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Cahiers de Psychologie Politique

Un démontage salutaire

Nous sommes devant un ouvrage volumineux, dense, critique et surtout sans la nostalgie d’aucune métaphysique. L’auteur avance sans masque, pour nous permettre de pénétrer dans «la monographie d’une idéologie transversale ». C’est un examen intelligent du scientisme moderne en Sciences humaines et sociales à visage libéral: cette forme sournoise et corrosive d’une lente déshumanisation de la science académique.

A travers la présentation de l’évolutionnisme nous découvrons le paradigme de l’agonie de l’humanisme scientifique. Et en nous écartant, probablement de peu, des propos de l’auteur, nous marchons sur les traces  du chercheur efficient des nos jours (lisons l’enseignant-chercheur, le spécialiste à coup des circulaires ministérielles) qui gagne en précision descriptive (et en applicabilité), mais dont la pensée perd en généralisation théorique. Quel est le reproche ? En prétendant dépasser le cadre du rationalisme et du positivisme le chercheur « scientifique » s’imprègne de la quintessence du scientisme, c'est-à-dire de une vue à court terme. Pis encore: raisonner sur le mode scientiste, c’est admettre qu’un fait empiriquement constaté prend sens indépendamment d’autres faits pour faire une fulgurante percée en termes de « micro-theorie », dont la justification dernière est de faciliter la carrière universitaire de quelques uns et de justifier les fonctions des « experts ».  Ainsi, le découpage de la connaissance se transforme en poussière d’idées et technocratie tentaculaire

Aujourd’hui, l’énorme «congestion fragmentaire» des faits issus des laboratoires ou des enquêtes empiriques (formalisées statistiquement) paralyser la connaissance, la transforment en labyrinthe. Les équilibres épistémologiques se brisent en aliénant de manière irréparable l’œuvre civilisatrice et l’idée classique de la science en elle même. La technique prend sa revanche. Car sous prétexte de « neutralité » et de « respectabilité », les chercheurs s’accommodent d’un démantèlement de la culture au rythme du ronronnement « scientifique » et du conformisme institutionnel.

Certes, la question n’est pas nouvelle (ni la critique non plus), sauf que le malaise épistémologique actuel fait partie d’une formidable crise qui touche l’ensemble de la modernité. C’est une ironie historique de constater que la volonté humaniste et scientifique de « modernes » soit devenue un obstacle au « perfectionnement » de l’homme et une source d’escamotage idéologique avec un avenir morne et une science dopée.

Le grand mérite de l’ouvrage de S. Juan est de re-tracer l’itinéraire d’un de paradigmes de la puissante conception scientiste contemporaine. En faisant la critique du long passé de l’évolutionnisme et de son influence encore visible au cœur des  sciences biologiques et par ricochet dans le scientisme des SHS, c’est toute la conception de la société et des institutions qu’il faut libérer de l’emprise de la théorie de la sélection naturelle et de ses « lois naturelles ».  Il est à nouveau utile de mettre en cause la tentative « bio-neuro-sociologique » d’expliquer les mutations sociales, les ruptures politiques, l’histoire et de la culture, à travers un réductionnisme de la programmation biologique, dont le hasard cosmique est le responsable.


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