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Cahiers de Psychologie Politique

Cet ouvrage, dont l’auteur est un sociologue, est intéressant à plus d’un titre : publié d’abord en 2009, la problématique à laquelle il s’attelait ne semblait pas concerner le paysage français mais plutôt l’actualité tragique étrangère, ou bien celle de la seconde guerre mondiale et « la banalité du mal » ; réédité en janvier 2016, il aurait pu être compris, dans l’ignorance de sa première parution, comme une contribution à la compréhension des évènements graves qui ont touché la France en 2015. Pourtant,  seul un avant-propos dans la seconde édition contextualise le contenu de ce livre, compte tenu de l’actualité française de l’année dernière, tandis que le reste est inchangé par rapport à sa première édition.  Son auteur insiste, d’ailleurs, sur l’importance de l’approche méthodologique adoptée dans ce livre pour étudier la pensée extrême, afin qu’il ne soit pas accueilli comme le résultat d’une volonté d’expliquer l’actualité de 2015 en France. Dans son ouvrage, il développe le processus en œuvre dans « l’opérationnalisation » de la pensée extrême, pour mieux en identifier les étapes, tout en restant éloigné de toute ébauche d’analyse causale, ou de toute démarche explicative d’un tel phénomène.

Gérald BRONNER a choisi « la pensée extrême » comme point de départ pour ses recherches et c’est à partir de cet objet de recherche qu’il va étudier le processus engendré jusqu’à l’extrémisme,  jusqu’à sa « destination », ou sa « réalisation ».  Considérant l’extrémisme comme un système mental, ces études permettent de suivre l’évolution du processus pour remonter à l’identité de ces extrémistes afin de souligner qu’ils ne sont pas, comme le plus souvent « étiquetés », des monstres, des fous, des désocialisés, des idiots, des « amoraux » ou des « insensibles ».

Extrémisme et fanatisme sont véhiculés par des croyances organisées en un système mental construit comme solution à la peur, engendrée par les incertitudes et le sentiment de ne plus être maître de son destin. Le traitement « perverti » de l’information et ses conséquences vont conduire à trouver des réponses sous la forme de « systèmes d’idées » auxquels l’adhésion totale est impérative, à partir de laquelle des possibilités d’agir peuvent être dégagées. Ces actions exigent et traduisent une soumission inconditionnelle aux systèmes d’idées, lesquels apportent la conviction de maîtriser à nouveau son destin, ce qui semblait avoir échappé autrefois.  

Les exemples d’extrémisme sont fort divers depuis l’artiste qui « déposera » sa vie sur sa toile, dernière création qui le détruira par le sacrifice de sa vie qu’il aura consenti, en passant par le révolutionnaire, etc... L’important, dans tous ces cas, est l’opportunité donnée de prendre la mesure du cheminement intellectuel depuis la constitution du chemin et l’articulation « rationnelle » des croyances en question, qualifiées de « mal absolu » ou appréhendées bien souvent comme des « irrationationalités » inconcevables jusqu’à leur aboutissement dans l’action qui en sera l’expression concrète, qu’il s’agisse d’un suicide, d’une incitation à la révolution ou d’un acte de terrorisme, etc....

L’apport de Gérald BRONNER dans cet ouvrage réside dans l’élaboration de son concept de « paradoxe d’incommensurabilité mentale », soulignant son fondement sur une mise en concurrence intra-individuelle implicite, basée sur les notions de valeurs et d’intérêts, qu’il qualifie de « commensurabilité mentale ». Il évoque une instance d’arbitrage, invisible, qui permet à l’individu de considérer en même temps deux options contraires ou même contradictoires, laquelle ne peut être repérée qu’à travers ses diverses manifestations. C’est au niveau de cette instance et en raison de son intervention que des biais cognitifs interviennent dans le raisonnement de l’individu, le conduisant à s’éloigner de la logique raisonnable pour produire d’autres systèmes de raisons concurrents, lesquels deviennent irrévocables.

La richesse de cet ouvrage repose autant dans son contenu que dans les questions qu’il fait émerger et dans les perspectives de réflexion sur lesquelles ouvrent les analyses présentées. En effet, il donne à envisager cette partie laissée dans l’ombre, chez l’individu, celle qui dépend de l’émotion, en insistant sur les ressorts de la pensée humaine chez « l’homme émotionnel » comme contributifs d’un type de « rationalité » autre, venant « perturber » gravement le déroulement de vies humaines, jusqu’à les mener à l’intolérable, tant pour eux que pour leurs victimes.

Relatant différentes recherches menées au sujet de la place et du rôle joué par l’émotion dans le raisonnement, il suscite, indirectement, une curiosité qui semble de plus en plus logique à satisfaire afin que soit appréhendé « l’homme émotionnel » sous un nouvel angle de vue. En effet, si l’intervention de l’émotion et de ses impacts dans la pensée extrême est regrettable et dramatique, il n’en reste pas moins que l’approche de « l’homme rationnel » produisant une « pensée logique exprimant une rationalité pure » trouve ici un écueil non négligeable. L’homme émotionnel ne qualifierait-il que les fanatiques ou bien plutôt, ne représenterait-il pas le « contributif » majeur de l’homme rationnel, sa partie « immergée » et donc invisible ? Ces hommes ordinaires que nous sommes, ne partageons-nous pas cette fondation sensible et personnelle, dont la traduction dans nos histoires de vie nous maintient, encore, dans la catégorie des êtres vivants et donc sensibles ? Si des individus semblent avoir eu besoin de recourir à d’autres visions du monde que celles en vigueur, le socle de leur perception de notre monde ne présentait-il pas, à un moment donné de leur histoire de vie, une incompatibilité, pour eux, d’y être acceptés ? Cette histoire émotionnelle, dont nous sommes façonnés, et ses fondations « irrévocables », discrètes et secrètes laissées en chacun de nous, n’invitent-elles pas à revisiter notre « vivre ensemble » politique sous l’angle de la vision du monde commune que nous sommes censés partager ? L’individu « tel qu’il est » ressemble-t-il à l’individu « tel qu’il se donne à voir » et à l’individu « tel qu’il doit être » ?


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