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Cahiers de Psychologie Politique

L’idée quasi unanime qui s’est dégagée de cette étude, va dans le sens de l’exclusion d’une vie en parfaite santé, et met en avant plutôt le caractère inévitable de la maladie. Derrière ce scepticisme ou ce réalisme, se cache une grande diversité quant à la nature des représentations de la santé, de la maladie, de la médecine et de la société. Tantôt la maladie est envisagée comme une agression sociale, et l’accent est mis alors sur le caractère agressif, stressant et malsain de la société d’aujourd’hui. Dans ce cas, l’action de la médecine est approuvée et même sollicitée. Tantôt, elle est représentée comme un fait normal et naturel qui reflète le contraste et la dynamique de la vie, ainsi que la dimension culturelle locale. L’action médicale dans le but de restaurer une vie en parfaite santé, est perçue dans ce contexte comme une prétention, une intrusion voire une transgression de l’ordre naturel et sacré. L’autre idée clé, est que les représentations de l’avenir de la santé, outre le sentiment d’inquiétude et de pessimisme quant au sort des jeunes générations, montrent le rapport conflictuel du tunisien avec la société d’aujourd’hui. Comme elles reflètent sa relation ambiguë et problématique avec la médecine moderne.

The most unanimous idea that has been deduced from this study goes towards the exclusion of life with perfect health and insists instead on the inevitable character of the disease. Behind that scepticism or realism hides a great diversity concerning the nature of the representations of the health, the sickness, the medicine and the society. In some certain cases, the disease is considered as a social aggression therefore, the focus is put on the aggressive, stressing and unhealthy character of the actual society. Thus the medical action is approved of and even appreciated. In other cases, the disease is represented as a natural and normal fact that reflects the contrast and local cultural dimension. Hence, the medical action to restore a perfectly healthy life is perceived in this context as a pretension, an intrusion and even a transgression. The other key word is that the apart from the feeling of anxiety and pessimism regarding the fate of the young generations show the conflictual relationship of the Tunisian with the modern society as it reflects his ambiguous and problematic relationship with the modern medicine.

Introduction

De nos jours, on assiste à des publications scientifiques ou à des informations relatant de nouvelles découvertes scientifiques. Mais ce sont celles ayant trait à la biologie et à la médecine qui marquent le plus (Kahn, 1996). Les thérapies géniques, les travaux effectués sur le génome humain, sur les cellules de vieillissement, ou sur le clonage font naître de l’espoir quant à la capacité de la médecine de vaincre la maladie, mais elles soulèvent parfois des interrogations quant à leurs sens et leurs finalités. Ainsi, le progrès biologique et médical est perçu indifféremment selon la vision qu’on a de la médecine, de la santé et de la vie en général. Pour certains, éblouis par ce progrès, ils voient dans la médecine le salut de l’humanité. Ils attendent d’elle une sorte de miracle afin de maintenir la fraîcheur de la jeunesse, de prolonger la vie à l’infini, voire de ressusciter les morts.1 L’eugénisme constitue une source d’inspiration qui nourrit chez certains l’idée ou la tentation de produire l’homme parfait et la société parfaite (B Matalon & Lemaine, 1985).   

D’autres, en revanche, sont plutôt sceptiques. Selon Illich, la mise en lumière de la capacité de la médecine à venir à bout des maladies est non seulement une fuite en avant, mais vise aussi à occulter les véritables lacunes et problèmes auxquels elle devrait s’attaquer. Il voit dans la quête de la santé parfaite la raison même de la crise du système médical moderne (Illich, 1999). En outre, la mystification du progrès scientifique et médical produit des effets pervers, dans le sens qu’elle génère un espoir et une attente exagérés, accroît l’intolérance à la souffrance et affecte la capacité de l’homme à résister à la maladie et à assumer sa responsabilité face à la vie et à la mort, en le rendant ainsi, dépendant de l’institution médicale (Illich, 1975). C’est ce qui conduit l’auteur à qualifier l’institution médicale d’instance iatrogène et contreproductive. Dans un esprit analogue (et bien que moins radical) Freidson (1984) reproche à cette institution d’avoir franchi ses frontières techniques pour tenter de dicter sa vision sur des questions d’ordre social et moral, tels le bien et le mal, le normal et le pathologique, et de se présenter comme un idéal pour l’humanité. Ainsi, selon Testart (2007), en progressant, la science et la médecine glissent vers la technocratie et le scientisme et deviennent une source de mystification et d’endoctrinement mais aussi de désenchantement (Lévy-Leblond, 1970, 1981).

Comment se situe la culture profane par rapport à cet antagonisme quant à la perception du pouvoir ou du rôle de la médecine moderne? L’étude axée sur le mythe d’une santé parfaite constitue à cet égard un indicateur pertinent de l’impact de la culture bio-médicale et technicienne sur les cultures locales et à priori sur la culture arabo-islamique. Au cours de ce travail, en partant du cas tunisien, nous tenterons d’élucider et d’analyser cette problématique. Comment les tunisiens réagissent face à l’idée d’une santé parfaite? Croient-ils au miracle du progrès médical? S’inscrivent-ils au sein de cette vision, ou sont-ils plutôt sceptiques? Comment cela se manifeste-t-il à travers leurs attitudes, leurs représentations et leurs attentes? Est-ce que le modèle d’une santé parfaite au sein d’une société parfaite constitue pour eux une source d’enthousiasme, ou au contraire un sujet de crainte? Comment se situe ce mythe par rapport à la conception qu’ils se font de la santé, de la maladie, de la médecine et de la vie en général? Comment perçoivent-ils la fonction de la médecine moderne et de la science, et qu’attendent-ils d’elle au juste?

Notons que la présente étude se base sur des données recueillies à partir d’une enquête auprès de 50 personnes résidant dans la ville de Sfax (en Tunisie)2, appartenant aux classes moyennes, et réparties selon les critères de l’âge et du sexe. Nous avons tenu à limiter la taille de l’échantillon ainsi que le nombre des variables socio-démographiques, au profit d’une démarche qualitative approfondie visant à mieux appréhender notre problématique. La question était de savoir si selon le public, on pouvait vivre un jour en parfaite santé.

Soulignons enfin que cette enquête s’est effectuée dans la zone urbaine et ce, durant l’année1999. Quant à la technique d’investigation, nous avons opté pour des entretiens non directifs, dont la durée moyenne est de 30 minutes environ (par enquête). Pour ce qui est de l’analyse des données de l’enquête, elle est à la fois qualitative (se référant aux opinions et aux témoignages) et quantitative (s’appuyant sur les fréquences simples).

I- L’exclusion du mythe d’une vie en parfaite santé, ou le caractère inévitable de la maladie

Envisager une vie sans maladie (ou en parfaite santé), est perçu par presque l’ensemble du public interrogé, comme une fiction (environ 94%, Tab-I et II). Tout concourt plutôt vers le contraire. 6% croient à une telle éventualité. Dans ce qui suit, nous tenterons d’analyser les raisons expliquant ou justifiant ces attitudes.

1- la maladie comme une agression sociale liée à l’époque moderne et attente vis-à-vis de la médecine

Plusieurs arguments ont été avancés pour désigner la société comme étant une source de maladies et de nuisances. Certains sont évoqués d’une manière vague. D’autres en revanche, sont décrits avec beaucoup de précision. Dans la première catégorie on trouve l’époque moderne (ou le progrès), (36%- Tab- I) à qui on attribue les causes de la multiplication des maladies redoutables et de la fragilisation de l’organisme. Ce constat critique trouve son sens dans le contraste établit entre l’époque d’autrefois et celle d’aujourd’hui, ou entre la tradition et la modernité. Opposée à l’époque d’autrefois, synonyme de pureté, de robustesse et de bien être, l’époque moderne apparaît comme un véritable foyer de maladies, face auxquelles on est désarmé. En revanche, l’époque d’autrefois est évoqué avec beaucoup de nostalgie. « Actuellement les maladies se multiplient de plus en plus et cela malgré les bataillons impressionnants des médecins, il suffit de rien pour qu’on tombe malade et qu’on perde ses dents... Je ne sais pas ce qu’il nous arrive, on dirait qu’on est fabriqué à base d’argile... On est semblable aux poulets industriels (rire). C’est normal ce n’est plus comme autrefois où on ne mangeait que de la nourriture saine et naturelle...On était vraiment bien. (Cadre à la retraite, 70 ans). Ce type d’opinion traduit une certaine prise de conscience des problèmes qui affectent la société tunisienne d’aujourd’hui ainsi qu’une inquiétude quant à l’avenir.

2- La maladie- Industrialisation

L’industrialisation est envisagée comme un élément catalyseur des nuisances caractérisant l’époque d’aujourd’hui. Ainsi, on cite la pollution comme un désastre, qui tue, détruit la nature, asphyxie les vivants et menace l’avenir de l’humanité (64%). « Je ne pense pas que les maladies disparaissent un jour... tu n’as qu’à voir ces industries et ces voitures et toute cette pollution... C’est une vraie catastrophe, même les raisins implantés dans le jardin sont devenus toxiques, leur couleur et leur goût se sont transformés...ça fait des années qu’on n’en mange plus de peur d’être empoisonné» s’exprime ainsi une femme au foyer âgée de 55 ans. Mais évoquer la pollution, c’est parler aussi de l’urbanisation, de la ville et de ses problèmes. Ici on oppose volontiers la campagne synonyme de pureté, de tranquillité, d’épanouissement et de bien être, à la ville considérée comme un espace fondamentalement malsains et pathogène. À la pollution urbaine s’ajoutent la détérioration de l’aspect nutritionnel reflet du caractère omniprésent et étendu du mal industriel. C’est alors qu’on se plaigne des conséquences des conserves, des poulets industriels, des produits génétiquement modifiés etc. Certains, manifestent leur crainte du risque de contamination des maladies malignes telle l’E.S.B. Ces attitudes montrent à quel point la société moderne constitue une source de méfiance. Dans cet esprit, Beck (1986) souligne que la notion du risque industriel constitue un sujet de préoccupation majeur et un critère qui structure nos sociétés et oriente nos conduites. Force est de constater aussi la prise de conscience du tunisien de la dimension environnementale et de son impact sur sa santé. Désormais, l’environnement fait partie de son univers cognitif, de ses attitudes et de ses conduites. Il rejoint la santé dans sa capacité d’englober une diversité de paramètres psychosociologiques (Abdmouleh, 2008-b). Selon Carricaburu (2005), C’est une thématique centrale qui reflète la dynamique et la solidarité entre l’homme, l’environnement et la société.

3- Le mode de vie moderne synonyme et source de maladie

Le mode de vie moderne constitue une problématique qui caractérise d’une manière intense l’aspect nuisible de la société d’aujourd’hui. Considéré autrefois comme un fait exclusivement occidental, le discours sur le mode de vie est devenu universel. C’est un paradigme autour duquel se construisent les représentions sociales relatives à la santé et à la maladie (Herzlich, 1969). Parmi les aspects qui renvoient au mode de vie moderne on trouvele stress (66%).

Ce fait est attribué notamment aux mutations sociales, avec lesquelles les nouvelles structures rentrent en concurrence avec les coutumes locales, entraînant un certain désordre. « Cela me semble tout à fait impossible...car plus on avance dans le progrès, plus il y a de problèmes. Autrefois nos mères ne travaillent pas, elles n’avaient pas les soucis qu’on a actuellement, elles étaient tranquilles. Tandis que maintenant la femme doit travailler pour aider son mari et faire face à la vie et concrétiser les ambitions du couple. En contre partie, les enfants sont un peu abandonnés…ils deviennent très agressifs… Puis il y a les problèmes du travail, le soir il faut s’occuper du foyer, des enfants, de la bouffe...à la fin ça use et on finit par tomber malade. » (Assistante sociale 31 ans, mère de 3 enfants). A leur tour, la course vers le profit et la tendance à la surconsommation sont perçues comme génératrices de tension. Elles créent une logique de frustration et d’insatisfaction permanentes.

A travers ces plaintes, c’est la société moderne qui est visée. Elle passe pour une entité pathogène qui s’oppose à l’individu et à son bien être. Par son emprise sur ce dernier, la société se transforme en une source de contrainte et d’aliénation. Une telle emprise s’exerce notamment à travers le travail. « Cela me paraît irréalisable, car c’est la société elle même qui crée la maladie. Tu n’as qu’à prendre le travail, et ben à force d’exploiter l’homme, de limiter sa liberté...à la longue il ne se retrouve plus, il devient comme un robot.... et une fois qu’il perd sa nature, ses sentiments, ce n’est pas une maladie? » (Enseignant, célibataire, 28 ans). La société d’aujourd’hui se présente alors comme une entité pathogène, qui tout en multipliant le nombre de maladies, elle accentue leur caractère redoutable. C’est bien cette corrélation entre la recrudescence des maladies et la régression de la capacité de résistance individuelle à la maladie qui explique ce malaise et ce désarroi face à la société moderne, Bien que les propos exprimés ici soient parfois exagérés dans la mesure où ils constituent une réaction à une problématique fictive, ils reflètent le rapport conflictuel à la société moderne (Herzlich & Pierrette, 1984).

TAB-I- Les représentations de la maladie comme fait inévitable-(N = 47)*
Les significations de la maladie (selon leur fréquence d’apparition)

N° Thèmes

Classement des thèmes

selon leur fréquence

Thèmes venant à l’appui de la conception de la maladie comme étant un fait inévitable.

Effectif

N : 47*

%

1

     1

Stress, tensions

   31

66

2

     2

 Dégradation de l’environnement, (pollution sous toutes ses formes)

  30   

64

3

     3

Emanation, destin de Dieu

  23

49

4

     4

Usure, fragilité, vieillesse, mort

   19

40

5

     5

Nourriture malsaine et douteuse

   18

38

6

     6

Epoque d’aujourd’hui, progrès, société moderne

   17

36

7

     7

Imprudence, oubli, négligence

   14

30

8

     8

Facteurs climatiques (changements climatiques, froid, etc...

   13

28

9

     8

Problèmes de la vie quotidienne

   13

28

10

     8

Accidents quotidiens ( fractures, piqûres venimeuses...)

   13

28

11

    11

Maladies, naturelles (appendicites, infarctus...)

   12

26

12

    12

Pauvreté, sous-développement (manque d’infrastructure et de prévention)

   10

21

13

    12

Contagion et maladies contagieuses (par voie humaine, animale....)

   10

21

14

    13

Catastrophes et accidents industriels

   09

19

15

    13

Chaque époque a ses propres maladies

   09

19

16

    13

Catastrophes naturelles

   09

19

17

    17

Accidents de travail et de la route, maladies professionnelles

   08

17

18

    17

Il y a des maladies qui ont résisté à la médecine moderne (maladies héréditaires, maladies chroniques)

   08

17

19

    19

Aliénation, contraintes, brimades, malaise, problèmes psychologiques, suicides...

   07

15

20

    19

Conflits mondiaux, guerres, usages des armes très destructives

   07

15

21

    19

Fait partie de la nature, régulateur naturel

   07

15

22

    22

 Châtiment divin

   06

13

23

    22

 Il y a des maladies qui n’ont pas encore été identifiées

   06

13

24

    22

Assure l’équilibre de la nature et de la vie

   06

13

25

    22

Apparition et augmentation des maladies de plus en plus redoutables

   06

13

26

    22

Méfaits de la médecine moderne (effets secondaires de certaines thérapies, négligences, incompétences, abus du corps médical... )

   06

13

27

    27

Augmentation des maladies et des atteintes à caractère psychosomatique (ulcères, asthmes, certaines maladies de la peau...)

   04

09

28

    27

Surconsommation, course vers le profit.

   04

09

29

    27

Fait partie de la vie

   04

09

30

    27

Donne du goût à la vie

   04

09

31

    27

Développe la capacité de l’organisme pour lutter contre les maladies et les agressions quotidiennes

  

   04

09

32

   32

Epreuve divine

   03

06

33

   33

Salut, amour divin

   02

04

34

   34

Sorcellerie, possession

   02

04

35

   35

 Insuffisance, lacunes dans l’orientation politique de la médecine

   02

04

                                       Total des réponses

  346

*Cet effectif correspond à ceux qui excluent la perspective d’une vie en parfaite santé.

II- Caractère vital de la maladie et distance vis-à-vis de la vision bio-médicale

1- La maladie comme un fait humain

Sur ce fait, s’accorde la majorité du public (33 individus sur 50-Tab-I et II). La maladie est conçue comme une réalité inscrite dans la nature humaine. Ainsi, face au combat qui oppose l’homme à la maladie, c’est toujours cette dernière qui finit par l’emporter. «Dès l’enfance, la maladie pénètre notre corps, elle vie parmi nous. Bon, lorsqu’on est jeune on peut lui résister, mais une fois vieux, elle prend le dessus », soutient une femme âgée de 50 ans.

Cette fragilité renvoie à la faillibilité de l’homme, à sa dégénérescence et enfin à sa mort (40%). Le caractère énigmatique et incurable de certaines atteintes fait de la maladie une fatalité.

Maladie et mort sont représentées comme des entités solidaires et indispensables, qui assurent à la vie sa force et son équilibre.

Ainsi, la maladie n’a pas uniquement des aspects négatifs, elle a également des côtés positifs. C’est un fait vital qui révèle la volonté de l’homme et sa capacité d’affirmer ses mérites individuels. « Sans elle, la vie perd son charme ». Certains la comparent « aux épices qui donnent le goût à la vie, sans elle, la vie n’a plus de sens ». A travers la maladie l’homme peut affirmer ses mérites et apprécier la valeur de la santé et de la vie. Elle constitue également un élément mobilisateur qui stimule l’homme, le motive et l’incite à progresser, tout en lui permettant d’échapper à la monotonie et à l’animalité. A ce propos Groddeck (1921, 1985) montre que la maladie constitueun fait marquant et positif qui élève l’homme et anoblit son caractère. Finalement, c’est bien dans les différences et la diversité que les individus trouvent leur spécificité et que la société acquiert sa dynamique et son équilibre.

Tab -II- Répartition des individus selon les différentes catégories de représentations

Les catégories de représentations de la maladie

Nombre d’individus

       N : 47

%

Maladie fait (agression) social

41

85

Maladie fait humain

33

69

Maladie fait naturel

27

56

Maladie fait surnaturel

31

56

Envisager une vie sans maladie apparaît dans ce contexte comme un fait inconcevable et désapprouvé. « Là où il y a une vie, il y a un risque, et qui dit maladie dit systématiquement combat, échec et victoire, sans quoi ce n’est pas une vie... », affirme ainsi, un jeune cadre.

Force est de constater que la conception profane n’obéit pas forcément au critère médical, et par conséquent la maladie n’est pas considérée comme une déviance (Parsons, 1955), mais plutôt un fait normal qu’on tolère et qu’on légitime même (Canguilhem, 1966). En outre, elle constitue une occasion pour le patient d’évaluer ses relations familiales et sociales et de les réajuster. En partant de l’idée selon laquelle la maladie est une menace contre l’équilibre familial et social, Lévi-Strauss (1958) met l’accent sur l’aspect mobilisateur et intégrateur des procédures thérapeutiques traditionnelles. Loin d’être négative, la maladie constitue un événement exceptionnel, chargé de sens qui permet au malade d’apprécier la valeur de la vie. En outre, grâce à elle les individus développent leur capacité de résistance contre les agents pathogènes et faire face aux agressions de la vie.

2- La maladie en tant que fait naturel

La maladie comme la mort sont conçues comme des éléments naturels et régulateurs de la nature. Elles lui assurent l’équilibre, l’harmonie et le renouvellement. « Cela est impossible...la maladie existera toujours, sinon il n’y aura plus de mort, car qui dit maladie, dit quelque chose qui ne fonctionne pas bien, et c’est ça la vie, il faut bien qu’il y ait des malades et des bien portants, la vie et la mort... puis je me demande comment serait la vie sans maladie...c’est infernal. » (Chauffeur livreur, 50 ans). Ainsi, à la diversité naturelle et biologique doit correspondre une diversité culturelle pour donner à la vie sa dynamique, son équilibre et sa continuité. La santé est conçue ici comme le fruit d’un combat permanent. Admettre l’existence de la maladie comme un fait naturel, c’est réaffirmer son appartenance à la nature, aspect minimisé ou occulté par la civilisation industrielle (. Moscovici, 1972). L’idée d’une santé parfaite apparaît dans ce contexte comme contre nature. En ce sens, le mode de pensée profane demeure fortement imprégné par la nature. Il reflète aussi la percée des mouvements écologiques et des politiques environnementalistes (Abdmouleh, 2008-a).

3- La maladie : un signe divin et un « défi face aux prétentions de la médecine »

La maladie est considérée comme une émanation de Dieu, elle évoque sa puissance et sa suprématie. Concevoir une vie en parfaite santé est considéré dans ce contexte comme une prétention et un blasphème. La médecine est quelque part accusée et soupçonnée de vouloir bouleverser l’ordre naturel et sacré. La maladie cesse d’être une simple agression physique pour devenir une sorte de message divin et un événement chargé de sens (Abdmouleh, 1990).    Elle constitue pour le croyant une épreuve divine et une occasion de faire pénitence de ses péchés et pour pouvoir se racheter. « Puisque Dieu est juste et parfait, la maladie a une bonne raison d'être », disait un ingénieur (55 ans), atteint d’épilepsie et père de deux enfants handicapés. En outre, elle constitue un événement positif, c’est une sanction- purification qui permet aux fidèles d'acquérir des mérites spirituels. Dans cet éventail, on trouve la notion de Maladie - Salut. Si pour le pécheur la maladie est une épuration, pour les hommes purs elle est un moyen d'élévation et un salut divin. Par contre pour « les incrédules, et les infidèles la maladie est un châtiment divin ». Le sida est cité dans ce contexte comme une justice divine suite à la « décadence morale », « C’est plutôt le contraire, les maladies et les catastrophes naturelles ne font que se multiplier, et cela à cause de nos conduites immorales décadentes...c’est la colère de Dieu qui s’abat sur nous » (instituteur retraité 65 ans). L’incapacité de la médecine de venir à bout de la maladie est vécue ici avec un certain soulagement.

4- Magie, sorcellerie et maladie. Le tunisien victime des forces maléfiques

Quoique soulevée de manière subtile, la sorcellerie constitue une source de maladie et une menace permanente qui guette l’homme et anéantit toute éventualité de tendre vers une vie en parfaite santé (4%). « Il y a toujours des méchants qui te nuisent, et te persécutent…et qui ne te laissent jamais tranquille », femme âgée de 47 ans. Cette conception rejoint celle de la maladie agression (sociale). Selon Laplantine (1986), l’une comme l’autre entre dans le cadre de la vision exogène de la maladie. Ainsi, aux forces maléfiques surnaturelles de la société traditionnelle, viennent s’ajouter les agents pathogènes de la société moderne, pour accroître l’inquiétude du tunisien et exclure tout espoir de mener une vie en parfaite santé. Mais au delà de cette similitude (entre le magique et le social), et contrairement aux entités magiques, les nuisances modernes, sont considérées par le public comme étant beaucoup plus redoutables. Elles affectent le système immunitaire de l’individu, elles le rendent proie des maladies. Tel n’est pas le cas de la sorcellerie et des entités magiques en général, prises pour des faits ordinaires et maîtrisables. De plus, et comme le montre Evans-Pritchard (1937), elles sont socialisées et tolérées, car elles sont considérées comme des faits normaux et obéissent à aux conceptions profanes de la maladie, de la santé et de la vie.

5- Le refus de la santé à tout prix, ou la crainte de la médicalisation de la société

La tendance à légitimer la maladie, comme un fait normal, traduirait un certain recul par rapport aux normes et aux valeurs scientifiques incarnées par l’institution médicale. La perspective d’une santé parfaite, est désapprouvée, car envisagée comme synonyme de contrainte et de soumission à l’ordre médical. «Les maladies ont toujours existé depuis l’aube de l’humanité ...Non c’est impossible. Pour cela il faut que chaque individu soit suivi depuis sa naissance par plusieurs médecins et spécialistes, et doit subir quotidiennement des tas d’analyses.... ce n’est pas une vie...c’est vraiment infernal, et malgré cela la maladie persistera quand même. » ? (Éducateur, âgé de 35 ans et père de deux enfants).

De façon plus radicale (ou caricaturale), certains trouvent qu’une société sans maladies est en soi même synonyme de maladie. Cette conception rejoint celle d’Albert Jaquart (1985), selon laquelle l’idée d’une vie sans maladie ou en parfaite santé implique que la société se transforme en une sorte de laboratoire, sous l’emprise totale de l’institution médicale, qui s’érige en super gouvernement pour superviser l’ensemble des aspects de notre vie. Vu ainsi, une santé parfaite serait synonyme d’une société sous perfusion. Imposée par la médecine, la santé devient une contrainte et une anomalie. L’acharnement de la médecine à éradiquer les maladies à tout prix, est vécu comme une menace ou une atteinte à la liberté humaine. Cette tendance à revaloriser la maladie, exprimerait une volonté d’autonomie par rapport à l’institution médicale. Comme si à travers cette attitude, le public voulait montrer sa prise de conscience des dangers de son extension ainsi que sa volonté de s’approprier sa santé laquelle passe par une redéfinition des ses rapports avec la médecine.

III- Limites de la médecine et désillusion du miracle médical

La limite de la médecine et son « impuissance » à guérir un certain nombre de maladies, sont évoquées comme un défit de la nature. Elle constitue un argument qui va à l’encontre du mythe d’une vie en parfaite santé, et sape en quelque sorte son prestige.Ainsi face « aux vraies maladies », c’est-à-dire celles qui « clouent au lit », « qui menacent votre vie », « qui vous empêchent de vivre normalement », l’apport de la médecine paraît très maigre.Par ailleurs, le caractère complexe et spécifique de la maladie, la rend invincible, défiant ainsi la puissance des instances médicales. «La médecine peut réduire les maladies certes, mais elle ne peut pas les éliminer complètement, parce que les maladies ne se ressemblent pas, c’est comme mon métier, chaque individu ou chaque problème individuel est un cas en soi » (Assistante sociale et mère de 3 enfants). Les maladies d’ordre psychosomatique, par leur caractère complexe et quelquefois énigmatique, vont à l’encontre même du mythe du miracle médical. Il en est de même pour les problèmes d’ordre psychologique qui sont attribués tantôt au mode de vie moderne dominé par le stress, les contraintes, la pollution, etc, tantôt, ils sont associés aux inégalités, aux brimades et aux injustices sociales, défiant toutes les thérapeutiques modernes. « Il se peut que la médecine trouve un jour un vaccin contres les maladies organiques, mais contre ces maladies psychologiques, contre ces injustices elle n’y peut rien » (Infirmière, âgé de 32 ans). Le constat mettant en valeur la suprématie de la maladie et la limite de la médecine, est évoqué non sans ironie.

1- La médecine moderne « créatrice et source de maladies ».

La médecine moderne n’est pas seulement incapable de réaliser une santé parfaite, mais elle est aussi créatrice de nuisances et de maladies (13 %-Tab-1). Les effets secondaires de certains traitements, les dégâts provoqués par la négligence, l’abus ou l’incompétence du corps médical en sont la preuve. La médecine moderne prend l’allure ici d’une « médecine créatrice de maladies et source supplémentaire de nuisance » et d’inquiétude. Ces critiques rejoignent en quelque sorte la thèse d’Illich à propos du caractère iatrogène de l’institution médicale. Parfois on lui reproche de tirer sa légitimité et sa raison d’être des souffrances et des malheurs humains. La médecine parait sous cet angle comme une instance hypocrite et cynique. « C’est impossible, réplique avec une certaine déception et amertume un fonctionnaire à la retraite victime d’une bronchite pulmonaire chronique. Les médecins font partie du problème et non de la solution, ils ont intérêt dans tout ça. ..Ils s’acharnent contre la maladie pour nous maintenir en vie mais dans la maladie. À chaque fois ils te découvrent une nouvelle maladie... Car au fond ça ne les arrange pas de trouver des remèdes tout à fait efficaces, sinon que feront-ils ? Alors ils t’envoient faire des tas d’analyses et te recommandent d’aller voir d’autres collègues...Tout ça pour te déplumer...Même s’ils n’ont rien à faire, ils créent des vaccins, et essaient de te persuader qu’il y a d’autres maladies graves qui te guettent et comme quoi sans eux on serait mort ». Loin de tendre vers son éradication, la stratégie de l’institution médicale est perçue plutôt comme une source de justification de la maladie. La médecine apparaît alors comme une instance égoïste qui cherche avant tout son propre intérêt.

Si la médecine est critiquée, c’est à cause de la « défaillance » de son orientation politique et sociale. En effet, selon certains enquêtés, se limiter aux aspects purement curatifs et réparateurs face à une société « fondamentalement nocive », et négliger la dimension préventive, est perçu comme un signe de désengagement voire de complicité avec les milieux industriels et politiques responsables de l’émergence de cette société maladive.

L’orientation libérale de la médecine est accusée également d’être une des causes de ses limites. Comme le souligne Chauvenet (1978), la médecine devient dans ce contexte synonyme d’une instance partisane au service de l’élite. Cette orientation a sérieusement affecté son image auprès du public. L’image de la médecine humaniste, dévouée à la cause publique, (véhiculée durant les années soixante et quatre vingt), a cédé la place à une médecine partisane dont le seul objectif est la recherche du profit. C’est cette opposition entre l’image idéale de la médecine et ses pratiques réelles qui explique les critiques dont elle fait souvent l’objet.    

2- le mythe d’une vie en parfaite santé et espoir envers la médecine.

Bien que la grande majorité du public exclue l’éventualité d’une vie en parfaite santé, certains enquêtés y croient tout de même et se montrent très confiants quant à l’avenir (3 individus sur 50). Certains argumentent leur propos par leur fascination quasi aveugle par la science et le progrès en général. C’est alors avec beaucoup d’enthousiasme qu’ils évoquent les exploits de la science et de la médecine et leurs victoires sur les épidémies qui ravageaient le pays, sa capacité de réduire la mortalité infantile de prolonger l’espérance de vie, et d’améliorer l’état de santé de la population. « Bien sûr, je pense que c’est possible, tiens à l’époque, je veux dire il y a environ un demi siècle, sur 10 enfants il n’y a que 4 ou 5 qui réussissent à vivre, tandis que maintenant, Dieu merci, ils parviennent pratiquement tous à survivre. Tout cela grâce à la médecine... Puis actuellement il y a les vaccins et l’hygiène. Autrefois on ne connaissait pas tout ça, je me rappelle lorsque j’étais enfant les poules, les chats, les chiens mangent avec nous dans le même plat, et cela peut provoquer des tas de maladies...Mais on ne savaient pas qu’il y avait des microbes, tandis que maintenant tout le monde fait attention à sa santé et applique les règles d’hygiène » (Routier retraité, 72 ans).

Les progrès en médecine, en chirurgie et en diagnostic, sont autant d’exemples qui sont évoqués par ces enquêtés pour justifier leur confiance en la médecine et en sa capacité de venir à bout de la maladie. La compétence, le dévouement et l’esprit combatif des médecins et chercheurs pour vaincre la maladie, sont tant de facteurs qui expliquent cette confiance et cet enthousiasme envers la médecine. « Chaque fois que la société progresse, elle entraîne des maladies multiples. La médecine est en guerre permanente contre les fabricants du tabac, d’alcool, de conserve, les pollueurs...afin de nous épargner contre leur dangers » (jeune instituteur, 28 ans). Opposée à la société industrielle malsaine, la médecine moderne apparaît alors comme une instance qui incarnant le bien et défendant les causes humanitaires. Pour ces raisons, on s’attend à un rôle social et politique plus actif. Envisagée sous cet angle, la médecine prend l’allure du Don quichotte des temps modernes. Cependant avec la prise conscience de l’ampleur du « mal moderne », l’attitude d’enthousiasme cède le pas à un certains réalisme mêlé d’espoir. On assiste alors à une redéfinition de la fonction de la médecine. Prévenir et minimiser les dégâts, tel est le rôle qu’on attend d’elle.

3- Mythe du progrès médical, intolérance envers la maladie, attente et dépendance de la médecine

Comme nous l’avons souligné, les critiques adressées à la médecine moderne n’émanent pas d’une attitude hostile, mais traduisent une certaine déception due à son idéalisation ainsi qu’à la prise de conscience de l’ampleur des problèmes affectant la société d’aujourd’hui. Force est de reconnaître que cette prise de conscience est due entre autres aux mérites de la médecine moderne. Elle a considérablement enrichit le lexique médical populaire et a contribué du coup à sensibiliser la population aux risques et aux nuisances sanitaires. Paradoxalement, c’est la médecine qui est pris pour cible et accusée de passivité voire de démission. Comme si les efforts accomplis par la médecine avaient produit un effet pervers. Au lieu de responsabiliser le public, elle a nourri chez lui un sentiment d’intolérance face à la maladie ainsi qu’une dépendance face à l’institution médicale. Une telle attitude est due également à l’extension du champ médical qui a entraîné l’augmentation de la demande et de la consommation des soins. Comme le constate Illich (1991), « Plus grande est l’offre de santé, plus les gens répondent qu’ils ont des problèmes, des besoins, des maladies, et demandent à être garantis contre les risques». D’une façon générale, le progrès scientifique et médical a contribué à nourrir (à tort ou à raison) l’espoir quant à sa victoire sur la maladie et à sa capacité éventuelle de réaliser le mythe d’une santé parfaite. En progressant, la médecine a surmonté l’impossible, a franchi de nouvelles frontières et a créé de nouveaux besoins. Parallèlement, elle a renforcé les valeurs individualistes, favorisé le culte du corps. La santé est alors idéalisée et associée au bonheur et au succès. A l’inverse, la maladie est souvent présentée comme une faute, un péché ou un échec personnels, voire un délit. Ce faisant, elle nourrit le sentiment de culpabilité et d’intolérance à son égard. Ce sentiment est beaucoup plus ressenti dans les pays du tiers monde (a priori non occidentaux), où la médecine a tendance à imposer sa vision des choses qui est fortement imprégnée par le contexte idéologique, politique et culturel de l’Occident. On assiste alors à une distorsion entre l’institution médicale (moderne) et les cultures locales, laquelle a généré une anomie sociale accentuée à son tour par le processus de marginalisation des pratiques et des savoirs thérapeutiques traditionnels (Abdmoulhe, 2006). Comme le souligne Illich (1975), l’institution médicale moderne a considérablement affaibli le capital culturel local, lequel permet à la population de faire face à la maladie et au malheur, à la souffrance et à la mort.

Conclusion

On a vu tout au long de ce travail se dégager une attitude quasi-unanime excluant le mythe d’une vie en parfaite santé, et insistant plutôt sur le caractère omniprésent et inévitable de la maladie. Mais derrière ce scepticisme ou se réalisme se cache une grande diversité quant à la nature des représentations relatives à la santé, à la maladie et à la médecine. Une fois attribuée à la nature, la maladie est perçue comme un fait normal et naturel aussi bien indispensable que bénéfique. Elle symbolise la puissance, la vitalité, la dynamique et l’équilibre de la nature et de la vie. La vision religieuse vient pour renforcer cette conception naturaliste de la maladie. Concevoir une société sans maladie est perçu alors comme une anomalie et une altération à l’ordre naturel et moral. Par contre, provenant de la société, la maladie prend le sens d’agression. L’époque moderne, la société d’aujourd’hui, le progrès, le mode de vie, sont souvent accusés de source de nuisance. Cette réalité apparaît d’une manière éclatante lorsqu’on oppose l’époque actuelle à celle passée. Comme si en recourant à ce contraste, le public voulait mettre davantage l’accent sur le caractère malsain de la société moderne. Ce qui accroît le pessimiste et la révolte vis à vis de la société d’aujourd’hui, c’est qu’elle nuit à l’homme, l’affaibli et anéanti ses capacités d’autodéfense.

Si la perspective d’une vie sans maladie paraît exclue, c’est aussi à cause de la médecine moderne à qui on reproche d’être une source de maladies. Parfois c’est son orientation libérale qui est visée. La médecine est conçue ici comme une instance partisane mise au servie de l’élite. La priorité accordée à l’aspect curatif au dépend de l’aspect préventif, « la passivité et le silence » face aux véritables causes de la maladie (pollution, inégalités sociales…), donnent l’impression que cette dernière cautionne et tire profit de cette société « maladive ». Tout se passe comme si la tache de la médecine consistait « à découvrir des tas de maladies mais sans pour autant trouver les remèdes efficaces ». Dans cette logique, on insiste sur ses effets secondaires et ses abus. Parfois c’est le décalage entre les promesses de la médecine et la persistance, voire la multiplication des maladies, qui explique le sentiment de colère à son égard. Nous avons souligné à ce propos comment la médecine (et la science en générale), en insistant sur la possibilité de venir à bout des maladies, nourrit chez le public (notamment les victimes des maladies incurables et leur entourage) l’espoir de guérison, et renforce l’attitude d’intolérance vis à vis de la maladie et de la souffrance. En outre, en mettant davantage l’accent sur la dimension individuelle de la santé ainsi que sur les valeurs plaidant pour le culte du corps, la médecine accentue la dépendance, la passivité et le désarroi face à la maladie. Cette situation devient plus problématique pour les cultures non occidentales, où la médecine s’impose parfois au dépend des savoirs et des pratiques thérapeutiques locales. Ainsi le progrès scientifique et médical, au lieu d’être une source d’enrichissement et d’épanouissement, devient un générateur de déculturation et d’anomie sociale.

Notons que les attitudes profanes face à la médecine moderne ne sont pas sans ambiguïté. Lorsque la maladie est attribuée à la société, le rôle de la médecine est plus que jamais sollicité. On attend alors d’elle plus d’implication pour défendre l’homme des agressions de la société moderne. Mais dès que la maladie devient un fait naturel (ou perçue comme tel), ce sentiment d’attente cède la place à une attitude réaliste et distante (voire méprisante) envers elle. C’est ainsi qu’on lui reproche son acharnement à vouloir instaurer la santé à tout prix. Une fois imposée, la santé prend l’allure de maladie, et la médecine devient une instance contre nature. Comme si à travers cette attitude, le public tenait à manifester sa crainte de l’extension des attributions de la médecine et son refus d’être subordonné à l’ordre médical. Ainsi, tout en reconnaissant les mérites de la médecine, il y a un désir, de la situer par rapport au cadre culturel local. Selon l’étiologie populaire, la santé ne se réduit pas à la médecine moderne et à sa conception organiste et individuelle, mais émane d’une vision plus globale et plus complexe, où s’interfèrent les différents aspects de la vie. Comme si à travers cette vision, le public tunisien invitait la science, et la médecine, à s’inscrire dans l’ordre naturel des choses. Une telle vision est si justifiée que le progrès scientifique, ne cesse de bouleverser les habitudes et les normes sociales et de susciter des inquiétudes et des interrogations quant à sa finalité et ses conséquences.

1  Ainsi, certains morts milliardaires se sont faits congelés après leur mort dans l’espoir que la médecine invente une technique pour les ressusciter. Dans un esprit analogue, les discussions  autour du clonage humain soulèvent la possibilité de cloner des morts.

2  Ville côtière, située environ à 250Km au Sud- Est de la capitale Tunis et comptant environ 850.000 habitants, connue par son agriculture (en olives et en amandes) et ses industries (notamment en phosphate).

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