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Cahiers de Psychologie Politique

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Iacov Lévy Moreno est né en Roumanie, le 6 mai 1889, à quatre heures de l'après-midi, dans la maison de ses parents de Bucarest, rue Serban Voda numéro 50.

Son père s'appelait Levy Moreno, il était âgé de 38 ans, de profession commerçant, et sa mère Pauline Moreno (née Iancu) âgée de 18 ans était femme au foyer.

La déclaration dans le Registre de l'Etat Civil pour les nouveaux-nés a été faite par son père Lévy Moreno, le 8 mai 1889. Il semble que son père travaillait dans le commerce des céréales.

Il a passé son enfance à Bucarest et a été élevé avec ses plus jeunes frères dans la maison de ses parents. Il a écouté des berceuses et des contes, chantés et racontés par sa mère, un être tendre. La famille est partie de  Roumanie en Allemagne, puis elle s'est installée à Vienne où il a passé son adolescence et a fait ses études. Ses biographies relatent le fait qu'il s'occupait de ses plus jeunes frères et soeurs (deux frères et trois soeurs), tout en ayant un esprit protecteur mais aussi des tendances dominatrices. Il aimait organiser des actions collectives, offrir des récompenses, il n'agréait pas les normes formelles et les conduites conventionnelles.

Le professeur roumain Ana Tucicov-Bogdan qui l'a rencontré à un Congrès International de psychologie à Moscou (1966), nous a informés qu'il se rappelait  encore des mots et des expressions roumaines, bien qu'il ait quitté le pays il y a 70 ans. Les souvenirs de son enfance ont accompagné Moreno toute sa vie, certains de ses amis intimes disent que vers la fin de sa vie, il voulait écouter le disque imprimé avec une ancienne mélodie d'après les vers du poète roumain Mihai Eminescu, qui commençait avec les mots “Ma grande forêt, ma  petite forêt….”.

Le professeur roumain Catalin Mamali, aujourd'hui  professeur dans un collège de l'Université Iowa, nous a dit, qu'après un voyage d'études aux  Etats Unis, dans les années 70, que Moreno avait à son bureau un disque avec des chansons populaires roumaines, interprétées par une fameuse chanteuse Maria Tanase, qui a chanté à New York dans le pavillon roumain de l'Exposition Universelle de 1939.

La théorie et la méthode de Moreno ont eu un impact important sur les chercheurs dans le domaine des sciences sociales de Roumanie. La méthode était connue même avant la guerre et probablement qu'elle aurait eu un écho spécial si le changement de régime politique après la guerre ne s'était pas produit.

La Roumanie était un pays agricole avec un sens fort de la vie collective. Les conditions de la vie matérielle et spirituelle, les types de relations de la société roumaine ont déterminé l'apparition de certaines réflexions et d'une littérature originale à cet égard. On devrait considérer d'abord la contribution des folkloristes, ethnographes et sociologues, concernant la tradition de la bande, groupe spécifique d'action, enseignement social et aide réciproque développée dans le village roumain. Dans la même catégorie on devrait introduire divers types de groupes de solidarisation et aide réciproque dans le milieu rural, comme la foule, le travail en commun, la corvée, aux normes spécifiques de fonctionnement. Il y a une riche littérature sociologique et psychosociologique de ces institutions de la coopération dans le village roumain traditionnel. L'intérêt pour l'action collective et la vie communautaire est bien représenté dans la recherche dans les sciences sociales. Il n'est pas étonnant qu'en 1940 le sociologue Traian Herseni, collaborateur de Dimitrie Gusti, patron d'une importante Ecole de sociologie de Roumanie, publie un guide méthodologique pour l'élaboration des sociogrammes scolaires. La brochure, de 40 pages, s'adressait aux professeurs qui voulaient étudier la classe d'élèves, comme groupe social officiel, tout comme les groupes secondaires non officiels, spontanés.

Le schéma d'observation de la classe, en vue de réaliser le sociogramme scolaire, suit les repères : la classe comme organisation scolaire, les relations entre les élèves, le chef de la classe en tant que leader formel et la réception de sa position, les chefs réels de la classe et leurs qualités, la vie socio affective de la classe, le groupement des élèves en fonction de leur position dans la classe, le groupement des élèves en fonction de leur nature sympathique, la conscience collective de la classe, le tableau de valeurs de la classe, la classe en tant que communauté de vie, l'influence du milieu extérieur à l'école. Nous ne savons pas si on a amassé des informations et si on a élaboré des ouvrages après ce guide, c'était la guerre.

Après la guerre, dans les premières années du communisme staliniste, le nom de Moreno a été mis entre parenthèses. Sa théorie était considérée comme une “utopie réactionnaire”. Mais en 1967, quelques années après que la Roumanie se fut détachée de la domination soviétique, dans les années de relative ouverture idéologique, le professeur Achim Mihu, de l'Université de Cluj, publiait un “essai critique” sur la sociométrie, un livre étonnant pour cette époque-là, en fait une monographie de la sociométrie. Bien sûr, la sociométrie est évaluée à partir de la perspective de l'idéologie marxiste, mais on précise aussi le but réparatoire, celui de dépasser l'impasse où se trouvait la littérature marxiste qui identifiait la sociométrie à une “idéologie bourgeoise” pour “sa destruction totale”.

Les questions que Mihu pose, sont les suivantes : La sociométrie cherche-t-elle la réalité? Les méthodes utilisées nous offrent- elles une image adéquate de la réalité?

Cette théorie a-t-elle une signification de classe?

En appliquant le schéma de littérature marxiste, le sociologue roumain constate que la sociométrie laisse dans l'ombre certains phénomènes de la communauté humaine et surtout elle ne saisit pas “le vrai facteur déterminant de la vie sociale, le mode de production”. Mais après cette “critique”, il expose dans plus de trois cent pages tout l'ensemble des problèmes concernant la sociométrie, il développe une théorie du petit groupe, il présente in extenso les méthodes de la sociométrie. En un mot, il ancre la sociométrie dans un système acceptable pour une sociologie marxiste, il concilie la macrosociologie avec la microsociologie, il identifie une voie d'articulation entre “la révolution réelle” et la révolution sociométrique, il trouve un rôle à la sociométrie dans “l'accroissement du rôle des relations directes dans  l'organisation socialiste”. Après l'apparition de ce livre une vraie avalanche de recherches sociométriques a suivi, spécialement dans les écoles et les usines.

Des dizaines d'études paraissent dans les revues de psychologie et pédagogie ou dans des volumes, on a recourt à la sociométrie comme à une acquisition déjà enracinée.

Dans le livre de M. Zlate, La psychologie sociale des groupes scolaires (1972), on utilise le vocabulaire de la théorie sociométrique et ses techniques de recherche comme si on avait parcouru un long stage d'utilisation et non pas seulement quelques années. Non seulement pour l'investigation de la classe d'élèves, mais aussi pour permettre un diagnostic de la vie sociale dans le détachement des pionniers, organisation créée pour l'éducation idéologique des enfants.

Le nom de Moreno devient extrêmement populaire, on fait appel aux ouvrages de ses collaborateurs, on utilise spécialement les livres traduits en français et le guide méthodologique sur les techniques sociométriques de George Bastin. Dorénavant plusieurs livres paraissent où le groupe est traité comme produit des relations socio affectives et on accorde un espace large à la présentation des techniques sociométriques. On peut enregistrer certaines tentatives d'utilisation de la technique sociométrique en corrélation avec d'autres méthodes, par exemple, avec une méthode connue d'un psychologue roumain d'évaluation d'une personnalité par l'intermédiaire de la classe d'élèves (Neculau, 1970).

Un chercheur d’Iasi, Ion Holban, élabore, en partant du test sociométrique de Moreno, un “test sociométrique de personnalité”, la méthode qui permet d'émettre un diagnostic de la personnalité sous l'aspect social – comme relation, valeur et accessibilité sociale. La technique de Holban est assez compliquée et suppose une analyse complexe des informations amassées, mais elle a été largement utilisée à l'école il y a deux décennies.

Un moment important de la perception de l'oeuvre de Moreno et de sa signification dans la réalité de cette époque-là est représenté par sa comparaison avec la conception du pédagogue soviétique A.S. Makarenko. On essaie un rapprochement entre les notions de groupe (défini et étudié à l'aide de la technique sociométrique) et collectif, en tant que méthode d'éducation organisée, en, par et pour collectif

A première vue, écrit Zlate, les caractéristiques du groupe de Moreno sont similaires à celles du collectif. En réalité, par sa finalité unique, l'unité et la clarté du but, l'esprit de responsabilité vis-à-vis de la société, la subordination de la propre volonté à celle commune, le collectif représente un degré supérieur.

N'importe quel groupe peut représenter un collectif. N. Radu (1974) annonce qu'il va utiliser dans son livre la notion de groupe et celle de collectif comme notions similaires, en leur donnant le même sens.

A son tour, Ion Nicola (1978) récupère la théorie de Makarenko pour la “microsociologie”, il essaie de trouver un lieu à la conception sur le collectif dans une théorie plus large sur le groupe social, étudié à l'aide des techniques sociométriques et utilisant la terminologie morenienne.

L'intérêt pour l'étude du groupe, à l'aide des techniques de Moreno, a tenu l'affiche en Roumanie environ deux décennies. Puis il s'est éteint graduellement, une évolution similaire à celle enregistrée dans d'autres contextes sociaux.

Mais l'intérêt n'a pas disparu totalement, les techniques sociométriques sont utilisées encore par les pédagogues préoccupés par la classe scolaire ou dans les programmes d'intervention organisationnelle. L'intérêt des jeunes psychologues pour la psychothérapie a déterminé aussi une redécouverte du psychodrame.

Herseni, T. (1940), Indreptar pentru sociogramele scolare, Bucuresti, Laboratorul de psihologie experimentala

Holban, I. (1978), Cunoasterea elevului, Bucuresti, E.D.P.

Mihu, A. (1967), Sociometria. Eseu critic, Buresti, Editura politica

Neculau et alli (1970), « Unele posibilitati de corelatie intre « metoda aprecierii obiective » si testul sociometric », in Metode si tehnici ale sociologiei (red. M. Constaninescu, O. Berlogea), Bucuresti, E.D.P.

Neculau, A. (1989), « L'institution de la coopération dans le village roumain traditionnel » in Revue roumaine des sciences sociales. Série de psychologie,  2,  pp.105-120

Nicola, I. (1978), Dirigintele si sintalitatea colectivului de elevi, Bucuresti, E.D.P.

Tucicov-Bogdan, A. (1989), « Studiul si terapia relatiilor interumane », in Stiinta si Tehnica, 5, pp.20-21

Zlate, M. (1972), Psihologia sociala a grupurilor scolare, Bucuresti, Editura politica


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