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Cahiers de Psychologie Politique

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Nous proposons ici de revenir sur trois points : la nature de l’Alt-right ; son rapport au racisme et à l’antisémitisme ; et enfin les liens des théoriciens de l’Alt-right avec les militants de l’extrême droite française. En effet, elle est internationale : dès la fin des années 1960, elle a noué des liens avec l’extrême droite européenne, notamment française. Des politistes américains l’ont qualifiée au début des années 2000 d’extrême droite « euro-américaine »

SOMMAIRE

Rappel historique

L’Alt-right, le racisme et l’antisémitisme

L’alt-right et l’extrême droite française

Le grand public a découvert la « droite alternative » (« Alternative Right » ou « alt-right ») américaine lors de l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis, puis dans l’immixtion de celle-ci dans la politique française en soutenant le Front national (aujourd’hui Rassemblement national), en particulier Marine Le Pen et sa nièce Marion Maréchal. La volonté de la nébuleuse américaine d’y jouer un rôle est encore présente aujourd’hui, via la volonté de Stephen (dit Steve) Bannon, homme d’affaires et patron du site Breitbart, de fédérer les partis populistes d’extrême droite européens, via une fondation appelée « Le Mouvement ».

Nous proposons ici de revenir sur trois points : la nature de l’Alt-right ; son rapport au racisme et à l’antisémitisme ; et enfin les liens des théoriciens de l’Alt-right avec les militants de l’extrême droite française. En effet, elle est internationale : dès la fin des années 1960, elle a noué des liens avec l’extrême droite européenne, notamment française. Des politistes américains l’ont qualifiée au début des années 2000 d’extrême droite « euro-américaine »1.

Rappel historique

Pour beaucoup d’observateurs, l’Alt-right se résume à Steven Bannon. Pourtant, celui-ci n’est pas le seul représentant, ni surtout le plus radical. En effet, cette mouvance n’est pas de « droite », mais d’extrême droite, à tendance suprémaciste blanche. L’Alt Right est une nébuleuse qui naît dans les années 1960, ses premiers théoriciens, évoluant dans les milieux du « racisme universitaire », ayant commencé à produire à cette époque, en lien avec des échanges avec des militants racistes français. Par contre, l’expression « Alternative-right » est relativement récente, elle a été forgée en 2008 par l’universitaire paléoconservateur (en opposition au néoconservatisme) Paul Gottfried2 pour définir cette extrême droite euro-américaine. Ultralibéral, inégalitaire, condamnant le multiculturalisme, ancien conseiller de Richard Nixon et de Pat Buchanan, Gottfried entretient des liens avec l’extrême droite tant européenne qu’américaine. Ainsi, il est le correspondant américain de Nouvelle École, la revue savante de la Nouvelle droite d’Alain de Benoist, et a été le mentor de l’une des figures de l’alt-right, le suprémaciste blanc Richard Spencer (l’auteur du « Hail Trump). Figure ambiguë, Gottfried a permis le renouvellement théorique, depuis plus de vingt ans, de l’extrême droite savante américaine. Il est aussi lu et commenté en Europe, notamment dans les cercles de la Nouvelle droite3.

Cette expression recouvre plus une mouvance, plus qu’un mouvement structuré, d’auteurs et de groupuscules, aux discours parfois contradictoires, professant un discours anti-métissage parfois raciste, parfois xénophobe, chez certains antisémite ou suprémaciste blanc, mais elle ne peut pas être réduite à la nébuleuse néonazie, bien que certains de ses membres en fassent partie. Ses origines sont à chercher dans les années 1950, dans les milieux, dont certains universitaires, refusant l’émancipation des Afro-américains ou cherchant à montrer au travers d’études pseudo-scientifiques l’infériorité intellectuelle de ces derniers. L’un de précurseurs de cette mouvance, et aujourd’hui réédité par elle, fut l’Américain suprémaciste blanc et théoricien raciste Lothrop Stoddard (1883-1950), qui influença les nazis4. Un autre fut le nativiste Madison Grant, l’auteur du Déclin de la grande race5, et également influence importante du national-socialisme. Comme Stoddard, il est toujours lu, y compris en France.

Parmi les précurseurs directs des années 1950 et 1960, nous pouvons citer des universitaires comme Raymond Cattell, Arthur Jensen, Donald Swan, Wesley George et surtout Roger Pearson, fondateur en 1957 de la Northern League6, réseau de théoriciens néonazis7. Pearson fut également le fondateur en 1972, du Journal of Indo-European Studies, ainsi que de l’Institut pour l’étude de l’homme (Institute for the Study of Man). Le Journal of Indo-European Studies est devenu dans les années qui suivirent une revue universitaire de référence dans le domaine des études indo-européennes, à laquelle ont participé des indo-européanistes de grande renommée8. Anticommuniste, il fut responsable de World Anti-Communist League9, cette dernière structure recyclant d’anciens nazis, tel le SS Otto Skorzeny (le SS à la tête du commando qui libéra Benito Mussolini en 1943), ou des fascistes comme Horia Sima (membre de la Garde de Fer roumaine). Lors de son éviction de la World Anti-Communist League, il fonda le Journal of Social, Political and Economic Studies, qui prit la relève de la revue de la ligue anticommuniste, The Journal of American Affairs. Des auteurs connus pour leurs positions négationnistes et racistes, comme Wayne Hutton et Kerry Bolton y participèrent. Pearson fut une référence pour différents groupes néo-nazis et suprémacistes blancs de par le monde qui reprirent ses thèses.

Ces exemples anciens sont loin d’être anecdotiques, car ces auteurs sont de nouveau mis en avant par la jeune génération de théoriciens racistes, celle de l’alt-right, certains d’entre eux étant mêmes des universitaires. Ils offrent l’avantage aux militants actuels de pouvoir citer des théoriciens racistes particulièrement radicaux, mais qui échappent à la sphère du nazisme ou du néonazisme. Surtout, ils sont utilisés comme des cautions universitaires aux discours promouvant l’inégalité raciale. En effet, ces milieux faisaient de la préservation de l’identité blanche des États-Unis leur cheval de bataille. Quarante ans après les luttes de la population afro-américaine pour l’obtention des droits civiques, ils restent présents dans l’Université américaine aujourd’hui, avec par exemple le psychologue évolutionniste, racialiste et antisémite Kevin MacDonald, ou le pédagogue Robert S. Griffin, promoteur d’un nationalisme blanc – il est d’ailleurs l’auteur d’un ouvrage intitulé Vivre en tant que blanc, et traduit en français10. Tout est dans le titre.

Il existe en effet aux États-Unis une longue tradition d’universitaires d’extrême droite, racistes, racialistes et/ou antisémites qui défendent ouvertement leurs positions, ce qui est difficilement compréhensible pour un Français. Ces chercheurs ont élaboré dans les années 1960, comme nous l’avons vu précédemment, des spéculations anthropologico-raciales, qui fusionnèrent dans les années 1980 avec certaines thèses « paléoconservatrices », en particulier celles sur la préservation de l’identité blanche des États-Unis. Ainsi, le très Sudiste Samuel Francis, universitaire et « paléoconservateur », estimait que la culture et la civilisation occidentales étaient génétiquement indissociables de la race blanche et des peuples européens, donc qu’elles n’étaient pas transmissibles, en leur fond, à d’autres races, quels que fussent les phénomènes d’acculturation. La fusion entre ces thèses « paléoconservatrices » et celles du « racisme universitaire » donnera naissance à la fin des années 1970 à une « droite » – en fait une extrême droite particulièrement radicale – qui se dit indifféremment « racialiste » ou « nationaliste blanche » (« White Nationalist »), et dont l’un des représentants actuels sont le théoricien raciste Jared Taylor11, le postnazi Greg Johnson12, ou le païen militant Collin Cleary13.

L’Alt-right, le racisme et l’antisémitisme

Si Steven Bannon n’est pas antisémite, ce n’est pas le cas d’autres composantes de la nébuleuse. Chez plusieurs théoriciens importants, nous sommes passés du néonazisme, c’est-à-dire la promotion de la « race blanche » (le « nazisme mondialisé »), de l’antisémitisme et de l’anticommunisme, au postnazisme. Celui-ci peut être défini comme un discours de défense de la race blanche, au contenu antisémite et raciste (à l’instar du néonazisme), mais les postnazis ne cherchent plus à minimiser ou à nier le génocide des Juifs européens, ils l’assument. En effet, au contraire des néonazis, les tenants du postnazisme le reconnaissent et souhaitent « passer à autre chose » selon le mot terrible du philosophe et théoricien Greg Johnson, au motif que la race « blanche » subirait aujourd’hui son propre génocide par la promotion de l’homosexualité, le métissage, la substitution ethnique et l’« immigration-colonisation », organisée par les Juifs14. Ces militants, à la suite de ceux des années 1970 et 1980, tel le suprémaciste blanc David Lane, l’auteur du Manifeste du génocide blanc et de la célèbre « phrase de 14 mots »15, considèrent que ce sont les juifs, rescapés du génocide européen, qui se vengeraient de l’échec de leur extermination… Le postnazisme se structure aussi sur l’idée d’un « nationalisme blanc », faisant la promotion d’un séparatisme racial, proche de l’apartheid : il s’agit de créer des zones de peuplement blanches, loin du métissage.

Dans cette volonté de créer des îlots blancs, le néopaganisme, ainsi que le paganisme, joue un rôle important. Si les païens aux USA sont moins de 0,3 % des croyants en 201716, sa référence n’est pas mineure, loin de là : il s’agit pour les théoriciens radicaux de l’Alt-right de revenir à la vraie foi européenne, celle des peuples blancs originairement européens. En 2003, environ 50 % des adeptes du paganisme nordique dans ce pays sont des extrémistes de droite, en particulier en prison, promouvant la supériorité de la race aryenne, l’antisémitisme, le racisme et le négationnisme. Depuis, ce chiffre a continué d’augmenter, pour se situer actuellement aux alentours de 60 % des adeptes, selon l’universitaire Suédois Matthias Gardell, qui a consacré une étude au paganisme d’extrême droite aux États-Unis17. Ces militants souhaitent revenir concrètement aux religions ethniques des peuples « blancs », le christianisme étant vu à la fois comme un « bolchevisme de l’Antiquité » pour reprendre le mot du mentor de Hitler Dietrich Eckardt18, dont l’idée a été reprise dans les années 1970 par le théoricien de la Nouvelle Droite Alain de Benoist19, et comme une religion sémite, destructrice de la civilisation antique européenne20. L’antisémitisme reste donc un point doctrinal chez eux.

L’essor de ce paganisme raciste aux États-Unis durant les décennies 1980 à 2000 est lié à une radicalisation de ces militants, qui partent du postulat que le gouvernement fédéral est hostile aux « Blancs » et, pour les plus radicaux, vendu aux Juifs. De ce fait, les différents groupes aryens américains dénoncent à la fois la droite conservatrice, jugée bigote et à l’origine du problème, les progressistes américains qui favorisent les minorités (sexuelles ou ethniques) et les néoconservateurs dont les principaux représentants seraient juifs21. En réponse, ces groupes font la promotion du projet ouvertement révolutionnaire d’un séparatisme blanc, qui défendrait la majorité blanche délaissée. Dans une certaine mesure, ces militants, qui se mettent en marge de la société américaine et qui en refusent les valeurs, peuvent être analysés comme des anti-américains, dans le sens où ils refusent explicitement les valeurs de l’American Way of Life22.

Enfin, ces milieux ont assimilé les différentes évolutions idéologiques des uns et des autres, européenne d’une part avec une reprise des thèses néonazies et ethnodifférentialiste ; et américaines d’autre part, ce que Nicolas Lebourg appelle le « néonazisme mondialisé »23 : il ne s’agit plus de défendre la seule race nordique, mais toute la « race blanche ». En effet, après-guerre, l’extrême droite étatsunienne muta, à l’instar des extrêmes droites européennes, mais en restant dans la continuité des discours et des positions du début du XXe siècle. En ce sens, ces militants se placent dans l’héritage intellectuel du deuxième Ku Klux Klan, celui qui a existé entre 1915 et 1944, dont les positions étaient ouvertement fascisantes et qui défendait déjà l’homme blanc précarisé. Sa haine n’étaient pas tournée uniquement vers les Afro-Américains : elle visait également l’Église catholique, les Juifs et les immigrants non WASP24. Nous y retrouvons tous les thèmes de l’extrême droite antisémite américaine actuelle. Les thèses du « grand remplacement » ne datent donc pas d’aujourd’hui – au sens propre comme au figuré.

Ainsi, le samedi 27 octobre 2018, un homme entre dans une synagogue de la ville de Pittsburgh, États-Unis, ouvre le feu en hurlant des insultes antisémites, entrecoupé de « Tous les Juifs doivent mourir ». Huit personnes meurent. L’an passé à Charlotteville, ville moyenne de ces mêmes États-Unis, une manifestation de militants racistes et autres suprémacistes blancs criait « Les Juifs vont nous remplacer ». Les agressions physiques antisémites se multiplient dans ce pays. Selon un article du Monde, publié samedi 27 octobre 2018, qui reprend les chiffres de l’Anti-defamation League, elles auraient progressé de 57 % depuis deux ans. Selon le même article, les chiffres du vandalisme de lieux religieux aurait progressé de 86 % durant la même période25. Ces militants américains ont donc inventé une nouvelle forme d’antisémitisme inspiré à la fois du national-socialisme et de la tradition raciste américaine. C’est celui qu’on voit se manifester bruyamment et criminellement aujourd’hui. Surtout, ils considèrent que ce sont les juifs, rescapés du génocide européen, qui se vengeraient de l’échec de leur extermination…

Cette haine antisémite se nourrit des thèses de l’extrême droite étatsunienne, très active et surtout très vivace. Celle-ci se caractérise par un discours à la fois suprémaciste et séparatiste blancs que les militants appellent le « nationalisme blanc ». Selon ceux-ci, il s’agit à la fois d’affirmer la supériorité de la race blanche et de refuser la société multiethnique, en créant des ilots blancs. En soi, ces thèses sont anciennes. On les retrouve dès le début du XXe siècle chez des théoriciens racistes, toujours publiés et traduits par l’extrême droite, comme Madison Grant ou Lothrop Stoddard ainsi que dans les lois raciales étatsuniennes, telles les lois « Jim Crows », ou dans la défense des populations WASP (White Anglo-Saxon Protestants)26. Les nazis s’en inspirèrent pour l’élaboration et la promulgation de leurs propres lois raciales. Déjà, à l’époque, l’antisémitisme était présent dans ces discours, les Juifs étant vus comme les amis des Noirs. Les thèses du « grand remplacement » ne datent donc pas d’aujourd’hui – au sens propre comme au figuré.

Ce discours peut sembler délirant. Pourtant, il existe et se diffuse massivement dans les milieux des extrêmes droites européennes et américaines. Selon ces militants, l’un des principaux acteurs de ce génocide seraient le financier et philanthrope George Soros : il incarne parfaitement l’idéaltype antisémite du juif riche apatride qui cherche à manipuler la marche du monde et à entraver le fonctionnement des nations. Surtout, les militants américains ne restent au stade de l’écriture. Aujourd’hui, ils hurlent leur haine et passent à l’action : n’oublions pas que ce pays a une longue tradition d’attentats et de fusillades d’extrémistes de droite.

L’alt-right et l’extrême droite française

S’il y a bien une influence de l’alt-right sur l’extrême droite française, et même un va et vient d’échanges mutuels et de références réciproques, cela concerne surtout les groupes les plus radicaux. L’alt-right s’intéresse particulièrement à la Nouvelle Droite européenne, qu’elle considère comme la « vraie droite » selon l’expression du raciste universitaire Samuel Francis27. Ainsi, le site très influent dans ce milieu, Counter Currents Publishing, traduit régulièrement des articles et des textes des principaux théoriciens néo-droitiers francophones (Alain de Benoist, Guillaume Faye, Robert Steuckers, Dominique Venner). Cet intérêt est réciproque : des collaborateurs de ce site sont considérés en retour par les néo-droitiers francophones comme proches idéologiquement, voire comme des amis. C’est le cas, par exemple de Greg Johnson pour le Belge Robert Steuckers, tandis que Tomislav Sunic, également membre de l’American Third Way Position, un groupuscule nationaliste-révolutionnaire28, est le correspondant de Nouvelle École29 pour la Croatie. Il a aussi consacré une étude à cette même Nouvelle Droite30 et a participé à l’ouvrage collectif Le Mai 68 de la Nouvelle Droite31, aux côtés des néo-droitiers historiques et publié par la Nouvelle Droite pour le trentième anniversaire de Mai 68. Cet intérêt s’est concrétisé à partir de novembre 2011 par la création d’une revue annuelle intitulée North American New Right32, qui reprend leur thématique habituelle : racialisme, séparatisme blanc (« White Republic »), histoire et préhistoire européennes, métapolitique, traditionalisme (au sens ésotérique du terme), etc.

Depuis le début des années 2000, les livres des principaux théoriciens de l’alt-right, Greg Johnson, Robert S. Griffin et Collin Cleary par exemple, sont traduits par des éditeurs français, négationniste et néonazi pour Akribeia ; identitaire et néonazi pour Le Lore. Ainsi, Akribeia, en publiant la revue négationniste Tabou, joue un rôle important dans la diffusion du suprémacisme blanc et du postnazisme en traduisant ses différents théoriciens contemporains étatsuniens. Il s’agit en effet du principal éditeur en France, et dans le monde francophone, à la fois des théoriciens suprémacistes blancs américains, qui voient l’action des « Juifs » dans le supposé « génocide blanc » à l’œuvre avec le « grand remplacement », publie de nouvelles générations d’auteurs antisémites et/ou négationnistes, et diffuse les ouvrages des pseudos éditions « Pierre Marteau », comme Le National-socialisme une stratégie évolutionnaire et antijuive de groupe de Kevin MacDonald33, L’Alliance des Juifs et des Noirs, du même34, ou La Race selon le national-socialisme du néonazi italien Giantantonio Valli35. Quant aux Éditions du Lore, elles ont, par exemple, réédité le catalogue de l’exposition de Paris de 1941 sur « le Juif et la France », des brochures antisémites de la Seconde Guerre mondiale, comme la brochure de Georges Montandon, datant de la même époque, Comment reconnaître un Juif ?... Et cela sans compter les traductions par le même éditeur de plaquettes de discours d’Adolf Hitler, Heinrich Himmler, Alfred Rosenberg… ou de néonazis païens comme Matt Koehl36 et Collin Cleary37.

Nous restons donc dans les milieux très radicaux… De fait, ces auteurs ont permis à l’extrême droite française la plus radicale d’évoluer et de diffuser un discours « nationaliste blanc » et « postnazi » dans l’espace francophone. Par contre, il n’y a guère de relations avec le Rassemblement National, mis à part, peut-être des lectures individuelles. En effet, s’il y a eu un semblant de rapprochement l’Alt-right avec le Front national, ce fut surtout pour ce dernier pour utiliser la notoriété de Bannon, invité au congrès du FN à Lille en mars 2018.

Cette extrême droite est également d’un genre nouveau, car elle consulte les productions intellectuelles élaborées par l’extrême droite européenne, ce qui est rare car les Américains ne lisent que rarement ce qui n’est pas écrit en anglais. Mais il est vrai que ces militants entretiennent depuis les années 1960 des liens assez forts avec l’extrême droite européenne dans leurs tendances nationalistes-révolutionnaires, identitaires et néo-droitières. Ils développent un discours racial identitaire, cherchant à défendre l’identité blanche partout où elle se trouve, et promouvant une solidarité ethnique, avec parfois des positions « socialisantes » : ces militants, américains, britanniques38 ou australiens, se voient comme des héritiers des Européens, comme l’a mis plusieurs fois en avant le 15 mars 2019 l’Australien Brenton Tarrant, le terroriste de Christchurch (Nouvelle Zélande), dans son manifeste The Great Replacement39. En effet, Tarrant se dit fier de ses origines européennes (écossaise, anglaise et irlandaise) et se considère comme un Européen vivant en Australie, reprenant à son compte la théorie de l’extrême droite de la « désinstallation », c’est-à-dire la capacité des Européens de reproduire sur d’autres continents la civilisation européenne40. Son leitmotiv, à en croire son manifeste, serait de défendre la pureté génétique de son peuple, c’est-à-dire « blanc » évidemment.

Surtout, nous sommes loin d’une création médiatique, bien au contraire : il s’agit d’une idéologie au sens propre du terme, ayant créé sa contre-culture, ses propres références et grilles de compréhension du monde. Cette mouvance radicale est ancienne et a ses théoriciens, souvent des universitaires, d’ailleurs. Sa relative confidentialité est compensée par son usage d’Internet qui lui a permis de diffuser ses thèses au-delà des milieux restreints d’origines, avec un usage intensif des forums et la création de sites41. En outre, elle est traduite, publiée et commentée par l’extrême droite européenne, et notamment française, comme le montre le catalogue de l’éditeur négationniste Akribeia. De fait, nous sommes face à une extrême droite euro-américaine, comme nous l’avons écrit en introduction de cet article. L’émergence d’une contre-culture radicale occidentale dresse des ponts entre ces militants radicaux tant européens d’américains, et pourrait bien contribuer à ce que les expériences idéologiques se radicalisent avec constance.

1 Tore Bjorgo & Jeffrey Kaplan, Nation and Race. The Developping Euro-American Racist Subculture, Boston, Northeastern University, 1998; Jeffrey Kaplan & Leonard Weinberg, The Emergence of a Euro-American Right, New Brunswick, Rudgers University Press, 1998.

2 Jacob Siegel, « The Alt-right’s Jewish Godfather », 29 novembre 2016, The Tablet, https://www.tabletmag.com/jewish-news-and-politics/218712/spencer-gottfried-alt-right. Consulté l le 26/05/2019.

3 Stéphane François, Au-delà des vents du Nord. L’extrême droite française, le Pôle nord et les Indo-Européens, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 2014 ; « Qu’est-ce que l’alt-right ? », Paris, Fondation Jean Jaurès, 2017, https://jean-jaures.org/nos-productions/qu-est-ce-que-l-alt-right.

4 Lothrop Stoddard, Le Flot montant des peuples de couleurs, Paris, Éditions de L’Homme libre, 2014.

5 Madison Grant, Le Déclin de la grande race, Paris, Éditions de L’Homme libre, 2002.

6 Michael Billig, L’Internationale raciste. De la psychologie à la « science des races », Paris, Maspero, 1981 ; Nicolas Lebourg, Les Nazis ont-ils survécu ? Enquête sur les internationales fascistes et les croisés de la race blanche, Paris, Seuil, 2019.

7 Jean-Paul Demoule, Mais où sont passés les Indo-européens ? Le mythe d’origine de l’Occident, Paris, Seuil, 2014.

8 Nicolas Lebourg, Les Nazis ont-ils survécu ?, op. cit.

9 Leonard Zeskind, Blood and Politics: The History of the White Nationalist Movement from the Margins to the Mainstream, Macmillan, 2009.

10 Robert S. Griffin, Vivre en tant que blanc. Écrits sur la race 2000-2005, Saint-Genis-Laval, Akribeia, 2008.

11 Jared Taylor, L’Amérique de la diversité : du mythe à la réalité, Paris, Éditions de L’Æncre, 2016 ; Des Blancs face au chaos racial, Saint-Genis-Laval, Akribeia, 2019.

12 Greg Johnson, Le Nationalisme blanc. Interrogations et définitions, Saint-Genis-Laval, Akribeia, 2017.

13 Collin Cleary, L’Appel aux Dieux, Chevaigné, Le Lore, 2016.

14 Greg Johnson, Le Nationalisme blanc. Interrogations et définitions, op. cit.

15 « We must secure the existence of our people and a future for white children » (« Nous devons préserver l’existence de notre peuple et l’avenir des enfants blancs »), phrase manifeste des suprémacistes blancs américains.

16 « 2014 Religious Landscape Study », Pew Research Center, http://www.pewforum.org/religious-landscape-study/. Consulté le 08 mai 2019.

17 Matthias Gardell, Gods of the Blood. The Pagan Revival and White Separatism, Londres/Durham, Duke University Press, 2003.

18 Stéphane François, « Les origines ésotériques de Mein Kampf : mythes et réalités », Fondation Jean Jaurès, Paris, 2018, https://jean-jaures.org/nos-productions/les-origines-esoteriques-de-mein-kampf-mythes-et-realites.

19 Stéphane François, Les Néo-paganismes et la Nouvelle Droite (1980-2006). Pour une autre approche, Milan, Archè, 2008.

20 Stéphane François, « Ré-exploitation de l’anthropologie SS par les païens identitaires américains. Le cas de la Wulfind Kindred », in Olivier Dard (dir.), Organisations, mouvements et partis des droites radicales au XXe siècle (Europe-Amériques), Bern, Peter Lang, 2015, pp. 117-132.

21 Kevin MacDonald, Le Néoconservatisme : un mouvement juif, Milan, Pierre Marteau, 2013.

22 Stéphane François, « Ré-exploitation de l’anthropologie SS par les païens identitaires américains. Le cas de la Wulfind Kindred », art. cit.

23 L’expression est de Nicolas Lebourg, et l’idée sous-jacente est développée dans Les Nazis ont-ils survécus ?. Qu’il en soit remercié !

24 Roger Martin, Amerikkka. Voyage dans l’internationale néo-fasciste, Paris, Calmann-Lévy, 1995 ; Allen W. Trelease, White Terror: The Ku Klux Klan Conspiracy and Southern Reconstruction, Louisiana State University Press, 1995 ; Wyn Craig Wade, The Fiery Cross: The Ku Klux Klan in America, Oxford University Press, 1998.

25 Les Décodeurs, « Aux États-Unis, les actes antisémites en forte progression », Le Monde, 27 octobre 2018, https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2018/10/27/aux-etats-unis-les-actes-antisemites-en-forte-progression_5375602_4355770.html. Consulté le 26/05/2019.

26 Stéphane François, « Un bref rappel historique des extrêmes droites états-uniennes », L’Avant-scène cinéma, n° 661-662, 2019, pp. 42-49.

27 Samuel Francis, « The Real Right », The Occidental Quarterly, vol. IV (3), 2004.

28 Le nationalisme-révolutionnaire, né dans le sillage de l’indépendance de l’Algérie, est un courant issu du néofascisme associant des positions anticapitalistes et anticolonialistes à l’héritage des droites révolutionnaires des années 1930, notamment le fascisme et certains aspects du national-socialisme, en particulier le strasserisme, le « nazisme de gauche ». Rejetant à la fois le capitalisme et l’occidentalisation du monde et le système soviétique, ils ont cherché une « troisième voie » ni capitaliste, ni communiste. Entre les années 1970 et 2000, les nationalistes-révolutionnaires ont soutenu les régimes laïcs arabes (Syrie, Irak, Lybie). Ils sont souvent qualifiés d’être l’« extrême gauche de l’extrême droite ». Sur ce courant, voir Nicolas Lebourg, Le Monde vu de la plus extrême droite. Du fascisme au nationalisme-révolutionnaire, Perpignan, Presses Universitaires de Perpignan, 2010 ; Stéphane François, « Un exemple de diffusion idéologique sur Internet : le cas de la librairie nationaliste-révolutionnaire Librad » in Olivier Dard (dir.), Supports et vecteurs de la culture d’extrême droite (Europe-Amériques), Bern, Peter Lang, 2013, pp. 25-38.

29 Nouvelle École est la revue théorique de la Nouvelle Droite fondée en 1968 par Alain de Benoist.

30 Tomislav Sunic, Against Democracy and Equality. The European New Right, Peter Lang Pub Inc., 1990.

31 Collectif, Le Mai 68 de la Nouvelle Droite, Paris, Labyrinthe, 1998.

32 https://www.counter-currents.com/north-american-new-right-vol-1/. Consulté le 27/05/2019.

33 Kevin MacDonald, Le National-socialisme une stratégie évolutionnaire et antijuive de groupe, Milan, Pierre Marteau, 2012.

34 Kevin MacDonald, L’Alliance des Juifs et des Noirs, Milan, Pierre Marteau, 2013.

35 Giantantonio Valli, La Race selon le national-socialisme. Théorie anthropologique et pratique juridique, Milan, Pierre Marteau, 2014.

36 Matt Koehl, La Foi du futur, Chevaigné, Le Lore, 2018.

37 Collin Cleary, L’Appel aux Dieux, op. cit.

38 Pour un exemple d’éditeur « alt-right » britannique, avec une antenne aux États-Unis, voir le site d’Arktos media : https://arktos.com/, qui traduit des auteurs français (Alain de Benoist, Guillaume Faye, etc.), russes (Alexandre Douguine), des britanniques (Edward Dutton) ainsi que d’autres Européens, des auteurs « classiques » de l’extrême droite européenne (Julius Evola, OswaldSpengler, Francis Parker Yockey) et des militants américains (Francis Parker Yockey, Tomislav Sunic, etc.)...

39 Stéphane François, « Le terroriste de Christchurch s’inspire du courant nativiste anglo-saxon », Le Monde, 18/03/2019, https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/03/18/le-terroriste-de-christchurch-s-inspire-du-courant-nativiste-anglo-saxon_5437586_3232.html

40 Stéphane François, Au-delà des vents du Nord, op. cit.

41 Amanda Hess, « For the Alt-Right, the Message Is in the Punctuation », The New York Times. 10 juin 2016, https://www.nytimes.com/2016/06/11/arts/for-the-alt-right-the-message-is-in-the-punctuation.html. Consulté le 27/05/2019.


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