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Cahiers de Psychologie Politique

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Sophie Wahnich nous propose, avec « Les émotions, la Révolution française et le présent », une approche renouvelée de l’étude historique.

En effet, l’ensemble des articles couvre des thèmes divers qui sont autant d’exemples de cette approche qui traque la part émotive de la pratique politique et interroge le rapport passé/présent qui est au cœur de la démarche de l’historien. Sont ainsi abordés, les sentiments civiques et politiques, le sens du tragique et le contrôle de la cruauté, à l’époque révolutionnaire mais aussi la mise à l’épreuve des sentiments fraternels à l’époque contemporaine.

Dans cet ouvrage, elle poursuit son travail sur le rôle des émotions, de la sensibilité dans la construction de la sociabilité, notamment révolutionnaire, et des représentations collectives. Si la rationalité est à l’œuvre dans l’histoire, l’historien ne peut réduire le passé à sa manifestation sans passer à côté de ce qui anime les acteurs historiques : les émotions, la sensibilité. Manifestations émotives et discours rationnels contribuent à comprendre les processus d’actions et de décisions des acteurs et ne doivent pas être dissociés.

« Exercices pratiques de conscience historique », ces articles sont l’illustration de cette approche méthodologique aussi bien dans l’étude du « moment 1792 » et de la  Révolution que dans celles d’événements contemporains ou pour ainsi dire d’actualité.

Au delà de la tentative de prise en compte de la dimension émotive et passionnelle, ces travaux proposent une réflexion sur la présence du passé dans notre présent, de ce qui passe, ou parfois ne passe pas. La référence, dès l’introduction, au film de Bertrand Tavernier « Dans la brume électrique » et à la phrase qui ouvre son récit, « Dans les temps anciens, on plaçait de lourdes pierres sur les tombes des morts pour empêcher leurs âmes de tourmenter les vivants » illustre la difficulté de tracer une ligne simple, dépourvue de confusion, entre passé et présent.

L’ouvrage s’ouvre sur un morceau de bravoure, que beaucoup trouveront difficile, qui fixe les orientations méthodologiques de l’auteure et qui se veut un « plaidoyer pour un historien sensible ». Pour faire une histoire sensible du sensible dans l’histoire, autrement dit une histoire esthétique, il faut selon Sophie Wahnich, rompre avec un certain nombre des présupposés classiques du travail historique, mise à distance de l’objet, froideur historique, objectivité…, pour au contraire donner toute sa place à l’empathie et à l’intuition qui permettent « l’appréhension » cognitive de la source et ne pas hésiter à pratiquer un « présentisme », c’est à dire une interrogation du présent qui donne sens à l’enquête menée sur le passé. 1

L’assemblage d’articles qui constitue l’ouvrage se veut une « profanation », entendue comme une exhumation du passé rendu au public et un travail qui « éveille les morts en écrivant les questions qu’ils nous posent ».  La pseudo objectivité du travail historique laisse sa place non seulement au sensible mais à une revendication d’anachronisme annoncé, affiché, dans la ligne des travaux de Nicole Loraux.

Les thèmes de ces articles, l’insurrection comme droit fondamental, puis récusé, les émotions populaires, les manifestations et 
les expressions de la violence, mais aussi l’espérance, l’humanité, l’universel, sur des périodes diverses qui vont de la Révolution au Kosovo, témoignent de cette volonté de partir du présent et des émotions de notre temps. Car ce sont les problèmes actuels qui sont mis en perspective et parfois en miroirs par ces investigations du passé : passage de la terreur au terrorisme, processus de justification de la violence et de la répression, de légitimation du droit d’ingérence et de références à la sphère de la morale mais aussi l’accaparement mémoriel comme moyen de dénaturation et de captation d’un passé.

On l’aura compris, cet ouvrage, dont l’introduction peut apparaître difficile2, invite à penser à nouveaux frais et notre présent et notre histoire. Les allers-retours entre le présent et le passé sont bien des « exercices de conscience historique » qui disent autant sur notre présent que sur notre passé et qui dans le récit, à la dimension esthétique revendiquée, d’une « histoire chaude » comme matrice de notre actualité, c’est à dire du temps et du lieu de notre action, nous invite à penser autrement notre existence historique.

1  Fustel de Coulanges faisait même de l’oubli du présent la condition de possibilité d’une « science pure » en histoire.

2  Ou seulement déstabilisante.


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