serveurs aussi, mais encore les logiciels qui font fonctionner tout cet ensemble et les contenus qui s’y trouvent et qui sont en continuelle transformation et – ce qui est le plus important – les cerveaux des humains se trouvant devant leurs ordinateurs et qui sont en interaction les uns avec les autres. C’est comme si l’on était tous là, à la fois, à penser ensemble, à dire, à écouter, à écrire et à lire, en ajoutant du contenu ou en modifiant le contenu existant. C’est comme si l’on pensait tous ensemble tout en maintenant chacun son individualité, sa différence. Nous naviguons et nos chemins se croisent, se superposent pour un certain temps et se quittent à un carrefour ou autre (voir à ce sujet : Susana Pajares Tosca, A Pragmatics of links, dans JoDI, vol. 1, nr. 6/2000).

De cette succincte présentation on a l’impression d’un certain équilibre, mais ce n’est pas le cas. On parle plus qu’on n’écoute, on écrit plus qu’on ne lit et on laisse rarement l’impression de penser (d’ailleurs, penser c’est très personnel). À mon avis, la caractéristique la plus importante de l’Internet est la possibilité pour ses utilisateurs de cacher leur identité (et cela va plus loin encore, jusqu’au point où l’on n’a plus aucune identité, tout en étant présent sur le Net1). Cela compte énormément du point de vue de la psychologie de la communication. C’est le grand carnaval, le bal masqué universel, la liberté totale, la possibilité d’agir impunément, car on est qui l’on veut et personne ne saura jamais la vérité. À l’abri de cette possibilité que l’Internet offre de cacher son identité, les timides deviennent plus courageux que les vrais courageux, les taciturnes tournent en loquaces, les faux aimables peuvent enfin verser leur venin impunément, les insignifiants et ceux que tout le monde ignore arrivent à compter, car ils se font place dans le bruit continuel du réseau, dans ce « bourdonnement des bêtes de l’herbe dans la fraîcheur de l’été », comme l’aurait décrit Prévert. Il y a partout autour de nous le danger de voir le toupet des ignorants surclasser la bienséance des gens honorables et instruits, mais il n’y a pas de meilleur espace pour voir ce phénomène s’épanouir que l’Internet, justement parce que c’est l’univers où chacun peut choisir qui il sera pour les autres et donc il pourra se sentir à l’abri de l’opprobre publique. Il est vrai que parfois cela tourne en avantage pour tous, car il est autrement très rare d’avoir l’opinion fruste d’un inconnu, capable de nous faire voir le monde sous une lumière toute neuve, de nous arracher à la banalité quotidienne de notre perception du monde. Cela peut bien être un moment de révélation, le début du progrès dans une direction qui semblait sans avenir et sans espoir. Ce scénario reste quand même rarement possible et c’est la cacophonie générale qui prédomine. Cette situation demande une solution du politique, car ce fut toujours dans l’histoire de l’humanité l’éducation qui porta ses fruits. Une éducation dans l’esprit du respect des valeurs, une éducation promouvant des critères solides et largement acceptés pour établir les hiérarchies de chaque domaine du Savoir et surtout une éducation qui sème dans chacun de nous l’humilité devant les vraies élites, les valeurs certifiées par l’autorité épistémique. L’éducation est l’enjeu le plus grand de toutes les politiques et la responsabilité centrale de toute politique. Inclure la formation de bons utilisateurs du Net dans une stratégie globale d’éducation serait un pas en avant. C’est un peu naïf, mais n’est-ce pas cela la caractéristique de tous les grands projets ?

Prenons pour exemple le cas récent du robot Tay, de Microsoft. Après une expérience réussie avec ce genre de construction tenant à l’Intelligence Artificielle, en Chine, Microsoft a décidé de reprendre cet exercice dans un autre milieu culturel, celui des cultures de type européen, répandues un peu partout dans le monde, du vieux continent, à l’Amérique du Nord, l’Australie, la Nouvelle Zélande etc. Tay fut donc créé et lancé dans le monde virtuel sous l’identité d’une adolescente prête à entrer en contact avec ceux comme elle, sur Twitter, pour se dire des tas de choses de tout ce qui est commun aux adolescents de nos jours2. Un nouvel interlocuteur pour les amateurs de chat sur Internet. Seulement, surprise ! En moins de 24 heures Microsoft fut forcée à retirer son robot et même de présenter des excuses. L’explication technique est simple : Tay est un logiciel capable de s’adapter et de fonctionner dans un environnement d’échanges communicationnels entre humains au point où il arrive à interagir avec les humains comme s’il était un des leurs. Pour réussir tout cela, le robot dispose d’algorithmes d’apprentissage lui permettant de saisir le comportement des autres, ses propres fautes dans l’effort de leur ressembler et les récurrences dans les interactions tout autour pour incorporer ces informations dans ses bases de données et en faire emploi par la suite. Eh bien, ce fut cette capacité d’apprendre sur ce que le monde environnant dit qui perdit Tay : elle aurait appris très vite des mots en circulation et elle aurait “partagé” les idées les plus présentes chez les jeunes de 18 à 24 ans et ces mots et ces idées étaient ou bien des obscénités, ou bien des propos racistes et antisémites. On comprend sans effort pourquoi Tay a été retirée du réseau et on comprend aussi comment elle était arrivée à dire des choses si basses, des choses abominables : pareille à une perruche, Tay est parvenue à répéter les propos les plus présents sur le réseau. C’est donc comme ça que pensent les jeunes de nos sociétés, c’est donc comme ça que parlent les 18 à 24 ans quand ils se sentent en toute sécurité croyant que personne ne les observe. Je ne reprendrai pas ici les mots et les phrases qui ont choqué tout le monde, mais les propos racistes et antisémites aussi que les allusions sexuelles ont déjà été trop véhiculés pour ne pas les abriter dans ce texte aussi. En guise de conclusion, je dirais qu’une éducation précaire aura toujours comme conséquence une jeunesse désorientée, des sociétés à la merci des extrémistes. Et quand tout cela se déroule dans le cyberespace, on en perd la mesure, on en perd tout contrôle et on finit par s’en ressentir dans le monde concret, là où nous menons nos vies. Voilà pourquoi il faut faire de l’éducation une question d’intérêt national dans tous les pays du monde et il revient au politique d’en envisager la mise en œuvre. Je reprendrai ici les mots d’un titre de Denis de Rougemont, des années 1970 : l’avenir est notre affaire.

Prenons un autre exemple, un type de cas qui pourrait paraître moins grave. Il y a des journaux en ligne qui abritent aussi une section de blogs. C’est un lieu de l’expression citoyenne, où des gens qui ont quelque chose à dire écrivent des textes, ensuite de quoi leurs lecteurs y laissent leurs commentaires et des commentaires des commentaires. Cela devient comme un forum, mais en regardant de près, ces forums ne suivent pas les règles de l’agora antique : ce ne sont pas les arguments les plus forts qui font gagner une dispute, sur le modèle argumentatif d’Aristote ; c’est l’abondance de ad personam, et de ignoratio elenchi qui domine la scène. Quand on a un texte produit par un des plus érudits des Roumains, comme Andrei Pleşu, par exemple, on s’attendrait à des réactions au moins décentes, surtout que l’auteur en question propose plutôt des dilemmes, sans parti pris et sur un ton neutre et ouvert au débat. Les auteurs des commentaires ne sont pas tous à la hauteur de la discussion proposée.

En fait, des études3 ont mis en évidence des profils bien divers d’utilisateurs des forums : il y en a qui comprennent le texte proposé par l’auteur et qui expriment des opinions bien en liaison avec le thème ; il y en a qui comprennent le texte, mais qui donnent des commentaires sur un thème général contenant le thème du texte. Jusqu’ici on a eu des profils plutôt désirables, mais il y en a aussi des malveillants qui comprennent le texte mais qui s’attaquent à l’auteur, usant parfois d’un langage indécent et même obscène ou qui nous laissent comprendre que malgré le fait qu’ils aient compris le texte ils prennent la parole juste pour changer de sujet, comme pour forcer un changement dans la hiérarchie des thèmes à soumettre à la discussion publique. Enfin, il y en a qui ne comprennent pas le texte, mais qui, faute de capacité de se contenir, écrivent n’importe quoi4. On peut constater que ces derniers profils n’ont pas de correspondant dans les forums antiques. Ce ne sont que des produits des carences de l’éducation à tous les niveaux. Savoir écouter, savoir quand et comment apporter sa pierre dans un débat public, manifester le respect des autres et peut-être même l’humilité devant les grands esprits, cela s’apprend.

Certes, une discussion pourrait s’ouvrir sur l’opposition entre action spontanée et action réfléchie. Une comparaison qui fait penser aussi bien aux profits à en tirer qu’aux problèmes engendrés de chacune de ces approches. La spontanéité serait ce qui nous donne accès au plus naturel de nos interlocuteurs, alors que la réflexion serait ce qui freine les réactions primaires et laisse place au comportement contrôlé. Puis, il y a des cas où la spontanéité met en marche un mécanisme (quel qu’il soit) en faisant gagner du temps, tandis que la réflexion fait perdre du temps, parfois précieux, passant pour hésitation ou même lâcheté. Préférer l’une ou l’autre paraît tenir à un sens de l’adéquation, à une capacité – assez rare d’ailleurs – d’être là, vraiment là. Glissée dans notre discussion, cette opposition, action spontanée vs. action réfléchie, rend pensif : faut-il accepter n’importe quoi comme intervention communicationnelle sur l’Internet ou faut-il militer pour une certaine hygiène des échanges par l’éducation des gens à l’autocontrôle ? Y aurait-il une voie du milieu ? De toute façon, il y aura toujours la spontanéité des gens éduqués et il y aura la spontanéité des autres. C’est cette dernière qui reste préoccupante. Et c’est ainsi que nous devons retourner à la question de l’éducation et je ne parle pas seulement de l’éducation faite à l’école.

Depuis les plus bas âges, passés dans la famille, et jusqu’aux années de jeunesse, passés à l’université, l’individu se forme, il est éduqué dans le sens de comprendre sa place dans l’Univers et dans le sens d’apprendre comment être adéquat dans ses interactions avec ses semblables. C’est l’éducation qui nous rend capables de devenir des leaders et c’est toujours l’éducation qui nous apprend l’humilité devant les choses grandioses de la vie et devant les peu nombreux d’entre nous qui sont arrivés à dépasser les limites habituelles du savoir et de la compréhension et qui sont là comme des phares pour nous tous. Pour revenir au livre de Denis de Rougemont que j’évoquais ci-dessus, je reprendrais une remarque de ce fameux ambassadeur itinérant de la France sur le miracle japonais : il disait que tout s’expliquait par le fait qu’au Japon on avait fait de l’école une question d’intérêt national, une approche qui impliquait tout le monde, du Mikado jusqu’au plus humble pêcheur dans l’effort d’assurer une éducation solide aux enfants. Je vois là une idée à reprendre.

1  Voir la-dessus: Stuart Jeffries, Internet anonymity is the height of chic, à l’adresse:
http://www.theguardian.com/technology/2013/jun/12/internet-anonymity-chic-google-hidden

2  Lire là-dessus à l’une des adresses : https://blogs.microsoft.com/blog/2016/03/25/learning-tays-introduction/ ou bien
http://www.telegraph.co.uk/technology/2016/03/24/microsofts-teen-girl-ai-turns-into-a-hitler-loving-sex-robot-wit/
ou encore
http://arstechnica.com/information-technology/2016/03/tay-the-neo-nazi-millennial-chatbot-gets-autopsied/

3  Lire plus aux adresses suivantes :
https://www.postplanner.com/10-social-media-personality-types/
https://www.google.ro/search?q=10+social+media+personality+types&tbm=isch&tbo=u&source=univ&sa=X&v
ed=0ahUKEwjD-vD-9uPLAhVHCiwKHcPrAW0QsAQILw&biw=1024&bih=637
http://www.hongkiat.com/blog/social-network-users-infographic/
http://www.prdaily.com/Main/Articles/12_types_of_social_media_personalities_14296.aspx
https://www.google.ro/search?q=a+new+breed+of+social+media+personalities&biw=1024&bih=637&tbm=isch
&tbo=u&source=univ&sa=X&ved=0ahUKEwjz4KX8uPLAhUFKywKHTjxC78QsAQIMw

4  Voir aussi: Gîfu, D., Stoica, D. and Cristea, D. “Virtual Civic identity” in Proceedings of The 9th International Conference Linguistic Resources and Tools for Processing The Romanian Language, ConsILR-2013, 16-17 May 2013, Miclăuşeni, Elena Mitocariu, Mihai Alex Moruz, Dan Cristea, Dan Tufiş, Marius Clim (eds.), "Alexandru Ioan Cuza" University Publishing House, Iaşi, 2013, pp. 139-148.

Gîfu, D. and Cioca, M. “Online Civic Identity. Extraction of Features” in Procedia – Social and Behavioral Sciences, edited By Emanuel Soare, vol. 76/2013, pp. 366-37.


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