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Cahiers de Psychologie Politique

Psychanalyse et politique

La psychanalyse a-t-elle son mot à dire sur le politique ? Sans doute si radicalisant les thèses qu'elle développe, ainsi que l'a fait Lacan à partir de la découverte inaugurale de Freud, on la définit comme une pure science du langage et de ses effets sur le sujet, incarné dans une parole, orienté par son désir : en ce sens chaque énonciation participerait d'une déclaration d'intention, soit un discours. Lacan, encore lui, l'a énoncé comme base de son enseignement : "L'inconscient est structuré comme un discours". Or le discours, c'est le moins que l'on puisse en dire, est au principe même de l'expression du politique. Dans cette logique on comprendra mieux pourquoi aux attendus d'un discours la psychanalyse préfèrera ses inattendus, ses trébuchements, ses lapsus, en somme tout ce qui signale l'émergence du désir inconscient, qui ne se signale jamais aussi clairement que dans l'accidentel. Le discours est à ce point phénomène de langage, sujet aux équivoques et aux errances, que l'on ne manquera jamais de faire reproche aux politiques de leurs mensonges, de leurs manquements de parole, de leurs silences, voire de leur double discours. Reproches que l'on pourrait somme toute, en forçant à peine le trait, adresser au langage lui-même, qui ne se garantit que de sa propre existence : « il n'y a pas de métalangage », disait Lacan. La bien nommée « voix » que l'on accorde au candidat, cette voix symbolisée par un bulletin glissé dans l'urne, est une voix qui fait écho à une parole donnée, engageant publiquement son auteur. Une voix contre une parole, un pacte en somme, dont l'un des deux acteurs, le votant, s'empressera après-coup de détailler les accrocs et les défaillances, pourtant inhérentes à la nature même du langage, trompeur par essence.

La question des rapports entre ces deux champs se présente à la manière de Janus, le gardien du temple au double visage : on peut voir à l'ouvre aussi bien une psychanalyse du politique qu'une politique de la psychanalyse.

Freud s'est livré à la première dans des ouvrages tels que  "Totem et Tabou"(1913), "Psychologie des foules"(1921), "L'avenir d'une illusion" (1927), "Malaise dans la culture"(1929), ou plus précisément encore dans sa tentative d'explication psychologique de la personnalité du Président Wilson. Gérard Miller avec son "Divan des politiques", nous a montré nos hommes politiques aux prises avec les trébuchements de leur inconscient : des politiques certes, mais avant tout des hommes. N'oublions pas non plus que Freud définissait le fait de gouverner comme une tâche impossible, au même titre qu'éduquer et psychanalyser !

Une politique de la psychanalyse se lirait davantage dans le "retour à Freud" opéré par Lacan. Cette  entreprise de purification théorique menée dans son oeuvre entière afin de radicaliser les thèses freudiennes, a amené ce dernier à livrer un combat sans merci aux post-freudiens dont il jugeait l'action stérilisante. Son ennemi juré s'incarnait dans la psychanalyse américaine, celle dont la visée adaptative faisait de ses patients des citoyens conformes à l' "American way of life", des sujets socialement et politiquement corrects. De ce point de vue psychanalyse et politique se séparent pour Lacan, car la première, à la différence de la seconde, produit du manque et non un modèle social basé sur des critères d'adaptation.

Politique encore chez Lacan, lorsque partant de l'aphorisme freudien : "le psychanalyste et son patient constituent une foule à deux", ce dernier, sachant qu'il n'y a pas d' Un sans l' Autre, mit en place une stratégie et une tactique de la cure, une politique en somme, particulièrement dans le domaine du maniement du transfert, allant jusqu'à évoquer la notion même de "subversion du sujet". Mais l' action politique de Lacan est à reconnaître aussi dans son parcours historique, celui d'un meneur ralliant autour de sa personne sous la forme d'un transfert massif nombre d'inconditionnels et provoquant par ailleurs des haines farouches, parcours ponctué de crises, d'exclusions, de scissions, de propositions et de discours. Il est à noter que son acte majeur, dont la presse s'est fait largement l'écho à l'époque fut la dissolution de l'Ecole Freudienne de Paris en 1984 qui, contrairement à une autre dissolution fameuse et plus récente eut pour lui des effets positifs, en particulier la création d'une nouvelle école, aujourd'hui l'une des plus actives sur la place mondiale, face à l'autre organisation, celle des freudiens dits orthodoxes, l' IPA. Il n'est nul besoin de trop forcer le trait pour repérer dans l'opposition si vivace aujourd'hui encore entre les tenants de l' IPA et les lacaniens une frontière aussi infranchissable que celle qui sépare les deux bords de l'hémicycle.

Avant d'envisager un peu plus en détail les deux versants du rapport psychanalyse-politique il n'est sans doute pas inutile de rappeler un  point non négligeable : l'importance que la découverte freudienne attache à l'infantile. On n'insistera jamais assez sur l'empreinte laissée en nous par nos premières expériences et par nos premiers objets d'amour, aux traits desquels nous nous sommes identifiés.. Il n'est pas une cure qui n'amène le patient à faire retour sur ses premiers attachements, ses premières identifications, ses premières vacillations, les doutes et angoisses de sa petite enfance.  Ces rencontres inaugurales créent le moule de notre personnalité à venir, le prototype de nos relations sociales et amoureuses et toujours, plus ou moins étouffé par notre statut social, un enfant sommeille en nous, prompt à se réveiller dès qu'une situation du présent peut s'aligner de façon inconsciente avec une configuration du même ordre vécue dans les premières années de notre existence. Nos premiers modèles en particulier, ceux qui ont veillé sur nous, qui nous ont protégés, éduqués et dirigés, qui nous ont inculqué leurs valeurs et transmis les règles de la vie sociale ont créé en nous le modèle de nos attachements et de nos choix ultérieurs, choix de vie, choix amoureux et bien sûr choix politiques. C'est l'une des leçons à retenir de l'enseignement freudien, passé à tel point dans le discours courant qu'il tend à perdre de son tranchant, étalé qu'il est dans tous les périodiques. Et pourtant combien d'adultes accomplis, modèles de rigueur et de réussite peuvent se surprendre à vaciller face à un autre qui se pare des traits d'un père autrefois redouté, d'une mère par trop étouffante ou d'un frère, rival chanceux dans la compétition affective !

Psychanalyse du  politique, les cinq grands textes freudiens:

Totem et tabou

Ce livre est contemporain de la création de l' IPA, l'Association Psychanalytique Internationale, organisation qui a fait passer la "horde sauvage" des premiers disciples de Freud, le "père primitif", à l'état de société moderne, démocratique,  aménageant sa politique en promulguant des lois, en contrôlant au mieux les dissidences entre ses membres, en créant des règles applicables de manière internationale, et en se regroupant autour d'un étendard commun, le pivot conceptuel de la psychanalyse : l'universalité du complexe d'Oedipe et de l'interdit de l'inceste.

Freud, s'inspirant de la littérature évolutionniste, y postule l'existence, dans les temps primitifs de l'humanité, de hordes soumises à l'autorité absolue d'un père qui régnait en despote sur les membres de la tribu, mais surtout en possédait toutes les femmes. Un jour de révolte, nous dit-il,  les fils tuèrent collectivement ce tyran et le dévorèrent, afin probablement, selon la logique anthropophagique, de s'en approprier  la force et les vertus. Un tel acte ne pouvait que générer une immense culpabilité, collective elle aussi, à laquelle les responsables du meurtre ne purent faire face qu'en instituant un nouvel ordre social fondé sur l'exogamie (renoncement aux femmes de la horde) et le totémisme (renoncement au meurtre du père). Il s'agit là bien sûr d'un mythe des origines, qui n'a nul besoin de s'appuyer sur l'existence réelle de la horde en question dont on aurait du mal à retrouver quelque trace : comme tout mythe il consiste en une projection dans le réel, sous forme d'un récit épique, d'une tension psychique interne : une psychologie projetée à l'extérieur, selon la formule de Jung. Dans ce drame inaugural dont nous serions les très lointains héritiers phylogénétiques mais que nous reproduirions ontogénétiquement Freud situe la naissance des deux grands interdits fondateurs de toutes les sociétés humaines : l'interdit de l'inceste et l’interdit du meurtre du père. Le complexe d'Oedipe condenserait donc, dans cette logique, l'expression de ces deux désirs refoulés : et c'est la force de Freud que de débusquer le désir à l'ouvre sous l'interdit ou sous l'horreur. Livre majeur sur la loi morale et la culpabilité, Totem et Tabou est un livre politique qui propose à sa façon une théorie du pouvoir démocratique reposant sur trois nécessités : acte fondateur, loi, renoncement au despotisme. Dans cette logique chaque société, pour Freud, serait fondée sur un régicide mais ne sortirait de l'anarchie meurtrière que si cet acte s'assortissait d'une sanction suivie d'une réconciliation avec l'image paternelle. Démarche que l'on retrouve chez chacun de nous au moment de la traversée de la crise oedipienne.

Psychologie des masses et analyse du moi

Freud, ainsi qu'il l'écrivait à Romain Rolland, souhaitait que cet ouvrage "indique le chemin qui mène de l'analyse de l'individu à la compréhension de la société". En somme les rapports entre la psyché et la politique, démarche comparable à celle du romancier Arthur Schnitzler, peintre de la Vienne au crépuscule, contemporain de Freud mais que ce dernier ne parvint jamais à rencontrer de peur de se trouver face "à son double", dans un sentiment d' "inquiétante étrangeté".

Dès le début de l'ouvrage, Freud affirme la présence irréductible d'un "autre" toujours à l'ouvre dans la vie psychique de l'individu, anticipant la formule lacanienne inspirée elle-même de la philosophie Hégelienne : "le désir de l'homme c'est le désir de l'Autre". Ainsi il peut affirmer qu'une psychologie individuelle est toujours sociale, c'est aussi ce qui l'amènera à qualifier la relation psychanalyste-patient de "foule à deux". Sa thèse majeure est bâtie sur la notion de libido, source des pulsions, moteur de l'amour : selon lui la relation amoureuse est au principe même de l'âme des masses ce qui l'amène à privilégier le rôle du meneur. Contrairement aux masses spontanées, sans meneur, les masses artificielles avec meneur sont le produit de la culture : l'église et l'armée en sont les deux exemples majeurs, les partis politiques également. Toutes fonctionnent sur un axe vertical : relation de chacun des membres avec le meneur sensé aimer chacun d'un même amour, et sur un axe horizontal : relation des membres entre eux, communiant dans l'amour d'un seul, y abandonnant une part de leur narcissisme au bénéfice du chef et de l'organisation. Un des deux termes clefs de cet ouvrage est donc le "lien libidinal", l'autre étant "l'identification".

L'identification est un concept souvent utilisé par Freud dans le développement de sa théorie, l'aspect de ce concept qui nous intéresse ici est décrit par Freud comme : "la capacité ou la volonté de se mettre dans une situation identique à celle de l'autre". C'est également cette nécessité chez l'homme de prélever sur l'autre un trait originel afin d'y constituer la base de sa propre personnalité. Ce trait unique (einziger zug), emprunté à la personne objet, sera radicalisé par Lacan sous la forme du "trait unaire". L'identification est également au principe de ce qui relie les membres d'un collectif à leur meneur, mis en position d' "idéal du moi" par chacun des participants. La notion de Surmoi, qui lui fera suite dans la théorisation freudienne, est présentée par lui comme une forme d'autorité paternelle introjectée dans le moi.

Une remarque de Freud est à relever, tant elle peut nous apparaître aujourd'hui, dans l'après-coup, anticipatrice des évènements qui allaient ébranler le monde dans lequel il vivait : "Si une autre liaison de masse vient à la place de la liaison religieuse, comme la liaison socialiste  semble actuellement y réussir, il en résultera envers ceux qui sont au dehors la même intolérance qu'à l'âge des luttes de religion..." Doit-on entendre là une allusion prémonitoire au X° congrès du parti bolchevique de 1921 ou une prescience de la montée des organisations fascistes ? La question vaut d'être posée.

L'avenir d'une illusion

Avec ce livre Freud s'attaque, c'est le mot, à la dimension de l'acte de foi et de la croyance, actes corollaires de la religion qu’il avait déjà comparée, dans un précédent article, avec une forme de névrose obsessionnelle. Son étude déborde le simple cadre de la religion pour aborder celui de la culture, imposée à l'humanité par une minorité éclairée, produisant des contraintes favorisant le renoncement pulsionnel. Cette dimension trouve son modèle, comme bien d'autres, dans la situation de l'enfant face à l'autorité protectrice mais contraignante des parents et plus particulièrement du père, comme incarnation de la loi. Les forces terrifiantes non contenues par la culture que le sujet enfant, puis adulte, doit affronter l'amènent à tenter de les humaniser en les identifiant à un père, lequel auréolé d'une nécessaire toute puissance, devient un père éternel, un dieu.

Malaise dans la culture

Freud, avec cet ouvrage, élargit au domaine de la culture les hypothèses qu'il avait développées à propos de la religion. Il rappelle que l'hostilité du monde et la difficulté des relations avec les autres font obstacle au principe de plaisir et que le principe de réalité auquel l'homme est bien forcé de se soumettre ne lui épargne guère la souffrance. L'Etat, la famille, les institutions, autant de moyens mis en oeuvre par la culture pour remédier à la difficile question du rapport à l'autre, remèdes qui se présentent sous forme de compromis, compromis insuffisant à éviter la douleur et qui recèlent hélas eux aussi leur lot de souffrance. Pour échapper à cette dernière, trois solutions s'offrent à l'homme : la névrose, la psychose et la toxicomanie.

Le pessimisme freudien s'affirme dans l'idée que l'organisation sociale, avec son cortège de renoncements, de refoulements et d'impératifs ne peut rendre l'homme heureux mais lui est cependant indispensable. Les solutions fournies par la culture créant des liens libidinaux, liens d'amour détournés de leurs objectifs sexuels sont vouées à l'échec du fait qu'elles reposent sur l'ignorance volontaire de l'universelle hostilité des hommes les uns envers les autres. Freud tente d'expliquer le "malaise" à partir de la dualité pulsionnelle opposant Eros et Thanatos. La culture viendrait selon lui assurer la victoire d'Eros aux dépends de la pulsion de mort, laquelle se manifeste dans l'agressivité. Le "Surmoi" est une instance psychique qui, sous forme d'agressivité introjectée, va se mettre en opposition avec la partie restante du moi : une sorte de conscience morale qui donne naissance au sentiment de culpabilité. Freud dira du Surmoi qu'il fonctionne comme un gouverneur dans une ville conquise. Ce Surmoi dont, encore une fois, l'origine est à rechercher dans l'enfance du sujet, est le produit de l'angoisse devant l'autorité paternelle, angoisse que Freud nommera l'angoisse de castration. Si le Surmoi joue un rôle essentiel dans le processus culturel, on pourrait parler de civilisation névrosées, comme on peut parler à propos de tout individu aux prises avec son inconscient de "névrose ordinaire". La question qui reste suspendue comme une menace  à la fin de cet ouvrage pourrait se formuler ainsi : les sociétés civilisées seront-elles  capables   de dominer la pulsion destructrice susceptible de les conduire à leur perte ?

Le président Thomas Wilson

Ecrit en collaboration avec William Bullitt, ancien conseiller du président Wilson, cet ouvrage est la première tentative freudienne d'analyse d'un personnage historique contemporain. Trois raisons à cela : d'une part l'abondance inhabituelle de documents sur la vie et l'activité politique du président que son co-auteur pouvait lui fournir, d'autre part l'antipathie que lui inspirait Wilson, en raison d'une politique d'après guerre que Freud jugeait néfaste et dont il pensait qu'elle avait fait, après la signature des accords de Versailles, le nid du nazisme et préparé le terrain d' une deuxième guerre mondiale, enfin et peut-être surtout en raison de quelques traits communs entre la personnalité du président Wilson et celle du président Schreiber, président de la cour d'appel de Saxe, cas princeps dans l'abord des psychoses par la psychanalyse.

Wilson, nous dit Freud, marqua très tôt son attachement à une figure paternelle, présentée par lui comme "incomparable" et qui orientera sa destinée. Comment ne pas faire le lien entre la figure de ce père pasteur presbytérien grand sermonneur et le trajet de son fils qui se crut successivement fils de Dieu puis Dieu lui-même. On lui prête, alors même qu'il exerçait sa charge de président des Etats-Unis, une méconnaissance totale de la géographie de l'Europe et une haine féroce de l'Allemagne. Freud et Bullitt relèvent des mécanismes de pensée empruntant leur logique délirante à celle des grands psychotiques : une croyance en la toute puissance de sa pensée, une dénégation de la réalité qui le conduisit à des désastres diplomatiques. L'influence messianique héritée du Surmoi paternel l'amena à des hypothèses quasi-délirantes sur la fraternité universelle  et la paix éternelle. La détermination inconsciente d'un tel homme, selon Freud et Bullitt, a pu avoir une influence réelle sur la situation historique mondiale. La morale de cet ouvrage, assez terrifiante malgré la comparaison avec le personnage de Don Quichotte, serait celle d'une action politique sous-tendue par une vision psychotique du monde, avec toutes les conséquences désastreuses que l'on peut imaginer. On peut à la lumière des avancées cliniques d'aujourd'hui conclure dans le cas de Wilson à une "psychose blanche" ou bien "non déclarée", en tous cas à une structure psychotique passée inaperçue de ses contemporains mais n'ayant pas moins exercé son influence sur sa vision politique du monde. Livre à rapprocher de "Ces malades qui nous gouvernent" de Pierre Accoce, nous laissant supposer que la pulsion de mort à l'ouvre dans le corps d'un chef d'Etat peut imposer sa marque destructrice sur des décisions engageant l'avenir d'une nation. Le destin tragique de Paul Deschanel, dont la psychose s'est manifestement déclenchée au moment de son accession aux plus hautes fonctions, participe de la même logique.

La place du Père

Les quatre ouvrages de Freud ainsi résumés marquent, chacun à sa manière, la place essentielle du Père dans les représentations inconscientes de tout un chacun. Père de la horde primitive dans "Totem et Tabou", Père modèle dans "Psychologie des masses", Père Eternel dans "L'Avenir d'une illusion", Père castrateur dans "Malaise dans la culture", Père trait d'union avec Dieu dans "Le président Wilson". Les grands principes de la découverte freudienne pourraient ainsi nous guider dans notre compréhension de  ce  que chacun de nous cherche au travers de l'image d'un homme politique, d'un meneur, de celui à qui l'on confie sa destinée en lui confiant les clefs du pouvoir : l'autorité retrouvée d'un père. Cliché psychanalytique certes, pour une opinion d'aujourd'hui bien au fait des découvertes psychanalytiques, mais qui n'en recèle pas moins une part de vérité. Car un père, nous le voyons clairement dans la théorie freudienne,  n'est pas seulement un géniteur, ni même un bon père de famille, encore moins un père tranquille, mais une fonction, une fonction psychique essentielle, symbolique, terrible parfois, dont le paradigme s'incarnera dans ce fameux "Nom du Père", évoqué cette fois par Lacan, unissant toutes les figures précédemment passées en revue, fondateur de la nécessaire division du sujet par l'instauration du refoulement originaire, fonction dont la défaillance peut avoir des effets ravageurs sur le psychisme, effets qui nous en démontrent à contrario l'indispensable consistance, la preuve nous en étant apportée tous les jours par la clinique, en particulier celle des psychoses. Cette fonction symbolique du "Nom du père" est bien sûr à l'ouvre dans le choix d'un candidat.

Politique de la psychanalyse

Elle est illustrée chez Lacan par des aphorismes lancés dans l'univers de la psychanalyse comme autant de slogans : "L'inconscient est structuré comme un discours", "Le désir de l'homme c'est le désir de l'Autre", "La femme n'existe pas", "Moi, la Vérité, je parle", ou bien encore cette phrase lancée comme un pavé aux étudiants rebelles de Mai 68     : "Vous cherchez un maître, vous l'aurez !"

"Tout est langage" est aussi une maxime lacanienne, situant très précisément l'objet de son étude. L'homme n'est pas maître du langage, il est déterminé par lui. S'inspirant librement de la linguistique saussurienne afin de forger sa "linguisterie" Lacan mettra l'accent sur le primat de la dimension symbolique dont la pierre angulaire est le signifiant, cet au-delà du mot qui "représente le sujet pour un autre signifiant" selon sa formule,  jugée obscure par certains, mais qui figure au mieux comment le sujet peut, à la manière du furet dans le jeu d'enfant, trouver sa consistance de représentation en représentation. Fidèle à l'esprit de Freud, Lacan pourra ainsi affirmer que le corps est un corps de parole, le symptôme un hiéroglyphe à déchiffrer, le mot d'esprit la meilleure des interprétations.

Dans cette même logique le processus d'identification chez Lacan sera avant tout d'ordre symbolique et le sujet pourra faire siens les signifiants prélevés chez ses objets d'amour, qui l'aideront à constituer son Moi comme une somme d'identifications et à établir sa place en ce monde : signifiants maîtres pour lui, à commencer par son nom propre qui l'introduit, avant même sa naissance, dans l'ordre du langage.


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