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Cahiers de Psychologie Politique

DOSSIER : L'AVENIR DE LA DEMOCRATIE

La problématique des mouvements de foule, telle qu’elle se manifeste aujourd’hui dans l’essor des partis populistes en Europe et aux États-Unis ou de manière plus ou moins récurrente dans la vie politique des pays de l’hémisphère sud, redonne chaque fois une actualité au vieux débat sur la nature, les avantages et les dérives de la souveraineté populaire. Comment définir le peuple ? Peut-on se contenter de sa représentation parlementaire ? Doit-on croire tous ceux qui descendent dans la rue en prétendant parler en son nom ? Les masses invoquées par les marxistes incarnent elles vraiment la marche de l’histoire ? Ne seraient-elles pas au contraire des foules incultes et irrationnelles à l’assaut des normes légales et morales qui protègent l’ordre politique et les valeurs de civilité ? Les réflexions sur ce thème remontent aux origines de la démocratie et comprennent des débats sur le cadre institutionnel et les procédures garantissant au mieux la souveraineté du peuple.

DOSSIER : L'AVENIR DE LA DEMOCRATIE

Pierre de Senarclens est professeur honoraire à l’Université de Lausanne. Il a été directeur de la division des droits de l’homme et de la paix à l’UNESCO et vice-président de la Croix Rouge suisse. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages portant sur l’histoire des idées, sur l’histoire et la sociologie des relations internationales contemporaines. Il a publié récemment Les Illusions meurtrières. Ethnonationalisme et fondamentalisme religieux en 2016 et Nations et nationalismes en 2018.

SOMMAIRE

1. Les dérives de la souveraineté populaire

2. vers une psychologie des foules

3. L’apport de la psychanalyse

3.1. La foule, espace de régression

3.2. L’illusion de la toute-puissance

3.3. Les foules idolâtres de l’entre-deux-guerres

4. Déclin et métamorphose des foules

4.1. Les foules structurées

4.2. Les foules éphémères

Conclusions

 

La problématique des mouvements de foule, telle qu’elle se manifeste aujourd’hui dans l’essor des partis populistes en Europe et aux États-Unis ou de manière plus ou moins récurrente dans la vie politique des pays de l’hémisphère sud, redonne chaque fois une actualité au vieux débat sur la nature, les avantages et les dérives de la souveraineté populaire. Comment définir le peuple ? Peut-on se contenter de sa représentation parlementaire ? Doit-on croire tous ceux qui descendent dans la rue en prétendant parler en son nom ? Les masses invoquées par les marxistes incarnent elles vraiment la marche de l’histoire ? Ne seraient-elles pas au contraire des foules incultes et irrationnelles à l’assaut des normes légales et morales qui protègent l’ordre politique et les valeurs de civilité ? Les réflexions sur ce thème remontent aux origines de la démocratie et comprennent des débats sur le cadre institutionnel et les procédures garantissant au mieux la souveraineté du peuple.

Une chose est certaine : la nature et la dynamique des foules sont incertaines. Depuis la Révolution française, ces mouvements ont été associés aux meilleures conquêtes de la liberté, mais aussi à des périodes de grands désordres politiques qui ébranlèrent ou détruisirent les assises de la démocratie, en particulier en invalidant le rôle de ses instances représentatives. Les pires excès de la Terreur suivirent de peu la prise de la Bastille. Les grandes révolutions du xixe siècle ont mis en mouvement des foules en quête de liberté, mais dont la violence fut souvent difficile à contenir. En août 1914, à Paris, à Berlin et à Saint-Pétersbourg l’enthousiasme des masses était incontestable dans les premiers jours de la mobilisation. Dans les années qui suivirent, les États belligérants ont imposé à des millions d’hommes et de femmes les sacrifices d’une guerre atroce. Après les traités de paix, les régimes totalitaires ont poursuivi l’embrigadement des masses, avant de mettre une fois encore l’Europe et le monde à feu et à sang. Les États qui naquirent de la décolonisation, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, prétendirent incarner la volonté de peuples épris de liberté et leurs dirigeants devinrent les héros d’un culte quasiment religieux. Ils eurent du mal à consolider leur souveraineté et furent souvent le théâtre d’émeutes, de guerres civiles et de génocides dans lesquels des foules fanatisées jouèrent un rôle important.

Historiens et sociologues sont en désaccord sur l’interprétation de ces phénomènes politiques. Ces disputes ont une dimension idéologique puisqu’elles concernent la souveraineté du peuple et surtout les conditions de son exercice. Mais elles recouvrent aussi des divergences d’interprétation de ces mouvements collectifs. Certains chercheurs confèrent à ces foules un objectif légitime, cohérent et pleinement intelligible par l’analyse du discours et des conditions socioéconomiques, alors que d’autres mettent en cause cette rationalité ou tout au moins la tempèrent en insistant sur les dimensions émotionnelles, imprévisibles et le plus souvent violentes de ces rassemblements aléatoires. Ils mobilisent la psychosociologie pour appréhender leur dynamique singulière, en acceptant surtout l’apport de la rupture épistémologique dans les sciences sociales inhérente au développement de la psychanalyse.

1. Les dérives de la souveraineté populaire

Les manifestations de rue et les foules imprévisibles, la fébrilité et l’incohérence de la volonté populaire n’ont cessé d’être une source d’inquiétude pour les penseurs libéraux, et encore davantage pour les conservateurs. Après la Révolution française et l’Empire, les libéraux insistèrent sur le fait que la doctrine de souveraineté populaire avait légitimé une concentration funeste du pouvoir étatique et engendré une violence collective aveugle et absurde. Ils cherchèrent à en donner une définition restrictive en montrant que la souveraineté devient une source de despotisme lorsqu’elle est illimitée. Constant avait en tête les foules de la Révolution française lorsqu’il critiquait la doctrine de la souveraineté du peuple. La majorité peut être « factieuse ».1 La souveraineté doit être encadrée, afin qu’elle n’empiète pas sur l’indépendance et l’existence individuelle. « L’action qui se fait au nom de tous » nourrit le despotisme d’un seul. Ce fut l’erreur de Rousseau dont les idées de contrat social invoquées pour légitimer la liberté ont engendré la tyrannie.2

Tocqueville était fasciné par la démocratie, dont l’avancée lui semblait irrépressible. Il s’en inquiétait, car il ne croyait pas à « l’infaillibilité des masses ».3 Il prédisait que l’autorité des opinions publiques se substituerait à celle des dogmes religieux et des élites intellectuelles. Il ne cache pas dans ses Souvenirs l’angoisse qu’il éprouve au moment de la révolution de 1848 en observant les mouvements de foule et la prétention des ouvriers de Paris de représenter le peuple français. « La foule se réunissait tous les jours dans les rues et sur les places ; elle s’y retrouvait sans direction comme les flots de l’océan dans la houle ».4 Et pourtant lors de l’insurrection de juin, qui prend la forme d’une véritable guerre civile, il ne dissimule pas son admiration pour ces insurgés qui combattent « sans cri de guerre, sans chefs, sans drapeaux et pourtant avec un ensemble merveilleux et une expérience militaire qui étonna les plus vieux officiers. » Il y voit un « combat de classe » (…) un effort brutal et aveugle, mais puissant des ouvriers pour échapper aux nécessités de leur condition qu’on leur avait dépeinte comme une oppression illégitime et pour s’ouvrir par le fer un chemin vers ce bien-être imaginaire qu’on leur avait montré de loin comme un droit. »5

Le suffrage universel reconnu en France par la révolution de 1848 fait le lit des forces conservatrices et de la démagogie, avant d’assurer l’élection de Louis-Napoléon Bonaparte, puis son coup d’État. On ne s’en inquiète pas seulement dans les rangs des penseurs libéraux. Les masses laborieuses incarnent pour Marx l’espérance d’une histoire universelle et d’une humanité réconciliée avec elle-même. Et pourtant dans le Manifeste du parti communiste, il évoque le « Lumpenprolétariat », « ce produit passif de la pourriture des couches inférieures de la vieille société »6 et dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, il caractérise ce sous-prolétariat comme une population interlope, totalement dépourvue de conscience de classe et de projet historique. Il s’en prend également aux paysans « parcellaires » qui ont soutenu Louis-Napoléon et son coup d’État. Il le désigne comme le « chef » de ce « Lumpenprolétariat », « ce rebut, ce déchet, cette écume de toutes les classes de la société » (…) de gens sans foi ni loi « des vagabonds, des soldats licenciés, des forçats sortis du bagne (..), des souteneurs, des tenanciers de maisons publiques (…) des mendiants (…) une masse confuse, décomposée, flottante… »7

Vers la fin du xixe siècle, les progrès de la démocratie inquiètent les milieux conservateurs, d’autant que ce régime est associé à des transformations structurelles de grande ampleur qui favorisent l’irruption des masses dans la vie politique. L’industrialisation, le développement des communications et l’urbanisation entraînent la montée en puissance des partis politiques et des syndicats, alors que l’essor de la presse a pour conséquence d’amplifier l’importance des polémiques et antagonismes sociaux. Les foules s’imposent plus que jamais comme un acteur important de la vie politique. En 1870, elles envahissent la rue pour encourager l’empereur à faire la guerre à la Prusse. L’insurrection de la Commune après la défaite, avec ses exactions, ses otages, ses exécutions sommaires et ses combats de rue mobilise des foules en colère, au même titre que la semaine sanglante de mai 1871. Ces événements ravivent au sein des élites intellectuelles et des sphères dirigeantes la crainte de masses incontrôlables et la mémoire traumatique de la Terreur.

Taine s’affirme comme le meilleur représentant de cette vision.8 C’est à la suite de ces événements qu’il s’engage dans les recherches qui aboutiront à son œuvre magistrale en quatre volumes consacrés à la Révolution française : Aux origines de la France contemporaine (1875-1893). D’inspiration positiviste, il prétend faire une histoire scientifique, fondée sur une étude approfondie des sources. Et pourtant de la révolution, il ne reste rien de respectable. Il y voit le surgissement d’une « anarchie spontanée » que les foules plébéiennes, le plus souvent délirantes, vont dominer de part en part. Rien n’est pire à ses yeux que le pouvoir de la rue, celui d’une « populace » qui s’engouffre dans le chaos engendré par l’effondrement du gouvernement. C’est le retour à l’état de nature.

2. vers une psychologie des foules

La foule avait été jusqu’alors un thème essentiellement littéraire et une figure des discours politiques. Elle devient un objet d’analyse qui se prétend guidé par une démarche scientifique. Gabriel de Tarde, auteur de nombreux ouvrage de sociologie et de psychologie sociale, publie en 1893 un article dans la Revue des deux Mondes intitulé « les foules et les sectes criminelles » dans lequel il souligne la puérilité, la lâcheté et la bestialité de ces « multitudes ».9 La foule est réceptive aux idées qui circulent en son sein de manière contagieuse. Elle est d’ordinaire sous l’influence d’un meneur qui exerce sur elle une emprise de nature quasiment hypnotique. Lorsqu’elle est lancée la foule « se met, naturellement, à casser les vitres, à détruire tout ce qu’elle peut. »10 Elle peut aussi assumer des actes héroïques. « Une nation moderne, sous l’action prolongée des idées égalitaires, tend à redevenir une grande foule complexe, plus ou moins dirigée par des meneurs nationaux ou locaux.11 Scipio Sighele développe alors des idées semblables en insistant sur le fait que les individus n’ont pas les mêmes réactions dans les foules, en raison des phénomènes de contagion et de suggestion qui sont à l’œuvre en leur sein dans ces multitudes.12

En 1895, dans sa Psychologie des foules, Le Bon reprend à son compte cette thématique de la foule, aussi bien que les idées développées par G. de Tarde et s. Sighele, en proposant toutefois une perspective innovante sur les dimensions inconscientes de la vie politique. Cet ouvrage connaîtra un immense succès, avec de très nombreuses éditions et traductions. « L’âge où nous entrons sera véritablement l’âge des foules », affirme-t-il. Des gens rassemblés en masse, précise-t-il, ne constituent pas nécessairement une foule. Pour cela, ils doivent partager des représentations ou des aspirations communes.

Les individus en foule ont « une unité mentale » « une âme collective ». Ils ont pour caractéristiques d’être instables, émotifs, imprévisibles et violents. Ils assument des positions grégaires et irrationnelles, délaissant leurs repères socioculturels habituels.13 Ils perdent toute capacité d’autonomie. Ils abandonnent leur personnalité et orientent leurs sentiments et leurs pensées dans un même sens. Ils ne sont pas conscients des mobiles qui déterminent leur engagement. « Par le fait seul qu’il fait partie d’une foule, l’homme descend de plusieurs degrés sur l’échelle de la civilisation. » Ils deviennent instinctifs et « barbares ». « C’est ainsi que, parmi les plus féroces Conventionnels se trouvaient d’inoffensifs bourgeois, qui, dans les circonstances ordinaires, eussent été de pacifiques notaires ou de vertueux magistrats. »14 Dans la foule, les individus éprouvent un sentiment de toute-puissance et d’exaltation qui les autorisent à donner libre cours à leurs passions. Ils obéissent à un phénomène de contagion mentale qui relève de l’hypnose. Ils sont perméables à toutes les formes de suggestion.

Les foules sont donc irrationnelles et inconstantes, portées à succomber aux violences les plus extrêmes pour des idéaux nobles ou néfastes. Elles sont crédules, influencées par des idées et des sentiments d’inspiration religieuse, emportées par l’imaginaire et les hallucinations collectives. Elles suivent des « meneurs », des hommes d’action qui se recrutent le plus souvent parmi les « névrosés », des « rhéteurs subtils, ne poursuivant que leurs intérêts personnels et cherchant à persuader les individus qui les composent en flattant leurs bas instincts.15 Elles profitent de l’indiscipline et de la déchéance de la culture. Au temps du suffrage universel et des idées nouvelles « le droit divin des foules remplace le droit divin des rois. »16 Les foules « agissent comme ces microbes qui activent la dissolution des corps débilités ou des cadavres. »17 Pour toutes ces raisons, Le Bon croit pouvoir annoncer l’ère des foules, des mouvements dont l’influence politique est devenue irrésistible et qui risquent d’emporter la civilisation occidentale.

3. L’apport de la psychanalyse

C’est peu après la Première guerre mondiale que Freud va reprendre cette réflexion sur les mouvements de foule, mais déjà en 1915, alors que les États belligérants ont mobilisé des millions de soldats et que l’espoir de la fin des hostilités se dissipe, il s’interroge sur la vulnérabilité des institutions et des idéaux de civilisation dans un petit essai intitulé Considérations actuelles sur la guerre et la mort. La guerre devait être courte, mais peu de mois après son commencement il apparaît qu’elle n’a pas d’issue et prend des aspects monstrueux.

Freud a partagé l’euphorie des foules au moment de la déclaration de la guerre. Son engagement a été d’autant plus fort que ses trois fils étaient mobilisés dans l’armée et que la propagande ennemie, celle de la France surtout, s’en prenait à la « barbarie » des puissances centrales, mettant en cause la culture allemande dans son ensemble, une attaque qui heurta son patriotisme. Il continuera d’espérer en la victoire des puissances centrales, mais dut finalement se résigner à leur défaite. Dès la fin de l’année 1914, Freud écrit à Lou Andreas Salomé : « l’humanité, je n’en doute pas se remettra même de cette guerre, mais je suis certain que ni moi ni mes contemporains ne retrouverons un monde heureux. Tout est trop horrible. »18 Le père de la psychanalyse est un héritier des Lumières profondément attaché aux valeurs de la culture européenne, aux idéaux de la raison, de l’humanisme et de la liberté. Or la guerre est en passe d’anéantir ces conquêtes. Les États ont en effet aboli tous les principes de droit et d’humanité qui avaient été édifiés pour assurer la vie en société. Ils autorisent et même exigent un déchaînement de pulsions agressives. Freud en éprouve un grand désenchantement. « Il semble que jamais encore un événement n’aura détruit tant du précieux bien commun de l’humanité, fourvoyé tant d’esprits parmi les plus lucides, réduit si bas ce qui est élevé. »19 Cette guerre s’impose comme un phénomène de masse, mais elle démontre surtout la fragilité des digues protégeant la civilisation, celles que les institutions et la morale avaient jusqu’alors réprimées ou endiguées : « Tout se passe (…) comme si l’ensemble des acquis de la moralité s’effaçaient dès que l’on rassemble une pluralité, voire des millions d’hommes, et que seules demeuraient les dispositions psychiques les plus primitives, les plus archaïques et les plus grossières. »20

C’est l’occasion pour Freud de rappeler que l’apprentissage de la vie en société est un processus laborieux et douloureux. Les lois et la justice des États sont nécessaires pour arbitrer les conflits d’intérêts et de valeurs entre les individus, aussi bien que pour assurer la répartition de leurs ressources matérielles. Les institutions sont essentielles au travail de symbolisation qui rend possible le maintien de l’ordre social et les progrès de la culture. "La civilisation est un acquis du renoncement à la satisfaction des pulsions, et elle exige de chaque nouveau venu qu’il accomplisse le même renoncement. » Elle n’a pu naître et se développer que grâce à la renonciation à la satisfaction de certains besoins.21 Cet effort de « renoncement pulsionnel » implique un travail de sublimation des forces agressives et des désirs érotiques. En réalité, toutes les constructions culturelles, en particulier les tabous, l’éthique, la philosophie et le droit peuvent constituer des barrières entravant ces instincts et ces pulsions.22 La religion est bien évidemment un aspect de la civilisation, au même titre que la morale, puisqu’elle cristallise les interdits les plus puissants de la culture, tout en canalisant les besoins et les désirs individuels. Lorsqu’il n’existe plus d’autorité politique ni de règles morales pour maintenir l’ordre politique, l’homme devient un être asocial et cruel. La guerre ne démontre pas seulement la force des instincts et des besoins pulsionnels individuels, mais aussi les défaillances des mécanismes institutionnels nécessaires au maintien de l’ordre politique. Les États belligérants n’ont-ils pas autorisé et même imposé la libération des pulsions agressives ? Or « quand la communauté supprime le blâme, cesse également la répression des appétits mauvais, et les hommes commettent des actes de cruauté, de perfidie, de trahison et de brutalité dont la possibilité eût été tenue pour inconciliable avec leur niveau de culture. »23

Il faut ajouter dans ce contexte que les institutions et les exigences normatives sont lourdes à supporter, puisqu’elles imposent des barrières aux instincts et aux exigences pulsionnelles des individus en les obligeant à les réprimer ou à les endiguer dans la poursuite d’activités socialement tolérables. C’est le thème qu’il développera dans Malaise dans la culture, publié en 1930. Il met à jour les conflits psychiques engendrés par ces processus civilisateurs, le « malaise » engendré par la répression des désirs. Les contraintes de civilisation impliquent en effet d’importants sacrifices. Or les individus ressentent le poids des normes et des restrictions qu’elle impose. Le ressentiment qu’ils en éprouvent est d’autant plus fort que les institutions et leurs règles sont inéquitables et qu’elles ne permettent pas d’assouvir leurs aspirations matérielles.

3.1. La foule, espace de régression

En Europe centrale, la fin de la guerre prolonge une période de grande instabilité politique et sociale, marquée par l’effondrement des monarchies en Allemagne et en Autriche Hongrie, par des grèves et des insurrections qui sont entretenues par un climat de misère, de famine et d’épidémies. Freud rédige alors un petit ouvrage intitulé Psychologie collective et analyse du moi, un essai dans lequel il approfondit la problématique des rapports entre l’individu et la société, en soulignant que la psychologie individuelle est une psychologie sociale.24 Les individus sont en effet engagés dans des processus de socialisation complexes, en partie aléatoires et changeants. Ils sont de ce fait exposés à une grande variété de modèles d’autorité et à des choix d’allégeance identitaire multiples. Les parents, eux-mêmes tributaires d’un héritage transgénérationnel, jouent un rôle important à cet égard.

Freud reprend à son compte une bonne partie des considérations de Le Bon ou de William McDougall sur les foules. Il reconnaît qu’elles ont « une conscience collective » et que la psychologie des individus se transforme en leur sein.25 Il reconnaît également qu’elles sont impulsives, influençables, dépourvues de sens critique. Les foules se bercent d’illusions. Elles poursuivent de grands idéaux, mais assument également la déchéance d’actions néfastes et cruelles. Ces mouvements sont imprévisibles, car ils sont sous l’emprise d’une affectivité indomptable. Freud partage avec Le Bon l’angoisse de ces mouvements incohérents, irrationnels et violents, voués à emporter les digues d’un ordre civilisé. Comme le rappelle Peter Gay, il n’avait guère d’affinité pour « das blöde Volk » la plèbe stupide26 et sa méfiance à l’égard des masses transparaît également dans Malaise dans la culture.

Il ne se contente pas d’expliquer le comportement des foules en se référant comme Le Bon et McDougall aux phénomènes de contagion. Ces groupes à le suivre peuvent être structurés par des contraintes extérieures importantes, mais l’essentiel de leur cohésion est déterminé par des attachements d’ordre affectif. Il montre que « l’essence d’une foule consiste dans les liens libidineux qui la traversent de part en part ».27 Dans les foules, les individus perdent leur assise identitaire. Leur affectivité prend le dessus sur leur capacité de discernement. Ils éprouvent un sentiment de toute-puissance. Ce processus régressif amenuise leurs moyens intellectuels, leur esprit de responsabilité.

Les foules sont plus ou moins organisées et homogènes. De manière surprenante, il associe à des foules des communautés hautement structurées, telles que l’église et l’armée. Dans ces foules, les individus partagent la même illusion : ils croient être aimés d’un amour égal par celui qui dirige la communauté, le commandant en chef de l’armée ou l’autorité spirituelle invisible du Christ dans l’église. Ainsi, la cohésion des armées ne tient pas seulement par la propagande, par la discipline, par la complexité des hiérarchies, par les raisons que les États avancent pour légitimer leur engagement, elle est également maintenue par les illusions que mobilisent leurs dirigeants. Dans ces foules, les individus ont en effet tendance à régresser vers des positions infantiles à l’égard leur chef qui devient l’objet de leur idéalisation. Lorsqu’ils perdent leur illusion d’être aimés et protégés par leur chef leur obéissance à son égard prend fin. Les mouvements de panique en situation de guerre sont une expression de ce phénomène. Dans ces circonstances, la foule se désagrège, car les ordres du chef ne sont plus obéis et chaque individu répond à la nécessité du sauve-qui-peut. Cette panique ne résulte pas nécessairement d’un danger de grande ampleur, mais traduit la décomposition des liens libidinaux qui unissaient la foule à son chef.

Freud se réfère au développement psychologique de la petite enfance pour expliquer ce phénomène d’idéalisation. Il recourt à la notion d’« Hilflosigkeit » qui traduit la vulnérabilité, voire la détresse que le petit enfant a éprouvée dans sa dépendance à l’égard de ses parents. Ainsi, les soldats obéissent à leur commandement parce qu’ils croient en sa protection et s’identifient à ses idéaux. Leur obéissance implique un remplacement des instances de conscience individuelle — ce que Freud appelle l’idéal du moi —, par les idéaux de celui qui assume le commandement du groupe. Dans ces phénomènes de régression communautaire, les instances de la conscience morale des individus sont affaiblies au profit d’un « idéal du moi » grandiose, d’essence narcissique, qui est celui proposé par le leader du groupe. Freud associe également cette dépendance à celle qui s’exprime dans l’état amoureux, quand un individu éprouve des sentiments de fascination pour la personne aimée.

Les considérations de Freud sur les affects qui tiennent les foules ne sont pas dissociables de son analyse des phénomènes de dépendance religieuse. Confrontés aux forces de la nature et aux aléas de l’existence, à des situations d’insécurité sociale ou des expériences d’anxiété et de frustration, les individus cherchent le secours d’une instance tutélaire douée de pouvoirs magiques capable d’apporter la sécurité à laquelle ils aspirent. Ils projettent sur un Dieu tout-puissant, sur des chefs providentiels, ou sur des images mystiques de nature maternelle et apaisante, leurs besoins et désirs de protection. Les pratiques religieuses reflètent la tentative des êtres humains de se « protéger contre la souffrance par une reconfiguration délirante de la réalité ». Les idéologies, « les religions de l’humanité », assument la même fonction.28 C’est aussi la raison pour laquelle le culte de la personnalité est une tendance lourde de la vie politique. L’idéalisation est donc un facteur important des processus d’intégration sociale, puisqu’elle influence la construction des identités individuelles et collectives. 

Dans la perspective de Freud, le chef idéalisé peut être remplacé fantasmatiquement par l’emprise d’une idée. La foule est alors unie par l’adhésion à un système idéologique, par des aspirations mystiques, religieuses ou politiques communes. Ainsi, cette notion ne renvoie plus seulement à des masses embrigadées, celles qui marchent au pas dans les armées ou qui protestent dans la rue. Elle est également assimilée par Freud à une communauté imaginaire, puisqu’elle rassemble des gens qui ne se connaissent pas, mais qui partagent les mêmes héros, les mêmes idéaux et surtout les mêmes illusions. C’est le cas des militants de partis, des confréries intellectuelles ou religieuses dominées par la personnalité d’un maître à penser ou d’un gourou. Il existe aussi des foules éphémères dont le cours est imprévisible, celles qui inondent la rue pour une manifestation de protestation, celles des réunions politiques, celles de concerts au cours desquels les spectateurs s’enthousiasment pour le chanteur qui devient leur idole.

Freud n’approfondit pas l’analyse des liens entre le chef de la foule et les croyances qu’il propage. Dans la Grande Guerre, la nation mobilisa des fantasmagories qui n’étaient pas uniquement d’essence paternelle. L’emprise générale du nationalisme était alors d’autant plus forte que cette idéologie entretenait un fantasme de fusion communautaire d’essence maternelle. Il est par ailleurs étonnant que Freud ait associé le Christ au père de la horde primitive alors que les croyants voient en lui le fils de Dieu et que les chrétiens sont « frères en Christ ».

3.2. L’illusion de la toute-puissance

La problématique du narcissisme s’impose dans cette réflexion sur les foules. L’idéal du moi est pour Freud « l’héritier du narcissisme » à savoir d’un stade du développement psychique au cours duquel l’enfant est en symbiose avec la mère. Il joue un rôle décisif dans la dynamique de ces phénomènes collectifs, dans l’emprise des croyances religieuses et des idéologies. En s’identifiant à des figures et des idéaux exceptionnels, les membres de la foule assument des engagements idéologiques ou moraux qui leur apportent des gratifications personnelles. Ils peuvent se comparer favorablement à ceux qui eux ne partagent pas leur identité collective. Leurs idéaux ont donc une analogie avec le narcissisme individuel de la première enfance. Ils en gardent la démesure, l’irréalité et l’omnipotence, un phénomène qui éclaire le sentiment de toute-puissance qui saisit les individus dans la foule. Ainsi, les fidèles s’inventent une spécificité, une spiritualité de haute valeur qui les valorisent. Les nationalistes mettent en avant leur dignité individuelle et collective. La nation, l’ethnie, la communauté religieuse et d’autres groupes idéologiques sectaires offrent le réconfort et l’assise narcissique de grands idéaux, d’espérances protectrices. Ces illusions sont constitutives des identités collectives. Elles sont investies comme des aspirations précieuses et non négociables, dont la défense suscite nécessairement de l’agressivité.

Le désir d’unité, que l’on retrouve à des degrés divers en toute communauté, serait une nostalgie du sentiment de complétude inhérent à la relation fusionnelle avec la mère de la petite enfance. Or l’harmonie suscitée par cette plénitude est par essence éphémère ; elle est donc menacée et c’est la raison pour laquelle il n’y a guère de place pour la tolérance dans l’univers narcissique. Une chose est certaine : les communautés se maintiennent en campant sur leurs frontières, en exagérant leur spécificité et cultivant leur agressivité à l’égard des groupes étrangers. Elles prêtent aux minorités vivant au sein de leur État des intentions subversives de l’ordre établi. Elles en font des boucs émissaires de leurs difficultés, projetant sur elles toutes sortes d’attitudes et d’intentions maléfiques. Leur cohésion tient à l’hostilité qu’elles peuvent déployer à l’encontre des gens qui lui sont étrangers. Cette réalité affective explique aussi les dérapages de violence inhérents à certains fanatismes communautaires, notamment les crimes que peuvent être amenés à commettre les individus embrigadés dans ces groupes. La haine que les nationalistes ont déployée à l’égard des États étrangers et surtout des minorités intérieures fut une expression de cette fantasmagorie. Les jacobins ont développé sous la Terreur une crainte paranoïaque du complot intérieur. Depuis la fin du xixe siècle, les nationalistes en France et en Allemagne attribuèrent aux juifs des intentions subversives et les rendirent responsables d’intrigues maléfiques. Ils avaient besoin de ces minorités pour conforter la valeur de leur identité nationale. On constate le même phénomène dans les partis politiques. En réalité, toute forme d’intégration politique comprend une exclusion, plus ou moins lourde et définitive, de ceux qui sont considérés comme étrangers à la communauté.

Les foules n’ont pas pour seule inclination la soumission passive aux détenteurs de l’autorité. Il est fréquent qu’elles se mettent en mouvement pour renverser les tyrans et les institutions qui se dressent contre leurs besoins et leurs désirs. Dans les épisodes révolutionnaires, elles rassemblent des gens qui combattent pour leur liberté et leur souveraineté collective. Cette révolte répond également à un besoin de reconnaissance et d’émancipation que partagent à des degrés divers tous les êtres humains. En l’associant à la révolte œdipienne contre le père, Freud ne diminue pas la signification de cette aspiration à la dignité. Il explique sa dimension collective en évoquant le mythe de la horde primitive qu’il emprunte à Darwin, le récit d’un temps originaire dominé par un père tout puissant qui accaparait à lui seul toutes les femmes en privant ses fils de toute liberté. Un jour ces derniers s’unirent pour renverser et tuer ce tyran, avant de mettre en place les premières institutions interdisant cette violence paternelle. « De même que l’homme primitif survit virtuellement dans chaque individu, de même toute foule humaine est capable de reconstituer la horde primitive. »29 Ainsi, la solidarité des membres de la foule ne tient pas seulement à des rapports ambivalents à leur chef, mais également aux liens d’identification mutuels qu’ils établissent sur un mode fraternel. C’est particulièrement vrai dans les communautés religieuses. Au sein des armées, les soldats, qui portent le même uniforme, développent également un esprit de camaraderie qui relève de ces liens d’identification fraternels.

3.3. Les foules idolâtres de l’entre-deux-guerres

Lorsqu’il publia son essai sur la foule en 1921, Freud ne pouvait anticiper le phénomène de soumission idolâtre des masses à des dictateurs issus du peuple, tel qu’il allait s’épanouir en Europe les années suivantes. Mussolini, Hitler, Staline et leurs émules allaient bientôt mobiliser les masses et assurer le culte de leur personnalité falote par la contrainte et l’excitation des émotions collectives. Ainsi, l’adoration que les nationaux-socialistes vouent à leur Führer devint un phénomène politique énorme qui illustra pleinement les hypothèses freudiennes relatives à la régression des foules.

La soumission des masses à la puissance magique des dirigeants totalitaires n’a pas échappé aux observateurs et historiens de cette époque. Après la remilitarisation de la Rhénanie, l’écrivain Denis de Rougemont écrit dans ses carnets après avoir participé à un rassemblement à Nuremberg : « Je me croyais à un meeting de masse, à quelque manifestation politique. Mais c’est leur culte qu’ils célèbrent ! » De Rougemont a également l’intuition des aspects érotiques de la fascination exercée par Hitler sur les foules rassemblées à Nuremberg pour l’adorer : « (...) Je n’oublierai plus ce "cri", cette clameur instantanée de quarante mille humains dressés d’un seul élan. "Une ère nouvelle commence ici…" Non, ce n’est pas de haine qu’il s’agit, mais d’amour. J’ai entendu le râle d’amour de l’âme des masses, le sombre et puissant râle d’une nation possédée par l’Homme au sourire extasié, lui le pur et le simple, l’ami et le libérateur invincible… »30 C’est bien une relation amoureuse qui se noua entre Hitler et les foules du iiie Reich, comme en témoignent les extases collectives des mouvements de masse organisés sous son égide. Les dimensions idéologiques du nazisme furent vraisemblablement moins importantes que les affects qu’il mobilisa : le besoin de puissance, le culte de la nation et de l’héroïsme, l’identité grandiose du peuple aryen, les sentiments d’agressivité à l’encontre des autres nations, la haine des Juifs et d’autres minorités. On peut aussi faire l’hypothèse que les foules en question n’étaient pas tant cimentées par l’idolâtrie d’une figure paternelle incarnée par le Führer que par une représentation idéalisée de la nation, une fantasmagorie d’essence essentiellement maternelle.

Ortega y Gasset publie en 1929 La révolte des masses. Il dénonce dans cet essai l’irruption sur la scène politique de gens médiocres, violents, vulgaires, matérialistes, dépourvus de perspective historique.31 L’écrivain espagnol est un libéral, attaché à la défense de l’Europe et de sa civilisation, mais sa vision aristocratique de la politique est entretenue par la crise des démocraties et la montée en puissance des régimes autoritaires. Les masses profitent de la démission des élites et minent les institutions démocratiques. Karl Mannheim, réfugié en Angleterre, développe dans le même temps une critique de la société de masse qui n’est pas sans rappeler certaines analyses de Le Bon. La stratégie d’Hitler, explique-t-il, a brisé la résistance des individus en déstructurant la famille, les églises et les partis politiques. Les communistes ont fait de même. Or un individu sans un groupe est comme un « crabe sans sa coquille ».32 Certains théoriciens de l’École de Frankfort exilés aux États-Unis font alors des emprunts fragmentaires aux idées de Freud sur les foules, mais sans abandonner leurs conceptions marxistes ou le versant idéaliste de leur philosophie d’inspiration hégélienne. En 1939, Serge Tchakhotine publie Le viol des foules par la propagande politique dans lequel il mobilise une physiologie inspirée par les travaux de Pavlov, mêlée d’espérances socialistes, pour expliquer la capacité d’Hitler et de Mussolini d’utiliser la violence psychique pour s’emparer de l’esprit des masses par la peur et la suggestion.33

4. Déclin et métamorphose des foules

Après la Seconde Guerre mondiale, les phénomènes de régression affective que Freud avait mis à jour dans ses travaux, notamment dans Psychologie collective et analyse du moi, ont encouragé le développement de démarches thérapeutiques ayant pour cadre la dynamique des groupes restreints. Ces pratiques confortaient les hypothèses qu’il avait formulées sur les phénomènes de régression, d’idéalisation et d’agressivité en interprétant les mouvements de foule. En revanche, l’étude des grands groupes fut moins féconde, car il s’avéra plus difficile de mettre à jour en leur sein l’importance de ces variables émotionnelles, en les distinguant clairement des facteurs politiques et des contraintes structurelles traditionnelles, celles de la bureaucratie en particulier. La psychosociologie s’orienta avant tout vers l’analyse des phénomènes d’intolérance, de discrimination, de racisme, de construction identitaire, de préjugés et d’agressivité, le plus souvent dans une perspective d’inspiration cognitiviste. En France, dans L’âge de foules, Serge Moscovici consacra néanmoins une réflexion importante aux travaux de Tarde, de Le Bon et de Freud, montrant l’intérêt qu’ils avaient pour l’intelligence des phénomènes collectifs contemporains.34

4.1. Les foules structurées

Les hypothèses de Freud relatives à la dynamique des mouvements de masse structurés en « foules organisées » cimentées par des solidarités durables avaient été lancées au cours d’une époque encore marquée par les conceptions politiques et les hiérarchies sociales de l’Ancien Régime, alors que les armées et les communautés religieuses avaient encore une grande autorité politique et culturelle. Après la Seconde Guerre mondiale, les pays occidentaux connurent des changements structurels de grande ampleur qui contribuèrent à la consolidation des régimes démocratiques, comme aux progrès économiques et sociaux. Ils mirent en place des institutions solides guidées par les idéaux des droits de l’homme et de la justice sociale, consolidant ainsi le respect des normes juridiques et des procédures délibératives. Leurs États furent confortés par un réseau important d’organisations internationales et leurs administrations publiques s’imposèrent comme des bureaucraties complexes, hiérarchisées, qui poursuivaient une grande diversité d’activités sectorielles. Ils étaient voués à la défense d’objectifs de bien-être, de consommation et de bonheur individuel. Ils offraient ainsi à leurs citoyens plus d’ouverture que par le passé pour réaliser leur besoin de dignité et assouvir leurs désirs, au niveau fantasmatique tout au moins, même si des obstacles importants entravaient la poursuite de ces aspirations hédonistes.

Dans ces circonstances, les grandes foules organisées, telles que Freud les avait définies, perdirent de leur importance politique. Certes les partis et les syndicats continuèrent d’investir la rue pour avancer leurs revendications et ces modalités d’action guidée par la personnalité de leaders plus ou moins charismatiques sont restées partie intégrante de la vie démocratique. Cependant, le nationalisme, qui avait inspiré jusqu’alors de grands mouvements de foule, perdit de son influence en Europe. La mémoire des guerres mondiales contribua à ce déclin, au même titre que les régimes de coopération transnationale, la libéralisation des échanges et l’essor de la société de consommation. Il faut ajouter dans ce contexte que les individus bénéficièrent de processus de socialisation et des modèles de référence identitaire plus ouverts que par le passé, ce qui favorisa un certain pluralisme idéologique moins favorable à l’embrigadement des grands mouvements de foule. Ces évolutions n’empêchèrent pas les militants du parti communiste d’investir une idéologie à vocation totalitaire. Par ailleurs l’importance des sectes religieuses et des groupes partisans ne diminua pas. Ainsi, Staline, Mao Tse Dong et d’innombrables dirigeants du Tiers monde furent longtemps les objets privilégiés de la vénération illusoire de nombreux intellectuels et militants politiques.

À partir des années 1960, la télévision s’est en partie substituée à la rue comme espace imaginaire de rassemblement, d’autant qu’elle proposait une grande variété d’offres culturelles et mêlait les débats politiques à la sphère des loisirs. Par la suite, les nouveaux réseaux sociaux, liés au développement de l’internet, ont encore élargi l’éventail des mobilisations sociales et des choix identitaires.

Les mouvements de foule, tels qu’ils avaient été conceptualisés depuis la fin du xixe siècle, eurent lieu principalement dans les pays qui accédaient à l’indépendance. Ils rassemblaient des masses qui portées par la propagande et la contrainte politiques à idéaliser leurs nouveaux chefs d’État. Ces leaders - on pense à Nasser, Sékou Touré, à N’Nkrumah et à beaucoup d’autres- émaillaient leurs discours de promesses de souveraineté nationale et cherchaient une légitimité au sein d’énormes attroupements urbains. Au temps de la Révolution culturelle en Chine, le « grand timonier » mobilisa des foules trépidantes qui furent entièrement consacrées à ses projets funestes de désintégration sociale.

4.2. Les foules éphémères

La plupart des phénomènes de foule ont aujourd’hui pour caractéristique d’être de nature passagère. Elles sont réunies par des liens superficiels, reflétant entre les individus qui en font partie des attaches identitaires de type fraternel. Ces solidarités régressives sont fréquentes dans les spectacles consacrés à des vedettes de music-hall, quand le public reproduit de manière mimétique et rythmée les gestes et les refrains des artistes. Les rencontres sportives, celles du football surtout, attirent dans les stades et les rues des masses de supporters antagonistes dont les affrontements encouragent la violence. L’exaltation des équipes sportives est notamment l’expression d’un narcissisme collectif, puisque les supporters soutiennent leur équipe par chauvinisme local, régional ou national. Ils se sentent rehaussés par sa victoire éventuelle et humiliés par sa défaite. Ce hooliganisme a suscité nombre de travaux qui montrent les enjeux identitaires de ces rassemblements.35 Les individus qui participent à ces foules proviennent d’ordinaire de milieux défavorisés du point de vue socioculturel. Ils exhibent une virilité agressive libérée par la consommation d’alcool.

On assiste à des phénomènes analogues dans les affrontements entre les gangs au sein de certaines banlieues défavorisées des grandes métropoles, au Royaume uni et en France notamment, où les jeunes, issus d’ordinaire d’une immigration relativement récente, envahissent sporadiquement la chaussée pour protester de manière agressive contre l’ordre social. Ils incendient des voitures, des bus et des écoles, tout en affrontant les forces policières. Ce fut notamment le cas en octobre 2005 à Paris et en d’autres villes françaises, lors d’émeutes qui ont duré environ deux semaines. Cette délinquance urbaine, sans message politique consistant, sans véritable chef, est une expression contemporaine de foules éphémères.

Le mouvement des gilets jaunes est également dépourvu de chefs durables, de structures partisanes établies et de revendications politiques articulées et cohérentes. Les réseaux sociaux l’ont appuyé entretenant la diffusion de propos haineux, de rumeurs et des fantasmagories de complots. Cette mobilisation a reçu l’appui d’une partie non négligeable de la population française, avant tout celle dont les salaires sont bas et qui de ce fait comprend bien la révolte des protestataires. Les gens qui se mobilisent sont en colère. Ils ont le sentiment et souffrent d’être humiliés par les classes dirigeantes. Ils jouissent d’être visibles et politiquement importants, de partager une révolte contre les tenants du pouvoir, contre les « élites », et cela en invoquant des idéaux d’égalité et de justice, en inscrivant leur action dans la tradition et les mythes d’anciennes épopées révolutionnaires. Les phénomènes d’imitation excitent les « débordements » qu’ils assument contre les symboles de la richesse matérielle, les devantures de magasins, les distributeurs d’argents et les voitures de luxe. Ce faisant, ils peuvent également assouvir en foule leur agressivité à l’encontre des forces policières.

En bien des pays de l’hémisphère Sud, des foules plus ou moins passagères se sont mises en branle récemment contre le pouvoir de dirigeants tyranniques et corrompus qui pervertissent leur autorité et leurs fonctions de régulation en les mettant au service de leur volonté de puissance et en détournant les richesses nationales au profit de leur entourage familial ou clanique. Ce fut le cas au moment des « printemps arabes » en Tunisie, en Syrie et en Libye et en Égypte. Il faut lire Alaa El Aswany pour admirer l’ordre qui régna sur la place Tahrir au début de l’année 2011 lorsqu’une foule hétérogène se mobilisa contre le régime du président Sadate.36 Plus récemment, les foules algériennes ont également donné un exemple de protestations dignes et nécessaires.

On doit aussi reconnaître que les manifestations de foule dans ces États sont loin d’être toujours inspirées par la quête de liberté et de justice sociale. Les plus significatives et les plus inquiétantes d’entre elles ont d’ordinaire pour caractéristiques des émeutes à composante ethnique ou clanique. Elles sont le fait d’une grande diversité de groupes, plus ou moins commandés. Il est fréquent qu’elles soient encouragées par les pouvoirs publics, mais aussi par des mouvements politiques en rupture avec l’ordre établi qui répandent des rumeurs visant les populations qu’elles poursuivent de leur haine. Elles ressemblent en cela aux pogroms dont furent victimes les populations juives de manière récurrente en Russie, notamment à Kishinev (Bessarabie) en 1903 ou à Odessa en 1905, des violences qui eurent lieu avec la complicité des pouvoirs publics. Elles ont également des analogies avec les épisodes de lynchages des populations d’origine africaine aux États-Unis depuis la fin du xixe siècle.

Ces atrocités sont le fait de foules fanatisées, entraînant leurs membres à débrider leurs pulsions agressives les plus primitives. Au terme d’une longue étude consacrée aux émeutes ethniques, Donald Horowitz souligne les gratifications émotionnelles qu’éprouvent les gens qui, avec l’assentiment de leur groupe et de leurs dirigeants, participent à ces violences.37 Au Rwanda, « les bourreaux tuaient en bande ».38 Ils tuaient des femmes et des enfants, les massacrant avec une cruauté et un sadisme inouï, devant leurs plus proches parents, avant d’exterminer ces derniers. Ces crimes étaient stimulés par le fait qu’ils s’inscrivaient dans une action collective, à savoir dans un environnement social qui conférait à chacun des participants un sentiment de puissance et d’impunité favorable à la réalisation de ce genre de violences criminelles.39 Un participant au génocide l’exprime en termes simples : « Plus on tuait, plus la gourmandise nous encourageait à continuer. La gourmandise, si personne ne la punit, elle ne vous abandonne jamais. Elle se voyait dans nos yeux exorbités par les tueries ».40 La désintégration des systèmes de régulation est parfois si avancée et tellement énorme, que les liens de solidarité les plus essentiels, y compris, ceux de l’ethnicité et de la religion, tendent à se déliter, la violence n’ayant d’autre fondement que le partage des ressources par des procédés criminels. Ces conditions sont propices à l’engagement d’individus qui ont le profil de petits ou de grands criminels. Au Darfour, Musa Hila, a dirigé les milices Janjawiid, qui ont commis des exactions du même genre. Il eut le soutien sans faille du gouvernement soudanais, ses forces armées le laissant agir en toute impunité et lui prêtant secours. En Sierra Leone, pendant la guerre civile, qui fera quelque 120000 morts, le dirigeant du Front révolutionnaire uni, Foday Sankoh, un ancien caporal de l’armée, joua un rôle prépondérant dans les atrocités commises à l’encontre des populations civiles, en particulier des enfants qui étaient contraints de rejoindre ses unités, au risque d’être tués. Sous l’emprise des bandes dans lesquelles ils étaient embrigadés et parfois sous l’influence de la drogue, ils commettaient des atrocités, parfois même à l’encontre de leur propre famille, torturant, mutilant et tuant leurs ennemis et les civils récalcitrants.41

Les gens qui forment ces foules haineuses s’agrippent à des logiques confuses et leur comportement n’a rien à voir avec la politique au sens traditionnel du terme. Ils assument un « prêt-à-porter idéologique ou religieux » parce que ces représentations d’emprunt leur confèrent un verni de justification. Ils se soumettent à des chefs qui autorisent toutes sortes de transgressions, celle du viol en particulier. Leur boussole morale s’altère. Leurs sentiments de responsabilité et leurs inhibitions se délitent. Ils se délestent de leurs principes éducatifs, de leurs valeurs coutumières et se laissent submerger par les débordements de leur agressivité. Ils deviennent sectaires, manichéens et fanatiques. Ils n’ont plus une conscience claire de leurs limites.

Conclusions

Les mouvements de foule sont un aspect de la vie politique, mais ils sont difficiles à interpréter, car leur raison d’être, les buts qu’ils poursuivent et la nature de leur solidarité sont équivoques. A ce titre, ils inquiètent, en particulier les défenseurs de l’ordre social, plus largement les gens sensibles à la fragilité des institutions politiques et des échafaudages socioculturels. Historiquement, les foules ont accompagné les mouvements révolutionnaires en invoquant la liberté, l’égalité et la justice sociale. Elles ont contribué à l’avènement de la démocratie, parfois à son instauration et à son développement. Mais on ne gouverne pas sans organisation, tout au moins pas longtemps, et les changements exigés par les foules en colère ne garantissent pas l’instauration d’institutions stables, ni les progrès sociaux, surtout lorsque les forces de répression restent en embuscade. Ces mouvements, si nécessaires et légitimes que puissent être leurs revendications, peuvent en effet conduire à l’anarchie et à la violence. Il arrive aussi que les croyances qui inspirent les foules et les leaders qui les mobilisent entretiennent des illusions néfastes, en particulier celles du nationalisme, de l’ethnicité, du racisme ou du sectarisme religieux. Il n’est pas rare non plus que les gouvernements contribuent au déchaînement des passions populaires, autorisant les individus embrigadés en foule à déchaîner leur agressivité et leur sadisme. Ce fut le cas des régimes totalitaires au xxe siècle.

Comme nous l’avons rappelé, les mouvements de foule sont d’autant plus incertains dans leurs conséquences politiques qu’ils ont une dynamique propre et qu’ils ont une dimension onirique. Ils excitent les désirs et favorisent l’épanouissement des passions. Les individus dans les foules sont anonymes et reproduisent des slogans. Ils passent à l’acte, sans assumer de manière autonome des choix raisonnés dans le préalable de réflexions personnelles. Ils sont influençables et se laissent manipuler par des agitateurs ou des chefs de bande plus ou moins organisés. Ils assument des idéaux d’emprunt quitte à jeter au rancart les valeurs culturelles et morales qu’ils ont apprivoisées dans leur processus de socialisation. Ils sont portés à déborder les procédures délibératives des institutions représentatives, notamment des parlements, et, de manière plus générale, à refuser les controverses nécessaires au processus de décision démocratique, ce qui a pour effet d’affaiblir ou de miner les modes d’échange fondés sur des arguments rationnels. Ils sont enclins à renverser les barrières normatives et les valeurs endiguant les pulsions individuelles et collectives, au risque de sombrer dans une violence irrépressible. Leur aliénation a donc pour symptôme l’ébranlement de leur ancrage identitaire et par conséquent l’affaiblissement de leur pleine capacité de raisonner et de tenir leurs règles de conduite. Les foules seraient une métaphore de « l’animal social qui a rompu sa laisse » pour reprendre une formule de Moscovici.42 Ce fut le mérite des psychosociologues de la fin du xixe siècle et surtout de Freud d’expliquer cet aspect des dynamiques collectives.

Il est dès lors compréhensible que les régimes démocratiques n’aient cessé d’entretenir des rapports conflictuels avec les foules. La démocratie a pour principe la participation de citoyens capables de raisonner de manière autonome, ayant le sens de leurs responsabilités civiques. Elle est fondée sur le respect de normes juridiques et de procédures de prise de décision stables, cohérentes et prévisibles. Elle a pour assise institutionnelle des mécanismes d’équilibre des pouvoirs, mais aussi par des politiques publiques orientées par le respect des droits de l’homme et la quête du bien commun.

La réalisation de ces conditions n’est jamais accomplie. On en connaît les raisons : les êtres humains ont des systèmes de valeurs et des intérêts différents, souvent même antagonistes. Ils se jalousent et sont animés par des ambitions de puissance et de renommée. Ils n’ont pas pleinement conscience de leurs motivations et de leurs aspirations. Leurs croyances sont chargées de désirs difficiles à satisfaire et qui peuvent s’avérer néfastes pour le maintien de l’ordre politique. En fait, les raisonnements rationnels ne guident pas seuls les choix politiques des individus. Leurs positions politiques découlent souvent d’affinités identitaires. Ils sont par exemple inspirés par la personnalité d’un leader de parti ou se contentent de suivre les gens qui leur paraissent proches du point de vue socioculturel, sans prendre la peine d’analyser la réalité des faits ou d’étudier les idées censées inspirer leurs options, au risque même de s’engager contre leurs propres intérêts.43 Leur adhésion partisane a beaucoup d’analogies avec les affects de groupe mis en évidence dans les travaux de Freud sur les foules.

En outre, suivant les considérations de Freud dans Malaise dans la culture, on peut admettre que les citoyens peinent à supporter durablement les contraintes normatives et réglementaires qu’ils assument pour le prix de leur liberté et de la justice sociale. Ils en éprouvent des frustrations et de la colère. Les régimes démocratiques sont donc exposés à la démagogie et à l’exacerbation des passions politiques, aux mouvements de haine sociale et d’intolérance contre les minorités. L’avènement des dictatures de type fasciste dans l’entre-deux-guerres fut la résultante de cette faiblesse. La révolte des populistes contre les institutions et les procédures démocratiques seraient à nouveau une manifestation de ce phénomène.

Pour comprendre cette sédition, il faut aussi rappeler que les conditions d’exercice de la souveraineté démocratique se sont modifiées avec l’expansion planétaire des échanges de biens et de services, avec la dégradation de l’environnement. La mondialisation a certes créé beaucoup de richesse, dont la plupart des pays pauvres ont profité, en Asie surtout. Cependant, les mutations dans les systèmes de production et de communication imposent des contraintes matérielles et psychologiques difficiles à supporter, puisqu’elles aggravent la vulnérabilité d’une partie de la population mondiale, y compris dans les pays développés. Ces bouleversements économiques et sociaux imposent aux travailleurs de lourdes contraintes, notamment parce qu’ils doivent être bien formés, mobiles, capables de s’adapter aux transformations rapides des modes de production. Ils sont forcés d’assumer les défis et l’insécurité d’activités professionnelles changeantes, souvent faiblement rétribuées, soumises à la compétition internationale des entreprises transnationales et aux aléas d’un chômage temporaire ou durable. Les inégalités ont beaucoup augmenté conférant des avantages socioculturels énormes à ceux qui profitent de la nouvelle économie.

Dans le même temps, les mécanismes de gouvernance sont inadéquats pour soutenir l’interdépendance grandissante des sociétés, pour faire face aux problèmes économiques et politiques auxquelles elles sont confrontées et pour affronter la dégradation de l’environnement planétaire. La sécurité des États aussi bien que le maintien et le développement de leurs systèmes de protection sociale exigent des régimes de coopération multilatérale. Ils n’ont pas d’autre choix que de négocier leur souveraineté dans les espaces de concertation et de décision où se disputent les grands enjeux de la sécurité militaire, du commerce, de la finance, de la monnaie, des politiques de recherche et de l’éducation, de l’environnement et du développement. Ils sont censés participer à des instances où se développe le droit international, à savoir un ensemble de normes et de procédures qui confèrent des droits, mais imposent aussi des obligations. Or ces besoins de coopération à large spectre sont peu satisfaits, car la mondialisation est fort mal régulée et son évolution reste soumise aux décrets des grandes puissances. Il faut ajouter que les processus de décision sur le plan national et international sont influencés par l’avis des hommes et des femmes de science, dont l’expertise et les recommandations ne sont pas toujours compatibles avec les dynamiques incertaines de la souveraineté populaire.

Les conséquences de ces défaillances institutionnelles et politiques affectent les régimes démocratiques et favorisent l’essor des partis populistes. Leurs adhérents reproduisent des slogans censés exprimer leur exaspération et leur violence. Ils protestent contre un ordre social qui a le double défaut d’être lourd à supporter tout en frustrant leur besoin de dignité et la pleine satisfaction de leurs désirs. Ils cultivent dès lors une forme d’encanaillement et brisent par leurs provocations les codes de civilité, quitte à jeter au rancart les valeurs culturelles et morales qui sont au fondement de l’ordre politique. Ils mobilisent ainsi des affects et assument des comportements qui ont beaucoup d’analogies avec les passions débridées, mais aussi avec les phénomènes de dépendance à l’égard de leaders plus ou moins falots qui se manifestent dans les foules.

1 Benjamin Constant, De la liberté chez les Modernes, Paris, Livre de poche, 1980, p. 271

2 Id. p. 272

3 De la Démocratie en Amérique, tome 1, Paris, Gallimard, 1961, pp.16-18

4 Souvenirs, Gallimard (Folio), Paris, 1999, p. 154

5 Id. p. 182-3

6 In Karl Marx et Friedrich Engels, Œuvres choisies, Moscou, Ed. du progrès, p. 40

7 Idem, p. 138

8 Susanna Barrow, Miroirs déformants. Réflexion sur la foule en France à la fin du XIXe siècle, Aubier, 1990

9 Gabriel de Tarde, in L’opinion et la foule, Paris PUF, 1989, p139-184

10 Id. p. 150

11 Ibid. p. 146

12 La foule criminelle. Essai de psychologie collective, Paris, Félix Alcan, 1892

13 Psychologie des foules, Paris, PUF 2013, p. 2

14 Id. p. 10

15 Id. p. 69-70

16 Ibid. p. 3

17 Ibid. p. 4

18 Cité par Ernest Jones, La vie et l’œuvre de Freud, tome 2. Paris, PUF, 1961, p. 188

19 « Considération actuelle sur la guerre et la mort », in Anthropologie de la guerre, édité par Alain Badiou, Fayard, bilingues, 2010, p. 255

20 Id. p, 285

21 Ibid. p. 271

22 L’avenir d’une illusion, Paris, PUF, 1995 p. 7

23 Id., p. 267

24 Paris, Payot, 1962

25 William McDougall, The Goup Mind, New York, Putman, 1920

26 Peter Gay, Freud, une vie, Paris, Hachette, 1991, p. 465

27 Psychologie, op. cit. p.44

28 Le malaise dans la culture, Paris, Flammarion, 2010, p. 96

29 Psychologie collective…op. cit. p. 85

30 D. de Rougemont, Journal d’Allemagne, Gallimard, 1938, pp. 48-51, cité par P. de Senarclens, Nations et nationalismes, Paris, Sciences humaines, 2018, p. 338

31 Paris, Les Belles Lettres, 2010

32 Karl Manneheim, Diagnosis of our time. Wartime Essays of a Sociologist. Vol. 3, London Routledge, 1943, p. 95

33 Paris, Gallimard, 1939

34 Paris, Fayard, 1981

35 Eric Dunning et al, The Roots of Football Hooliganism. An Historical and Sociological Study, London, Routledge, 1988

36 Chronique de la Révolution égyptienne, Paris, Actes Sud, 2011

37 Donald Horowitz, The Deadly Ethnic Riot, Berkeley, Universtiy of California Press, 2001

38 Jean Hatzfeld, Le Monde du vendredi 4 avril 2014, p. 18

39 Régine Wainstrater, « Tuer sans haine ? in Jacques André et al. Les territoires de la haine, Paris, PUF, p. 110 

40 Jean Hatzfeld, Une saison de machettes, Paris, le Seuil, 2003, p. 58

41 Pierre de Senarclens, Les Illusions meurtrières. Ethnonationalisme et fondamentalisme religieux, Paris, L’Harmattan, 2016, p. 153

42 L’âge des foules, op. cit. p. 13

43 Voir à cet égard l’étude de Christopher H. Achen & Larry M. Bartels, Democracy for Realits. Why Elections do not produce responsive Governement, Princeton University Press, 2017


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