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Cahiers de Psychologie Politique

Novembre 2001

Chacun de diagnostiquer les crises : elles sont politiques, économiques, sociales dit-on, alors que le propre de la crise et de s'étendre rapidement à tous les secteurs quel que soit le point de départ apparent et de généraliser ses effets déstructurants. De ce point de vue, la crise ouvertement déclenchée depuis le 11 septembre est d'autant plus exemplaire qu'elle est actuelle, que nous en sommes à la fois les témoins et les parties prenantes. Nous faisons l'expérience directe du processus critique qui se développe à l'échelle de la planète, où les individus comme les sociétés se sentent engagés.

L'ouverture spectaculaire de la crise à dimension internationale qui nous affecte a été signée par le retentissant coup double qui a frappé puis fracassé les Twins de New York. On a pu dire que cet événement traumatique était lui-même la conséquence d'une dynamique passée plus ou moins inaperçue ou à laquelle une suffisante attention n'avait pas été portée, liée à l'accumulation de frustrations, d'humiliations, d'agressions, ressenties depuis de longues périodes par les partenaires de ce qui aurait pu rester des conflits et des rapports de force où la négociation avait encore son mot à dire, ou qui pouvaient être circonscrits. Mais justement ce n'était pas encore la crise, la caractéristique de celle-ci c'est d'éclater brusquement parce qu'un événement, parfois mince au regard de ce qui va être engagé, opère une condensation brutale d'éléments dispersés, jusque-là minimisés, méconnus ou refoulés.

L'événement n'est pas explicatif en soi, il n'expose rien, mais il est à la fois symptôme et symbole. Symptôme, parce qu'il est la manifestation émotionnelle, inscrite dans la matérialité des faits et dans la pulsion, d'un excès de l'expérience malheureuse (imaginaire ou réelle). Symbole, parce qu'il focalise l'attention sur un signifiant, sur le mode scandaleux : le signifiant qui participait du sacré est violé ou profané. Sacrilège, l'événement explosif suscite de l'indignation  et de la peur.

Comme l'on dit, à partir de là les choses ne seront plus ce qu'elles étaient. L'écoulement normal du temps est interrompu, l'ordre habituel des choses est balayé.  La crise est inaugurée par un geste à valeur symbolique qui bouscule l'ordre des signifiants. Les codes qui servaient à l'échange et à la compréhension des comportements sont brusquement caducs.  Comme si en attentant à un symbole, c'était tout le système symbolique qui s'effondrait. Le scandale symbolique écrase la chaîne de signifiants.

La crise s'accompagne d'une prolifération de l'imaginaire affranchi du critère de réalité et des codages symboliques. Le choc de la réalité a été trop formidable, elle coïncide avec la mort (de toute façon la réalité nue ne se rencontre que dans la mort, elle est autrement toujours enrobée de représentations), le fantasme relayé par l'imaginaire s'agite en tout sens pour pallier au vide et soutenir les émotions déchaînées. Les codages symboliques, eux, ont été démonnayés, aucune des règles de l'échange n'est plus momentanément sûre. Seul, se déploie l'imaginaire, avec des effets négatifs : amplification de la représentation catastrophique, idée que tout peut arriver et surtout le pire, rumeurs, paniques ; des effets positifs : le mythe fondateur est ravivé ainsi que toutes les représentations idéalisantes capables de ranimer le narcissisme, rappel du passé, récits héroïques, exemples de solidarité. L'adversaire est crédité des pires forfaits selon le seul principe du manichéisme, autant que possible bien au-delà de ce qu'il a pu réellement perpétrer.

Désormais on ne peut réagir que sur le mode émotionnel ou passionnel, l'amour ou la haine et parallèlement sur un mode manichéiste : "Il faut choisir son camp", le camp du Bien ou du Mal, de Dieu ou de Satan. Les mots n'ont plus valeur que de signaux aptes à déclencher ces émotions et faire agir sous leur emprise. C'est pourquoi la surenchère des images en temps de crise : le langage a perdu sa fonction dialectique. Réflexion, dialogue et négociation sont devenus impossibles, on ne peut mettre des mots sur son expérience ni sur celle des autres. La crise est en quelque sorte le règne du non-sens, elle se manifeste à coups de flashs, images plus ou moins indéchiffrables mais le plus souvent violentes, répétant le traumatisme (et ce faisant l'apprivoisant ?).

Avec le langage c'est la capacité de faire sens qui est perdue, chacun à quelque niveau qu'il soit dans la hiérarchie de l'information et donc de la décision, à part son indignation, laisse voir, même en s'efforçant de la masquer, son impuissance à fournir de l'explication et de l'orientation. La sidération intellectuelle peut être masquée par les mouvements de panique ou au contraire des élans de solidarité, elle n'en demeure pas moins présente, ce n'est pas la cause de la difficulté à se déterminer mais l'effet de cette désymbolisation, de la brutale caducité des signifiants usuels.

C'est d'ailleurs essentiellement sur les émotions qu'il faudra tabler pour surmonter la crise : rituels de deuil et rassemblements unitaires (fraternels) qui cimentent ce que les rationalités n'organisent plus. C'est pourquoi, en temps de crise, les liens présents mais oubliés dans la quotidienneté, peuvent être ressentis avec plus de force. La surcharge émotionnelle peut avoir inversement pour conséquence une déclinaison sociale, les structures ayant perdu leur valeur de repère et de cadre, la peur du vide domine et engendre des réactions de fuite, les unités sociales se défont, les individus sont en mal de contenant.

C'est aussi cette dimension émotionnelle qui anime et fortifie ceux qui provoquent la crise. Eux-mêmes, à la suite de frustrations accumulées sont animés par la rage et la haine, celles-ci sont renforcées au spectacle des désorganisations qu'ils occasionnent, dans une sorte de mouvement projectif (attaque) qui fait retour (surenchère).

Le sentiment de menace est en tout cas dominant et partagé. C'est un sentiment qui laisse incapable d'identifier son objet, ce n'est pas qu'il n'y en a pas (ce n'est pas une peur sans objet), mais il est protéiforme : tout peut arriver et c'est forcément le pire puisque là non plus il n'y a pas de réponse rationnelle.

La crise s'inscrit dès lors dans le registre de la violence et de la mort, le lien libidinal (Eros, si l'on se réfère à une conception psychanalytique) est lui-même repris dans la pulsion de mort (Thanatos). L'union ne se forge que pour ou contre la mort. La violence s'efforce à la négation de l'autre, exclusion, élimination.

Le sentiment de menace et la confusion qui suit le traumatisme initial créent une situation d'urgence et poussent à réagir immédiatement sur un mode concret :"Il faut faire quelque chose, on ne peut pas en rester là". Faire quelque chose en effet c'est se réinscrire dans de la réalité, alors que l'imaginaire sidéré reste la proie de l'angoisse et que le symbolique fait défaut. En l'occurrence, le déblaiement des ruines et l'option de la guerre représentent un ré-amarrage dans de la réalité, une façon de réagir et surtout d'organiser et de conjurer le chaos.

Le statut de la réalité ne se borne pas à son irruption catastrophique exhibant sa charge de mort, elle est ce qui avait été négligé, écarté voire dénié et refoulé (oppression de populations résultant de l'emprise économique, politique et militaire) parce que cela contredisait les représentations narcissiques collectives, qui fait retour et, tout le temps de la crise, contribue à appesantir les efforts de rétablissement ou de riposte.

La catalyse critique opère une déconstruction du système de défense qui voilait les contradictions et orientait les conduites et le sentiment de vulnérabilité est d'autant plus grand que, face à la montée de l'angoisse liée à des menaces indéfinissables, les parades habituelles semblent devenues obsolètes.

La société mise en crise (généralisée : morale, culturelle, économique, sanitaire…) subit l'intrusion d'un corps étranger, ses premières réactions de rejet sont réflexes mais souvent ce sont les seules qu'elle est capable de poursuivre par défaut de connaissance de l'agresseur, d'autre part, la crise met dans l'urgence et l'immédiateté, et les réponses sont difficilement élaborables autrement que sur les modes les plus traditionnels devenus réflexes (riposte armée, bombardements). C'est spécifique de la crise de ne paraître laisser aucune voie de résolution tellement elle a brouillé tous les réseaux de signifiants et bloqué les antagonismes dans le système binaire de l'affirmation de soi et du refus de l'autre.

La guerre est le prolongement de la crise par des moyens organisés, elle permet de porter et renvoyer la crise à l'extérieur. C'est une stratégie de récupération des énergies qui permet aussi de réinvestir la rationalité dans des moyens et dans des objectifs. La récupération des idéaux se fait par un retour vers les valeurs qui furent pionnières, que l'histoire semble avoir ratifiées (on invoque les vieux mythes), cela accompagne  une régression politique, signe de la crise mais présentée comme un mal nécessaire (mesures sécuritaires, contrôles accrus, actes racistes). Les archétypes religieux ou idéologiques, fournissent des références idéalisantes susceptibles de drainer émotions et pulsions qui permettent aussi de supporter le climat de mort ou même de l'instrumenter par l'émergence de héros et de martyrs.

Paradoxalement, le processus sacrificiel qui inaugure la crise y opère aussi un effet de condensation résolutoire. Le passage à l'acte déclencheur de la crise propose d'abord ses auteurs comme les héros sacrifiés de causes (et de souffrances) indicibles, ceux qui ont eu le courage de manifester l'insupportable en le renvoyant en quelque sorte au responsable présumé.  Les victimes, quelles qu'elles soient, sont assimilées (dans un amalgame symptomatique de la confusion émotionnelle) aux responsables désignés et considérées comme expiatoires. A leur tour et dans les deux camps antagonistes, les individus ou les populations qui volontaires ou non seront des nouvelles victimes prendront valeur de héros et de martyrs, leur  figure glorieuse condenseront les émotions, draineront les identifications et par delà les énergies, enfin auront un effet unificateur. 

Le héros fournit de l'identité, le monstre (qui est le héros du camp adverse) fournit un abcès de fixation pour la haine, l'un et l'autre absorbent les foules dans une même communion.

Des deux côtés antagonistes brusquement affrontés dans la crise, se retrouvent des mécanismes très proches, comme s'ils étaient des images inversées dans un miroir. De part et d'autre il s'agit d'un problème d'identité, d'unité et de sens. L'une et l'autre parties ont vu ou voient celles-ci mises en question et elles-mêmes mises en danger.

Les antagonistes développent des processus en miroir. C'est en miroir que les problèmes d'identité résument à la fois les causes et les effets de la crise. D'un côté une identité qui se cherche, s'éprouve comme déniée, en butte aux humiliations et aux brimades ; l'identité est traduite en termes de dignité et dégénère en revendication de toute-puissance. De l'autre une identité naïve lourdement entachée du fantasme de toute-puissance, soudainement ébranlée dans ses certitudes et atteinte au cœur de sa symbolique narcissique. Des deux côtés, en ordre inverse, perte ulcérante et revendication possessive.

L'attentat sait bien ce qu'il vise, le fond du problème, un narcissisme politique collectif, en même temps il l'ignore parce qu'il ne le perçoit que chez l'autre, dans le miroir. Ce mimétisme, non des situations mais des réactions, est induit par le fait que les représentations des parties engagées dans la crise sont déconnectées d'une réalité que la raison ne peut plus saisir.

Ce même mimétisme pousse à la violence, se conformant aux hypothèses de René Girard, comme si l'autre était insupportable d'être à la fois si pareil et si étranger, dans une indistinction ravageuse : on ne peut s'en démarquer alors qu'il apparaît comme vital de le faire. Les antagonistes sont identifiés l'un à l'autre quasi sur le mode de l'incorporation (d'ailleurs les témoins sensément partiaux et extérieurs à la crise prétendent discerner des connivences louches et des responsabilités réciproques), c'est à un niveau très profond que les uns sont hantés par les autres, les intégristes par l'hyper-modernisme, les libéraux par une orthodoxie cynique.

Au milieu de la crise, il leur faut avoir raison sans les moyens de la raison : dans la violence. Chacun s'accuse d'avoir perpétré la violence inaugurale, l'acte le plus spectaculaire (l'attentat) est dénié par ses auteurs qui confondent obstinément les motifs qu'ils se donnent, leurs appuis objectifs, avec l'irruption de la haine réactive. Cette confusion ne fait que prolonger l'identification dans une réciprocité meurtrière. Le raisonnement différenciateur qui autoriserait une dialectique conflictuelle est impossible. Que l'autre ne soit pas un saint (même de très loin) suffit pour être, soi, assassin. C'est le principe du talion : la prétention entêtée à la symétrie, la réaction en miroir qui poursuit la confusion-identification entre la victime et le meurtrier. C'est le déni de toute justice fondée sur l'intermédiaire du débat raisonné, et l'arbitrage des responsabilités et dommages et des réparations.

Il ne faut pas induire du phénomène mimétique ce qu'il tend à imposer : que les torts soient systématiquement partagés ou même inversés, c'est en effet de la même façon que le violeur prétend que sa victime l'a (bien) cherché et même provoqué (par des attitudes aguichantes) et a trouvé son bénéfice dans l'agression. S'il peut être vrai que son comportement faisait courir des risques conscients ou inconscients à la victime, cela ne suffit pas à en faire la responsable de l'agression ni à la renvoyer dos à dos avec l'agresseur.

Selon un principe de généralisation propre à la crise, celle-ci gagne de proche en proche. Les unités sociales extérieures (sociétés alliées ou clientes) dans une plus ou moins grande proximité, en liens de solidarité organique (économique, politique ou culturel) ou prises à témoins, ne tardent pas à être happées dans le tourbillon critique, et contaminées par l'inflation émotionnelle, la dégradation du symbolique. L'imaginaire de catastrophe amplifié par l'usage des images-chocs exerce un effet de fascination et obture le jugement, les arbitrages possibles se dérobent ainsi que les occasions de négociation. Des crises déjà existantes par ailleurs (conflit israélo-palestinien) viennent télescoper au risque de l'amplifier la dynamique destructrice.

On dira que c'est là une conception dure de la crise, mais ces processus sont communs à toute crise, que les manifestations et les passages à l'acte soient ou non exacerbés et spectaculaires, sporadiques ou généralisés. Ils sont bien présents, visibles dans la crise ouverte par le fracas du 11 septembre et ses développements.

Essayant de contrer la dégradation du symbolique on assiste aussi et heureusement à un travail de la parole, à travers les débats dans les journaux, les interventions d'intellectuels, de politiques. Les instances dirigeantes sont, elles, prises au piège de la stratégie du secret, la crise commande en effet que l'on ne livre pas d'informations aux adversaires, la parole est recouverte par la propagande, le mensonge officialisé, ce qui renforce la dégradation du symbolique. Les prises de parole et les débats permettent de réamorcer la pensée et de contrebalance le choc des images. Celles-ci sont pour autant nécessaires : elles sont une première étape pour s'extraire du fantasme et familiariser une réalité traumatique Le débat permet, lui, une assimilation intellectuelle et la construction de sens.

Les réalités, réalismes, finissent par user la crise. L'excès et la durée des sacrifices puis le doute défont les blocages unitaires réactionnels au sentiment d'égarement, la peur de la mort remet Eros en scène ou les mécanismes de défense type culpabilité, renoncement, rationalisation.

On retourne aux négociations. On reparle, on s'en sort tant bien que mal.

On reconstruit des systèmes d'échange et de régulations internes ou entre partenaires. On envisage des modes de coexistence dans l'avenir. L'imaginaire retourne sous l'administration du symbolique

J.Barus-Michel, F.Giust-Desprairies, L.Ridel. Crises. Approche psychosociale clinique. Paris, Desclée de Brouwer, 1996


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