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Cahiers de Psychologie Politique

Mareike Wolf-Fédida, professeur de Psychopathologie à l'Université Paris VII, est également psychanalyste et psychothérapeute. Dans cet ouvrage elle entend s’adresser au « grand public » en tentant le pari « d’écrire quelque chose de simple pour expliquer la psychopathologie et la psychanalyse ». L’auteur choisit comme fil conducteur : l’amour « cette chose élémentaire qui est aussi compliquée », elle en parle comme d’une maladie psychique mais surtout et c’est plus original elle aborde les maladies psychiques comme maladies d’amour.

Bien que tout le monde possède ses propres expériences dans le domaine de l'amour, le doute ne manque pas de survenir quant à la fiabilité de ses propres observations. « L'amour étant purement subjectif, l'amoureux se trouve devant les mêmes problèmes d'observation que les premiers psychiatres à la naissance de l'observation clinique ».

Nos histoires d'amour sont la partie la plus obscure de nous-mêmes. Tomber amoureux, c'est un peu comme tomber malade : c'est subir les affres de ses propres passions. Troublé par l'expérience de l'autre qu'on porte déjà en soi et qui peut devenir hostile, on se demande si ce qu'on éprouve relève encore de l'amour ou plutôt de la maladie psychique. L'amour possède sa propre logique. Dans cette perspective, l'amour ressemble au symptôme psychique: tous les deux donnent vie à une histoire ancienne. Mais, ils contiennent aussi tous les deux une part de résistance, et une part de potentiel de changement.

M. Wolf Fédida part de l’idée qu’une relation amoureuse reprend l’histoire infantile. On peut en suivre le développement : y rencontrer tout aussi bien la phase du non que celle de la crise d’adolescence, la maturation que les régressions ; elle s’attache à montrer que la vie psychique s’organise à travers les différentes étapes du développement du Moi et que l’expérience amoureuse se façonne d’après les constructions de celui-ci ceci nous permet de comprendre que l’amour ne coïncide pas forcément avec la rencontre.

Par exemple les jeux amoureux montrent que les intéressés éprouvent le besoin de se rassurer en confondant leurs espaces imaginaires, où les identités s’échangent et les satisfactions se démultiplient par le toucher et la parole, permettant de retrouver ce temps où le bébé pouvait avoir l’illusion de se confondre avec sa mère. . M. Wolf Fédida ajoute cette note « le désir émane de la différence, le plaisir de l’abandon de celle-ci ».

Un de ses chapitre s’intitule « les curiosités de l’amour » :l’auteur s‘interroge « pourquoi l’amour qui devrait rendre heureux est il la source de tout sorte de souffrances ? » : « En se livrant à sa capacité d’aimer et en se confrontant à ses limites, l’amoureux apprend sur lui même et sur l’autre ». A travers ces découvertes le couple n’est pas épargné par les manifestations psychopathologiques : « une relation d’amour n’épargne pas de ce qu’elle produit ».La course au bonheur est donc redoutable : « A peine tombé amoureux, l’amoureux risque d’éprouver douloureusement le sentiment de rester seul dans cette affaire tant il est vrai que tout dépend du degré de quiétude qui lui a été transmis au cours de la vie ». La confiance en soi est indispensable pour s’épanouir dans l’état amoureux sinon il se transforme en son contraire et devient une source d’angoisse nous rappelle M. Wolf Fédida.

Nous faisons dès les premiers soins maternels l’expérience que l’autre à quelque chose que nous n’avons pas. Mais comment concilier ce besoin de l’autre pour accéder à des sensations que nous ne pouvons éprouver seul avec notre désir d’indépendance et d ‘autonomie ?

« Savoir donner c’est savoir recevoir et réciproquement mais tout cela constitue un équilibre très fragile » où il arrive facilement que les partenaires s’accusent de mauvaises intentions, pour ne pas parler des moments où s’installe la conviction que l’irréparable a été commis. Cette recherche du bonheur garanti, nostalgique de l’amour parental reçu, a toutes les occasions de rater et « l’intrusion de l’autre dans sa propre intimité, peut, dans certains cas extrêmes, devenir si insupportable que le meurtre parait la seule issue possible pour survivre », même si le plus souvent le malaise ne se joue qu’entre taquineries et chamailleries

S'il est vrai de dire qu'il y a de la folie dans la revendication amoureuse, il est aussi vrai qu'il existe des revendications amoureuses dans les différentes maladies psychiques. Toute relation comporte des révélations inattendues, peut-être même provoquées par soi-même ! Toute personne qui aime peut, de manière soudaine, se voir confrontée à l'étendue des souffrances de l'âme sans comprendre ce qui lui arrive.

La quatrième partie de l’ouvrage traite donc « des maladies psychiques comme maladie d’amour » offre un véritable manuel de psychopathologie analytique en revisitant  les différentes entités cliniques de l’hypochondrie à la psychose en passant par la dépression , les névroses , les perversions, les pathologies de l’agir et les pathologies additives etc.

Par exemple dans l’hypochondrie M. Wolf Fédida distingue les formes anxieuses des formes délirantes, mais dans les deux « la plainte s’organise sous la forme de l’exagération et de la domination de toute communication par la plainte au sujet de son corps « la revendication amoureuse de l’hypochondriaque se formulent à travers une fausse modestie », il ne veut pas gêner et elle note qu’en imposant sa propre personne : « il signifie qu’il sait que ce serait impoli , c’est pour cela qu’il s’introduit avec un propos auquel il attribue un caractère plus objectif et plus admissible :sa santé » au terme d’un intéressant développement l’auteur souligne combien « la plainte de l’hypochondriaque est efficace pour mettre l’autre à distance. Attirer pour répugner. »

« Le profil pathologique sur le mode de l'Agir ne se fixe pas sur un choix, ainsi il n'a pas en assumer les conséquences ». Celle ou celui qui peut bien aimer quelqu’un fonctionnant sur le mode l’agir se trouve dans la position paradoxale de devoir chercher une signification dans les agitations produites. « Le partenaire a du mal à se repérer dans le caractère arbitraire du comportement... Le partenaire qui s'engage avec quelqu'un atteint d'une pathologie d'agir tombe de haut à défaut de n'avoir jamais eu aucun engagement clair, inévitablement un jour il se retrouve face aux chimères de ses propres projections. Elles se révèlent sans aucun fondement et s’écroulent... La personne reste avec impression bizarre d'avoir vécu quelque chose toute seule en présence de quelqu'un qui n’y était pas. Qui, d'ailleurs, n'est .plus là, qui est déjà passé à autre choses, pendant que son « ex » essaie encore de comprendre. Se demandant si le passé sans avenir se conjugue avec le présent du passé ou le passé sans présence ? » Et M. Wolf Fédida, qui s’interroge sur le registre transgénérationnel de ces pathologies de l’agir, conclue qu'il est tout à fait logique que « la pathologie agir, qui vise l'annihilation de la représentation, provoque un besoin fort de représentation chez quelqu'un qui ne fonctionne pas dans le même registre ».

Sur « les folies d’amour et le changement » M. Wolf Fédida observe que les choix cachent toujours des espoirs secrets : « les motivations amoureuses y sont toujours décelables quelque part ». Les histoires vécues cherchent à en cacher d‘autres : les événements futurs sont censés réparer les insatisfactions du passé, apporter un ajustement : « c’est la fonction du narcissisme comme agent de la vie : le meilleur est juste assez bon pour le recevoir ».

Le souci de la vie psychique est apparemment identique à celui de l’organisme : la répétition pour le premier : la conservation pour le second : « il est plus facile pour l’esprit humain de concevoir qu’il faut ingurgiter quelque chose pour changer, que d’imaginer que le changement vient de l’intérieur. Cette idée est aussi angoissante que celle de la maladie elle-même. Tout changement est perçu comme dangereux »

Songeons par exemple à ces affirmations rapides qui équivalent à ne pas se poser de question et qui fonctionnent comme affirmation d’identité là où on risque de la perdre. La répétition provoque un sentiment de sécurité: « l’identique c’est retrouver le même et se retrouver en étant le même sans avoir subi l’altération par l’autre, ce que l’on craint ».

D’autres passages mériteraient tout autant d’être évoqués que ceux que nous avons retenus dans ce compte rendu : « les chagrins d’amour », « le corps comme pansement auto érotique », « le temps et l’âge », « la double vie », « la superstition »

Le pari de l’écriture accessible est réussi : c’est un livre riche, foisonnant même, qui certes ne renouvelle pas fondamentalement les acquits théoriques, mais les expose dans un style agréable et vivifiant pour la pratique quotidienne. A ce titre il constitue un contrepoint pertinent à certains enseignements de psychologie parfois bien coupés du vivant.


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