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Cahiers de Psychologie Politique

La quête de l’ordre cosmique, social et moral apparaît comme la cause principale de la naissance de la religion dans l’Afrique traditionnelle.
Le cosmos représente dans l’Afrique traditionnelle le siège de l’énergie vitale. La religion africaine traditionnelle se traduira en termes de quête de cette énergie vitale. Sur le plan social, il existe dans l’Afrique traditionnelle des rapports très étroits entre le pouvoir et la religion. Mise au service du pouvoir établi, la religion se confond avec la quête de l’ordre social et de son maintien. Sur le plan moral la société africaine traditionnelle est composée des vivants et des morts avec le primat des morts sur les vivants. La religion signifie ici nécessité de garder des rapports vivifiants entre les vivants et les morts. Sous la colonisation l’apparition des mouvements messianiques tels que le kimbanguisme et le matsouanisme était accueillie comme l’avènement d’un nouvel ordre en Afrique.

Man’s quest for cosmic, social and moral order seems to be the main cause of the rise of religion in traditional Africa. In traditional Africa, cosmos represents both the birth place and headquarters of man’s vital forces. Traditional African religion will then be understood as man’s quest for that vital power. On the social level, in traditional Africa, there were very tight ties between power and religion. As a servant to vested authority, religion is mistaken for a quest for social order and its survival. On the moral level, traditional African society used to comprise both the living and the dead, an order of things which set up the primacy of the dead over the living. Here, religion means the necessity to maintain vivid links between the living and the dead. In colonial times, the rise of messaianic movements like Kimbangism and Matswanism had been hailed as the beginning of a new order in Africa.

Introduction

La relation première qui lie l’homme à son univers immédiat est celle qu’établit naturellement la quête de l’ordre cosmique, social et moral. A travers ces trois ordres, la religion apparaît comme la quête de l’ordre des ordres ou ordre suprême.

L’ordre comique c’est par exemple la succession normale des saisons, l’absence de tremblements de terre, d’inondations, de sécheresses, d’épidémies. C’est pourquoi l’ordre cosmique n’existe que lorsqu’il existe un équilibre parfait entre l’homme et le monde qui l’entoure. Or, de tout temps l’univers matériel n’a cessé d’interpeller l’homme, de l’inquiéter par la production des calamités naturelles de toute sorte. Ces bouleversements qui troublent l’homme l’invitent naturellement à s’interroger sur les rapports qui le lient au cosmos et qui l’invitent à décrypter l’univers.

Dans l’imaginaire de l’Africain le cosmos représente l’habitat des forces visibles et invisibles, le siège de l’énergie primordiale. L’ordre cosmique est ici perçu comme la manière d’être et de se manifester de l’énergie primordiale, de l’être suprême ou l’ordre des ordres. De la connaissance de cet ordre et de la communion avec l’univers, l’Africain espère tirer l’énergie vitale, l’équilibre et l’harmonie qui lui manquent. La quête de l’ordre, le désir de l’équilibre et de l’harmonie passe et se réalise chez lui au moyen des pratiques et rites religieux, par la croyance, l’adoration et la vénération des choses et objets du monde matériel. La religion nous apparaît ainsi comme la quête de l’ordre des choses du monde.

Vivant en société l’homme se trouve aussi interpelé par les rapports sociaux qui régissent la vie communautaire. Il est particulièrement animé par le désir d’instaurer l’ordre et de le faire régner. Nous entendons par ordre social le bon équilibre qu’établissent les forces au sein de la société, l’harmonie des rapports dans la famille, le village, le groupe social ou dans le clan. Aussi la notion de l’ordre social renvoie-t-elle à l’ensemble des forces positives qui procurent la force vitale, l’équilibre et la stabilité. Il y a donc ordre social lorsque la famille, le village, le clan, la nation ne connaissent ni trouble, ni malheur, ni déséquilibre, ni dislocation. Mieux, l’ordre social ne trouve son intégrité que dans un pouvoir stable régissant au mieux les rapports sociaux. L’ordre social sera donc pour l’homme et pour le pouvoir la possession de la force vitale. La force vitale, en effet, revivifie l’homme, rend fort le pouvoir et plus stable la société. C’est pourquoi la religion comprise comme quête de l’ordre raffermit le pouvoir établi: « en Afrique Il y avait des rapports étroits entre le politique et le sacré, à tel point que le monarque était parfois considéré comme un Dieu ou comme investi par la divinité de pouvoirs surnaturels1».

Le pouvoir en faisant appel à la religion pour son maintien et sa stabilité ne fait-il pas de la religion le moyen privilégié d’instaurer l’ordre et de le faire régner ? Ne fait-il pas, en clair, de la religion la quête de l’ordre ?

La religion nous apparaît aussi comme le désir de l’ordre moral. En effet, si de manière générale la notion de l’ordre moral renvoie au devoir d’observer les principes moraux que la société s’est donnés à elle-même, si cette notion renvoie plutôt à l’éthique, il n’est pas superflu de dire qu’elle renvoie aussi aux rapports entre les vivants et les morts. En Afrique, en effet, le groupe social comprend les vivants et les morts ; ici les morts et les vivants vivent en communion, observent les mêmes lois, les mêmes règlements, les mêmes traditions : « le monde des esprits et le monde visible se trouvent réunis, les vivants étant en continuelle participation et communion avec les morts et ceux-ci étant réellement présents parmi les vivants2 ». L’ordre ici dépend de la bonne conduite des vivants devant les morts, il dépend du respect qu’ils ont pour le primat des morts sur les humains. Les morts, en effet, veillent « sur la conduite de leurs descendants qu’ils récompensent ou punissent suivant que les rites et les lois ont été ou non  observés3»

Pour éviter de déclencher le courroux des morts pour des fautes commises, les vivants leur rendent des cultes, offrent des sacrifices et implorent leur pardon. Là aussi on voit bien clairement que c’est la quête de l’ordre qui oblige les vivants à craindre les morts, à créer des croyances, des pratiques et des rites religieux, à inventer le culte des ancêtres.

Les exemples qu’on peut citer de la religion comme quête de l’ordre sont en sus ceux que nous donnent sous la colonisation les mouvements messianiques à travers le continent africain. A leur analyse on se rend bien compte que la religion née ici de la contestation du colonialisme est la quête, la recherche de l’ordre ; qu’elle est née comme désir et comme moyen d’instaurer un nouvel ordre soit en assurant de bons rapports entre le colonisateur et le colonisé, entre la modernité et la tradition, soit en invitant les leaders politiques et les populations opprimées à passer à la lutte pour l’indépendance et la liberté.

I- La quête de l’ordre et l’origine de la religion dans l’Afrique précoloniale

1- La religion

La religion peut être définie comme un système de croyances, de rites et de pratiques relatives à des choses sacrées. Toutefois il convient ici d’ajouter et de préciser que ces croyances, rites et pratiques ont pour but final essentiel l’établissement de l’équilibre entre l’homme et son milieu immédiat de vie et aussi entre l’homme lui-même et son propre for intérieur : sa conscience - d’être – présent - au monde. Cet équilibre coïncide avec l’ordre que cherche l’homme car avoir de l’équilibre c’est être dans l’ordre des choses. La quête de l’équilibre qui est aussi la quête de l’ordre est à la fois objet et cause de l’apparition de la religion. « L’homme, à l’état le plus primitif, est affecté par une puissance qui l’entoure, qui l’impressionne et dépasse sa compréhension, son impulsion naturelle à se commettre avec cette puissance mystérieuse s’affirme par la double mise en marche de son action, destinée soit à lui procurer le bien promis, annoncé, par le mana des choses, soit à se défendre, lui et sa famille ou son clan, contre le danger et les maux dont les menace la mystérieuse puissance - vie – volonté si l’action correcte n’est pas exécutée. Tels sont les deux aspects de la forme la plus primitive que revêt la religion pratique ou la religion en action4 »

On peut ainsi affirmer que l’origine de la religion et sa raison d’être sont la quête de l’ordre dans le cosmos entendu comme univers organisé, dans la société et dans l’esprit de l’homme : « En même temps que l’attitude religieuse exprime les rapports de l’homme avec l’univers, elle les maintient, les confirme. Dans toute attitude religieuse, le sujet se saisit dans sa relation avec l’univers, mais surtout il consolide cette relation. Là est la véritable signification de l’attitude religieuse. La religion procède non pas d’un désir de connaître, mais d’un désir de communion fortifiante5 ».

En Afrique la religion devient inconcevable si ce qui la justifie, fonde son existence et sa raison d’être ne relève pas des rapports directs que le croyant a avec les forces de la nature. En effet, celles-ci, « Qu’elles soient bonnes ou mauvaises sont toujours présentes dans la vie du Noir, il les consulte en cas de toute, les informe des mesures décisives qu’il a l’intention de prendre, implore leur protection quand il a besoin de soutien et d’aide6 ».

Ainsi comprise comme quête de l’ordre cosmique, social et moral, comme quête de l’énergie primordiale, quête de la communion fortifiante, la religion nous apparaît comme le système qui « Permet aux personnes… de maîtriser leur angoisse » et grâce auquel « s’opère l’abolition de la dualité entre l’homme et le monde visible et invisible pour tendre, à l’unification7 ». Cette unification est le signal de l’ordre, sa manière de se manifester. D’ailleurs le terme de « unification » restitue fidèlement le triple sens étymologique du mot religion (religare : lier ; religere : recueillir, rassembler ; relegere : relire, revoir avec soin). Grâce à cette unification, l’homme se reconnaît comme un être attaché à son univers immédiat, réintègre sa place dans la nature et dans la société, transcende ses angoisses et se réconcilie avec lui-même. Se réconcilier avec soi-même c’est s’affirmer, c’est en d’autres termes, se sentir en harmonie avec son milieu, avec l’ordre des choses. En ce sens la religion peut être considérée comme « Un langage, un moyen d’expression qui permet à l’homme de se savoir dans ses rapports les plus intimes avec l’univers8 ». Dans ce sens elle est la quête de l’ordre ou simplement l’attitude de l’homme content et fier d’avoir trouvé ou découvert cet ordre.

L’ordre, disait Louis-Vincent Thomas, « C’est pour chaque individu et chaque collectivité le fait- d’être-à-sa-place, l’homme dans son groupe, le groupe dans l’ethnie, l’ethnie dans le monde…Mais c’est aussi, par un jeu de relais liturgiquement reconnus, participer à l’énergie primordiale, respecter tous les intermédiaires qui facilitent l’approche du numineux et les formes les plus hautes du sacré9 ». D’entrée de jeu, on aura ainsi compris que la quête de l’ordre conduit l’homme vers le « numineux », fonde son sentiment religieux et se trouve être à l’origine de l’apparition de la religion.

En effet, si l’ordre est pour chaque individu le « fait –d’être-à-sa-place », il suppose au préalable, pour chaque homme, l’obtention de l’équilibre et de l’harmonie entre lui et les forces visibles et invisibles qui régissent son environnement immédiat. Cet équilibre et cette harmonie dépendent de la manière dont l’homme aura connu et maîtrisé l’ordre des choses qui composent le monde et qui influent négativement ou positivement sur lui.

C’est pourquoi pour l’Africain chercher l’ordre des choses revient à vouloir connaître les rapports positifs ou négatifs qui existent entre lui et le monde entendu comme une pluralité des forces coordonnées. Chercher l’ordre des choses c’est donc chercher soit la source d’où faillit l’énergie primordiale dont s’abreuve l’homme, soit découvrir le gîte qui abrite les forces que l’homme tient pour responsables des maux qui l’accablent : « la notion de l’ordre, c’est la double référence à la force et à la vie10 ».

En principe, la connaissance de l’ordre permet à l’homme de distinguer le bien du mal. Dans ce sens connaître l’ordre des choses c’est être capable de placer dans le bien tout ce qui relève de l’ordre et dans le désordre tout ce qui relève du mal. C’est pourquoi l’ordre dans la mentalité commune des Africains correspond à l’idée qu’ils se font du bien car chez eux les choses sont dans l’ordre lorsque tout va pour le mieux et dans le désordre lorsque le malheur est partout présent. L’ordre selon eux c’est ce qui accroît la force vitale, l’harmonie sociale. Il est ce qui assure l’équilibre, prolonge la longévité et procure le bien-être social. « Si l’ordre du monde et des choses se traduit en termes de force de vie, d’harmonie et d’équilibre, le désordre » c’est-à-dire « le fait de -ne-pas-être-à-sa- place en sera la négation11 »

a- L’Ordre Cosmique

Dans son précieux ouvrage sur « la religion traditionnelle des Bantu et leur vision du monde » Mulago Gwa Cikala reprenant un passage de Goetz présentait ainsi la perception négro-africaine du Cosmos « Alors que les Occidentaux conçoivent l’univers comme stable, comme une machine bien réglée dont les lois doivent être comprises par la raison humaine, tout à l’opposé, les Négro -Africains conçoivent le cosmos « comme un complexe de forces affrontées, se neutralisant les unes les autres, mais dont l’équilibre est toujours instable : monde éternel et cyclique dont les dieux font partie. Tous les éléments animés et inanimés sont pénétrés et mus par une force indifférente, sorte de vertu efficiente… cette force vitale… est l’agent caché qui fait agir, qui procure la puissance et l’efficacité ; c’est elle qui se manifeste dans le cyclone ou dans l’orage, dans la colère des dieux, dans la force, le courage et l’intelligence des chefs, dans l’arbre géant, dans l’agressivité des carnassiers. Cette force est partout, c’est la vie et l’énergie…, « cette force est rattachée à Dieu (le Créateur), non comme point de concentration intense mais comme la source même12 ».

Le Cosmos, en effet, représente dans la perception collective des Africains l’habitat des forces visibles et invisibles, le siège de l’énergie primordiale. De ce fait, il apparaît clairement que tout ordre émane de cette énergie primordiale et des forces centrifuges qui se trouvent partout dans la nature et qui dépendent elles aussi de l’Ordre des ordres, du Dieu créateur. « La pluralité des ordres suppose en fait l’unicité de l’ordre, l’ordre des ordres trouvant en quelque sorte son principe dans l’être de Dieu et sa charte dans le discours mythique13 ». L’ordre Cosmique est ici perçu comme une manière  d’être de Dieu dans l’univers. « Les Noirs ont ressenti, comme les autres hommes le besoin d’expliquer l’univers et sa création et de donner un sens cosmique à l’existence humaine14 ». Aussi chez eux l’ordre cosmique apparaît-il dans la hiérarchie des ordres comme l’ordre le plus urgent à connaître et à maîtriser. En effet, de la connaissance du monde environnant et des forces qui l’animent, dépendent l’équilibre de l’homme et l’harmonie dans la société. Vu sous cet angle matérialiste l’ordre cosmique c’est, par exemple, la succession normale des saisons, le maintien de l’équilibre entre les forces adverses, l’absence de tremblements de terre, de sécheresses, d’inondations, d’épidémies… Cet ordre, dit Tempels, « Est la condition essentielle de l’intégrité des êtres. Les Bantous ajoutent que cet ordre vient de Dieu et qu’il doit être respecté15 ».

On peut ici retenir qu’il n’existe pas une relation autre et première qui lie l’homme à son univers immédiat si ce n’est celle qu’établit naturellement la quête de l’ordre et que Freud justifiait en ces termes « L’angoisse humaine en face des dangers de la vie s’apaise à la pensée du règne bienveillant de la providence divine, l’institution d’un ordre moral de l’univers assure la réalisation des exigences de la justice, si souvent irréalisées dans les civilisations humaines et la prolongation de l’existence terrestre par une vie future fournit les cadres de temps et de lieu où ces désirs se réalisent16 ».

A son apparition, en effet, l’homme a voulu d’abord connaître comment est «organisé» le monde qui l’entoure ; or « organisation » veut ici dire « ordination » ; l’homme a voulu en fait savoir comment se présente l’ordre des choses dans l’univers. La religion est la quête, le désir de connaître cet ordre, le moyen de décrypter les choses de l’univers. C’est de cette passion de connaître l’univers que parle Aristote au début de sa Métaphysique « L’homme a naturellement la passion de connaître ; et la preuve que ce penchant existe en nous tous, c’est le plaisir que nous prenons aux perceptions des sens17 ». Mieux, la religion va consister à trouver puis à reconnaître cet ordre tel que le cosmos le « donne » à l’homme. Le cosmos, en effet, « Constitue un monde chargé de significations, porteur de messages, un monde qui parle18 ». Quiconque possède le code est apte à décrypter le sens de ces signifiants. Pour cela même, la religion apparaît comme une course tantôt individuelle tantôt collective vers la conquête de ce code qui, pense-t-on, ouvre la voie à la connaissance des choses du monde.

Entre l’homme et le monde des choses visibles et invisibles se trouve l’imaginaire religieux. C’est là que se noue le lien entre le croyant et le sacré ; c’est aussi par là que passe le chemin qui conduit à la connaissance de l’ordre cosmique. Ainsi la religion se présente à l’homme non seulement comme un intermédiaire, un facilitateur mais encore et surtout comme un guide, comme l’étoile qui éclaire les cimes les plus hautes du cosmos. Dans ce règne de l’univers, la religion invite l’homme à accepter le « donné », à le décrypter avec croyance, à le reconstruire avec foi, à le méditer en profondeur et à le réorganiser avec sagesse en rites et pratiques, à l’ordonner rationnellement jusqu’à en faire un objet unique formel proportionné de l’intelligence humaine. C’est de cette manière que l’homme a pu reconnaître l’insuffisance du « donné » et proclamer la nécessité de le dépasser par l’affirmation d’un être supérieur, véritable cause causante non causée, être non principié qui est lui-même l’Ordo rerum.

La quête de l’ordre cosmique n’est pas présente que dans les seules religions de l’Afrique traditionnelle, elle l’est aussi dans les religions de l’orient et de l’occident, notamment dans le christianisme. A sa naissance le christianisme nous apparaît, en effet, comme la soif de l’ordre et le refus du désordre, comme le rejet de tout ce qui est ténébreux, obscur et inintelligible, comme la quête de la vérité, le désir de la lumière divine: « Si l’on marche de jour, on ne trébuche pas, parce qu’on voit la lumière de ce monde, mais si l’on marche de nuit, on trébuche parce qu’on manque de lumière19 ».

La prédication de Jésus-Christ apparaît en effet comme le moyen qui permet de décrypter, l’ordre cosmique, de connaître la vérité : « Personne n’allume la lampe pour la couvrir d’un récipient ou la mettre sous un lit, mais on la pose sur un lampadaire, afin que les visiteurs y voient clair. Car il n’est rien de caché qui ne finisse par être mis en lumière, rien de secret qui ne finisse par être connu et découvert20». Ce passage montre clairement qu’il n’est pas donné à tout venant de connaître et de maîtriser l’ordre des choses du monde. Jésus, en effet, l’avait rappelé à ses disciples en ces termes : « A vous il a été donné de connaître les secrets du royaume de Dieu, mais les autres ne les reçoivent qu’en paraboles ; si bien qu’ils regardent sans y voir et qu’ils écoutent sans y entendre21». Et d’ajouter : «  heureux les yeux qui voient ce que vous voyez ! Je vous le déclare : beaucoup de prophètes et de rois ont désiré voir ce que vous voyez, et ne l’ont pas vu, entendre ce que vous entendez, et ne l’ont pas entendu22 ». N’était-il pas arrivé à Jésus de reprocher aux hommes leur manque d’attention à l’ordre des choses du monde ? « Esprits faux, vous vous entendez à discerner les aspects de la terre et du ciel ; comment donc ne savez-vous pas tirer les conclusions de ce qui se passe23»? L’homme a, en effet, parfois pris les vessies pour des lanternes, les apparences pour des réalités, les ordres singuliers pour l’ordre des ordres, d’où cette invite : « Vous donc, cherchez seulement son royaume et l’on vous donnera le reste par- dessus le marché24 ». Comme on peut bien le remarquer la religion chrétienne est non seulement une quête de l’ordre mais plus encore elle le conçoit comme mode d’existence de l’ordre supérieur, comme autant de signes de l’existence du Dieu-créateur.

Par ailleurs, pour la religion chrétienne le polythéisme tel qu’il a existé et régné dans le monde gréco-romain et dans les nations païennes était une des formes les plus hautes du désordre moral et spirituel. L’adoration de plusieurs dieux, l’idolâtrie, la zoolâtrie sont autant de voies qui conduisent à sa perte l’homme qui s’enferme dans ces croyances paganistes car il est écrit « Tu adoreras le seigneur ton Dieu et ne serviras que lui seul25». Aussi la quête de l’ordre cosmique devra-t-elle commencer, selon le christianisme, par l’observance et l’application du premier et du plus grand commandement « Tu aimeras le seigneur ton Dieu de tout ton cœur et toute ton âme et de tout ton esprit26 ».

La connaissance de l’ordre cosmique comme œuvre divine permet ainsi à l’homme non seulement de vivre en parfaite harmonie avec l’univers mais aussi de comprendre les autres ordres social et moral.

b- L’Ordre Social

Par ordre social il convient ici d’entendre l’équilibre des forces au sein de la société, l’harmonie des rapports sociaux dans la famille, le village, le groupe social ou dans le clan. Aussi, en sus de l’ordre cosmique, l’ordre social sera pour l’homme la possession de la force vitale, du bien-être et du bonheur. C’est pour cette raison que la religion se traduit en termes de quête de la force vitale et des forces qui procurent cette force vitale ; mieux la notion de l’ordre social trouve sa représentation et son incarnation dans le pouvoir qui régit les rapports sociaux et qui permet le bon fonctionnement de la société. L’ordre social, en un mot, c’est l’autorité établie. La quête de l’ordre social pour chaque membre de la famille ou du village, du groupe ou du clan c’est le fait de rechercher ce qui est conforme à la loi, à la raison sociale, aux traditions ; c’est en quelque sorte le refus du désordre, la recherche de ce qui plaît à l’autorité établie, aux vivants et aux morts, à la société et à Dieu.

Or, il existe en Afrique un ordre qui régit les relations entre les vivants et les morts. En effet, ici les morts ou leurs esprits sont considérés comme appartenant à la fois au monde visible et au monde invisible, à la famille et à la nature. « Le monde visible est uni au monde invisible ; il n’y a pas d’hiatus entre les deux, moins encore entre leurs habitants, étant donné que la famille, le clan, la tribu, la nation sont censés se prolonger par delà la mort et former ainsi l’élément invisible et le plus important de la communauté. Celle-ci est l’ensemble de tous les membres vivants et trépassés. L’existence des vivants détachés de l’influence vitale des ancêtres est inconcevable27». Pour juger de cette influence et du soin qu’on accorde à ces rapports morts-vivants il n’y a qu’à bien écouter quelques prières que les vivants adressent aux morts lors des séances d’inhumation :

« Au revoir, ne nous oublie pas ! Vois, nous t’avons donné du tabac à fumer et des choses à manger ! Bon voyage ! Dis aux vieux amis qui sont morts avant toi de nous faire (eux et toi) bien vivre28 ».

Ici les morts sont dans la maison ou se cachent dans les objets matériels. Ils sont dans l’eau qui coule ou qui dort, dans les montagnes, dans les arbres, dans les animaux : « Dans l’Oubangui, rapporte Hubert Deschamps, les âmes peuvent rester à l’endroit de la mort… mais la plupart sont vagabondes courant la brousse, logeant dans les termitières ou certains arbres29 ».

Faisant ainsi partie et du groupe social et du cosmos, les morts appartiennent à la fois à l’ordre social et moral et à l’ordre cosmique. A ce titre ils peuvent influer sur le cours de la vie de la société, sur les rapports sociaux. Ils peuvent déclencher une calamité naturelle (sécheresse, inondation, famine…) ou envoyer une épidémie à grande échelle. On ne voit pas comment une société serait heureuse et son pouvoir stable lorsqu’ils connaissent successivement calamités naturelles féroces et épidémies dévastatrices. Dans ces conditions le pouvoir doit « dialoguer » avec les morts ; le culte des ancêtres non seulement s’impose de lui-même mais s’avère comme une sortie de crise, comme un salut pour toute la société: « Le dogme bemba de l’influence des morts sur les vivants est aussi de la plus grande importance comme fondement de l’autorité30 ».

La religion est née de ce besoin fondé d’établir l’ordre social en gardant et en célèbrent des rapports vivifiants entre les vivants et les morts. Elle est pour le pouvoir établi la rançon à payer pour espérer obtenir la libération de l’homme de l’emprise des forces négatives, pour espérer voir régner l’harmonie sociale.

En Afrique, le pouvoir qui n’est rien d’autre que la manière d’organiser l’ordre, de le rendre effectif et efficace, ne peut accomplir cette tâche que s’il le fait en communion avec les morts et avec l’autorisation des autres forces invisibles. C’est pourquoi dans les religions de l’Afrique traditionnelle le monarque outre ses fonctions de dirigeant politique doit en même temps exercer les fonctions de grand prêtre et de chef spirituel pour sa communauté. Parlant du roi des Zoulou Fortes a dit qu’il détenait certains objets hérités de ses ancêtres et le bien-être du pays était considéré comme dépendant de ces objets. Le statut cérémoniel du roi était renforcé par ses esprits ancestraux. Ces esprits étaient censés prendre soin du pays Zoulou tout entier, et dans l’intérêt de la nation, le roi devait faire appel à eux pendant les sécheresses, les guerres, et au moment de la plantation et de la récolte des premiers fruits de la saison… le roi avait la charge et la responsabilité de toute la magie nationale31 ». En d’autres termes le roi célébrait les cérémonies religieuses et les actes magiques pour le compte de la nation. Aussi convient-il de dire que le pouvoir politique et la religion ont pour origine commune la quête de l’ordre social, la quête de la cohésion et de la stabilité de la société. « Objectivement, la religion tale est un instrument puissant de contrôle social. Des gens qui sacrifient ensemble, soit qu’ils soient parent, soit qu’ils soient liés par des liens de coopération rituelle doivent être en bons termes. S’ils ne l’étaient pas ils offenseraient les ancêtres. C’est à cause de cela que la mort ou l’extinction de sa descendance frappent l’homme qui tue un membre de sa famille ou de son clan. C’est également pour cette raison que les dissensions entre des personnes ainsi unies peuvent éventuellement laisser place à une réconciliation… le culte des ancêtres, la sanction suprême des liens de parenté est la grande force stabilisatrice qui contrarie les forces centrifuges inhérentes au système lignager32 ».

Dans le christianisme la quête de l’ordre social nous apparaît à la fois comme la cause même de son apparition en tant que religion et comme la raison de son développement en tant qu’institution. Jésus-Christ lui-même s’est présenté aux hommes comme un « révolutionnaire », comme l’homme qui allait apporter le nouvel ordre au monde. « Je suis venu mettre le feu sur la terre, et qu’ai-je à désirer, si dès maintenant il est allumé33 ». Ce feu qui permet de détruire le péché, de supprimer le désordre dans lequel s’était baignée l’humanité entière, va instaurer l’ordre que celle-ci attendait depuis des siècles. Il ajoutait : « Je suis venu dans le monde pour opérer une discrimination : ceux qui ne voyaient point, voient ; et ceux qui voyaient deviennent aveugles34 ». Ainsi ceux qui croyaient voir les choses dans leur essence véritable et posséder l’ordre du monde ou son code, ceux-là qui croyaient tout savoir, dit le christ,doivent à présent réapprendre à vivre avec la lumière et à marcher dans la vérité, dans l’ordre; quant à ceux qui cherchaient la lumière parce qu’ils étaient aveugles et l’ignoraient, ils doivent non seulement se réjouir de ce que la lumière est arrivée chez eux mais ils doivent surtout se hâter d’accepter de la posséder pour l’éternité car la lumière c’est l’ordre.

Et dans cette recherche de l’ordre social lorsque les publicains vinrent eux aussi pour se faire baptiser, ils demandèrent à Jésus « Maître que devons faire ? Il leur répondit : « N’exigez rien qui dépasse vos consignes ». Aux soldats qui, eux aussi, vinrent lui demander « Et nous, que devons-nous faire? Jésus leur dit: ne pratiquez ni violence ni fraude envers personne, mais contentez-vous de votre solde35 ». Autrement dit restez dans l’ordre établi, observez la loi. Ainsi l’ordre social pour le christianisme est que tout pouvoir venant de Dieu personne n’a le droit de faire ce qui irait contre le pouvoir établi, contre la volonté divine, contre l’ordre des ordres. Pour cela même, la quête de l’ordre social est la quête de Dieu, la soif de sa présence parmi les hommes.

c- L’Ordre moral

Si de manière générale la notion de l’ordre moral renvoie au devoir d’observer les principes moraux que la société s’est donnés à elle-même, si elle renvoie en d’autres termes à l’éthique, il n’est pas moins vrai qu’elle renvoie en Afrique beaucoup plus au respect qu’on doit avoir pour les rapports entre les vivants et les morts et particulièrement pour le primat des morts sur les vivants. « Le culte des morts revêt la forme primitive presque universelle d’une croyance à la vie posthume, considérée comme une condition de l’existence présente, à peut près dans les mêmes cadres, avec les mêmes besoins et les mêmes conditions de bonheur36 »

En Afrique les morts sont les seuls véritables maîtres, les gardiens les plus fidèles de l’ordre ; les vivants leur sont soumis et vivent à leurs dépens. Les morts veillent « Sur la conduite de leurs descendants qu’ils récompensent ou punissent suivant que les rites et les lois ont été ou non observés37 ». Comme on peut bien le constater c’est la quête de l’ordre qui invite l’homme africain à respecter les trépassés, à implorer leur aide et leur protection, à leur rendre des cultes. « Les plus forts vitalement ont le devoir et le pouvoir de renforcer les plus faibles, et ces derniers doivent respect et secours aux plus puissants ainsi la communauté négro-africaine est un circuit vital dans lequel les membres vivent en dépendance et au profit des uns et des autres. Sortir de ce circuit, se dérober à l’influence vitale des membres vitalement supérieurs, serait vouloir cesser de vivre38 ».

En retour les défunts répondent aux vivants par des rêves, par des révélations ou par voie de divination leur donnant des conseils ou leur faisant des reproches. Les trépassés vont parfois jusqu’à exiger des réparations aux vivants pour des fautes commises c’est-à-dire pour atteinte à l’ordre social, moral ou cosmique ; chaque faute commise étant à leur entendement comme le moyen d’introduire le désordre dans la famille ou le groupe, d’installer le malheur dans la société. Pour la remise de leurs fautes, les vivants organisent des cérémonies cultuelles au cours desquelles des sacrifices sont faits et des offrandes données aux ancêtres défunts. La quête de l’ordre se transforme ici en véritable culte religieux au point d’apparaître à nos yeux comme la première cause de la naissance et du développement de la religion.

Si dans la conception africaine nous avons défini l’ordre moral comme l’ensemble de bons rapports existant entre les vivants et les morts avec le primat des morts sur les vivants, dans le cadre de la religion monothéiste telle que la religion chrétienne, il s’agira des rapports entre l’homme et son Dieu, entre le croyant et le royaume des cieux compris comme siège des puissances célestes : Anges, archanges, chérubins, séraphins, trônes, dominations, saints, principautés, puissances, prophètes, patriarches… c’est, en effet, à ces « grands patrons » que le croyant chrétien s’adresse le plus souvent dans ses prières ; chaque croyant ayant son saint patron et son ange gardien affecté par l’Eternel Dieu pour qu’il veille sur lui.

Tandis que dans les religions de l’Afrique traditionnelle l’ordre moral s’obtient par des rapports de communion vivifiante entre les vivants et les morts, par le respect des ancêtres et par l’obéissance aux us et coutumes, dans la religion chrétienne ce même ordre s’acquiert, par la quête du royaume de Dieu : « Demandez et l’on vous donnera ; cherchez, et vous trouverez ; frappez, l’on vous ouvrivra39 ». Semblable dans son fond aux religions traditionnelles africaines la religion chrétienne est la quête de l’ordre et plus précisément la quête de l’ordre éternel.

Ainsi le contenu, le besoin, l’objet de la religion, la cause de son apparition restent la quête de l’ordre rien que la quête de l’ordre. Chercher le royaume de Dieu pour les uns ou chercher la communion vivifiante pour les autres c’est, dans l’un ou l’autre des deux cas, chercher l’ordre des choses dans le monde. Clairement la religion quelle qu’elle soit nous apparaît ici comme l’expression de la quête de l’ordre suprême.

En Afrique durant la période coloniale l’ordre social, moral et cosmique qui avait jadis fait la stabilité de la société traditionnelle a été délibérément démoli et systématiquement détruit par les colonisateurs. Les mouvements messianiques qui vont naître un peu partout sur ce continent n’ont pas autre objectif que la quête de l’ordre nouveau et de son établissement.

II- La quête de l’Ordre sous la colonisation : La naissance des Mouvements messianiques.

1- le colonialisme comme refus de l’ordre

Pour de nombreux colonisés la colonisation est une négation de l’ordre tel qu’il a régné dans l’Afrique précoloniale, un rejet de la perception que les Africains avaient de l’ordre cosmique, social et moral. On se rappelle que pour pouvoir décrypter l’ordre des choses l’Africain doit passer par la religion. Aussi lui interdire la pratique de la religion traditionnelle ou la remplacer par celle des religions européennes comme l’avaient fait les missionnaires chrétiens, c’est simplement lui refuser l’accès à la source de l’énergie vitale où il s’abreuve. En effet, s’il existe un domaine contre lequel le système colonial s’est attaqué en Afrique avec virulence et avec autant de mépris et d’acharnement ce fut assurément celui de la religion. Pour le colonisateur l’acculturation du colonisé, sa disparition comme être pensant passe par le remplacement des religions traditionnelles par les religions européennes : « Les nouvelles religions introduites par le colonisateur ont contraint les Africains à délaisser leurs cultes traditionnels sans que cependant elles leur apportent « la solution à leurs problèmes40 ».

A la vérité, la colonisation a été une entreprise de domination dans tous les domaines ; ses conséquences multiples et multiformes se complètent. Par exemple en s’attaquant à l’ordre social, à l’autorité de l’Etat précolonial, les colonisateurs s’attaquaient implicitement à l’ordre moral et cosmique tels que perçus et célébrés par les Africains. En fait, ils s’attaquaient à l’ordre même des choses : au culte de la nature en tant que celle-ci, sert d’abri à l’énergie vitale ; ils s’attaquaient au culte des ancêtres alors qu’en Afrique ceux-ci sont considérés comme membres de la famille. Pour les colonisateurs la perception africaine de l’univers est à la limite fantaisiste et profondément infondée. C’est pourquoi le premier acte que posent les premiers missionnaires européens en Afrique sera de mettre simplement le feu aux religions d’incendier les objets sacrés et tout ce qui pouvait servir d’habitat aux forces invisibles. Il faillait en quelque sorte détruire l’Africain en détruisant la source où il puise sa force vitale et où se forgent ses croyances.

En voulant s’imploser aux Africains comme leur nouvelle religion, la religion du colonisateur s’est passée tous azimuts pour une religion non seulement supérieure mais conquérante; détruisant tout ce qui représente l’ordre chez les Africains, elle s’est passée pour un désordre eschatologique sans précédent. Ce qui n’a pas manqué de créer des frustrations et des mécontentements chez les autochtones. C’est sans nul doute ce qui explique la naissance et le pullulement des mouvements nativistes ou revivalistes à travers le continent africain.

2- Les mouvements messianiques et la quête de l’ordre

Parmi les mouvements messianiques qui ont marqué l’histoire récente de l’Afrique, le nativisme semble être la cause objective d’apparition la plus en vue et la plus directement affichée de ces mouvements.

La définition que donne Ralph Linton du nativisme -« Toute tentative consciente et organisée de la part de membres d’une société pour réactualiser ou perpétuer tels aspects déterminés de leur culture »- ne nous parait pas aussi suffisante et complète que celle que cite Mühlman : nous entendons « par nativisme un processus d’action collective, porté par le désir de restaurer une conscience de groupe compromise par l’irruption d’une culture étrangère supérieure ». De telle sorte que le nativisme est selon lui «le vœu et la volonté de réagir à l’hégémonie d’une culture étrangère, c’est l’affirmation que : Nous existons nous aussi41». Ainsi, le nativisme compris comme un des aspects du messianisme, s’impose comme quête d’un nouvel ordre.

a- Le Kimbanguisme

Alors que l’oppression coloniale avait totalement perturbé l’ordre existant au Congo-Belge et que s’abattaient sur ce pays l’injustice, la violence et la misère, au cours d’une nuit de 1918 Simon Kimbangou « reçoit une vision et une voix inconnue, celle du seigneur » qui lui « Ordonne de faire paître son troupeau d’agir en pasteur42 ».

En 1921 au cours d’une autre nuit kimbangou reçoit une seconde vision dans laquelle le seigneur lui donne le pouvoir de guérir et même de ressusciter les morts. Imposant les mains et, dit-on, guérissant de nombreux malades, Simon Kimbangou s’est vite fait considérer par ses compatriotes comme un personnage hors paire. Il acquiert alors la réputation de « sauveur », d’envoyé de Dieu, de « Ngounza » (le messie) : « dès lors, les populations sont convaincues d’avoir un messager de Dieu, et Kimbangou devient ce personnage messianique qui va pousser jusqu ‘à son point maximum la logique même de la politique coloniale et d’une religion complice de cette dernière. Le combat religieux de Simon Kimbangou se transposera sur un plan politique dans l’exhortation à la révolte, à la grève générale ». Pour tout dire Simon Kimbangou dans sa lutte politique se sert de la religion pour instaurer un ordre nouveau : « L’arbitraire et l’injustice qu’il connaît avec d’autres ouvriers congolais vont décider de sa révolte contre le système colonial belge. L’enseignement religieux qu’il a reçu devient pour Simon Kimbangou une arme de combat43 ».

Lorsque l’administration coloniale exigea qu’il soit fait un rapport sur l’activisme religieux voire politique de Simon Kimbangou, le rapporteur, Léon Morel, écrit que Simon Kimbangou veut créer « Une religion qui corresponde à la mentalité des indigènes … Nos religions d’Europe toutes pétries d’abstraction ne correspondent pas à la mentalité du Noir qui exige le fait concret et la protection44 ».

Selon l’ordre des choses, en effet, les religions des colonisateurs n’étaient ni les bienvenues dans la société africaine qui avait ses propres croyances. Pour Simon Kimbangou la colonisation est un système qui désorganise tout et qui a pour but final de déshumaniser l’homme. Dans sa perception, elle est un désordre sciemment instauré dans le seul but d’assujettir et de détruire les Etats et les pouvoirs traditionnels africains. C’est pourquoi le message religieux que véhicule le Kimbanguisme est tout entier consacré à la quête d’un ordre nouveau. Aussi dans les cantiques chantés dans la nouvelle Eglise créée par Simon Kimbangou il est souvent question de l’indépendance et de la libération du peuple, de la reconquête du pays occupé par des étrangers : 

« Le pays, oui le pays changera en vérité Les apôtres de cette terre se lèveront Au jour assigné par le sauveur.
Les Blancs ont le signe de l’autorité Mais ils n’ont plus d’autorité.
Le pouvoir nous appartient désormais Il ne leur appartient plus
45 ».

Le Kimbanguisme espère acquérir ce pouvoir et cette indépendance du Congo par le moyen de la religion, celle qui doit prendre en considération les valeurs africaines de civilisation. C’est ainsi que le successeur de Simon Kimbangou, Simon Pierre Mpadi, se fixa «comme objectif la lutte contre le système colonial et les Eglises occidentales, la réalisation de la libération et de l’unité de la société. Son attitude plus radicale » le poussera vers « La violence contre l’ordre colonial et son support religieux46 ».

Simon Kimbangou arrêté, torturé et emprisonné pendant tente ans à Elisabethville meurt dans des conditions non encore éclairées. Cet emprisonnement injustifié, cette torture et cette mort sauvage ont permis d’accroître sa renommée et de développer la religion créée par lui. « L’emprisonnement et la déportation de Simon Kimbangou contribuent bien plus à l’accroissement de sa puissance qu’à la destruction du mouvement qu’il a suscité… le leader emprisonné devient un symbole propre à stimuler l’opposition ; il se trouve hors de tout contact et les processus d’idéalisation peuvent fonctionner avec une plus grande liberté. Son exemple même sert à encourager tous les dévouements47 ».

Dans cette situation tendue où d’un côté les colonisateurs veulent à tout prix régner éternellement en maîtres et où de l’autre les colonisés opprimés tentent par tous les moyens d’obtenir la liberté, d’arracher l’indépendance, l’ordre traditionnel social, moral et cosmique était troublé, détruit et l’équilibre social rompu. Le kimbanguisme comme doctrine qui dénonce l’injustice, l’arbitraire et qui prône les valeurs d’égalité et de dignité humaine apparaît ici comme refus du désordre introduit par le système colonial ; dès lors il s’affiche comme la quête de l’ordre nouveau. Et comme l’a si bien dit kouvouama « En réalité Simon kimbangou incarne bel et bien ce personnage messianique qui a fait basculer le messianisme du plan religieux au plan politique… Il a en quelque sorte radicalisé l’écriture Sainte pour l’appliquer par la suite contre le système colonial et le Christianisme Europpéen48 ». Ainsi entendait-il mettre de l’ordre dans la société. Il s’agit ici d’affirmer le messianisme comme quête de l’ordre, comme besoin d’« Exprimer l’exigence d’une ère de liberté et de bien-être contre l’actuel état d’oppression et de misère49 ».

Le recours à la religion exprime chez Simon Kimbangou la quête d’un nouvel ordre. La politique chez lui semble, du moins dans son utilisation d’aspect de lutte de libération nationale, n’être qu’un moyen d’attirer l’attention du peuple et de mobiliser les masses populaires autour de leurs propres intérêts car seul à ses yeux la religion ou la puissance divine peut permettre l’établissement d’un nouvel ordre entièrement tourné vers les intérêts du peuple et vers la dignité humaine.

b- Le Matsouanisme

Les mouvements messianiques qu’ils soient d’origine religieuse ou politique n’ont qu’un seul et même objectif, la quête de l’ordre; la religion reste pour chacun d’eux la voie par excellence qui conduit à cet ordre, à la liberté. En effet, pour le peuple soumis et opprimé l’ordre réel des choses consiste d’abord à retrouver la liberté. Le matsouanisme est né justement comme revendication de cette liberté, comme désir de la dignité humaine, en un mot, comme quête de l’ordre nouveau.

Lorsqu’en juillet 1926 Matsoua crée en France l’« Association Amicale des originaires d’Afrique Equatoriale Française », le but de cette association bien qu’étant « d’élever le niveau moral et intellectuel des originaires de l’Afrique Equatoriale Française » ce but sera bientôt beaucoup plus orienté vers des préoccupations politiques. Le contexte social et politique des colonies françaises, d’Afrique va, en effet, pousser l’Amicale à s’intéresser à tout ce qui se passe en Afrique. L’Amicale dénonce par exemple les impôts abusifs, le code de l’indigénat et autres formes d’exclusion et d’oppression sociale. Au Congo-Brazzaville, à la suite des idées Matsouanistes, des mouvements de révolte contre le colonialisme voient le jour un peu partout au point où Monseigneur Firmin Guichard écrira : « Nos populations travaillées par les idées d’indépendance et de libération ont vu naitre le sentiment de leur responsabilité nationale et de l’oppression étrangère. Des causes multiples et complexes ont favorisé le développement de ces aspirations xénophobes. La conduite déplorable de certains Européens, les vexations administratives, le caractère laïc de la civilisation, l’influence des théories du libre examen et surtout une mystérieuse propagande des principes communistes50 »

Dans la situation coloniale qui était celle du Congo-Brazzaville de ces années 30 et 40 l’Amicale de Matsoua était bel et bien la forme de résistance du peuple congolais contre le colonialisme, elle était le symbole de la lutte de libération nationale, la quête de l’ordre nouveau. L’ordre recherché ici renvoie à nos notions d’indépendance, de paix, de liberté, d’égalité et de dignité humaine, d’harmonie et de cohésion sociale. « L’expérience de Matsoua qui visait surtout à une prise de conscience de la situation coloniale et à une rectification des rapports sociaux d’égalité entre Blancs et Noirs s’inscrivait dans une quête à la fois individuelle et collective51 ». Matsoua sera arrêté en Mai 1940, jugé en Février 1941 et condamné aux travaux forcés à perpétuité. Il mourra le 13 Janvier 1942 dans des conditions très peu élucidées.

 S’il est vrai que l’Amicale de Matsoua a déclenché des mouvements de révolte au Congo-Brazzaville, elle a surtout donné naissance au mouvement religieux appelé « matsouanisme » qui fait de Matsoua le « messie » déjà venu et le « messie » encore attendu. Matsoua est, en effet, considéré comme un messie qui est venu sauver son peuple et qui a sacrifié sa vie pour lui mais il est aussi considéré comme le messie qui reviendra pour parachever son œuvre sur terre. Le thème central du matsouanisme « est la croyance à un retour de Matsoua qui viendra instaurer un nouveau monde52 », un nouvel ordre des choses.

Contrairement à Simon Kimbangou qui dans sa quête de l’ordre, est parti de la religion à la politique, André Matsoua, pour instaurer un ordre nouveau, part de la politique à la religion. Avant de mourir Matsoua aurait confié à l’un de ses compagnons de « propager après sa mort l’usage de la prière avec fleurs et bougies allumées ». Dès lors les cultes sont rendus à Matsoua et d’aucuns l’associent à Simon Kimbangou. En effet, ces deux personnages ont en commun la foi en Dieu et le nationalisme avec, en premier lieu, l’idée de libérer leurs peuples du joug colonial ; de ce fait ils ont en partage la quête de l’ordre social, moral et cosmique, ordre qu’ils croient pouvoir instaurer grâce à la prédication religieuse et à la lutte politique. Les prophétismes autochtones et les syncrétismes subversifs « ont constitué une des voies les plus importantes de la contestation de l’oppression coloniale53 ». Comme on peut le remarquer, l’établissement de l’ordre ou tout au moins sa quête reste le fondement et le but poursuivi par la plupart des mouvements messianiques dans les pays sous domination coloniale.

Conclusion

Dans la société africaine traditionnelle la notion d’ordre renvoie en priorité à l’équilibre et à l’harmonie des rapports dans le cosmos, dans la société, et sur le plan moral ; elle renvoie aux bons rapports entre le monde visible et le monde invisible et plus particulièrement aux forces positives qui alimentent la vie humaine et sociale en énergie vitale. L’ordre est perçu comme ce qui accroît la force vitale et sa quête est à l’origine de l’apparition de la religion. En effet dans cette quête de l’ordre la religion naît et se laisse comprendre comme un ensemble de rapports qui lient l’homme au monde visible et invisible; comme un ensemble de croyances, de rites et pratiques qui apportent la force vitale à l’homme et le rapprochent du numineux. Pour l’homme africain elle est le moyen qui crée l’équilibre et instaure l’harmonie entre lui et le monde qui l’entoure. Pour cela même, la religion est la quête de l’ordre. Il en est de même des religions nées des mouvements messianiques tels que le Kimbanguisme et le Matsouanisme qui ont constitué une des voies les plus importantes de la contestation de l’oppression coloniale au Congo-Kinshasa et au Congo-Brazzaville pour l’instauration d’un nouvel ordre.

1  Gonidec P.F., les systèmes politiques africains T.XXVII, Librairie de droit et de jurisprudence, Paris 1978 pp.39-40

2  Mulago Gwa Cikala M., la religion traditionnelle des Bantu et leur vision du monde, Faculté de Théologie catholique de Kinshasa, 1980, p.63.

3  Deschamps H., les religions de l’Afrique noire, PUF, Paris, 1954, p.17.

4  Murphy J., Origine et histoire des religions, Payot, Paris 1951, p.86.

5  Granai G., Les manifestations religieuses, in L’homme. Clartés, 1957 48-20, p.8.

6  Herskovits M. J., L’héritage du Noir-Mythe et réalité, Paris. 1966, p. 234.

7  Mulago Gwa Cikala M., la religion traditionnelle des Bantu et leur vision du monde, faculté de théologie catholique, Kinshasa, 1980, p.165.

8  Granai G., Op.cit.

9  Thomas L.V. et Luneau R., la terre africaine et ses religions, Librairie Larousse, Paris, 1975, p.65.

10  Thomas L.V. et Luneau R., Op. cit p.67.

11  Thomas L.V. et Luneau R., Op. cit p.62.

12  Mulago Gwa Cikala M., Op. cit p.167.

13  Thomas L.V. et Luneau R., Op. cit p.66.

14  Deschamps H. les religions de l’Afrique noire, PUF, Paris 1954, p.45.

15  Temples P. la philosophie bantou, pp. 88-81.

16  Freud S., L’avenir d’une illusion, PUF. , Paris ; 1971, p.43.

17  Aristote, Métaphysique, livre A, 1980 a

18  Zahan, religion, spiritualité et pensée africaine, Payot, Paris 1970 p.129.

19  Jean 11, 9-10

20  Luc 8, 16-17.

21  Luc 8, 10

22  Luc 10, 23-24.

23  Luc, 12, 56-57.

24  Luc 12,31

25  Luc, 4,8

26  Matthieu, 22, 37.

27  Mulago Gwa Cikala M. Op.cit.,p.143.

28  Murphy J., Op. cit. p156.

29  Deschamps H., les religions de l’Afrique noire, PUF., paris, 1954, p.13.

30  Fortes M. et Evans Pritchard E.E., systèmes politiques africains, PUF., Paris, 1964, p.85.

31  Fortes M. et Evans Pritchard E.E. Op.,cit. p.26.

32  Fortes M. et Evans Pritchard E.E. Op. cit. p 217.

33  Luc 12, 49.

34  Jean 9,39.

35  Luc 3, 12-14.

36  Murphy J. Op. cit p. 156.

37  Deschamps H., Op. cit. p. 17.

38  Mulago Gwa Cikala M. Op.cit. p. 135.

39  Luc 11,9

40  Gahama J. la secte syncrétique Nangayivuza au Burundi, in l’Invention religieuse en Afrique, Histoire et religion en Afrique noire, Edition Karthala, Paris, 1993, p.431.

41  Mühlman W. E., Messianismes révolutionnaires du Tiers monde, Edition, Gallimard, Paris, 1968, p.15

42  Kouvouama A., thèse de 3ème cycle, université Paris V, 1979 p.64.

43  Kouvouama A. Op. cit. p. 64.

44  Rapport de Léon Morel du 17 Mai 1921, Archives Kimbanguistes Nkamba, (Zaïre).

45  Jaffret C., l’Afrique aux Africains : le Ngounzisme au Congo, Etudes, Paris, 1934.

46  Kouvouama A., Op. cit. p. 71.

47  Balandier G., sociologie sociale en Afrique centrale 3ème édition PUF, Paris, 1971 p. 430.

48  Kouvouama A. Op. cit. p. 74.

49  Lanternari V., Les mouvements religieux des peuples opprimés, Maspero, Paris, 1962 p.24.

50  Chroniques missionnaires de 1930 tiré des Archives Kimbanguistes de Nkamba (Zaïre)

51  Kouvouama A. p. cit ; p.91.

52  Kouvouama A., Op.cot p.92.

53  Gahama J. Op. cit p.431.


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