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Cahiers de Psychologie Politique

Les “classes moyennes” sont actuellement la tarte à la crème des journalistes, des politiques et des sociologues. Les derniers, plus conséquents, s’efforcent d’en donner des définitions dont ils reconnaissent eux-mêmes l’équivoque. On se demande donc à quel objectif peut bien correspondre l’engouement présent.

On commence par poser les questions : comment aujourd’hui définir les “classes sociales” et à la moyenne de quoi faut-il se référer ? Après avoir examiné certaines réponses de sociologues, on essayera, suivant une remarque de Pierre Bourdieu, d’envisager le problème sous l’angle politique. Après un aperçu historique, on analysera la nouvelle division sociale qui a pris son élan en France à la fin de la Deuxième guerre mondiale et on constatera que, les sociologues, en n’intégrant pas ces changements, se condamnent à en rester à l’édredon des classes moyennes pour couvrir leur cécité et les enjeux politiciens.

Les “classes moyennes” ?

Si le mot classe est déjà sujet à discussion, il n’est guère étonnant que les “classes moyennes” aient pris, au long de l’histoire, un visage sans cesse remodelé et sujet à une grande diversité de points de vue. Ce concept a reçu tant de définitions variables suivant la personnalité de l’analyste qu’il en a perdu toute efficacité pour la compréhension de la société actuelle et des forces politiques. On ne reviendra pas sur les “classes moyennes” distinguées par le passé et on examinera rapidement la façon dont elles sont aujourd’hui envisagées.

Il est certain que le mot classe, qui indique la recherche de regroupements homogènes d’objets en fonction d’une ou plusieurs caractéristiques, se prête à une grande généralité d’emploi. Pour les politiques ou les sociologues, la classification porte sur le rôle des individus dans la société à laquelle ils appartiennent. Mais tout homme est un microcosme dont les actions obéissent à un nombre considérable de paramètres ; il faut donc les condenser et les hiérarchiser pour s’en tenir à ceux qu’on déclare primordiaux.

Comme on le sait, Adam Smith fut un des premiers à remarquer qu’au sein des entreprises industrielles naissantes, le patron, pour augmenter la “rente”, s’efforce de remplacer dans le processus de fabrication certains ouvriers par des machines ou par d’autres ouvriers plus compétitifs, engendrant ainsi une nouvelle division du travail. Marx a généralisé cette analyse en liant chaque type de société à un mode de production caractérisé par une division sociale au sein de laquelle la classe qui organise la production domine la société toute entière. Chacune cherchant à maintenir ou améliorer sa position, il en résulte des luttes des classes qui sont le moteur de l’Histoire. On sait combien cette philosophie a imprégné le mouvement social sous la forme simplifiée de la Doctrine communiste au point que beaucoup d’analystes se croient toujours obligés de se présenter comme détachés du marxisme.

Dans son long article Le retour des classes sociales (Département des études de l’OFCE, cellule de sociologie IEP et OSC. Octobre 2001), Louis Chauvel, pour s’opposer au nouvel air ambiant, essaye de donner une définition telle qu’elle puisse englober celle de la plupart des analystes et il distingue deux approches possibles des classes :

  • l’une qualifiée de marxienne (« ”Marxien” qualifie ici une tradition intellectuelle marquée par l’évaluation critique »), adjectif qui lui évite d’être traité de “marxiste”, dans le sens d’adepte de la Doctrine communiste,

  • l’autre de weberienne.

La première « est parfois qualifiée de holiste (( = tout) parce qu’ici, la totalité est plus que la somme des individus ». La seconde « suppose que les classes sociales sont des groupes d’individus semblables partageant une dynamique probable similaire ».

Immédiatement, Chauvel ajoute « Une définition (des classes), implicitement présente chez les sociologues souhaitant disposer de critères empiriques, peut être explicitée, définition qui présente l’intérêt de sortir de nombreuses apories.

1) inégalement situées - et dotées - dans le système productif

2) marquées par une forte identité de classe, dont trois modalités peuvent être spécifiées :

  • l’identité temporelle

  • l’identité culturelle

  • l’identité collective »

Comme le dit l’auteur lui-même : cette définition est à la fois marxienne et weberienne. Elle ouvre la porte à tous les développements imaginables et couvre les sociologues dans leur démarche tous azimuts. Qu’importe ! La véritable préoccupation est de “disposer de critères empiriques” et, à partir de là, de pouvoir proposer des hypothèses, dérouler des considérations en utilisant et, au besoin, en inventant des types d’ensembles sociaux, susceptibles d’être soumis à des statistiques. Les discussions se concentrent alors sur d’innombrables pourcentages.

Dans son article, Louis Chauvel s’appuie en premier lieu sur les catégories socioprofessionnelles de l’INSEE qui, pour lui, satisfont à son premier point : la place dans le système productif. Ensuite, même si, dans un titre, il s’interroge sur « les indéfinissables “classes moyennes” ? », il multiplie les analyses de résultats statistiques de différents critères. La répartition des revenus est largement commentée, mais bien d’autres sujets (par exemple l’homogamie) sont explorés pour étayer la thèse de l’article : si les Trente glorieuses « ont vu l’effacement d’une partie du contenu objectif des classes sociales depuis, au contraire des inégalités structurées se reconstituent »

Les réticences n’empêchent pas la diffusion accrue du concept de “classe moyenne”, par exemple Chauvel lui-même publie La dérive des classes moyennes (2006) et plus récemment Serge Bosc Sociologie des classes moyennes (2008). Tous deux s’inscrivent dans la continuité d’un courant de pensée ancien qui porte sur le problème de l’existence éventuelle de classes au sein des ensembles salariés

Pourquoi donc se polariser sur des “classes moyennes” qui suivant leur dénomination partagent des caractères communs avec les classes inférieures ou supérieures qui les encadrent ? Mais, c’est là tout l’intérêt du concept : il est tellement flou qu’il englobe de multiples « caractères empiriques » faisant l’objet de statistiques dont l‘intérêt principal est de proposer des nombres pour étayer des hypothèses ou des qualités aussi peu quantifiables que, par exemples : la “conscience de classe” ou “l’identité culturelle”. La sociologie qui se veut science, certes sociale mais science, ne peut exister sans se donner une auréole qui la valorise ; elle se croit obligée de s’appuyer sur un déluge de nombres dont la seule vertu est d’être des nombres. Les sociologues n’échappent pas à leur époque et à la ferveur numérique qui autorise tout un chacun à se penser savant.

« Le commencement de toutes les sciences, c'est l'étonnement de ce que les choses sont ce qu'elles sont. » (Aristote-Métaphysique). Or, le propre du sociologue est bien d’éliminer son “étonnement” devant la réalité sociale qu’il étudie pour en donner une appréciation la plus tangible possible. Il serait temps d’en finir avec cette propension à ériger tout domaine en science : histoire, sociologie, économie ... Les sociologues devraient être les premiers à s’engager dans cette croisade pour un retour à un rationalisme raisonnable. Ces prétendues sciences sociales ne font qu’apporter un obscurantisme de type religieux à des considérations qui pourraient être pertinentes, si elles restaient dans des débats nuancés au lieu d’être assénées comme vérités indiscutables puisque scientifiques. Comme pour l’économie, on est en présence d’un domaine qui veut se présenter sous un jour d’objectivité grâce à des statistiques

Sans doute peut-on faire des statistiques en distribuant les éléments d’un ensemble dans différentes boîtes dont une, appelée « moyenne », regroupe les éléments dont les caractères ne sont pas suffisamment affirmés. Mais lorsque cette boîte moyenne est la plus importante ou seulement une des plus copieuses, on en déduit que les caractères choisis pour l’analyse sont mal adaptés à l’obtention d’une classification pertinente. Qui plus est, quand cette boîte porte une dénomination plurielle (les classes moyennes) qui signifie le regroupement de plusieurs classes mal définies, on n’en voit plus l’intérêt et on pense à la formule de Coluche : « Les statistiques, c'est comme le bikini : ça donne des idées mais ça cache l'essentiel ! » Que cachent “les classes moyennes” ? Essentiellement ce qu’elles ne disent pas : quelles sont leurs limites supérieures ou inférieures ? Extensibles à volonté, elles envahissent toute la sphère sociale ; les classes qui les entourent sont réduites à leur plus simple expression. Parfois même le concept de classe, à proprement parler, est abandonné. Comme conclut Xavier Molénat dans son article “Les classes moyennes” (n° 188 -décembre 2007 du magazine Sciences Humaines) : « ... mais d’une certaine manière tout le monde est un peu “moyen”- donc plus personne ne l’est. »

Les classes moyennes, une supercherie politique - 2ème partie

Au cœur du problème

Le Manifeste du Parti communiste est un des textes les plus importants qui ait fondé les objectifs d’un parti sur une analyse sociale, étayée par une philosophie de l’Histoire conçue comme une succession de modes de production mue par les luttes des classes et le développement des forces productives. Mais la philosophie reléguée dans l’ombre, la perspective politique est devenue une “Doctrine” futuriste, écran sur lequel fut projeté le film d’un avenir radieux, dont les machinistes allaient tirer avantage. L’histoire en a montré la temporalité et la nuisance

Au moment de sa parution, en 1848, dans une industrie composée pour l’essentiel de fabriques, la relation patron-ouvrier illustrait sans ambiguïté la contradiction bourgeoisie-classe ouvrière et n’avait pas lieu d’être contestée. Elle était au centre des relations sociales induites par les forces productives de l’époque. On voulait croire que ces forces productives allaient croître inchangées jusqu’à englober le monde entier ; personne ne pouvait prévoir les perturbations que des progrès techniques insoupçonnés apporteraient aux relations sociales elles-mêmes.

Aujourd’hui, il est facile de suivre les évolutions qui ont conduit à mettre en évidence certaines réalités, occultées ou minimisées. Dans le Manifeste, le modèle social est réduit à son squelette par le mot “prolétaires” qui englobe tous les exploités et les rassemble grâce au vocabulaire dans le combat antibourgeois, alors que beaucoup ne sont que les résidus des classes dominées des modes de production antérieurs et ne participent pas directement à la contradiction bourgeoisie-classe ouvrière, comme le montrera le rôle de la paysannerie dans l’accession au pouvoir de Napoléon III. De même, sans nier le rôle des ingénieurs et cadres, l’analyse de la fabrique dans le Capital, n’en montre pas le caractère crucial qui fit que le pouvoir de cette couche ira augmentant avec le volume des usines mécaniques.

Dès 1880, dans Socialisme utopique, socialisme scientifique, Engels relevait : « Appropriation des grands organismes de production et de communication, d’abord par des sociétés par actions, puis par des trusts, ensuite par l’État. La bourgeoisie s’avère comme une classe superflue ; toutes ses fonctions sociales sont maintenant remplies par des employés rémunérés. » Pour lui, cette constatation ne faisait que conforter la Doctrine et rendre plus urgente la deuxième partie du texte fondateur, intitulée « prolétaires et communistes », qui soulignait le rôle essentiel des communistes comme étant « la fraction la plus résolue des partis ouvriers de tous les pays, la fraction qui entraîne toutes les autres ; sur le plan de la théorie, ils ont sur le reste du prolétariat l’avantage d’une intelligence claire des conditions, de la marche et des résultats généraux du mouvement prolétarien. ».

Si la classe dominante était devenue superflue, toutes les relations sociales auraient dues être chamboulées. Quelques doutes se firent jour : est-on vraiment sur les rails d’un socialisme conduisant au communisme ? Les fondateurs disparus, il revint à Lénine d’institutionnaliser la Doctrine en organisant son église : le Parti. Dans le contexte particulier de la Russie de 1917, il réussira à installer les bolcheviks au pouvoir. Sans entrer dans les détails d’une histoire bien connue, on peut cependant remarquer que, dès les années 30 comme l’écrit Anton Ciligua (in Lénine et la révolution, Spartacus 1978), « Staline déclara que les spécialistes sans parti et l’intelligentzia en général étaient des “bolcheviks sans parti“. » L’auteur souligne ce retour aux réalités de la division sociale, car il pensait que les spécialistes élimineraient du pouvoir le Parti communiste. Il n’en fut rien, la stasicratie (mot forgé par moi pour signifier « pouvoir du Parti ») subsista en URSS grâce au primat de l’industrie lourde jusqu’à ce que l’organisation de la production mise en place ait fait la preuve de son inefficacité.

Malgré l’ébranlement de la Révolution russe et le coup d’accélération donné aux forces productives par la Grande guerre, la bourgeoisie affaiblie et dénoncée dans la Doctrine résista encore face au Parti. La division sociale continua à s’approfondir, notamment en raison de à la large diffusion de l’énergie grâce aux réseaux électriques et au moteur à explosion, créant les conditions d’une nouvelle classe dominante.

« Une araignée fait des opérations qui ressemblent à celles du tisserand, et l’abeille confond par ses cellules de cire l’habileté de plus d’un architecte. Mais ce qui distingue dès l’abord le plus mauvais architecte de l’abeille la plus experte, c’est qu’il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche. Le résultat auquel le travail aboutit préexiste idéalement dans l’imagination du travailleur. Ce n’est pas qu’il opère seulement un changement de forme dans les matières naturelles ; il y réalise du même coup son propre but dont il a conscience, qui détermine comme loi son mode d’action, et auquel il doit subordonner sa volonté. » (Karl Marx, La production de valeurs d’usage, in Le Capital, livre 1, chap. VII)

De cette célèbre citation, il ressort que l’essence de l’aliénation produite par la division du travail commence par le fait que le but de la production et la loi de son mode d’action n’appartiennent plus au travailleur. Dans la course à la productivité, on en vint à tronçonner la fabrication au point d’en arriver dans l’industrie mécanique taylorisée à des ouvriers spécialisés dans un seul geste. En contrepartie, ceux qui décident des buts et des modes d’action concentrent de plus en plus de pouvoirs. Dans la manufacture et la fabrique, ce furent les possesseurs des moyens de production. Dans les grandes entreprises de l’industrie mécanique, les propriétaires sont peu à peu dessaisis de ce pouvoir par les ingénieurs et cadres.

Les processus s’amplifient et se généralisent. Des machines automatiques s’insèrent de plus en plus au sein de la production. Les ouvriers perdent la spécificité de leur travail et, avec elle, leur possibilité de résistance. Un nouveau mode de production se met en place caractérisé par la contradiction entre la classe compétente, apte à décider de la loi et du mode d’action, et la classe exécutante, vouée à des tâches dépourvues d’initiative.

Les premières analyses vinrent des États-Unis, pays le plus avancé dans la nouvelle organisation du travail. Dès 1941, J. Burnham publiait L’ère des organisateurs où, pour ainsi dire, l’essentiel était analysé : naissance d’une nouvelle classe dirigeante. JK Galbraith n’est pas aussi explicite mais sa notion de technostructure (1961) se place dans la même vision. Suite à sa victoire de 1945, l’impérialisme états-unien exporte son système au-delà des frontières. Dès 1967, Guy Debord publie La société du spectacle. D’autres, comme Serge Mallet parlent de Nouvelle classe ouvrière (1969) ou comme Nico Poulantzas de nouvelle petite bourgeoisie (1974). Au PSU, à partir de 1975, le courant C tente sans grand succès de rallier les militants à son analyse des classes compétente et exécutante. Les nouvelles relations sociales sont au cœur des débats politiques.

Cependant, leur étude est vite délaissée et les cent fleurs des “classes moyennes” vont fleurir avec toutes les couleurs qu’elles peuvent prendre, alors que d’importants événements politiques ponctuent les mutations sociales. La IVe République, est renversée par le coup d’État du général de Gaulle, la France entre dans un “capitalisme d’organisation”, suivant l’expression de Marcuse. En 1964, la CFDT est créée. En mai 1968, la révolte étudiante jette dans les rues des foules considérables et déclenche la plus grande grève générale que le pays ait jamais connue. Beaucoup ne veulent y voir qu’une exigence de libéralisation des mœurs alors que les grévistes visaient l’organisation du travail et des rapports sociaux dans les entreprises au nom de l’autogestion, car, comme l’écrivit plus tard la CFDT (1972 - Syndicalisme Magazine n° 1415) : « Dans une société autogérée, ils (les travailleurs) retrouveront leur véritable dignité basée sur la compétence. ». L’idéal d’autogestion s’évanouira. Mais, le mot avait son importance, il traduisait l’intuition que le problème n’était plus de produire mais de gérer, il portait l’espoir que chaque individu y gagnerait une part de souveraineté.

Depuis lors, les entreprises continuent à s’automatiser. Les ouvriers voient leur qualification effacée par des machines aux performances supérieures en précision et en rapidité, ils ne sont plus que des exécutants voués à les surveiller, à les alimenter en matières premières et à en évacuer les produits. Les possesseurs des grands moyens de production, actionnaires de sociétés anonymes, sont sans pouvoir réel sur l’organisation et laissent la gestion aux mains des compétents. Les progrès de l’informatique accentuent la division du travail qui se propage dans les sociétés de service où le travail intellectuel se borne à des opérations standardisées exigées par les logiciels vendus avec les ordinateurs. Les employés ne sont plus que des exécutants aliénés par les compétents, concepteurs des logiciels.

Toutes les classes sont sous la domination compétente, l’air du temps est à la gestion, à l’économisme et à l’individualisme.

Comme l’avait analysé JK Galbraith (La société économique et l’intérêt général, NRF, Gallimard 1974 et Les mensonges de l’économie, Grasset et Fasquelle, 2004), les grandes entreprises sont devenues des sociétés anonymes où les productions matérielles, non encore automatisées, sont confiées à des sous-traitants. Pour l’économiste américain, les pays développés se scindent en un secteur planificateur formé de multinationales et en un secteur de marché laissé à de petits producteurs. Les mots parlent d’eux-mêmes : le secteur de marché est soumis à la concurrence, tandis que le secteur planificateur grâce à sa puissance et sa connivence avec l’État planifie la production et les échanges à son profit. Les grandes entreprises ne tirent plus directement leurs bénéfices de la plus-value sur le travail, mais de contrats léonins passés avec les sous-traitants.

Plutôt que de savoir s’il existe des “classes moyennes”, ne serait-il pas plus sensé de se tourner vers la classe dominante, puisque c’est elle qui révèle la nature du mode de production dominant ? Rien n’va-t-il vraiment changé depuis au moins deux siècles dans la société, pour qu’on continue de la décrire avec les mêmes vocables : capitalisme, bourgeoisie, certes parfois complétés par des adjectifs comme dans “capitalisme financier” “haute bourgeoisie”. Mais où placer ces salariés grassement rémunérés qui font partie des directions des entreprises ou des services ? Et pour ceux qui se situent en dessous des “classes moyennes”, faut-il parler de prolétaires ou de “classes populaires” ? Personne ne veut plus être taxé de marxiste, mais tous reviennent au vocabulaire éculé de la Doctrine communiste en intercalant entre bourgeois et prolétaires ceux qu’ils dénomment les “moyens”. Comme le remarquait Pierre Bourdieu : « ... l’enjeu des débats autour de la notion de classe sociale est en effet d’ordre politique, l’hétéronomie du champ des sciences sociales ayant pour conséquence que la recherche en sciences sociales reste enfermée dans une retraduction pseudo-savante de problèmes et de divisions politiques. » (Propos sur le champ politique. Presses universitaire de Lyon 2000 - p. 94)

Les classes moyennes, une supercherie politique - 3ème partie

Où en est-on ?

Ce court panorama historique depuis le Manifeste relate un changement de mode de production né du développement des forces productives, avec lequel interfère le changement de mode de production découlant de la Doctrine. Résumons :

  • depuis la Révolution française, le mode de production bourgeois domine. À la fin du 19ème siècle, il atteint son apogée et ouvre la voie à ses concurrents, en faisant de la bourgeoisie une classe superflue.

  • dans les conditions particulières de la Russie de 1917, le mode de production stasicratique se met en place imposé d’une main de fer par Lenine et Staline, le Parti devient la classe dominante de l’Union soviétique.

  • au 20ème siècle, les trois modes de production bourgeois, stasicratique et compétent coexistent chacun s’efforçant d’éliminer les deux autres,

  • pendant la première moitié du siècle, la bourgeoisie nationale française se maintient face au Parti moyennant des avantages sociaux octroyés aux travailleurs, comme par exemple lors du Front populaire et de la Libération,

  • après la Deuxième guerre mondiale, le mode de production compétent entre en lice. Le combat comprend alors trois protagonistes qui se révèlent dans les affrontements de mai 68. Ces Événements sont le fait politique majeur du 20ème siècle. Ce furent de belles empoignades entre les manifestants, le gouvernement et le Parti. Sur le plan politique, la bourgeoisie nationale gaulliste et le Parti se rétablirent, mais sur le plan idéologique, ils ont perdu la bataille.

  • peu à peu, le mode de production compétent élimine ses concurrents, les utilisant même pour détruire leurs propres valeurs : l’humanisme et le marxisme.

Dès 1968, Edgard Faure s’attaque à l’éducation nationale, créant l’Université de Vincennes et américanisant les méthodes pédagogiques. Pompidou fait entrer la Grande-Bretagne dans le Marché Commun et Chirac porte sur les fonts baptismaux l’Europe de Maastricht. Trahie par ses représentants, la bourgeoisie nationale a perdu le rempart de la nation et laisse le champ libre aux multinationales.

Le Parti Communiste s’accroche bec et ongles à la Doctrine. Il n’abandonne la “dictature du prolétariat” que contraint par le grand frère soviétique. Las, ce dernier, entré en pérestroïka, dénonce la Doctrine. Le Parti Communiste perd sa raison d’être et entraîne dans sa déconfiture le matérialisme historique : plus personne ne pourra momentanément se recommander du marxisme.

La Section Ouvrière de l’Internationale Socialiste meurt de sa belle mort, faute de classe ouvrière. Un nouveau parti est créé en 1969, on lui donne le nom de socialiste. Mitterrand en devient secrétaire général et, par-là, lui-même socialiste. En 1974, la “deuxième gauche” rejoint le PS ; issue des rangs de mai 68, elle l’imprègne de l’idéologie compétente et en fait le parti de la classe de même nom. Vivent le libéralisme et le traité de Maastricht ! Les gouvernements socialistes vendent les services publics et démantèlent l’école “bourgeoise” : J. Lang introduit l’anglais à l’école primaire, Mme Fiorazo légalise l’université française anglophone, Mme Vallaud-Belkacem supprime le latin au collège. Le Parti Socialiste, parti de la classe dirigeante, donc parti de droite, se rallie à M. Valls pour s’écrier : « J’aime l’entreprise ».

Notre mode de production est un mode de production compétent où les petites entreprises capitalistes sont sous tutelle de grandes sociétés anonymes. À force de se cacher cette réalité sociale, débats, projets, analyses politiciennes n’ont plus de sens. Le champ politique est la proie de tous les obscurantismes. Tel Diogène cherchant un homme, les sociologues errent à la recherche des classes d’antan

Pourtant des faits concrets et visibles ont jalonné les 19ème et 20ème siècles. Autour des années 1900, les découvertes scientifiques ont complètement bouleversé notre vision de la nature et ont été suivies de réalisations techniques qui ont changé nos conditions de vie et de penser. Qui ne sait pas que les mines de charbons et de fer ont été fermées en France, que d’énormes barrages ont maîtrisé le Rhône, que le territoire s’est couvert de centrales nucléaires, que la paysannerie a fondu, que l’industrie est en voie de démantèlement, que le secteur tertiaire est en expansion, que la numérisation atteint toutes les activités … ? Qui ne sait pas que la stasicratie soviétique a jeté l’éponge !

Tout le monde le sait, personne ne cherche à comprendre. Une contradiction philosophique traverse l’idéologie actuelle. D’un côté, le marxisme est marginalisé et on oublie les luttes des classes ; d’un autre, il est, pour ainsi dire, approuvé dans sa déviance doctrinaire et la société est envahie par un économisme sans réplique. Sans doute, Marx et Engels avaient qualifié l’économie politique de scientifique, donnant ainsi, dans une époque positiviste, une valeur incontournable aux perspectives politiques du prolétariat, mais, le véritable triomphe éclate quand, comme il est écrit dans le Larousse illustré de 1973, : « les économistes ont récemment substitué à l’expression ECONOMIE POLITIQUE celle de SCIENCE ECONOMIQUE ».

La classe compétente dispose là de l’outil qui ferme la bouche à toutes les critiques, qui justifie sa domination et ses privilèges. Aux objections du peuple, on répond, comme dans Tartuffe, « et l’économie ? ». Ce dieu nouveau est l’objet d’une vénération quasi religieuse. Il engloutit des sommes énormes pour l’honorer, dans l’éducation nationale, dans les universités, dans de grandes écoles, dans les médias, dans les sociétés de conseil ... On accepte que la classe dirigeante s’attribue des rémunérations de 1000 fois le SMIC. La raison s’incline devant une idole : la science économique. Les pages des medias sont pleines de ses oracles.

La formule de Protagoras « L’homme est la mesure de toute chose » n’a plus cours. On est entré dans l’ère d’un obscurantisme engendré par la foi en une science qui n’est pas scientifique.

Si on revient à l’article de Louis Chauvel, on constate qu’il est sensible à l’évolution générale : les Trente glorieuses ont vu l’effacement d’une partie du contenu objectif des classes sociales ... depuis, au contraire des inégalités structurées se reconstituent.

En effet, un nouveau mode de production affaiblit les classes anciennes dont les limites sont de moins en moins claires, puis son empreinte s’accroissant, il fait apparaître les inégalités propres à la nouvelle contradiction. Louis Chauvel ajoute : « Lorsque sera trouvée la synthèse entre les deux fractions des classes populaires que sont les ouvriers et les employés, ce discours de classe pourrait avoir un impact important. En attendant, des décennies peuvent aussi bien passer dans un contexte de réactivation de la pensée néo-conservatrice populaire, ou dans l’abstention électorale massive du peuple. » (p. 356). Que ne se tourne-t-il vers l’automatisation de toutes les activités, qui engendre une forme de travail identique chez les ouvriers et les employés, les réunissant dans la classe des exécutants ?

Pourtant, il ne peut ignorer que Marx a écrit : « Mais l’essence humaine n’est pas une abstraction inhérente à l’individu singulier. Dans sa réalité, c’est l’ensemble des rapports sociaux. » (6ème thèse sur Feuerbach,) et a souligné, tout au long de son œuvre, la subordination des concepts de l’économie politique aux rapports sociaux. « Dans toutes les formes de société, c’est une production déterminée et les rapports de cette dernière qui assignent à toutes les autres productions et à tous les autres rapports leur rang et influence. » (Karl Marx – Contribution à la critique de l’économie politique - Les éditions sociales, 2014, p. 53). Mais Louis Chauvel préfère rester dans le champ politique habituel, aussi dépassé soit-il. Il se condamne à ne pas discerner le mode de production dominant et à recourir aux classes moyennes, concept sans pertinence, fourre-tout où disparaissent les véritables questions.

La soumission du sociologique au politique, comme l’a noté Pierre Bourdieu, transparaît dans cette cécité. Les classes moyennes ne sont mises à toutes les sauces que pour éviter de révéler ce qui pourrait fâcher la classe au pouvoir : l’analyse de son existence et la désignation de son soutien politicien, le Parti socialiste. Comment sortir de cet engrenage social où perdurent non autonomes les classes du Manifeste dans un système de marché esclave d’un système planificateur dans lequel la classe compétente justifie ses privilèges au nom de l’économisme et de l’individualisme ? Toute réflexion est viciée par la pression de la classe dominante que les sociologues se gardent de définir. La raison reprendra-t-elle des couleurs ?

D’après Guillaume Fondu, une lueur d’espoir apparaît. « Ainsi, les sciences sociales contemporaines, après des années de vide théorique assumé, semblent s’interroger de nouveau sur les concepts qu’elles mobilisent et par lequel elles modélisent leur objet. Dans la plupart des disciplines, il semble en effet que l’impérialisme de la formalisation mathématique par exemple, qu’il soit installé de longue date (comme en économie) ou fraye encore sa route vers l’hégémonie (comme par exemple dans certains pans de la sociologie), soit contesté et ce du point de vue de la théorie elle-même. » (Postface de Contribution à la critique de l’économie politique, K. Marx, Les éditions sociales, 2014, p. 246)

La critique est sévère et oriente la réflexion, non sur la définition des “classes moyennes”, mais sur l’étude, l’analyse, la compréhension, la définition du champ politique de notre époque, champ qui porte l’empreinte de l’actuelle division sociale, mais aussi de relents de la Doctrine communiste, même si cette dernière est discréditée et amplement décriée.


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