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Cahiers de Psychologie Politique

De temps immémorial, les sociétés se sont construites sur la base du contrôle des comportements des individus qui les composent. De fait, il s'est toujours agi pour les dirigeants de rechercher la difficile harmonie des aspirations hétéroclites des individus et de l'intérêt général.

Des théoriciens ont dégagé de longue date des règles qui leur semblent nécessaires à la vie en commun de nombreux individus. Les textes religieux sont de ces écrits les plus anciens dont nous disposons, mettant à la disposition des hommes des dogmes sensés régir adéquatement leur vie. Les philosophes, également, ont été nombreux, dans un esprit plus dialectique, à mettre en exergue les principes d'une société idéale.

Dans la recherche d'une société idyllique, les idéologies candidates n'ont donc pas manqué, plus ou moins heureuses dans leur application à l'échelle de populations parfois très nombreuses.

Mais au 20ème siècle, la révolution épistémologique caractérisant la recherche en psychologie va bouleverser les conceptions traditionnelles relatives à l'être humain. Le développement du béhaviorisme au milieu du siècle ouvre une voie de recherche dont la portée des résultats témoigne de l'ouverture de la psychologie à l'investigation scientifique. La compréhension du rôle de l'environnement dans le modelage des comportements donna alors lieu à des expérimentations permettant de dégager les lois qui régissent le comportement des organismes. Changement de taille qui libérait la psychologie de la seule analyse structurale, toute pré-scientifique, pour lui assigner, en tant que discipline scientifique, les fonctions de compréhension, de contrôle et de prédiction du comportement.

Et, comme des autres disciplines contrôlées par une méthodologie scientifique, est née de la science comportementale une technologie applicable au quotidien, et visant l'amélioration de la qualité de la vie. Skinner, qui en adoptant la méthodologie béhavioriste mit en évidence le conditionnement opérant, a clairement perçu la richesse des implications pratiques découlant de l'analyse scientifique du comportement humain. Et, dans ce contexte, il publia en 1948 le roman utopique Walden Two, décrivant la vie d'une communauté régissant son fonctionnement à partir des lois comportementales dégagées par l'analyse expérimentale du comportement.

Aussi, dans quelle mesure le principal modèle de vie issu du béhaviorisme diffère-t-il fondamentalement des précédentes spéculations utopiques ? Qu'est-ce qui précisément fait sa qualité, et lui confère un intérêt qui dépasse le plan littéraire ?

Nous présenterons dans un premier temps quelques célèbres utopies qui ont jalonné l'histoire, en nous penchant sur la nature du style de vie qu'elles défendent.

Dans un second temps, après avoir situé la place de Walden Two dans l'œuvre de Skinner, nous étudierons la nature de ses propositions et nous nous interrogerons sur l'originalité de leur apport.

I Les utopies classiques

De nombreuses utopies ont fleuri au cours des longs siècles qui ont précédé l'avènement de l'étude expérimentale du comportement. Toutes consistent en la description d'une vie idéale, et en la mise en avant des moyens ou solutions imaginés pour la réaliser. Le point commun de ces spéculations consiste en leur assise sur des conceptions traditionnelles, non scientifiques, de l'être humain. Nous ne nous pencherons que sur quelques-uns des plus célèbres écrits utopiques, de manière à illustrer les différentes méthodes préconisées.

1. La République de Platon

Platon, au cinquième siècle avant J-C, développe dans La République les règles qui lui semblent présider à une société idéale. La cité qu'il propose est dirigée par un roi-philosophe qui, dans sa qualité de philosophe, sait ce qu'il convient de faire et, dans sa qualité de roi, a le pouvoir de le faire appliquer.

Le philosophe grec, par la valorisation des compétences humaines d'un chef juste et raisonnable, met de fait en exergue une solution politique à la réalisation d'une cité heureuse. "L'humanité sera heureuse un jour, quand les philosophes seront rois, ou quand les rois seront philosophes."

Sans doute révolté des abus exercés par ceux qui détiennent le pouvoir, Platon pense ainsi établir un efficace garde-fou, en plaçant aux commandes de la cité un individu sage, épris de justice et de vérité. Car, comme les sages évitent les fonctions publiques, on est sûr de l'honnêteté et du désintéressement de ces individus qui, seuls parmi des hordes de postulants, rechignent à administrer leurs concitoyens.

Bien sûr, une contrainte est exercée sur le philosophe pour le forcer à gouverner, mais Platon n'y voit point là d'injustice, car c'est selon lui l'occasion pour les philosophes de rendre grâces à la société qui, dès leur naissance, leur a offert le régime particulier leur permettant de devenir des hommes excellents.

Les futurs rois philosophes sont choisis d'après les "qualités nécessaires à la pleine et parfaite connaissance de l'être". Il faut donc discerner les natures philosophiques amies de la justice et de la bravoure, disposant de grandeur d'âme, de mesure, de mémoire, et d'un grand intérêt pour l'essence (le contraire des apparences chez Platon). On ne peut douter de la justesse de ce dernier critère, qui atteste l'activité de la Raison. "Quand la vérité ouvre la marche (...), elle marche avec la pureté des mœurs et la justice, à la suite de laquelle vient à son tour la tempérance."

Les philosophes qui pourront gouverner sont donc soigneusement sélectionnés sur leurs qualités innées, puis façonnés de façon à agir selon "l'idée du bien, objet de la science la plus haute".

"(...) Ce bien que toute âme poursuit et dont elle fait la fin de tous ses actes, dont elle devine l'importance sans pouvoir atteindre à la certitude et définir au juste ce qu'il est, ni s'en reposer sur une solide croyance, comme elle le fait à l'égard des autres choses, (...), ce bien si précieux" ne doit pas "rester couvert des mêmes ténèbres pour ces citoyens éminents à qui nous devons tout confier".

Le modèle que propose Platon est sans appel. La prospérité est conditionnée à l'observation des moyens qu'il met en avant.

"Il ne faut point s'attendre à voir ni un État, ni un gouvernement, ni même un simple individu toucher à la perfection, avant que ce petit nombre de philosophes qu'on traite, non pas de méchants, mais d'inutiles soient forcés par les circonstances à s'occuper, bon gré, mal gré, du gouvernement et l'État contraint de leur obéir".

Aussi, la politique n'a-t-elle pas été le seul procédé suggéré par les utopistes, dans la recherche d'une vie heureuse.

2. L'Utopie de Thomas More

2.1 Une critique de son temps

En 1516, Thomas More, philosophe et juriste britannique, publie l'ouvrage qui donnera son nom au genre spéculatif qu'il compose.

L'écrit se compose de deux parties. Dans la première, celui qui est reconnu comme étant l'un des plus célèbres penseurs de la Renaissance, fustige les profondes injustices, ainsi que l'irresponsabilité des princes et rois d'Europe de son temps.

"Les princes ne songent qu'à la guerre. S'agit-il de conquérir de nouveaux royaumes, tout moyen leur est bon. En revanche, ils s'occupent fort peu de bien administrer les États soumis à leur domination."

Il y condamne les aberrations d'un système qui engendre et entretient souffrances, délits et mort.

More plaide pour une meilleure administration des affaires humaines. La solution, avec le juriste More, passe par le droit. Il incombe à la société de créer et fournir les conditions à la faveur desquelles les hommes seront heureux et productifs :

"(...) Créez des institutions bienfaisantes qui préviennent le mal et l'étouffent dans son germe, au lieu de créer des supplices contre des malheureux qu'une législation absurde et barbare pousse au crime et à la mort."

A une répression brute et inutile, il propose de substituer des techniques plus efficaces inspirées des autres cultures.

La promotion, par More, d'un système où la communauté des biens et des richesses est de mise, qui constitue la seconde partie de L'Utopie, semble ainsi trouver son origine dans l'écœurement concomitant au dévoilement des aberrations découlant d'un système qui voit naître le capitalisme et l'enrichissement de quelques-uns au détriment d'une majorité laborieuse. "Mettez un frein à l'avare égoïsme des riches; ôtez leur le droit d'accaparement et de monopole", prévient More. Car " partout où la propriété est un droit individuel, où toutes choses se mesurent par l'argent, là on ne pourra jamais organiser la justice et la prospérité sociale." "Ce que vous ajouterez à l'avoir d'un individu, vous l'ôterez à celui de son voisin."

2.2 L'île d'Utopie

Du tableau sans fard des maux qui accablent les sociétés européennes médiévales découle donc le plan d'un système égalitaire, où la sagesse des principes et des règles en usage saurait prévenir la souffrance et garantir une sereine prospérité.

Le peuple utopien maintient des mœurs humanistes à la faveur d'une volonté sans faille de justice sociale, ainsi qu'à la conduite pragmatique dont il fait preuve dans la résolution de ses problèmes internes comme externes.

Pour assurer l'ordre, la loi peut parfois se montrer sévère avec les citoyens administrés par des magistrats, qui n'ignorent pas que "réunir hors le sénat et les assemblées du peuple pour délibérer sur les affaires publiques est un crime puni de mort. Ces institutions ont pour but de les empêcher de conspirer ensemble contre la liberté, d'opprimer le peuple par des lois tyranniques, et de changer la forme du gouvernement." En effet, "(...) le salut ou la perte d'un état dépend des mœurs de ceux qui en ont l'administration. Malheur au pays où l'avarice et les affections privées siègent sur le banc du magistrat ! C'en est fait de la justice, ce plus ferme ressort des États."

Au delà des traditionnelles solutions politique et juridique, nombreux ont été les auteurs à compter sur le développement des sciences pour résoudre nos problèmes. Bacon est certainement le plus illustre représentant de cette conception.

3. La Nouvelle Atlantide

Au 17ème siècle, Francis Bacon, homme politique et philosophe, exalte l'horizon ouvert par les lumières de la Science, chez un sage peuple imaginaire, dont le bonheur n'a d'égal que l'importance qui est accordée à la recherche scientifique. La science est déjà considérée comme la discipline sans doute la plus en mesure de contribuer au bonheur de l'homme, en lui facilitant la vie et en le libérant des plus grandes aliénations.

Si toute utopie trouve son origine dans une déception de son auteur à l'égard de son siècle, alors, on croit pouvoir deviner les motivations à la rédaction de La Nouvelle Atlantide. Bacon fut un chercheur qui, conscient de l'apport de la culture chez l'espèce humaine, rêvait d'une Europe donnant la priorité au développement de la recherche scientifique. Nous ne sommes cependant qu'à La Renaissance et la technologie qui doit permettre une vie heureuse demeure strictement matérielle. Le contrôle des comportements passe par la traditionnelle solution juridique. L'insuffisance de celle-ci sera pertinemment dénoncée par la science du comportement, dont la contribution majeure au vieux rêve utopique témoignera, et de la fertilité de sa perspective, et de la vastitude de ses horizons.

4. Walden

Enfin, l'expérience de Thoreau, qui vécut seul dans un bois du Massachussets, au bord de l'étang Walden, illustre la solution érémitique choisie par certains pour vivre une pleine vie.

La narration de son expérience ascétique attire l'attention, à une époque où ce à quoi renonce Thoreau attire des multitudes de pionniers, excités par les rêves de réussite que les régions inconnues ne manquent pas de susciter. Lui dénonce le dévoiement d'une société déjà lucrative et cupide, et se crée son espace personnel, dans un rejet des nouvelles mœurs, qui sous couvert de modernité ravalent l'homme à une condition inférieure.

La propriété et l'argent, érigées au faîte de l'échelle des valeurs, ne valent pourtant pas la peine d'y laisser sa vie : "Jouis de la terre, ne la possède pas. Par leur manque d'ambition, les hommes sont où tu les vois, à vendre et à acheter, à passer leur vie comme des serfs (...)". "(...) Vivez libres et détachés. Que vous soyez attachés à une ferme ou dans la prison de la région ne fait qu'une petite différence."

Thoreau, qui condamne un système où "actuellement, le travailleur n'a pas le temps d'être autre chose qu'une machine", aspire à vivre lentement et sereinement dans la contemplation, car "les qualités les plus raffinées de notre nature, tel le velouté des fruits, ne peuvent se préserver qu'en les maniant délicatement". Il s'agit pour l'homme sage de "se tenir à la jonction de deux éternités : le passé et le futur, exactement au moment présent." L'adoption d'autres valeurs ne peut être que salutaire, "tant la vie des hommes est une vie insensée, comme ils le découvriront quand elle s'achèvera, s'ils ne l'ont pas fait avant." Thoreau érige le temps de vivre en valeur suprême : "Le prix d'une chose est la quantité de ce que j'appellerai la vie qui est réclamée en échange. Si on prétend que la civilisation est une réelle évolution de la condition de l'homme (...), on doit démontrer qu'elle a produit de meilleures habitations sans qu'elles soient plus coûteuses."

Thoreau prend pourtant soin de souligner la validité toute subjective du style de vie qui est le sien, quelque grisant qu'il soit. Il ne propose pas de solution universelle, de recette miracle dont l'application rigoureuse procurerait systématiquement joie et bonheur.

La seule prescription incontournable réside finalement dans la frugalité, à l'instar des nombreux ascètes qui l'ont précédé. La simplification de l'environnement matériel et des contacts humains constituent une constante du style de vie érémitique. Il s'agit des techniques majeures mises en oeuvre par les mystiques de toutes les époques, "car nul ne peut être un observateur sage ou impartial de la vie humaine s'il n'a l'avantageuse position de ce que nous appellerions pauvreté volontaire."

Si Thoreau quitte les bois après son expérience de plus de deux ans, il ne semble pas falloir voir là le constat d'échec d'un mode de vie amer et frustrant, duquel il faudrait déduire l'échec nécessaire des modes de vie alternatifs à la culture dominante.

"Je quittai les bois pour une aussi bonne raison que celle qui m'y avait attiré. Peut-être il me semblait que j'avais plusieurs autres vies à vivre, et que je n'avais plus temps à consacrer à celle-là."

II Béhaviorisme et planification des cultures

1. Skinner

1.1 Science et Psychologie

Skinner, au 20ème siècle, stigmatise l'insuffisance des méthodes précédemment décrites, à la lumière de l'analyse expérimentale du comportement ouverte par la tardive mise en évidence du conditionnement opérant.

La planification d'une culture devient une fonction de la science du comportement, qui, ayant comme objet d'étude les affaires humaines, peut légitimement et sérieusement prétendre à cette tâche. Il s'agit de l'application des connaissances issues de la recherche pure, de la technologie issue de l'analyse expérimentale du comportement. On touche à cet égard, avec Skinner, à l'ultime étape du curriculum d'un chercheur qui, parti de l'observation et de la manipulation de variables en laboratoire, transfère en imagination, à l'échelle d'une communauté, l'application de contingences favorables à l'épanouissement des cultures.

Walden two naît de ce développement. Nous sommes alors en 1945 et Skinner ne se satisfait pas d'un style de vie que l'on dit libre et digne, et pour la sauvegarde duquel tant de jeunes hommes viennent de mourir.

1.2 Une critique des valeurs occidentales

Que reproche Skinner à notre culture occidentale, qu'une science du comportement devrait s'évertuer à corriger ? De quelle nature sont les dangers qu'il pointe du doigt et qui mettront un terme à l'espèce humaine si une science adéquate ne vient nous aider à les régler ?

Skinner énonce ses critiques, hardies et perspicaces.

Il reproche aux gouvernements tels qu'ils ont existé jusqu'à aujourd'hui, dans leur diversité, de reposer sur une conception non scientifique de l'être humain. Ce qui signifie lourdeur, quasi-immuabilité et contrainte, violence. Les idéologies dominantes du communisme et du libéralisme ont longtemps divisé le monde en blocs entre lesquels les tensions menaçaient d'acheminer l'humanité entière au déclin. Sur le modèle de la Russie soviétique, la Chine communiste gouverne d'une main de fer des individus que la doctrine régnante va jusqu'à interdire de s'exprimer sur les choses qui les concernent. Le libéralisme effréné d'une Amérique qui fait de l'argent la valeur suprême place les États-Unis en tête des systèmes cyniques, où le droit de s'enrichir aux dépens des autres membres de la communauté n'est remis en question que par une minorité d'individus. L'échec de telle idéologie politique qui interprète la réussite personnelle comme le fruit de la volonté de l'individu déterminé, comme de telle autre que la prise en compte exclusive de l'intérêt général au détriment de l'individu conduit à des violences, doit nous amener à nous demander si à la Raison et au bon sens politiques ne pourrait pas être substitué un instrument plus probant, mieux adapté à la complexité des questions sociales.

Or, l'accès de la psychologie à l'investigation scientifique a de fait ouvert la voie au contrôle et à un nouveau type, prometteur, de recherches. Notre mode de vie non seulement peut, mais doit s'en servir. Car des dangers immenses nous menacent, qui appellent les solutions d'une autre science que celles qui sont parfois à leur origine. Mais, au préalable, nous devons remettre en question les doctrines de la liberté et du mérite personnel sur lesquelles se sont érigées les démocraties.

L'analyse expérimentale du comportement a en effet montré qu'il est impossible, pour quelque organisme que ce soit, de vivre indépendamment de l'environnement qui le conditionne. Une fois établi que l'organisme se trouve dans une relation de dépendance nécessaire à l'environnement, on peut en revanche de façon profitable rechercher expérimentalement les modes de contrôle les moins aversifs. "Le refus d'exercer les contrôles possibles sous prétexte que tout contrôle est mauvais revient par contre à empêcher des formes éventuellement importantes de contre-contrôle (...)" A Walden Two, les contingences, intentionnellement planifiées et librement communiquées, permettent en retour un contre-contrôle optimum, à la faveur de techniques elles aussi délibérément planifiées. Des contingences qui soumettent le comportement des gouvernants aux conséquences de leurs décisions chez les gouvernés, permettent à cet égard une prévention efficace des risques d'abus de contrôle. "La responsabilité politique n'est pas une vertu, elle est dans l'agencement adéquat des relations entre gouvernants et gouvernés" (Richelle, 1977). Le contre-pouvoir à Walden Two consiste, entre autres choses, en une limitation de la durée de l'exercice de la fonction de planificateur, en une renonciation à des "contingences spéciales" pour les organisateurs (tous les membres sont tenus d'exercer leur lot de travaux physiques quotidiens), et en une impossibilité de retirer des avantages personnels (on ne peut en effet s'y enrichir personnellement puisque l'argent et la propriété privée n'ont pas cours).

Du coup, Skinner gêne et fait grand bruit. La hardiesse et la nouveauté de ses idées stimulent les blâmes outrés de beaucoup de ses contemporains. Peut-être est-ce par trop difficile de reconnaître des évidences trop longtemps voilées par des conceptions mentalistes, au point de rendre très difficile un changement de perspective.

Le mentalisme désigne l'usage des théories pré-scientifiques du comportement, consistant à invoquer des entités mentales abstraites pour expliquer les comportements. Ces entités abstraites peuvent être très nombreuses, car inférées ad hoc des conduites dont il s'agit d'expliquer l'origine. Les pulsions sexuelles, de contrôle, de mort sont ainsi traditionnellement invoquées par la psychanalyse pour satisfaire au principe de causalité. Dans la même veine, l'instinct est construit pour tenter d'expliquer un ensemble de conduites spécifiques. Skinner reproche à ce type d'explications, non leur statut mental, mais leur caractère faussement explicatif qui coupe court à toute analyse fonctionnelle de l'organisme en interaction avec son milieu.

Aussi Skinner, pas dupe, sut-il déjouer les impasses des psychologies mentalistes par la découverte du conditionnement opérant et le concept de contingences de renforcement, qui décrit l'ensemble des interrelations qu'entretiennent une situation, un comportement, et ses conséquences.

1.3 Une critique de la démocratie

Reposant sur les deux principes de liberté et de dignité dont la validité s'amenuise à mesure que progresse l'analyse scientifique, la culture américaine, à l'instar de toutes les démocraties telles qu'elles ont été exercées jusqu'à aujourd'hui, adopte des conduites de contrôle éculées que Skinner condamne vigoureusement.

En premier lieu, les gouvernements utilisent les procédures punitives, c'est-à-dire la violence, pour parvenir à leurs fins. "C'est la technique évidente lorsque celui qui est fort physiquement contrôle le faible" (Skinner, 1948). La force et la menace d'utilisation de la force sont les principes de contrôle essentiels des gouvernements, mais "un gouvernement ne peut jamais créer un peuple libre" avec ces méthodes. Au contraire, Walden Two est libre parce qu'il n'est pas fait usage de la force ou de la menace de l'utilisation de la force.

La démocratie, qui se définit comme le gouvernement par le peuple, ou en accord avec la volonté du peuple, ne réunit pas les conditions propres à une administration efficace des affaires humaines. Le vote, par exemple, permet d'invoquer le choix des électeurs pour expliquer qu'aucun changement social substantiel n'ait été réalisé. Or, "les gens sont-ils des gouvernants compétents ? Non. Et ils deviennent de moins en moins compétents (...) à mesure que la science du gouvernement avance. (...) Une fois que l'on a acquis une technologie comportementale, nous ne pouvons pas laisser le contrôle du comportement aux incompétents. (...) Les moyens à mettre en oeuvre pour obtenir ce qu'ils veulent (...) est un problème de spécialiste."

"La pratique actuelle de la démocratie est de voter, non pas pour un état de la situation, mais pour un homme qui prétend être capable d'atteindre cet état." Elle est caractéristique des sociétés pré-scientifiques où l'on compte sur la sagesse du leader "pour gouverner de façon juste. C'est la seule solution possible lorsque le gouvernement reste un art." Et même si l'on faisait demain appel à des experts, ils ne sauraient être élus par le peuple, car "les gens ne sont pas en position d'évaluer des experts" (Skinner, 1948).

Mais maintenant que les bases d'une science du comportement ont été posées, nous savons quel chemin suivre pour développer une ingénierie culturelle qui surpasse les précédentes manières, pré-scientifiques, de résoudre les problèmes sociaux.

2 Les solutions béhavioristes

Le modèle de société proposé dans le roman utopique Walden Two n'est pas le produit frivole ou purement spéculatif d'un romancier contemplatif, ou d'un illuminé sujet aux révélations. Certes, il comporte une part d'intuitions, mais, nous l'avons vu, il est surtout l'aboutissement d'une pensée qui s'est développée autour du recueil rigoureux de nombreuses données fondamentales et théoriques.

2.1 Les procédures de contrôle

La mise en évidence de la nature et des effets des contingences de renforcement a avantageusement propulsé la psychologie dans une sphère d'action et de contrôle délibéré et systématique. Elle représente une découverte majeure qui permet de modifier le monde, et par voie de conséquence, de changer le comportement des hommes.

Alors qu'habituellement, les hommes "définissent un monde meilleur simplement tel qu'ils le désirent, mais (...) ne songent pas à la manière dont ils peuvent l'obtenir" (Skinner, 1969), le modèle de vie décrit dans Walden Two s'attache en effet à une description détaillée de contingences jamais définitives, toujours sujettes à modification dans le sens d'un amendement. Walden Two, assurément, ne constitue ni un système définitif, ni un ensemble de dogmes révélés qu'il faudrait suivre à la lettre. Il représente en revanche un stimulant du plus grand intérêt pour le planificateur de culture à la recherche de nouvelles solutions susceptibles de résoudre les problèmes sociaux (Richelle, 1998).

Le style de vie décrit dans Walden Two est fondé, dans son fonctionnement, sur l'emploi exclusif du renforcement positif. Ce terme technique désigne l'affermissement de comportements, à la faveur de l'émission subséquente de stimulus appétitifs.

Il s'oppose aux procédures de punition qui consistent à réduire la fréquence d'apparition de comportements par présentation de stimulus aversifs ou par ajournement ou supression de stimulus appétitifs. Skinner identifie les procédures positives comme étant les procédures les plus utilisées par les cultures pour contrôler les comportements des individus qui les composent. Aussi n'est-il que d'observer la persistance des mêmes problèmes dans l'ensemble des cultures, pour saisir l'échec de ces procédures, dont l'inefficacité n'a d'égal que l'évidence avec laquelle elles se présentent à l'individu qui souhaite contrôler les comportements qui le gênent.

Les procédures de renforcement positif permettent en revanche des contrôles du comportement à long terme, et donnent lieu de surcroît à des sous-produits émotionnels positifs du type sentiment de liberté.

Walden Two doit le bonheur et les compétences de ses membres à la mise en application générale de cette procédure comportementale, dans un environnement social qui, délaissant la compétition, a opté pour la coopération. Une société qui repose sur la compétition laisse au bord de la route de nombreux individus. Dans une société qui soutient un darwinisme cynique en matière sociale, la misère attend l'individu qui n'a pas su s'adapter (Prieto, 1989) pendant qu'à la faveur de contingences heureuses, d'autres s'enrichissent plus que de raison. Or, "lorsqu'un homme obtient une place au soleil, d'autres sont placés dans une ombre plus épaisse. Du point de vue du groupe entier, il n'y a pas de gain" (Skinner, 1948). Quel est en effet l'avenir d'une culture où les membres, contrôlés par la peur de la pauvreté et de la déchéance, n'ont d'yeux que pour leur réussite personnelle, et un désintérêt total pour les autres membres, que la joie ou la souffrance ne touchent pas ? Les maux de l'individualisme ne sont pourtant pas si inéluctables qu'il faille s'y résigner. Pour que les individus soient intéressés par leur culture dans son ensemble, pour que la fraternité caractérise leurs rapports, des contingences peuvent être posées de telle manière que l'avenir de sa culture ait un intérêt pour l'individu.

Walden Two illustre les modalités de contrôle alternatives à la faveur desquelles un groupe travaille à l'efficience, à la réussite et au bien être de chacun de ses membres.

2.2 L'idéologie béhavioriste à l'épreuve de la réalité. Pour une expérimentation in vivo.

La science du comportement promet une amélioration de la qualité de notre vie, et ce, à la faveur d'un agencement adéquat des contingences qui définissent la culture. "Sommes-nous tout à fait sûrs de cela ? Peut-être pas, pondère un Skinner soucieux d'objectivité scientifique, mais Walden Two peut nous aider à en être sûrs. Même comme une partie d'un projet plus grand, une communauté peut servir d'expérience pilote. La question est simplement de savoir si ça marche (...). Lorsque c'est le cas, nous pouvons développer notre compréhension du comportement humain à la vitesse optimum. C'est là que réside probablement notre meilleure chance de répondre aux questions vraiment importantes que le monde affronte actuellement."

La valeur heuristique d'une communauté expérimentale de type Walden Two constitue un argument cardinal dans la promotion par Skinner de l'expérimentation in vivo.

Skinner ne considère pas son questionnement relatif aux utopies comme une affaire secondaire, d'ordre essentiellement intellectuel et théorique, dont la portée, en raison de la complexité des affaires sociales, serait limitée à l'interprétation contemplative du monde, au détriment de la contribution pratique. Aussi rappelle-t-il, à l'appui de la méthode sociale qu'il préconise, que "le choix est entre la science ou rien" (Skinner, 1971). "Soit nous ne faisons rien et acceptons un futur probablement catastrophique qui entraînera notre chute, soit nous utilisons nos connaissances du comportement humain pour créer un environnement social dans lequel nous pourrions mener une vie productive et créative (...)." (Skinner, 1948).

Et pour rendre possible une véritable science du comportement, il est nécessaire d'étudier dans une culture vivante sous contrôle expérimental.

De sa visite de la communauté, le narrateur de Walden Two sort sonné, mais les yeux décillés. Il analyse désormais d'un regard plus critique la société dont il est issu, à la lumière du discours développé par le subversif et novateur Frazier.

Lui, l'enseignant, se rend maintenant compte "que les éducateurs, eux-mêmes, ne pouvaient pas sauver la situation. Les causes étaient plus profondes, trop éloignées. Elles impliquaient la structure entière de la société. Ce qui était nécessaire, c'était une nouvelle conception de l'homme (...). On ne peut pas faire l'économie d'une révision complète de la culture."

Voilà qui donne le ton. La résolution des problèmes qui nuisent à l'humanité implique des changements massifs auxquels les habituels colmatages et expédients ne peuvent prétendre. La démocratie, qui présente certes des qualités, ne constitue sans doute pas "notre seul espoir" (Popper,1944) et doit peut-être laisser le pas à une "nouvelle ère" (Ardila, 1979) à la fois humaine et expérimentale. Mais, c'est conscient de la complexité des phénomènes sociaux que Skinner plaide pour un contrôle à expérimenter à l'échelle de communautés de quelques centaines de personnes, lesquelles, de dimensions volontairement modestes, sont plus susceptibles de révéler les conditions nécessaires au déploiement des répertoires de comportements que l'on vise.

2.3 Le critère de survie

Mais comment se définit plus précisément la Bonne Vie que Skinner souhaite voir réalisée par un projet ? Quelle est sa version de la Bonne Vie à laquelle un agencement de contingences de renforcement favorable serait à même de conduire ?

La définition du bonheur par Skinner est résolument opérationnelle. Il rappelle, par la bouche de Frazier : "Nous savons tous ce qui est bon, jusqu'à ce que nous arrêtions de penser à cela. Par exemple, y a-t-il un doute que la santé est meilleure que la maladie ? (...) Toutes autres choses étant égales, nous choisissons la santé."

A la suite de son argumentation par l'exemple, Frazier conclut que l'on ne peut pas donner une justification rationnelle à la Bonne Vie, juste une justification expérimentale.

Skinner assure que la science du comportement ouvre une voie digne d'intérêt quant à la réalisation d'une vie heureuse. Voilà qui est propre à exciter l'ironie des sceptiques qui remettent en cause les valeurs qui sous-tendent un style de vie qui ne leur semble pas désirable. Voilà un argument qui semblerait au prime abord révéler le tendon d'Achille de l'idéologie skinnérienne. Tant s'en faut.

Skinner (1969) précise en premier lieu que "nous aimons un style de vie dans la mesure ou nous en sommes renforcés."

Or, "que cela nous plaise ou non, la survie est la valeur par laquelle nous serons jugés." Skinner fait en effet de la sur vie de la culture humaine le critère décisif de sa valeur. Comme le signale Richelle (1971), grand commentateur des oeuvres de Skinner, "sa philosophie est, à cet égard, celle d'un biologiste matérialiste."

Il en découle qu'il s'agit de trouver "des formes de compromis, où les buts propres à la collectivité seraient réalisés à travers des comportements individuels positivement renforcés" (Richelle, 1971).

Tout scientifique qu'il est, Skinner reconnaît que l'on ne peut pas justifier rationnellement le critère choisi pour juger une culture. L'on peut toujours afficher un mépris négligent quant à l'avenir des cultures, et de l'humanité que compose l'ensemble des cultures. "En effet, il n'y a aucune bonne raison (de se soucier de l'avenir de la culture à laquelle on appartient), mais si votre culture ne vous a pas persuadé qu'il y en a, tant pis pour elle", remarque Skinner.

A l'opposé, "une culture bien agencée est un ensemble de contingences de renforcement tel que les membres de cette culture agissent de façon à la préserver, à la faire survivre aux situations critiques, et à la modifier dans le sens d'une possibilité sans cesse accrue de se perpétuer" (Skinner, 1969).

Mais comment parvenir à cet état, à ce point d'équilibre, où les individus, en menant un style de vie qui les rend heureux, affermissent en même temps les chances de survie de leur culture ? N'a-t-on pas si souvent vu comme inconciliables l'intérêt de l'individu et celui de la société ? La société ne violente-t-elle pas systématiquement l'individu, en contenant les comportements qui la desservent ?

Il faut savoir que les contingences qui servent la culture en contrôlant la productivité, la créativité et le bonheur peuvent très bien devoir faire l'objet d'une programmation, sans laquelle il ne serait pas possible de parvenir aux comportements optimums auxquels on aspire. Un renforcement programmé consiste en une distribution agencée de contingences tel qu'elle amène progressivement à un contrôle de comportements complexes. On peut comprendre qu'un étranger exposé de but en blanc aux contingences terminales qui caractérisent une culture "puisse ne pas les aimer, ou n'être pas capable d'imaginer seulement qu'il puisse en venir à les aimer" (Skinner, 1969).

En effet le problème n'est-il pas "d'élaborer un mode de vie qu'apprécieraient les hommes tels qu'ils sont maintenant, mais qu'apprécieront les hommes qui y vivront." N'oublions pas que "c'est à ses effets sur la nature humaine - sur le patrimoine génétique de l'espèce - qu'il faut évaluer tout environnement, physique ou social."

Conclusion

La littérature fournit de nombreuses utopies proposant l'accès à une vie communautaire heureuse, à la faveur de techniques inadéquates. La mise en exergue de la notion de contingences de renforcement au vingtième siècle permet l'accès de l'étude du comportement au champ des disciplines scientifiques. La spécificité de son objet d'étude confère à la psychologie, plus qu'à toute autre science, la légitimité de son intérêt pour l'élaboration d'un style de vie en rapport avec ce que l'analyse scientifique révèle de l'Homme. La perspective d'une science appliquée au comportement humain permet depuis Skinner de renoncer, et à la conception fataliste d'une nature humaine pernicieuse, et à une aussi impuissante qu'inconditionnelle vision optimiste de l'avenir de l'Homme, au profit de la recherche et du contrôle des variables dont dépend le comportement. Le projet visant à attribuer à la psychologie la tâche d'administrer au mieux les affaires humaines implique pourtant au préalable une remise en question fondamentale des notions de liberté et de mérite incompatibles avec une science du comportement qui continue de subir les foudres d'une infructueuse mais tenace conception anthropocentrée de l'être humain. L'avenir conditionnel de l'espèce humaine dépendra de sa résolution à développer une ingénierie comportementale et culturelle qui s'affranchisse des conceptions pré-scientifiques de l'être humain dans son rapport au monde. Mais ceux qui détiennent le pouvoir ne semblent pas s'acheminer dans ce sens, eux que Skinner suspecte d'entretenir délibérément le mythe de l'homme autonome libre et responsable, pour occulter des contrôles abusifs d'autant plus puissants qu'ils "exploitent les lois du comportement sous le manteau de la liberté" (Richelle, 1993).

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Thoreau, H.D. (1854) Walden ou la vie dans les bois. Aubier, Editions Montaigne, Paris.


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