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Cahiers de Psychologie Politique

Avant de nous quitter, au mois de mai de l’année 2008, Pierrre Fougeyrollas avait achevé la rédaction d’un manuscrit considérable que ses proches ont fait éditer. L’ambition de cet ouvrage est exceptionnelle : l’auteur s’est proposé de retracer les grands moments et les grandes lignes des cultures qui ont traversé l’histoire et construit, à travers les morts et les renaissances successives, ce que sont aujourd’hui les problématiques de notre temps. Un projet aussi ambitieux supposait de la part de l’auteur que deux conditions soient remplies : une culture encyclopédique maîtrisée et un art minutieux des choix et des limites. Ces deux conditions sont amplement réalisées : l’auteur n’hésite pas à recourir à toutes les sciences humaines et sociales, de l’anthropologie à l’histoire ancienne et contemporaine, de la philosophie, de la linguistique à la sociologie, plus soucieux de mettre en relief les faits et leur sens que des distinctions et des ségrégations d’écoles. De plus, les choix et les synthèses obéissent à une option initiale et permanente : celle de ne retenir que les moments culturels et intellectuels qui ont conduit, directement ou indirectement aux problèmes de notre temps. En fait, le souci majeur de ces trois cents pages est bien de traverser l’histoire pour mieux la comprendre aujoud’hui.

La créativité, la science et les techniques, la philosophie

Dès les premières lignes du chapitre sur la pensée religieuse, la question est posée de savoir si, par delà la diversité des croyances à caractère religieux, il  existerait une intuition commune du sacré, un commun dénominateur sacral qui attesterait l’unité des phénomènes sacrés ? Le rappel de la multiplicité des croyances traditionnelles, l’histoire tourmentée des monothéismes, la violence des guerres de religions, pourraient nous en faire douter. Cependant, dès les peintures rupestres et la disposition des tombeaux, se révèlent deux éléments irréductibles et fondateurs : le culte des ancêtres et l’appartenance au cosmos. Le culte des ancêtres dit à la fois l’attachement aux défunts et l’espoir d’un dépassement de la mort. A partir de ces croyances, de multiples formes du sacré vont apparaître, depuis la sacralité des dieux jusqu’aux cultes des héros. Au vu de ces phénomènes qui perdurent et se répètent, ne faut-il pas mettre en doute les affirmations weberiennes sur le désenchantement du monde ? Par ce terme de « créativité », on entendra ici non seulement les beaux-arts tels que la peinture ou la musique, mais aussi toutes les formes d’expression : la danse, la poésie, la littérature, le théâtre et, plus récemment, le cinéma. L’histoire foisonnante de ces créations souligne, à nouveau, les liens conscients et inconscients avec la pensée religieuse : le cantique, les légendes, les représentations des dieux marquent, en de nombreuses cultures, l’intrication du sacré avant l’autonomisation des diverses formes d’expression. L’attention se porte, à juste titre sur les beaux-arts et, notamment sur la Renaissance, période exceptionnelle d’inventivité et de prises de conscience : débats multiples entre les différentes écoles, recherches de nouveaux liens entre le sacré et le profane, Mais les périodes plus récentes ont aussi ouvert des voies non prévisibles, telles la poésie et les différentes figures du suréalisme. La troisième « catégorie » consacrée au « Génie scientifique et technique » illustre aussi et sans ambiguïté une forme de créativité. Mais la réflexion sur ce mouvement de pensée qui se poursuit met l’accent sur l’originalité de ce « génie » si l’on reprend son histoire depuis ses premiers pas, ceux de l’intelligence animale. Ce sont d’autres chemins qui sont ici tracés et qui engendrent de nouveaux rapports avec la nature. Et,, plus récemment, ce sont encore d’autres relations et d’autres attitudes que provoquent les développements exceptionnels des sciences et des techniques. Au milieu du XIXème siècle, Renan pouvait affirmer que la rationalité de la science lui avait communiqué la dignité d’une véritable religion et que les progrès continus des savoirs scientifiques assuraient à l’humanité un avenir de progrès il- limité. Or, les destructions, les barbaries des deux guerres mondiales au XXème siè- cle ont brisé cette grande illusion du scientisme. La place et la reconnaissance des fonctions véritables des savoirs scientifiques en ont été relativisées aux yeux des publics et parmi les spécialistes des différentes sciences.

Comme on pouvait s’y attendre, le chapitre consacré à la philosophie donne lieu à une grande richesse de réflexions, d’exemples et de références. De Parménide aux Stoïciens, de Descartes à Hegel, de Kierkegaard à Heidegger, la pensée philo-sophique n’a cessé de se renouveler et de se réorienter, confirmant la richesse de sa créativité intellectuelle. C’est bien ce renouvellement des inventivités qui a fourni le thème général exprimé par le titre du livre : des philosophes de différentes écoles ont proclamé l’achèvement, la « mort » de la philosophie : le cynisme grec, les religions dogmatiques, Nietzsche, le marxisme dans sa version matérialiste. La réflexion s’attarde plus longuement sur ce dernier exemple qui appelait à oublier les questions philosophiques au profit d’un savoir matérialiste débarrassé définitivement des il- lusions idéalistes. Exemple, en effet, considérable par ses effets et ses survi- vances. Mais, et comme l’affirme le titre de l’ouvrage, la réflexion philosophique n’a cessé depuis Socrate, de renaître et de se renouveler. En fait et malgré l’inventivité prodigieuse des philosophies, les questions fondamentales demeurent concernant le présent et le futur des sociétés humaines, le devenir des cultures déchirées entre les forces uniformisantes et leur pluralisme individualisant, le devenir imaginable des rapports de force entre les puissances actuelles ou émergentes à l’échelle mondiale.     

Après les morts successives et les promesses non tenues

Quel peut être le futur envisageable ? Après ce rappel chargé d’histoires, il n’y a, certes pas, à imaginer un futur sans passé et sans mémoire. On a déjà rencontré quelques expériences fondamentales, quelques principes, qui ne pourront que se manifester dans le futur comme ils l’ont fait dans le passé. Il n’y a pas à choisir arbitrairement entrre le pessimisme et l’optimisme à partir de quelques réactions subjectives.

On peut, utilement, en commençant l’examen de ces nouvelles questions, rappe- lers les promesses de la modernité et lesquelles ont été tenues parmi quatre d’entre elles : - la maîtrise de la nature, - le contrôle des gouvernements par les citoyens, - la croyance dans les progrès de la raison, - l’affirmation de l’individu comme valeur. Jusqu’à la fin du XIX siècle, la première de ces promesses (la domination de la na- ture par les êtres humains), a été, de ces quatre promesses, la mieux réalisée et celle que les majorités des opinions ne remettaient pas en question. Et, en effet, la révolution industrielle, depuis les années 1800, démontrait à chacun la puissance croissante des hommes sur le monde. La civilisation occidentale pouvait accompagner cette marche conquérante et transformer les obstacles rencontrés en retards accidentels destinés à être surmontés. L’espace et le temps n’étaient-ils pas transformés par les inventions industrielles ? Les guerres ont découragé cet enthou-siasme et montré que ces progrès pouvaient se retourner contre ses auteurs. De même, le contrôle des gouvernants par opinion publique a été souvent supprimée, la raison mise en échec, la personne humaine méprisée. Plutôt que la société ration- nelle espérée, on a vu se développer une société de consommation, hantée par les biens matériels, et massifiée par la généralisation des communications. La société actuelle est marquée par deux échecs majeurs : celui du communisme transformé en totalitarisme et l’économie de marché génératrice d’inégalités insupportables et de révoltes de la misère.

L’humanité se trouve face à une série de défis ; celui de la croissance numérique de la population, de l’accroissement de l’écart entre les besoins et les ressources, ces dernières menaçées par l’industrialisation, défi plus grave encore de l’extension des armes de destruction massive. Défi et contradiction entre la prolifération des communications et les régressions des sociétés massifiées.

Malgré ce tableau qui peut paraître apocalyptique, ce n’est aucunement le projet de Pierre Fougeyrollas de s’en tenir là. L’objectif de ce long ouvrage est, tout au contraire, de souligner l’urgence d’une « nouvelle pensée » et de sa possibilité. Au terme des chapitres sur les religions, sur les créativités, sur les sciences, les techniques et les philosophies, se révèlent des convergences profondes communé-ment inaperçues. A partir de ces cohérences, une autre modernité est possible que trois adjectifs caractérisent : cosmique (que rend possible la mondialisation des communications), ludique (dont les sciences physiques et mathématiques offrent les meilleures illustrations), démiurgique enfin (à l’exemple des arts qui n’ont cessé d’être créateurs), Il s’agirait, en d’autres termes, d’un autre monde et d’une autre philosophie.

Vers la novelle pensée

Dans le prolongement de son livre « Vers la novelle pensée » (1994), l’auteur souligne qu’elle est l’héritière de toute l’histoire de la philosophie, notamment, selon son point de vue, de Hegel et de Freud. Refusant tout dogmatisme, elle dépasse l’idéal classique du rationalisme en intégrant l’irrationnel et l’imaginaire dans la réflexion. Elle transcende la spécialisation des disciplines, - ainsi en envisageant les institutions ou une culture dans un contexte social plus large, - voire mondialisé. Cet ouvrage est un témoignage de cet esprit globalisant. La clarté de l’expression et le caractère vivant des développements en rend la lecture ouverte à des interrogations sur le sens du progrès dans la culture contemporaine.


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