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Cahiers de Psychologie Politique

A chaque fois que je rencontrais le nom d’Alexandre Dorna au fil de mes lectures, je pensais qu’il devait avoir des origines roumaines. J’ai posé la question à plusieurs psychosociologues français : ils m’ont tous répondu que, venant de l’Amérique du Sud, il ne pouvait rien avoir en commun avec la Roumanie. Puisque la réponse se répétait à chaque fois que je posais ma question, je msuisésigné. Bien que l’on m’ait dit qu’en ayant appris mon insistance, il souhaitait que nous nous rencontrions.

J’ai finalement fait sa connaissance récemment, nous avons pris un café ensemble et avons tenté de nous faire chacun une image de l’autre. Ce que m’avaient dit mes amis s’est confirmé. Alexandre Dorna est, à la fois et par vocation, un militant, un contestataire et un constructeur. Par ses actes et ses écrits il s’est opposé toute sa vie à l’ordre bourgeoise paralysatrice et dominatrice, mais il a aussi créé : une association – il est président et fondateur de l’Association Française de Psychologie Politique ; une revue — il est directeur de la revue en ligne Les Cahiers de psychologie politique ; il dirige des groupes de recherche et les collections spécialisées de plusieurs maisons d’édition en France et en Amérique Latine, il organise des congrès et écrit des livres et des études de psychologie politique.

Il est également membre du Bureau de l’Association Française de Thérapie Comportementale, membre correspondant de l’Académie des Sciences du Chili et membre de la Société Française de Sciences Politiques. Mais il est aussi membre de comités de rédaction de revues de psychologie publiées en France, au Chili, au Mexique, en Belgique et en Espagne. Récemment, il a reçu le titre de  Docteur Honoris Causa de l’Université
 „Vasile Goldiş" d’Arad, Roumanie.

Alexandre Dorna est né et a fait ses études au Chili. Sa famille, m’a-t-il dit, compte des membres sud-américains, mais aussi des aïeuls allemands et italiens. Mais la mémoire de la famille garde aussi la trace d’un grand parent (arrière grand parent?) dont l’origine s’est effacé des souvenirs. Tout ce qu’on en sait c’est qu’il est arrivé en Argentine avec ses traits d’européen. Aurait-il été originaire de Bucovine, aurait-il pris le nom des montagnes d’où ses ancêtres sont partis ? On ne le saura sans doute jamais, mais le politologue français a été profondément touché lorsque, lors de sa visite à Arad, quelqu’un a mis devant lui une bouteille d’eau minérale roumaine qui portait son nom. C’est ensuite que ce français venu du pays qui compte autant de fromages que de jours dans l’année a découvert l’excellent fromage roumain qui porte aussi son nom, Dorna.  

Lorsque le coup d’état qui a éliminé le président Allende est survenu au Chili, Alexandre Dorna était assistant à l’Université de Santiago. Il a été licencié, enquêté et obligé à s’exiler. C’est ainsi qu’il est arrivé en France, le pays de la démocratie et de la liberté d’expression, selon la description qu’en donne Moscovici, le pays où Alexandre Dorna a soutenu son doctorat à l’Université Paris VIII et est devenu maître de conférences puis professeur à l’Université de Caen.

L’assise et le développement de la psychologie politique en France sont liés au nom d’Alexandre Dorna ; il est l’animateur et la référence de ce courant de recherches, auquel il a imprimé dynamisme et vitalité et offert une autonomie en en proposant une définition qui en permet le détachement de la psychologie sociale.

La vie politique, pense le psychosociologue français, est imprégnée de psychologie, et à son tour notre discipline est irriguée par la politique. Dans la culture occidentale, le couple politique-psychologie a une relation agitée. Mais à partir des années 30 du siècle passé, lorsque H. Lasswell a tenté une première synthèse de ce nouveau champ de connaissance, la psychologie politique est devenue possible et utile. La psychologie politique contemporaine, disait Dorna dans l’allocution qu’il a prononcée à Arad, est une discipline „de réseau”, étroitement liée à la crise de la modernité, au marasme de la démocratie représentative et aux embûches du projet illuministe. En même temps, cette discipline si étroitement liée au champ social, lui-même en perpétuel mouvement, a subi les contraintes exercées sur toutes les formes de psychologie appliquée, obligées à se soumettre à la tendance au fétichisme des méthodologies quantitatives et de l’extrême spécialisation. Quelles en ont été les conséquences ? Des effets pervers, contraires à l’esprit scientifique : la circonscription de son objet, la rigidité conceptuelle, la construction abstraite de la réalité, les limitations thématiques, l’excès de méthodes de laboratoire, l’exclusion du dialogue interdisciplinaire, la bureaucratisation de la recherche. Dans ces conditions, l’objet de la psychologie politique n’est pas facile à identifier.

Quelle est la démarche d’Alexandre Dorna ? Il tente avant tout d’identifier les domaines qui se rapprochent de la psychologie politique et ceux qui s’en distinguent. Le domaine de celle-ci, pense Dorna, se situe au carrefour des sciences humaines et sociales, et non à l’intérieur de la psychologie sociale, par contraste au découpage traditionnel. Dans un entretien récent avec Sylvain Delouvée, Alexandre Dorna insistait surtout sur ce dernier découpage : selon lui, la psychologie politique n’est ni une psychologie sociale appliquée au domaine politique, ni la fille de celle-ci, mais se situe en son amont. Sa vocation est „généraliste", sa théorie et sa pratique s’originent dans la culture gréco-latine et non dans le courant des sciences sociales en expansion après la Seconde Guerre mondiale. La psychologie politique va à contre-courant, parce qu’elle n’a pas répondu aux tentations de la post-modernité prêchant la fragmentation, la séparation d’une vision intégrative et la sectorialité. Il ne manque pas à la psychologie politique le paradigme fédérateur, qui lui donne son identité propre et son rayonnement. Cette discipline n’a ni répondu à la pression à la technicisation des instruments, ni réduit l’interaction sociale à un diagnostique de l’instant : c’est qu’elle situe les faits et comportements courants dans un contexte plus large, dans un déterminisme culturel, historique et émotionnel plus ample. La logique formelle (via l’expérimentation) ne s’articule pas à cette vision holistique, et le montage méthodologique de plus en plus sophistiqué ne lui offre pas une voie de connaissance privilégiée. La psychologie politique refuse les approches segmentaires, les découvertes partiales qu’on réunit ensuite en petites théories qui se prétendent généralisatrices. Cette discipline propose une vision panoramique, elle donne au temps de l’importance selon une vision verticale et non plus seulement linéaire, souligne la pertinence de la mémoire culturelle, refait les rapports entre le politique et l’émotionnel. Elle puise ses racines dans des courants et auteurs extrêmement différents et établit des filiations et des trajets inattendus, et son héritage est extraordinaire, ainsi que le verra le lecteur du présent volume. Par contraste aux sciences „dures" contempo­raines, qui font table rase de l’ancien héritage, la psychologie politique adopte une autre attitude : elle articule les paradigmes modernes à la pensée politique grecque et latine, l’offre républicaine à la puissance incarnée par l’Etat national, et fait l’inventaire des contributions des matrices nationales. Selon sa manière de filtrer la réalité, elle se rapproche plutôt de la psychohistoire que de la psychologie sociale. La psychologie politique surprend par son refus de l’hyperspécialisation dont la psychologie sociale est devenue victime, par le contournement élégant de l’expérimentalisme étroit et du modèle explicatif à prépondérance cognitiviste. C’est qu’il est en effet difficile de monter des recherches expérimentales sur des thèmes aussi compliquées à opérationnaliser que le fonctionnement des élites, le poids du mythe fondateur, la pression des préjugés, la constitution des oligarchies, le rôle des gens providentiels, la soumission des masses, la gestion des crises sociales, l’acceptation du principe de l’équilibre, les ambiguïtés de la démocratie, les caractères de la dictature, les règles du machiavélisme, l’éruption de la violence sociale,  le succès du populisme, la réception de l’autoritarisme, ou l’apport de l’idéologie au développement sociocognitif de la personnalité. C’est aussi peut-être parce qu’elle est plus proche de la perspective de la psychosociologie clinique, qui s’occupe davantage des dysfonctionnements des structures et unités sociales, de la dynamique des groupes et institutions, des transformations des acteurs sociaux sous la pression du contexte, des relations tendues (conflits, exclusion, marginalisation), des distorsions, crises et autres déconstructions.

Sous le regard intégrateur d’Alexandre Dorna, la psychologie politique est une science à la fois pluridisciplinaire et unificatrice, une approche en réseau, une perspective transversale. Une restauration de la culture générale, en lieu et place des spécialisations par secteurs. Une „passerelle intellectuelle" et une „de la connaissance" qui revient aux sources classiques, que ces dernières soient antiques ou modernes. Un „ensemble de connaissances" réunissant plusieurs perspectives dans le projet de comprendre les interactions permanentes entre les humains, d’une part, et leurs oeuvres culturelles et organisationnelles, d’autre part. Son noyau serait la perception sociale des faits, événements, personnes, groupes, communautés, de la vie sociale dans son ensemble, y compris les émotions collectives, l’histoire sociale, le comportement citoyen, les idéologies, les institutions et les rapports de pouvoir. La psychologie politique, dit Alexandre Dorna, „colporte" un ensemble de connaissances composites issues des disciplines voisines mais qui y sont irréductibles. Son option ? Il a été établi, nous dit l’auteur, que ce domaine n’est pas celui de la psychologie sociale, parce qu’il est irréductible au paradigme expérimental. Ce n’en est pas non plus l’étude des représentations idéologiques, comme nous avons été tenté de le croire. Les représentations sociales se construisent en puisant dans le champ social et le contexte, et synthétisent les informations qu’ils fournissent. Alors que la psychologie politique fait référence à un systèmede croyances et attitudes ancrées dans le schéma cognitif des individus par une vision libérale sur le social. Ce domaine n’est pas seulement un pont entre les processus psychiques et politiques – car cette réduction de la société à la structure psychique des individus qui la composent correspondrait plutôt à la vision psychanalytique. Il n’est pas non plus réductible à l’analyse de la pathologie sociale, des perturbations, crises, et autres révolutions.

Quel est alors le propre de cette science transfrontalière ? Elle interfère avec la perspective clinique, mais n’y est irréductible. Elle s’occupe de l’analyse des polémiques, des négociations, des dialogues, des autres formules diplomatiques de communication, tout comme de la symbolique des conflits, mais ces compétences ne couvrent qu’une partie du domaine. Enfin, sa problématique ne se superpose pas tout à fait non plus à celle de la psychologie collective (la plupart de ceux qui se sont intéressés aux masses l’ont fait selon une perspective psychosociologique). Il s’agit d’une science qui interprète en s’insérant à l’intérieur de l’objet d’étude, dans son corps même. Le psychologue politique ne peut prendre des distances et invoquer la neutralité scientifique envers son objet, mais participe au projet en tant que citoyen engagé. Cependant, on ne peut pas non plus le confondre avec l’expert en publicité ou le mercenaire chargé de la propagande qui construit des discours justificatifs.

Alexandre Dorna attribue à la psychologie politique le statut de discipline autonome. Son regard résulte du rôle qu’il lui voit : il s’agit pour lui d’une approche qui articule les résultats des recherches en sciences humaines et sociales à un courant de pensée transversal, en réseau (et pas nécessairement académique). Une science „noble" réunissant les acquis de champs de  recherche différents et les défis de la vie politique, qui tente de proposer des solutions à la crise générale des régimes démocratiques et aux distorsions idéologiques qui broient ces derniers dans la société post-moderne. Un projet de reconstruction humaniste, une réponse au „formidable dysfonctionnement de la démocratie représentative" illustré par l’échec des théories du changement social institutionnel et l’offensive du libéralisme individualiste. Et aussi, à la fois, une réponse au besoin de sécurité dans un monde que beaucoup disent de plus en plus dangereux, manipulé par des leaders charismatiques et peu responsables et par des élites gouvernementales volontaristes. En conséquence, pense Alexandre Dorna, la psychologie politique se confronte à un double objectif : a) d’une part, coopérer à la reconstruction épistémologique des sciences humaines ; b) d’autre part, mettre en question le projet de l’individu néolibéral et la pensée technocratique actuels. L’alternative que propose Dorna passe par la reformulation du concept de démocratie et le double examen de la manière dont on perçoit sa théorie et sa pratique et celui des rapports entre les comportements démocratiques et les crises du groupe. Cette démarche a pour finalité l’élaboration d’une échelle de mesure du „démocratisme", semblable à celle que proposait Adorno pour mesurer l’autoritarisme. Ce projet n’est certes pas simple, et la mise en pratique du démocratisme est souvent minée par des effets machiavéliques mal utilisés ou des discours populistes.

L’aventure post-moderne de la démocratie débouche souvent sur des contradictions, des hésitations, des détournements et des dérapages - peut-être en raison de l’hiatus entre la théorie et les pratiques sociales, parfois manipulés par des contextes psychosociaux viciés et les abus pratiqués comme instrument d’influence des acteurs sociaux. Alexandre Dorna propose pour les démocraties modernes les caractéristiques suivantes :

a) Le système démocratique représentatif moderne est devenu un système incertain, un appât jeté aux masses et une justification de la rhétorique des élites gouvernementales. La perception de la démocratie est touchée par une ambiguïté corrosive qui la déprécie, de sorte que la démocratie est devenue plutôt une représentation virtuelle qu’une pratique sociale.

b) Le constat précédent engendre un autre : le sociétés se proposent de moins en moins des projets de transformation morale de l’acteur social, et les modèles éducatifs se résument à des stratégies de maintien. L’ambivalence des situations démocratiques encourage ainsi  l’émergence et le développement de comportements de manipulation et de pratiques machiavéliques. Schématiquement, il y a souvent des confusions entre options et positions, des déplacements injustifiés sur l’échelle de l’identité politique et du choix entre la droite et la gauche ; ainsi, la droite se déguise en centre en prenant la place des apolitiques voire en envahissant la gauche, tandis que les acteurs politiques ne manifestent plus le besoin de s’en délimiter. Les „machiavéliques", pense Dorna, pratiquent un logos chargé de verbes factifs au préjudice des déclaratifs, se cachent derrière un discours de l’action qu’ils personnalisent intensément et font appel à des modèles persuasifs ;

c) Enfin, la démocratie contient en sa substance même les germes qui la broient de l’intérieur : le populisme et le phénomène charismatique. Les deux phénomènes font appel aux stratagèmes de séduction, aux symboles restaurateurs et aux pratiques de propagation, voire de propagande, selon la terminologie proposée par Serge Moscovici.

Alexandre Dorna s’est penché particulièrement sur le populisme et en a proposé une analyse dans un ouvrage remarquablement intéressant (Le populisme, PUF, 1999, collection „Que sais-je?"). Le psychologue français pense que ce phénomène émerge dans les sociétés sujettes aux crises de transition lorsqu’il y a fracture affective entre l’élite au pouvoir et la base sociale. Certains leaders en appellent alors à la contestation du statu-quo au nom du peuple. Ils utilisent des formules simples et percutantes, telles que la stylisation et la répétition, font appel à la tradition comme solution aux antagonismes sociaux, évoquent des structures cognitives induisant un sentiment de durabilité et stabilité (par exemple l’économie de marché), invoquent la modernité et/ou le bonheur du plus grand nombre. La vraie participation citoyenne est mise entre parenthèses, l’action verticale à travers les représentants remplace la propagation horizontale des idées, la rupture entre citoyens et gouvernants se manifeste par l’absence de communication authentique. Le populisme est engendré par la crise de la société démocratique, le blocage social prolongé, l’épuisement culturel, le manque de confiance inspiré par les valeurs courantes, et le syndrome de déchéance et d’écroulement. L’insatisfaction généralisée envers les élites, manifestée par l’absence de l’ordre et de l’autorité, est alors convertie en représentations sociales invoquant la dissolution de la stabilité et la catastrophe. De là à la diffusion de l’idée que l’apparition d’un homme fort, providentiel, pourrait restaurer la société il n’y a plus qu’un pas.

La crise de la démocratie contemporaine semble avoir une dimension psychologique évidente. Les institutions modernes ne sont plus raisonnables, stables, bureaucratiques, mais caractérisées par le mouvement, par l’appétit pour l’évolution et la transformation rapide et par le besoin de s’articuler aux contextes en changement. Elles évoluent par suite de l’interaction humaine dans la direction résultante des échanges permanents entre les acteurs sociaux. L’incertitude et l’insécurité engendrant l’anxiété, pour faire face aux changements brusques, aux attaques perverses et aux demandes stressantes, les individus s’organisent en structures de défenses psychosociales qui leur donnent un sentiment de sécurité. Les groupes les plus vulnérables sont alors aussi les plus perméables au discours qui promet de retrouver la stabilité d’antan. Le populisme n’est pas tant une question d’idéologie que de psychologie. La peur engendre des tensions, fait exploser les normes de contrôle habituelles, génère la méfiance envers les „gardiens des tabous", et favorise l’apparition des passions dévastatrices. Tout un terrain propice à l’entrée en scène des sauveurs, des hommes providentiels.

Alexandre Dorna a dédié un autre ouvrage incitant au phénomène charismatique (Le leader charismatique, Desclee de Brouwer, 1998). Le charisme, pense l’auteur, s’est généralisé et domine aujourd’hui tous les domaines et les structures sociales : les compagnies ne regardent plus les compétences en management de leurs dirigeants, mais leur charisme, la famille est dirigée non plus par l’autorité morale et le statut économique mais par le charisme parental, la politique a répondu favorablement à la tentation populiste et fait appel au charisme de leaders capables de mettre de l’ordre et de revitaliser l’idée d’autorité. Le déficit de charisme entraîne souvent des échecs. L’énergie politique et la volonté d’intégration doivent désormais se revêtir de charisme.

     Le charisme s’appuie sur l’intelligence émotionnelle de l’individu : le phénomène est donc approché en clé cognitiviste – mais aussi en clé socioaffective. Le leader charismatique a la capacité d’entreprendre une lecture claire des situations complexes, la lucidité de démystifier la réalité du pouvoir et l’habilité de moduler son discours selon les attentes de son public, tout en gardant le naturel et l’humanité qui contrastent avec la langue du bois des leaders politiques traductionnels. L’influ­ence du leader charismatique est affective, il inspire enthousiasme, énergie et vitalité. Le leader charismatique symbolise la force et la sécurité, il redonne la confiance et transmet le dynamisme. Son discours simple, clair et sincère, souvent ironique, invite ses interlocuteurs à participer à une fête collective où tout le monde aura à gagner. Son dynamisme est contagieux, il respire l’énergie et déclenche le désir de fusion mentale et le besoin d’identification. C’est justement de cette force de déclencher les énergies latentes et l’amour inconditionnel que naît le danger de l’influence charismatique.

Le leader charismatique peut glisser et dériver de manière psychopathologique parce que, souvent, il ne peut résister à la tentation du comportement autocratique ou à celle d’exercer une pression tyrannique sur les autres. Le leader charismatique a une vision égocentrique du contexte environnant, il ne peut exister qu’en développant du pouvoir et en prétendant de la soumission et se perçoit comme l’incarnation de la loi et de la vérité. Il personnifie l’idée de pouvoir total, supprime l’esprit critique de ceux qui l’entourent, sa force prend des dimensions mystiques. Dans ces conditions, il encourage l’apparition de lieutenants pervers et dociles, qui font de la soumission et l’exécution un art bureaucratique. C’est ainsi qu’ils porteurs de maladies sociales contaminent l’environnement. La structure de la personnalité du leader charismatique ne manque pas d’une composante paranoïaque.

Le livre que nous préfaçons a les qualités d’un manuel qui introduit le lecteur dans un domaine peu connu. Ce n’est toutefois pas un manuel, parce qu’il ne propose pas des schémas, des définitions et des systématisations. C’est à la fois l’ouvrage d’un psychologue et celui d’un érudit raffiné. Alexandre Dorna invite le lecteur dans un univers que ce dernier connaît tout de même un peu, mais le lui présente sous tout un autre regard, en proposant une lecture différente des auteurs et écrits que nous avons jadis fréquenté selon d’autres perspectives. Il récupère, réinvestit, reconstruit nos images du monde où nous vivons ou que nous connaissons par l’intermédiaire de lectures discontinues. Il crée un nouveau monde et y guide les analystes sociaux professionnels aussi bien que les  « savants naïfs » que nous sommes (nous, ceux qui  restructurons quotidiennement notre univers social et politique). L’offre d’Alexandre Dorna s’adresse particulièrement, je pense, à ceux engagés dans le champ de la vie politique, et les aide à analyser et critiquer leurs propres idées et comportements, à affronter différents styles et modèles et à se situer dans le contexte environnant. Nous recommandons cet ouvrage surtout aux étudiants en politologie, et non moins aux psychologues, sociologues, journalistes et économistes.


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