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Cahiers de Psychologie Politique

VARIA

Commenter ici, l’ouvrage d’un auteur classé dans la catégorie « littérature » est inhabituel ; ce sera, pourtant, le cas de « Masse et Puissance », publié en 1960 et considéré comme majeur dans l’œuvre d’Elias Canetti, Prix Nobel de Littérature en 1981. Le titre en anglais est « Crowds and Power » alors que « Masse » est au singulier en français. Cet ouvrage se distingue de l’ensemble des autres écrits de cet auteur parce qu’il se présente comme un vaste essai, s’appuyant implicitement sur l’ontologie et l’anthropologie, pour éclairer une observation complexe : la prédilection humaine spontanée, réflexe, pour la masse, pour « faire masse ». Ainsi, au fil des pages, il met à jour des séquences de la vie humaine, en apparence banales, dans le but d’attirer l’attention sur la propension, se présentant comme une nécessité impérieuse, vitale même bien qu’inconsciente, pour l’homme, à se regrouper dans un « corps à corps » dans l’unité d’un seul corps, en cherchant à « faire masse ».

VARIA

Commenter ici, l’ouvrage d’un auteur classé dans la catégorie « littérature » est inhabituel ; ce sera, pourtant, le cas de « Masse et Puissance », publié en 1960 et considéré comme majeur dans l’œuvre d’Elias Canetti, Prix Nobel de Littérature en 1981. Le titre en anglais est « Crowds and Power » alors que « Masse » est au singulier en français. Cet ouvrage se distingue de l’ensemble des autres écrits de cet auteur parce qu’il se présente comme un vaste essai, s’appuyant implicitement sur l’ontologie et l’anthropologie, pour éclairer une observation complexe : la prédilection humaine spontanée, réflexe, pour la masse, pour « faire masse ». Ainsi, au fil des pages, il met à jour des séquences de la vie humaine, en apparence banales, dans le but d’attirer l’attention sur la propension, se présentant comme une nécessité impérieuse, vitale même bien qu’inconsciente, pour l’homme, à se regrouper dans un « corps à corps » dans l’unité d’un seul corps, en cherchant à « faire masse ».

Sa problématique reste celle de pointer la fuite de l’homme devant le fantôme de sa propre mort, par tous les moyens et dans toutes les circonstances, parfois au prix d’avoir à se dérober à toute intelligibilité ou rendant toute intelligibilité classique, caduque. Dans cette fuite, la course individuelle vers la recherche de l’immortalité dépasse la temporalité de l’homme car en se moulant dans la masse, il rejoint une autre temporalité, celle de la masse, qui n’est plus accessible à la même mesure et peut sembler « intemporelle ». De là, un parallélisme se fait jour entre l’approche rationnelle du concept d’individu, de société et de peuple et l’approche émotionnelle des humains ainsi réunis en masse, des masses et des masses qui évoluent en meutes. La difficulté réside dans le fait de les faire se rencontrer alors qu’elles font l’objet de recherche alors qu’elles se côtoient, voire se superposent dans la vie en train de se vivre puisqu’un peuple ou une masse se compose d’individus c’est-à-dire d’hommes, c’est-à-dire d’êtres humains vivants.

Or, les émotions et les affects restent les parents pauvres, pris en compte par défaut puisque dans notre société moderne, nous attendons le triomphe de la raison et du mesurable pour nous exprimer sur tout, et donc à propos de l’homme. Nous feignons d’y croire au moins et œuvrons dans ce sens en façonnant le profil de l’homme tel qu’il devrait être avant de le comparer à l’homme tel qu’il est, pour que leurs comparaisons permettent de réaffirmer les repères nécessaires aux certitudes. Pourtant, l’être humain tient sa dimension sensible du fait d’être vivant dans tous les aspects explorés et encore inexplorés que cet état de fait inclut, ce qui lui permet ensuite de se soumettre à la raison. En utilisant un exemple trivial, celui d’un escalier, nous dirons que lorsque nous empruntons un escalier, la première marche est non seulement une étape dans le processus de monter, mais restera la base pour les autres marches, l’ensemble de l’édifice repose sur ce qui le fonde et en reçoit les informations « primordiales », même invisibles.

Alors, comment l’homme peut-il relever le défi de se confondre avec l’incarnation vivante de la raison tout en se sachant mortel, conscient de l’évidence, de l’impératif et des conséquences de cette donnée ? De plus, c’est en solitaire qu’il la rencontre et dans la solitude qu’il « traite » avec elle, dans l’isolement de son for intérieur, ce qui, en soi, représente une forme de violence ; sauf à vouloir la fuir, en fuir même son idée, ceci correspond encore à une autre façon de traiter avec elle. C’est le dilemme de l’apparence et de la réalité que chacun, chaque un, porte en soi.

Devant cette tragédie « communautaire », ni la République, ni la Démocratie, ni la Patrie, ni le Peuple, ne peuvent fournir une recette pour juguler les problématiques intimes existentielles auxquelles l’homme est confronté et à partir desquelles, en fonction de son interprétation de ce drame, il élabore son quotidien et les décisions et actions de son contenu. E. Canetti remue « la vase » qui repose au fond de chacun comme « archaïsme » pour montrer qu’elle donne l’apparence d’une décantation, qu’elle peut donner le change alors que sa contribution grave et émouvante toutefois, est omniprésente ; sauf à chercher à l’occulter, ce qui ne saurait la faire disparaître comme l’auteur le met en lumière dans ses nombreux exemples, la guerre intérieure et intime fait rage.

« Masse et Puissance » se présente comme une ressource précieuse pour la psychologie politique afin que cette dernière ne s’épuise pas dans l’analyse des faits de socio-politiques mais reste proche de l’homme. Cet ouvrage nous démontre que la connaissance de l’humain, dans sa « stratégie » personnelle du processus d’être en train de vivre, peut, encore, nous réserver des surprises pour peu que l’on accepte de nous poser des questions sur lui sans le figer pour mieux apposer les étiquettes pour le caractériser. Une autre approche de l’humain serait, peut-être, intéressante à appréhender mais sans normalisation a priori et jugement immédiat a posteriori : celle des informations véhiculées par les relations qu’il établit en rapport à l’intensité de son engagement. En effet, l’immédiateté de nos jugements après catégorisation systématique sur des critères et paramètres classiques pour ne pas dire habituels, occultent le fait d’être le produit d’une fermeture d’un système sur lui-même, alors que portes et fenêtres sont fermées également.

L’originalité et la richesse contenue dans cet ouvrage reposent sur plusieurs de ses aspects, en particulier sur la multiplicité et la diversité des registres dans lesquels il va puiser ses exemples parfaitement connus puisqu’ordinaires bien souvent, quotidiens la plupart, même si d’autres convoquent l’ethnologie et d’autres disciplines pour nous fournir des exemples tout aussi patents. Le but est, toujours, de susciter un regard différent, des angles de vue originaux afin d’avancer des hypothèses nouvelles et de tenter de progresser dans la connaissance en levant les barrages des certitudes, souvent trop bien établies. E. Canetti nous renvoie au constat de nos repères habituels et à leur solidité pour les interroger dans la mesure où simultanément, le monde, observé en mouvement, ébranle valeurs et sécurité jusqu’à faire douter, parfois, de la conscience des responsabilités humaines vis-à-vis de l’humain et de sa dignité.

« Masse et Puissance » témoigne que l’homme reste « individu » dans la masse et vient s’y agréger pour s’accomplir individuellement tout en contribuant à participer à la vie de la masse comme une entité en soi. La puissance devient un vecteur invisible et trouble dans les deux situations, individuelle et collective, et sa particularité réside dans sa vivacité souterraine. L’humble condition de l’homme mortel se fonde dans l’immortalité d’une instance, la masse, qui se crée pour donner à vivre l’illusion d’une immortalité par le biais des aiguillons que sont les traces archaïques dont chacun est porteur comme signe de son combat pour survivre. Car chaque jour, dans notre vie, est un jour gagné en survie puisque « nul ne sait ni le jour ni l’heure » et ce terreau est un terrain fertile en positivité en tous genres mais aussi en dérives.

Tout à tour, E. Canetti, en chercheur insatiable, soulève des voiles sur ce qui, habituellement, est laissé dans l’ombre des laboratoires, faute d’une possibilité d’analyse plus subtile, plus acérée, en l’absence de catégories et schémas préconstruits prêts à accueillir tout en classant a priori. Il souligne combien le risque d’être déstabilisé peut conduire à renoncer alors même qu’il s’agit de scruter ce qui nous fonde. En ce sens, la recherche symbolise le risque de l’inconnu, d’une déstabilisation possible, ce qui peut nous laisser bien désemparés dès lors qu’une nécessité d’avoir à affirmer des certitudes concernant l’homme et l’humain qui le qualifie, se profile. La lecture de son ouvrage inciterait même les blasés à reconsidérer la vanité d’un savoir prétendu bien établi simplement par le témoignage des voiles qui recouvrent le souterrain ; il démontre que c’est dans la terre que nous sommes enracinés et que la terre fertilise les germes. Au-delà d’une formulation symbolique, ses exemples méritent quelque attention comme invitation à dénicher l’impensé malgré les catégoriques systèmes de défense, qui tendent à se radicaliser quelquefois, pour éviter d’aller voir... trop loin...

L’auteur bouscule les frontières académiques jusqu’à les faire dialoguer entre elle dans « Masse et Puissance », véritable somme de considérations et d’incitations à penser de manière transdisciplinaire, en termes de contributions complémentaires à l’étude d’un même « objet » d’étude. Bien simplement, il nous rappelle que le réel ne se segmente pas tout en se livrant à nous dans nos existences alors que nous l’expérimentons dans nos expériences de vie ; il nous immerge dans sa globalité, que nous disséquons ensuite lorsque nous voulons le soumettre à nos méthodes de recherche, après l’avoir façonné selon notre perception de la faisabilité. E. Canetti souligne combien la complexité du réel humain rend le chercheur perplexe, combien nous sommes prêts à ne pas voir ce qui pourrait être utile ou important à voir. Il pointe le fait de nous rendre prompts à privilégier ce qui se prête à la logique et à l’explication, ignorant ou négligeant ce qui nous renvoie à notre propre impuissance et il insiste sur la nécessité de revisiter, de réinterroger, d’observer à nouveau. Il n’y a aucune arrogance chez E. Canetti mais plutôt une forme d’humilité qui rayonne à travers les pages, celle du chercheur audacieux et curieux mais conscient de ses limites.

« Masse et Puissance » représente un défi dès le départ et sait maintenir l’intérêt de sa lecture, tant son contenu incite à une réflexion libérée des cadres classiques de nos manières de penser, et nous entraîne jusqu’à nous étonner de penser différemment en le lisant. L’intérêt de cet ouvrage et sa richesse résident, entre autres, tant dans son apport que dans l’incitation à cheminer à partir de lui, comme celle de nous conduire à appréhender la notion d’égalité dans la masse, ce ressenti, cette sensation dans un corps à corps vécu dans une proximité charnelle. Car « faire masse » correspond à participer à la co-construction inconsciente d’une unité implicite d’un corps jusqu’à devenir indiscernable pour se rendre incontrôlable, y compris par soi-même. Et puis, si la mort intervient dans la masse, lorsque la masse tue ou qu’elle est tuée, c’est la conséquence de l’exécution de l’ordre originel dont l’aiguillon est intrinsèque à l’humain : tuer pour ne pas risquer d’être tué, mais qui, parfois, n’exécute pas sa partition de façon très « orthodoxe ».

Nos archaïsmes nous sculptent et impulsent pulsions et impulsions, que nous voulions le cacher ou pas, ce qui nous amène à mieux comprendre l’importance et l’utilité de l’alternative entre nous fuir en fuyant ces traits, ou tendre à nous accepter en les acceptant pour, ensuite, « faire avec » de manière à rendre intelligible ce qui est qualifié de « monstrueux ». Le déni, et même le déni du déni, fournissent l’illusion confortable de nous protéger de nous-mêmes et de ce qui ne nous est pas conscient, pour ne parler nommer l’inconscient. Le mérite de ce livre est aussi de nous accompagner au-delà des querelles de clocher, pour nous remémorer l’histoire, notre histoire, que nos cris « plus jamais ça » n’ont pas réussi à nous convaincre. C’est ainsi qu’il aborde la notion d’ordre, l’ordre qui est donné comme la volonté que tout soit en ordre, et ce qu’il exhume de cette injonction implicite et explicite, scrutée au travers du prisme de la psychologie politique par exemple, peut mener à quelques réflexions car dans ce domaine, seuls les penseurs s’épuisent tandis que le sujet ne l’est pas.

E. Canetti développe cette thématique autour de l’ordre, dont nous ne pouvons restituer qu’une infime parcelle, renvoyant au texte : « il est donc vrai que des hommes qui ont agi par ordre, s’estiment parfaitement innocents. S’ils sont à même d’affronter leur situation, il se peut qu’ils éprouvent comme de l’étonnement d’avoir si complètement subi la puissance des ordres. Mais ce sentiment éclairé est lui-même sans valeur, arrivant trop tard, quand tout est depuis longtemps, fini. Ce qui est arrivé peut se reproduire car ils sont incapables d’élaborer une protection intime contre de nouvelles situations identiques à l’ancienne. Ils restent livrés à l’ordre, sans défense, avec une conscience très obscure du danger qu’il représente. » (p. 352).

Dans un autre de ses livres « La conscience des mots », qui date de 1976, E. Canetti introduit son chapitre « puissance et survie » de la manière suivante : « parmi les phénomènes les plus inquiétants de l’histoire de l’esprit humain, il y a l’évitement du concret. Il existe une tendance frappante à se précipiter d’abord sur ce qui est le plus éloigné, et à ne pas voir tout ce à quoi on se heurte constamment dans le voisinage le plus proche. L’allure des gestes emportés, le côté aventureux, audacieux, des expéditions lointaines donnent le change sur leurs motifs. Il n’est pas rare qu’il s’agisse simplement, en l’occurrence, d’esquiver ce qui est proche, parce que nous ne sommes pas de taille. Nous en sentons le risque et préférons d’autres dangers de consistance inconnue. », et plus loin, il affirme : « on ne peut plus séparer ce qui est public de ce qui est privé ; cela s’interpénètre de façon inouïe ». (p. 31)

Avec détermination dans ses descriptions et ses analyses, cet essai aborde successivement, la masse, la meute, meute et religion, masse et histoire, les entrailles de la puissance, le survivant, les éléments de la puissance, l’ordre, la métamorphose, aspects de la puissance, dominance et paranoïa, autant de mode d’organisation sociale ou d’aspects qu’il reconsidère. Il nous entraîne dans moult situations concrètes dans lesquelles les manifestations et évènements collectifs sont appréhendés simultanément sous l’angle individuel, afin de mettre en évidence comment l’individuel nourrit le collectif et réciproquement, à l’insu l’un de l’autre. Dans ce but, E. Canetti approfondit les circonstances plutôt que les contextes, pour analyser, avec finesse et au-delà de ce qui semble aller de soi. Il travaille contradictions et paradoxes qui caractérisent l’humain par le biais des signes qui passent inaperçus dans les analyses, le plus souvent, faute de pouvoir en discerner le sens.

Ainsi et progressivement, il relève un certain nombre de comportements humains qui nous sont familiers pourtant, mais qui sont négligés dans de nombreuses études, sauf anthropologiques pour certains. Incompréhensibles directement, inadaptés à une approche causale classique et donc perçus comme insignifiants a priori, ces comportements sont soumis tour à tour à notre observation, accompagnés de suggestions d’hypothèses implicites ou explicites nouvelles, issues de registres académiques avec lesquels nous sommes le moins à l’aise. Si l’anthropologie est partout présente et renvoie même à l’ontologie, la psychanalyse se profile pour illustrer, implicitement, le rapport entre le souterrain et le terrain, entre l’immergé et l’émergé, laissant le lecteur choisir ses registres de référence pourvu que la lecture conduise à la réflexion et à l’exploration.

« Masse et Puissance » n’est pas un manuel académique et présente l’avantage d’être construit selon la progression de la réflexion du chercheur, non contraint de circonscrire son objet de recherche selon une méthodologie trop rigide pour cet objet. C’est ainsi qu’il favorise la mise en lumière de l’importance de ces mémoires de notre passé enfoui qu’il exhume, l’hypothèse des traces sur lesquelles reposent notre évolution humaine, minérales, végétales, animales, pour les interpeler et les illustrer par de nombreux exemples concrets tout en cherchant à en peser l’impact dans notre vie individuelle et sociale et dans nos modes de fonctionnement et d’organisation. Avec E. Canetti, des situations complexes de la vie sociale et politique telles que les guerres, les grèves, etc... sont proposées à l’examen pour en revisiter le sens après avoir éclairé leurs éventuels ancrages archaïques, devenus réflexes et d’autres aspects de l’humain en jachère de « scientificité ». Réfléchir autrement pour aller plus loin, tel est le challenge.

E. Canetti nous tend le miroir en quelque sorte, pour percevoir et voir, autrement, dans une perspective globale que seul le miroir, partial bien sûr, mais plus complet, offre au « regard » de notre réflexion. Il ne cherche pas à classer où à expliquer en utilisant, a priori, les catégories requises habituellement pour expliquer puisqu’il est un écrivain et que son œuvre est littéraire. Il pointe la dualité problématique en action lorsqu’il s’agit d’aborder l’homme entre l’homme tel qu’il serait nécessaire qu’il soit et celui qui se manifeste, en démontrant le « normé » qui hypertrophie le normal sécurisant parce qu’apparent et connu. C’est la source du « pas vu-pas pris » et du règne de l’image et de l’apparence qui taisent les paradoxes et les contradictions qui nous caractérisent. D’ailleurs, l’introduction de cet essai débute par la mise en lumière de l’un de nos paradoxes, issu d’un constat concret : « il n’est rien que l’homme ne redoute davantage que le contact de l’inconnu. On veut voir ce qui va vous toucher, on veut pouvoir le reconnaître, ou, en tout cas, le classer. Partout l’homme esquive le contact insolite.... Toutes les distances que les hommes ont créées autour d’eux sont dictées par cette phobie du contact... Cette aversion de tout contact ne nous quitte pas même quand nous nous mêlons aux gens. C’est cette phobie qui nous dicte notre manière d’évoluer dans la rue.......Quand nous faisons le contraire, c’est qu’il en résulte pour nous un plaisir et le rapprochement vient, alors, de nous-mêmes ».

La masse libère l’homme de cette phobie du contact puisqu’il vient, de son plein gré, à la rencontre de la masse pour s’y joindre et s’y perdre parfois, inversant la phobie en son contraire. Une des raisons, suffisamment puissantes, présiderait donc à ce renversement jusqu’à être capable de transformer en plaisir ce qui était aversion. Selon cette perspective adoptée dans cet ouvrage, la masse ne représente pas une rupture, un évènement qui émergerait comme un accident dans le parcours habituel, mais plutôt comme une solution répondant à un besoin profond, impensé et pourtant prégnant, omniprésent et prêt à se manifester à tout moment. Au cours des chapitres, se dégage le fonctionnement simultané de deux niveaux de réalité, interdépendants : l’homme solitaire dans son intimité qui va se fondre dans la masse pour se sécuriser d’être « normal » dans la conscience de son paradoxal destin (en survie alors qu’il vit). Il sera « normal » en quelque sorte, en fonction de la « norme » comme mot d’ordre pour faire masse, dans des situations aussi différentes que la grève, les funérailles, la fête, la guerre, etc... La masse « traite » les peurs et les fantasmes individuels, ennemi intérieur, ces fantômes intimes avec lesquels il a du mal à cohabiter et que la raison lui donne l’impression de maîtriser. En ce sens, la masse agit comme une thérapeutique.

Ainsi, E. Canetti amorce l’implicite question du « réalisme » du réel, soulignant, dans chacun des exemples développés et ils sont nombreux, que le réel ne peut se résumer au « donné » et implique un approfondissement. C’est pourquoi, simultanément, E. Canetti aborde la masse avec un objectif grand angle sans se priver d’un zoom, se donnant les moyens d’une démarche herméneutique et analytique du phénomène. La complexité de la masse, de la meute, dans toutes leurs manifestations auxquelles il consacre son ouvrage, ouvre toujours sur ces dimensions « occultées » de l’individu à l’origine des pulsions et des impulsions, dans un face à face toujours fuyant avec sa finitude. La lecture de « Masse et Puissance » illustre, à sa manière, tout à la fois la conception de DURKHEIM : « en s’agrégeant, en se pénétrant, se fusionnant, les âmes individuelles donnent naissance à un être psychique si l’on veut, mais qui constitue une individualité psychique d’un genre nouveau. » (Durkheim, 1960, p. 103), en rappelant la remarque de Hayek : « nous ne pouvons directement les observer dans les esprits (données invisibles telles que croyances, etc...) mais nous pouvons les reconnaître dans ce que les gens font et disent, simplement parce que nous avons-nous-mêmes, un esprit semblable au leur » (Hayek, 1953, p. 35).

Dans tout cet ouvrage, E. Canetti souligne successivement l’impression et la sensation, les conjuguant comme pour rappeler que ce qui est vu et produit comme manifestation extérieure, est, en même temps, vécu intérieurement par ceux qui le produisent. Or, ce vécu, ce ressenti, sur lesquels s’appesantit Canetti, représente le nœud à partir duquel l’auteur pointe la vie intérieure, les possibles pulsions intérieures inconscientes qui font sens et en même temps, divergent d’une explication purement rationnelle. Sans le signaler, il pointe les limites de la rationalité et soumet l’idée d’une superposition de couches, des plus profondes aux plus superficielles, des plus invisibles aux plus visibles, démontrant que la rationalité ne peut tout aborder dans la mesure où elle ne reconnaît pas le principe et la réalité de toutes les couches et leurs interdépendances. Avec l’auteur se profile l’idée osée d’une autre logique, alors que la logique est fille de la rationalité mais si ce qui est étiqueté d’irrationnel se présentait sous une autre forme de « logique interne », serait-il justifié de rejeter la description d’un processus apparenté sous prétexte qu’il lance un défi à sa filiation ? Où commence l’ouverture et où finit-elle par se refermer, en persistant à exclure sans tenter de dépasser les propres frontières du « prêt à penser » alors qu’il ne s’agit pas d’avérer mais juste d’accepter d’en tester l’approche ?

Au terme de cette recension, quelques questions majeures à nos yeux, suscitées par cet ouvrage :

1) tout d’abord, sur le plan général, « Masse et Puissance » repose sur des observations et des réflexions issues de la réalité vécue et partagée, appréhendée à l’état brut, sans façonnage a priori pour devenir compatible à d’éventuelles démonstrations en s’adaptant à une méthode configurée. E. Canetti nous fait percevoir toute la difficulté d’appréhender la complexité du réel mais également tout l’intérêt d’une approche transdisciplinaire. Il est vrai que cette suggestion présente des difficultés opérationnelles en l’état actuel mais qu’un avenir proche viendra estomper. En effet, les « Big Data » pratiquent déjà et pratiqueront une transdisciplinarité quantitative et par extension, qualitative, orienteront vers des analyses prédictives et des pistes d’hypothèses à travailler. Dès lors, il restera au chercheur « plutôt monodisciplinaire » à trouver sa place à côté des « Big Data » et de leur « intuition » instrumentale ?

2) Sur un autre plan, cet ouvrage insiste sur notre constitution et nos réflexes archaïques, lesquels s’expriment dans nos attitudes et nos comportements, spontanément et à notre insu, avec la difficulté, parfois, de nous reconnaître dans nos faits et gestes lorsque « faire masse » devient nécessaire au sens philosophique du terme. Ceci induit à réfléchir au « démos » de la démocratie qui inclut un peuple qui se cherche et qui est recherché tant sa crédibilité laisse à désirer tandis que se déploient des circonstances de masse qui, parfois, dégénèrent en meutes. Le peuple serait-il façonné par l’intellect alors que la masse en représenterait l’expression émotionnelle ? Il deviendrait évident, dès lors, qu’explorant ce qui est la masse avec des « outils » compatibles avec le peuple, il est impossible de les faire se rejoindre, d’autant plus que la « noblesse » de la masse reste discutable.
Notre mémoire émotionnelle profonde, archaïque, véhiculerait des germes d’attitudes et de comportements intérieurs en même temps que nous les traduisons, sur un mode « recevable, désirable contextuellement » en termes de modes visibles propres à être enregistrés dans un protocole expérimental. Que faire, alors, du souterrain gênant puisqu’il n’est pas directement accessible tandis qu’il pourrait être repéré, peut-être ou pourtant, comme appartenant aux fondations d’un échafaudage élaboré avec lui comme « intrus » non identifié ? Il ne s’agit pas d’opposer masse et peuple mais de souligner qu’ils auraient besoin de dialoguer ensemble pour, par exemple, relire en le revisitant « le peuple » de Jules Michelet, laissé trop vite dans l’ombre sous prétexte d’élans mystiques ou autres. Car si E. Canetti propose des pistes d’observation et de réflexion, il ne prétend pas les conclure mais plutôt les soumettre comme un nouveau champ d’expérimentation à usage plus large et plus contemporain. Un danger se présente qui serait celui d’une lecture « catégorisante » a priori de cet essai, laquelle nettoierait toutes les aspérités dans une précipitation à vouloir « tout ranger » à nouveau plutôt qu’à y accueillir la « mise en désordre » pour en reconsidérer les paramètres d’un autre ordre.

3) Par ailleurs, « on ne change pas une société par décret » affirmait Michel Crozier il y a un demi-siècle, mais l’humain dans ses vibrations sensibles et vivantes n’est-il pas confronté, aujourd’hui, à devoir se taire pour offrir une représentation sociale digne de la raison raisonnante ? Ce besoin impératif de n’appréhender les émotions qu’au travers du filtre ou des filtres de la raison, avec évaluation après jugement et sanction d’inclusion ou d’exclusion, n’est-ce pas là l’expression secrète de nos peurs enfouies, archaïques ? Dans ce cas alors, cette objectivité portée en étendard et parfois en bouclier, n’est-elle pas là pour protéger a priori d’avoir à prendre en compte des situations du réel vécu donc complexe, afin d’apurer ce qu’on ne saurait voir ! Or, enrichir la connaissance n’est-ce pas l’ambition de la recherche même si cela risque de conduire à une remise en question de l’organisation des savoirs pour faire émerger les zones en jachère, au risque de la peur ?

4) Enfin, à l’époque où le transhumanisme et l’intelligence artificielle se rangent parmi nos préoccupations quant au type de « société-monde » qu’ils vont concourir à faire advenir, ne sommes-nous pas en train de façonner, déjà, un peuple de post humains, sculptés tels qu’il faudrait qu’ils soient, au risque d’engendrer un mal-être dû à une incapacité à être ce qu’ils ne sont pas, puisqu’ils sont encore des humains ? Car si être sensible et respirer demeurent les caractéristiques du vivant, mettre à distance la sensibilité humaine ou la rendre « insensible », cela ne nous conduit-il pas à nous métamorphoser ? La question qui se posera alors devra porter sur quel type de vivant sommes-nous devenus tout en faisant l’inventaire de tous nos renoncements fondamentaux.

En conclusion, la lecture de « Masse et Puissance » vient pointer, en insistant, sur la nécessité d’accepter de regarder dans le miroir qui nous est tendu et que nous pouvons nous tendre car il s’agit de notre existence à tous et des qualificatifs que nous sommes en train de contribuer à lui adjoindre. Dans « la mise en scène de la vie quotidienne », Erwin Goffman focalise sur nos rôles sociaux pour nous réduire à ces apparences dans nos apparitions tandis que Georges Simmel avance le principe de l’existence d’un secret plus secret que tout secret, qui qualifie notre intime. Or, si cet intime constitue la singularité individuelle, il repose sur la similarité partagée de l’humaine condition, sans laquelle l’intime humain serait impossible : il est nécessaire d’être humain pour parler d’intime.

« Masse et Puissance » illustre notre potentiel individuel à « faire masse » en mettant en relief la puissance des germes en sommeil au fond de nous, de nos racines archaïques et du sens qu’ils manifestent en se révélant selon les uns et les autres. « Faire masse » représente les racines, la dimension profonde, enfouie, de tout rassemblement, groupe, foule, communauté, réunion, etc..., ces derniers étant la face émergée et rationalisée, conceptualisée, d’un niveau intime immergé, non directement accessible. Comme les racines donnent à voir l’arbre, nos racines sont le terreau des groupes, peuples, foules, communautés, organisations humaines constituées en vue d’un but ou d’un objectif énoncé et rationnel. Toutefois, nos racines sont là, en fournissent la sève qui nourrit le potentiel de « faire masse » de chaque être humain vivant, donc sensible, vibrant par les émotions.

La masse, ainsi appréhendée, est le véhicule par lequel l’intime non conscient de l’humain, se manifeste ou pas, sans traduire explicitement ce qui l’anime alors qu’elle est animée. Dans une société rationalisée, composée d’humains façonnés par la raison raisonnante, ce potentiel à « faire masse » n’apparaît pas, puisque l’homme tel qu’il doit être, est éduqué et « gère ses émotions ». En conséquence, il ignore, est indifférent ou même combat ce potentiel en lui en luttant contre toute expression excessive de l’émotionnel par un terme imposé par la « définition » implicite de l’homme éduqué. En effet, l’homme éduqué, tel qu’il doit être, est « délimité » dans sa finitude en se montrant à l’intérieur des limites de l’homme « fini » défini, qui ne peut se réaliser qu’à l’intérieur de sa finitude circonscrite par le pensé en vigueur de l’homme normal dans la société considérée.

Aussi, le devenir de ce qui fait l’objet de « l’impensé » de l’homme ou d’aspects minorés ou ignorés ou refoulés, fait l’objet d’une autocensure ou d’un refoulement de bon aloi afin d’offrir l’image d’un fonctionnement « lisse », sans trop d’aspérités, en surface. Les sociétés totalitaires nous ont donné des témoignages à maintes reprises, de ce type d’exemples de cette volonté de coercition réussie en apparence. Mais le totalitarisme est une modalité de gestion des individus qui peut prendre des formes plus discrètes, ayant obtenu un consensus de principe eu égard à la désirabilité sociale en vigueur.

Parmi les conséquences possibles reste la violence liée d’une part au fait de ne pas avoir d’opportunité d’expression dans cette société modélisée du « pas vu-pas pris », et d’autre part au fait que les peurs transportées par les racines archaïques humaines non révélées et donc non acceptées pour être dépassées, peuvent exploser à tout moment pour devenir totalement incontrôlables comme un barrage qui cède aux violences inouïes. Dans nos sociétés occidentales où la mort a été « aseptisée » par le progrès médical et l’espérance dont il est le porteur, vivre est un objectif que la mort ne doit jamais venir troubler alors que la mort est inscrite dans la vie.

A côté de cette option, « Masse et Puissance » se présente comme une œuvre pertinente pour la psychologie politique dans la mesure où elle ouvre à une autre voie, à une société fondée sur l’homme tel qu’il est, avec ses peurs archaïques et ses besoins ontologiques, partagés par tous. Tout projet politique placerait l’homme intime au cœur de ses actions, dans l’esprit des valeurs républicaines et, en particulier, de la fraternité humaine qui en fait le lit. Il ne s’agirait plus de chercher à éduquer l’humain comme les fascismes et autres en ont fait l’expérience, mais de responsabiliser l’homme sur notre dimension semblable de notre humaine condition c’est-à-dire la puissance de ce que signifie être un être humain. Dès lors, la démocratie se libérerait de ses paradoxes et contradictions endogènes nés du fait de prendre soin du citoyen, concept vidé de l’émotion du sensible vivant humain tel qu’il est, en remplaçant l’individu tel qu’il devrait être préconisé par la rationalité souveraine par l’humain dans son advenir d’humanité infinie, indéfiniment humaine. La crédibilité d’une telle proposition est directement liée à nos modes d’approches personnelles que nos définitions librement choisies nous imposent comme prismes de lecture du monde qui nous entoure, au sens profond que nous attribuons à notre existence.

De plus, la Révolution Française, qui a institué le principe d’une insurrection permanente comme expression possible du peuple français, peut se voir transformer en chance pour la République et pour la démocratie plutôt qu’en risque permanent de contestation qu’il faut, à tout prix, faire taire ! Dans ce cas, il serait nécessaire qu’un autre « socialisme » se dessine pour remplacer le socialisme bourgeois matérialiste qui vise à ce que chacun puisse consommer en toute liberté dans une société-monde, jusqu’à se perdre dans la consommation à outrance puisqu’il peut se l’offrir. Ce socialisme-là ne pourra se revêtir de la panoplie de l’idéologie puisqu’il devra laisser la place pour l’expression métaphysique « des signifiances existentielles » de l’humain en voie d’accomplissement de son advenir. L’humain réenchanté par son humanité deviendrait le vecteur majeur de notre avenir collectif parce qu’il serait impulsé par l’immense puissance de l’espérance individuelle conjuguée.

Alors, les questions se posent à nous quant à notre volonté pour demain : avons-nous renoncé à une conscience collective de ce que signifie pour nous être humain (supérieur à l’animal dans l’évolution) au nom d’un orgueil fondé sur l’illusion d’avoir réfléchi sur tous les paramètres possibles grâce au progrès de la science et des techniques ? Cet orgueil nous conduit-il, après avoir effacé les traces du sacré et du divin, à les réinventer pour incarner l’homme devenu tout-puissant dans sa maîtrise ? Ne serait-il pas temps d’examiner cet orgueil contemporain si puissant qu’il en est devenu banal et nié alors qu’il marque le quotidien de ses certitudes dans tous les aspects de la vie courante, laissant l’humain seul avec la conscience des incertitudes immenses abandonnées au déni, lequel fait l’objet d’un déni ? En un mot, l’humain serait-il devenu soluble dans tous les systèmes inventés par l’homme, maître du monde social, culturel et politique au point de lui avoir fait perdre sa mémoire ?


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