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Cahiers de Psychologie Politique

Quand les mots « inconscient » et « collectif » sont assemblés, et dans un geste inconsidéré, posés sur la table, l'impudent qui ose cette association prend le risque de faire l'objet d'un tir groupé, tir de barrage, tir routinier, tir réflexe, au demeurant plus encombrant que dangereux. En étudiant brièvement ces réponses trop rapides que l'on pourrait décrire comme un réflexe pavlovien caractérisant plusieurs champs (psychanalyse, psychologie, sociologie, linguistique, histoire et sciences politiques...), on peut se donner quelques éléments pour comprendre l'ensemble des enjeux qui accompagnent la notion d'inconscient collectif. La qualité du refus, la densité et l'étendue de la méfiance constituent une série d'indices indiquant l'importance du thème et sa centralité. Nous demandons au lecteur d'être patient et de nous autoriser une petite mise en perspective purement conceptuelle, nous reviendrons plus tard à l'historicité du concept. Mettons-nous devant les yeux une typologie non-exhaustive de ces réactions :

- Première objection : l'inconscient collectif ne peut pas exister, puisque l'hypothèse jungienne des archétypes relève de la fantaisie. Il n'y a pas de contenu, de schème générateur, de représentation souche qui précède l'expérience sociale. Quel en serait le contenu ? Mais aussi et surtout, quel serait alors le contenant ? Doit-on imaginer un ensemble de formes dans les nuées, ou bien une cachette cérébrale emmagasinant l'expérience de l'espèce depuis la nuit des temps ? Dans une telle perspective, on attribue à l'hypothétique inconscient collectif un contenu stable quoique modifiable. Il est stable en ce sens qu'il est inconsciemment transmis. On se refuse à l'imaginer tant rien n'indique dans l'expérience l'existence d'un tel contenu et l'on préfèrera affirmer qu'il n'y a rien qui précède l'expérience sociale et l'expérience psychique.

- Deuxième objection : ou l'objection bourdivine. On dira que d'un point de vue sociologique, substituer « inconscient collectif » à habitus masque toute la part consciente du travail du symbolique, des normes, des valeurs et des représentations. Nous devons mettre l'accent sur le travail conscient de la socialisation. Cette idée d'inconscient collectif comme contenu inaccessible à ceux qui le produisent par leur action modifierait la posture de l'observateur. Ce dernier devient dépositaire d'une connaissance centrale, décisive et exclusive qu'il conviendrait de contrôler drastiquement par un code de déontologie.

- Troisième objection : l'expérience ne nous donne que des sujets. Chaque sujet produit une synthèse de ce qui est acquis et on ne saurait confondre certains traits innés que l'on qualifiera d'instinctifs avec un « inconscient » collectif. Dans une perspective freudienne, l'inconscient n'est ni individuel, ni collectif, il est entre nous.

On pourrait synthétiser ces objections de la manière suivante : 1/ il n'y a pas de schème a priori qui détermine l'expérience collective (cette réfutation s'adresse aussi bien au structuralisme qu'à la théorie jungienne des archétypes). 2/ On doit considérer que le travail des fonctions de socialisation est toujours à la fois conscient et inconscient et ne se résume pas à l'un ou l'autre de ces aspects. 3/ le sujet n'est déterminé par aucune instance collective tyrannique et inaccessible. En positif, on traduira ces énoncés de la manière suivante : rien ne précède l'expérience sociale, celle-ci est créatrice, consciemment et inconsciemment et le sujet produit une synthèse de ce qu'il incorpore. L'expérience sociale est souveraine et l'individu est libre. Tout ceci est bel et bon mais ces propositions n'invalident en rien l'hypothèse d'un inconscient collectif. En effet, on peut postuler que l'inconscient n'est pas un contenu mais une qualité, pas un schème mais une fonction (on dirait plutôt une forme d'utilité). Autrement dit, l'hypothèse de l'inconscient collectif peut partir du problème suivant : toute organisation collective, toute socialisation a besoin de faire basculer dans l'inconscient un certain nombre d'éléments. Au lieu d'étudier comme le fit si bien Maurice Halbwachs la mémoire collective, on pourrait étudier l'oubli collectif. Cet oubli ne serait pas un contenu laissé de côté par l'usage, les tabous et les normes du groupe. Au contraire, ce serait simplement un geste permettant l'utilisation facile et insouciante de faits sociaux. Ici, l'oubli social devrait être considéré comme une validation, comme l'habilitation qui permet à une norme, une représentation, une pratique d'entrer dans la sphère de la socialisation naturelle. On pourrait écrire l'équation suivante : norme naturelle i.e norme suffisamment incorporée pour être mobilisée sans être reconnue comme norme = norme incorporée et/ou produite inconsciemment, par cette qualité spécifique mais non exclusive de l'action sociale de pouvoir faire basculer la qualité collective dans l'inconscient.

En conclusion de son excellent article « A la recherche de l'inconscient collectif, un inconscient qui serait politique » Jacqueline Barus-Michel affirme que : «si l'on prend pour référence l'inconscient freudien, ne peut être dit inconscient et collectif que ce qui est refoulé ou dénié par le groupe et qui concerne le lien social ». Ce point est trop solidement démontré au cours de l'article pour que nous nous y attaquions frontalement. En revanche, il y a dans cet énoncé un préalable étonnant. Pourquoi prendre pour référence l'inconscient freudien ? Existe-t-il quelque chose comme un monopole lexical ? Les humains ne reconnaissaient-ils pas avant les recherches de Freud que certains phénomènes sont conscient et d'autres inconscients ? Nous ne parlons pas de possession, de lapsus ou de refoulé que les sociétés primitives ont pu décrire ou interpréter dans un registre mythologique, mais plus simplement de l'inconscient comme concept décrivant la profondeur de la vie psychique. Saint Augustin y fait allusion dans Les Confessions (§30, Chapitre 10), se plaignant au Seigneur que des rêves qu'il ne maitrise pas viennent le hanter. Leibniz en a aussi parlé dans Les nouveaux essais sur l'entendement humain mais c'est dans l'Allemagne romantique du XIX siècle que le concept va être développé (on pourra citer Von Hartmann avec Philosophie des Unbewussten (Philosophie de l'inconscient en 1869). Mais de manière plus décisive, Les règles de la méthode sociologiques paraissent en 1895 et énoncent très clairement les conditions dans lesquelles on peut et l'on doit penser un inconscient collectif (le terme n'est jamais utilisé par Durkheim, bien qu'il fasse référence à ce qui dans l'incorporation des faits sociaux mais aussi et surtout dans leur production, relève d'une action inconsciente). Le texte est si explicite qu'on ne comprend guère les précautions postérieures des héritiers de Durkheim et Mauss.

« Or, si cette puissance de coercition externe s'affirme avec cette netteté dans les cas de résistance, c'est qu'elle existe quoiqu'inconsciente, dans les cas contraires. Nous sommes alors dupes d'une illusion qui nous fait croire que nous avons élaboré nous mêmes ce qui s'est imposé à nous du dehors. Mais si la complaisance avec laquelle nous nous y laissons aller masque la poussée subie, elle ne la supprime pas ».

Ce texte date de 1895, soit 17 ans avant la publication de Quelques remarques sur le concept d'inconscient en psychanalyse (21 ans avant que Jung fasse mention de l'inconscient collectifi) et si les textes de Freud et de Durkheim ne se font pas concurrence (quoique Freud cita Durkheim pour le réfuter dans Totem et Tabou) elles sont toutes deux cohérentes, n'ayant pas le même objet). Cette querelle de date pourrait paraître spécieuse si l'historicité du concept d'inconscient n'avait une telle importance dans la construction d'une réflexion sur l'inconscient collectif. L'antériorité, si tant est qu'elle soit absolue n'est pas un argument mais seulement le fondement symbolique d'une réflexion autonome, en dehors de l'héritage freudien ou jungien. Cet héritage sociologique peut faire l'objet d'une adoption dans toutes les disciplines des sciences humaines tant sa qualité est pluridisciplinaire. Durkheim remarque simplement que la plupart de nos manières de sentir, de dire, de penser et d'agir font l'objet d'un basculement dans l'inconscience. La contrainte collective doit être la plupart du temps inconsciente. Ainsi, en psychologie comme en linguistique, on pourra étudier l'influence inconsciente sur l'individu ou sur la langue du travail du collectif par lui-même, de manière consciente ou inconsciente. Tout cela a déjà été fait d'ailleurs, mais le succès de l'acception psychanalytique de la notion d'inconscient a, pour partie au moins, empêché le développement de ce lieu de rencontre pluridisciplinaire  

Pour revenir à une perspective strictement durkheimienne, par inconscient collectif, on désignerait d'une part la faculté individuelle (partagée par tous ou presque tous) à oublier la qualité sociale ou collective de telle ou telle manière de penser, de sentir ou d'agir ; d'autre part ce besoin de socialisation qui consiste à faire basculer dans l'inconscience un certain nombre de contenus, de pratiques de normes et de représentations. L'inconscient collectif est ici proposé comme condition de possibilité de toute socialisation et comme faculté de l'être socialisé. Cette approche s'oppose au propos de Jacqueline Barus-Michel tant le basculement vers l'inconscient collectif concerne essentiellement les faits sociaux normaux : l'incorporation pleine et entière de la norme impose un oubli, un déni de sa qualité normative. Elle peut sembler totalement détachée de l'histoire du concept d'inconscient collectif, tant elle paraît exclusivement sociologique. Cependant, elle offre une plate-forme pluridisciplinaire, elle offre un lieu commun, un point de jonction et de discussion entre de nombreuses disciplines. Par ailleurs, Jacqueline Barus-Michel note dans le même article : « La constitution n'est pas présente à notre conscience, ni les systèmes bien qu'on sache en jouer, mais ce n'est pas l'inconscient (substantif), du moins si on lui accorde la spécificité apportée par Freud passée dans l'acception commune, à savoir non seulement ce qu'on ne sait pas mais ce qu'on ne veut pas savoir et dont on est agi ». Quand bien même on accorderait ce point, alors le propos de Durkheim comme une observation attentive du problème permettent d'engager une controverse riche avec notre auteur. En effet, ne peut-on dire que l'on ne veut pas voir ce qu'il y a de social dans notre action afin de croire en une figure aimable de l'acte authentique. Mais cet amour n'est-il pas lui-même daté ? Il se pourrait que le basculement dans l'inconscient de la donnée sociale permet de maintenir autonome la fiction du sujet. Pour que des sujets existent en tant que tels, il faut que ce qui les agit en tant que sujet bascule dans l'inconscient ou dans une conscience tragique de leur solitude.

Histoire d'une rencontre avec l’inconscient collectif.

L’origine de mon travail sur l’inconscient collectif vient du choc entre un séminaire sur le symbolique et des actions en psychodynamique du travailii. Dans un séminaire sur le symbolique, on travail sans cesse sur l’hypothèse d’une structure a priori qui constituerait un entre-nous, un inconscient collectif qui s’incarne chez Lévi-Strauss dans l’idée d’un système symbolique a priori. Dans le cadre des actions de psychodynamique, les difficiles relations entre psychologue, sociologue et psychanalyste posait le problème du lieu commun entre ces disciplines, et d’autre part, de la façon dont chaque discipline régule les relations avec les sujets sur lesquels elle agit. La question qui se posait était pour nous : pourquoi les sociologues ne peuvent parler d’inconscient collectif, modifiable consciemment et inconsciemment, pourquoi ne peuvent-ils agir ou co-agir sur l’inconscient collectif (par une forme de perlaboration sociologique)? Ce qui est difficile avec l’inconscient collectif, c’est que décrire ne suffit pas (ce n’est pas parce que j’ai lu les ouvrages de Pierre Bourdieu, par exemple De la distinction, Les héritiers ou la Production de l’idéologie dominante que je peux me débarrasser de mon habitus de classe). Je cherchais donc un point de départ en sociologie pour parler d’inconscient collectif, c'est à dire de cette disposition de chacun à faire basculer dans l'inconscience la négociation inégale entre soi et le social. Je l’ai trouvé chez Marcel Mauss et cette rencontre est détaillée dans l'article « L'inconscient collectif, du rassemblement à l'émeute ». Cette genèse quelque peu chaotique de la réflexion, qui fut heureusement orientée et complétée au cours des réunions des Cahiers de Psychologie Politique témoigne cependant de certains traits saillants du sujet.

Il se rencontre dans la pratique ; il est pluridisciplinaire ; il fait l'objet d'un refoulement conscient ou inconscient. Ce dossier pourrait s'intituler L’Inconscient collectif comme lieu commun. Il a pour but de proposer un renouvellement de la collaboration entre psychologie, linguistique, psychosociologie, psychanalyse et sociologie autour d’un objet commun : l’inconscient collectif. On peut considérer ce dernier comme une synthèse entre perspective subjectiviste et objectiviste. Il permet de considérer l’inconscient comme une disposition de chacun à assimiler et incorporer un ensemble de normes, préalable nécessaire pour que chacun puisse faire exister la société à travers son action et les interactions dans lesquelles on se trouvera engagé. Un surmoi négociable mais qui aurait le talent particulier d’effacer son origine sociale en chacun voir de s’effacer totalement. Il définit aussi bien les catégories de l’entendement, de la perception -les gouts- que l’habitus de classe, et les styles de pensés chers à Mary Douglas.

Le grand absent

On se prive de parler d’inconscient collectifiii. Pourquoi et avec quelles conséquences ? Historiquement, il y a une double réticence à utiliser la formule. Une réticence épistémologique et une réticence politique, si tant est qu’il soit réellement possible de séparer les deux mouvements. La réticence épistémologique a été renouvelé : réticence à adopter le vocabulaire dont s’emparait la psychanalyse la psychologie, concurrence entre ses deux disciplines, volonté objectiviste de considérer les faits sociaux comme des choses et non comme des représentations, volonté de parler plutôt de matérialisme historique et d’imaginaire social, crainte d’une assimilation aux perspectives jungiennes qui impliquent un inconscient collectif qui aurait un contenu déterminé, tentatives d’échapper à une anthropologie structurale qui penserait l’inconscient collectif comme un système symbolique qui précèderait toute expérience sociale, tentative de rapporter à un système social, c'est-à-dire de produire la rationalisation nécessaire pour toute forme de fonctionnalisme.

Politiquement, la résistance se fait autour d’un autre axe bien que l’on fréquente les mêmes auteurs. On doit pouvoir échapper à l’inconscient collectif parce qu’il est urgent de pouvoir affirmer que l’on peut modifier consciemment le symbolique, que l’on peut faire des politiques conscientes du symboliques. On trouve de telles affirmations chez Durkheim, Mauss, Bourdieu mais aussi dans une certaine mesure chez Castoriadis(1975iv). Durkheim parlera des manifestations de l’âme collective et de l’organisation de rassemblement dont la fonction sociale est de raffermir les liens d’appartenance, Mauss parle de l’élaboration des techniques du corps, Bourdieu parle de la construction de l’habitus et des stratégies mises en œuvres par les classes dominantes pour asseoir cette domination et faciliter l’incorporation de l’habitus des classes dominées. Castoriadis pense aussi la construction de l’imaginaire sociale. Or, ce que l’on construit consciemment ne sautait être désigné comme un inconscient. Mauss a pourtant établi que cet inconscient collectif peut changer l’image du corps, que le symbolique peut avoir une puissance létale, que les catégories de l’entendement sont perçues comme a priori, que des catégories comme le moi sont construites collectivement. Le meilleur exemple de synthèse est probablement offert par Georg Simmel qui dans Les grandes villes et la vie de l’esprit, pense une variation concomitante de l’organisation du travail et de la conscience (sphère profonde et sphère superficielle de la conscience).

Bourdieu résume très bien ce point dans Esquisse d’une théorie de la pratique : « La théorie de l’habitus fait surgir tout un ensemble de questions que la notion d’inconscient a pour effet d’occulter et qui renvoient toutes à la question de la maitrise pratique et des effets de la maitrise symbolique de cette maitrise, dont la question de l’institutionnalisation et de l’explication corrélative des faits est un cas particulier ».

Le problème d’une telle perspective, c’est qu’elle oblitère le versant psychique de la vie sociale. Elle nous rend en quelque sorte trop surs de notre fait et elle laisse de côté tout un aspect du développement et de l’appropriation des faits sociaux. Il faut y réfléchir. Auparavant, réglons son compte à cette objection « bourdivine ». Elle disparait dès lors que l’on accepte l’idée de politiques conscientes du symbolique. Elles ne sont possibles que dès lors que l’on conçoit qu’un élément conscient puisse devenir inconscient. Or c’est toute l’idée du fait social ou de l’habitus qui demandent ce point comme condition de possibilité. Même la théorie durkheimienne des catégories de l’entendement (Cf. Les formes élémentaires de la vie religieuse) implique la possibilité d’incorporer, de rendre inconscient des faits négociés collectivement. La théorie maussienne du fait social total, de l’humain total, ou selon l’expression de Camille Tarot, l’homme feuilleté réclame capacité de synthèse en chacun. Or sans inconscient, il faudrait réactualiser avant chaque action l’ensemble des conditions de genèse de la scène sociale. En réalité, toute idée de système social incorporé et produit en acte par les individus suppose cette faculté d’incorporation, on pourrait dire cette faculté à l’oubli. C’est la faculté que la société a de s’oublier elle-même, en chacun. Le meilleur exemple de ce maquillage est offert par La distinction. Les goûts définis socialement sont ce que nous percevons comme ce qu’il y a de plus personnel en nous. De même, comme le relève Mauss dans « Les techniques du corps », nous apprenons socialiement à nous servir de notre corps avant de nous attribuer les traits saillants de cet apprentissage (apprendre à dormir dans un lit, la nuit, allongé, et ne pas trouver le sommeil hors de ses circonstances).

Si on élargi le champ, on pourrait s’interroger sur la faculté d’oblitérer certain points dans la mémoire collective, l’oubli et le pardon étant des fonctions élémentaires de socialisation (toute reconstruction de l’histoire en procède). Plus simplement, on pourrait en revenir à Sociologie et anthropologie pour se donner un point de départ pour considérer la part inconsciente du travail social. Si l'on s'en tient au texte maussien, on doit considérer l’inconscient collectif (la formule n'est pas maussienne) comme un ensemble de systèmes symboliques modelables, en discussion consciente tout en procédant d’une fonction inconsciente. D’un point de vue maussien, l’inconscient collectif est l’ensemble des normes qui surgissent lors de tout rassemblement, pour limiter la communion, pour maintenir les distinctions, la pluralité des êtres. Cet inconscient peut-être temporairement conscient, ou resurgir à la conscience sporadiquement, mais pour avoir son efficacité sociale, il doit rebasculer dans une pratique inconsciente du social. C'est ce qui produit la confusion identifiée par Durkheim dans Les formes élémentaires de la vie religieuse. La communauté confond sa propre puissance de socialisation et le divin, parce qu'il perçoit en même temps l'ensemble des normes, parce qu'il se perçoit lui-même, sans reconnaître le fruit de son travail, l'ayant fait basculer dans l'inconscient. En partant de l’œuvre de Mauss, on peut élaborer une méthodologie de l’inconscient collectif dont nous avons détaillé les éléments saillants dans un article pour la Revue permanente du Maussv.

Ce qu’on gagne à théoriser l’inconscient collectif

D’une part, on parle d’une fonction individuelle de socialisation. Chacun possède en soi une disposition à l’incorporation, c'est-à-dire à la constitution d’un inconscient collectif, d’un moi social qui s’ignore pour partie bien qu’il puisse être négocié consciemment et inconsciemment.

Ce faisant, on permet une collaboration entre psychologie et sociologie puisque l’on rend un lieu commun à la sociologie et à la psychologie politique. Je dis rendre parce que Mauss propose déjà cette synthèse. Il considère l’inconscient collectif comme un ensemble de systèmes symboliques modelables, en discussion consciente tout en procédant d’une fonction inconsciente. Dans Rapports réels et pratiques de la sociologie et de la psychologie, Mauss affirme la complémentarité entre les deux disciplines. Là où la psychologie observerait des faits sociaux anormaux, la sociologie observerait d’immenses chaînes de faits sociaux normaux. Mais les faits sociaux anormaux semblent permettre des synthèses entre des systèmes symboliques incommensurables (il donne l’exemple des shamans). Les shamans ne sont pas fous, la société leur demande d’assurer des synthèses entre des systèmes symboliques incommensurables les uns aux autres.

-D’autre part, on rend sa complexité à un objet qui ne se constitue que par l’action coordonnée de l’ensemble des sujets et qu’il est extrêmement difficile de saisir ou de maîtriser parfaitement. D’une certaine manière, on rompt un tabou, on rouvre une collaboration et on se charge d’une nouvelle difficulté.

-En cela bien entendu, on constitue une vigie particulièrement efficace ou du moins particulièrement sensible aux évolutions de l’inconscient collectif, à ses évolutions inconscientes ou aux manipulations qui le visent. Ceci permet de rendre des comptes au sens commun sur le sens commun, non par tant pour lui offrir une meilleure connaissance de lui-même mais pour mettre en discussion consciente ce qui se joue, pour augmenter sa liberté (origine consciente de son action). Cela permet par ailleurs de poursuivre la vieille lutte contre l’anomie, c'est-à-dire contre le penchant à la destruction et à l’acosmisme, présent dans nos sociétés.

-La notion d’inconscient collectif permet une collaboration, une vraie pluridisciplinarité autour d’un même objet tout en maintenant la spécificité des approches. La vie de l’inconscient collectif relève à la fois d’un processus de socialisation que d’une détermination de la vie psychique individuelle et collective. La propagande vichyste pourra ainsi être envisagée comme une façon de faire société ou comme une forme de manipulation psychologique. Dans le cadre de recherche action en sociologie clinique ou en psycho dynamique du travail, un effort sociologique sur l’inconscient collectif permettrait de construire une éthique de la recherche pour des sociologues qui reconnaîtrait leur influence sur l’inconscient collectif (quelle que soit l’échelle du groupe, du microcosme à la société en général). Contrairement à la controverse qui opposa Malinovski et Ernest Jones sur l’universalité du complexe d’Œdipe en 1923 (Cf. La sexualité et sa répression dans les sociétés primitives), une telle collaboration considèrera toujours que le symbolique est sans cesse élaboré collectivement même si l'on peut identifier des éléments, voire réintroduire ces derniers dans les sociétés contemporaines. C’est en cela que les sciences humaines feront consciemment une œuvre politique. La notion d'inconscient collectif n'a pas besoin d'une caution d'universalité ou d'immortalité. C'est ce qui se fait, se faisant ; c'est ce qui surgit de l'incorporation du travail social, c'est un basculement dans l'oubli qui donne une qualité nouvelle à l'essentiel des faits sociaux.

Enfin et surtout, l'utilité d'identifier l'inconscient collectif comme ce qu'il est permettra peut être de restaurer un semblant de déontologie dans les rapports qu'entretiennent les sciences humaines à cette part inconsciente de la vie collective. En modifiant l'inconscient collectif, en l'auscultant, en le travaillant ou en rendant des comptes au sens commun sur les modifications de l'inconscient collectif, on ne fera rien d'autre que ce que les sciences humaines font déjà, mais on le fera avec plus d'honnêteté, ou, en reprenant un concept tristement célèbre, avec plus de transparence.

Les articles

Les réponses à notre appel à contribution ont ceci d'extrêmement satisfaisant qu'elles couvrent une large partie du champ des réponses possibles : pluridisciplinarité, discussion des termes du sujet, jeu avec les termes du sujet, approche épistémologique, politique, sociologique, psychosociologique, linguistique, historique (…), contestant l'approche jungienne, utilisant Jung, partant de Freud ou de Lacan, de Mauss ou de Lévi-Strauss. Cette vigueur de la réaction nous permet d'offrir au lecteur un dossier construit, et illustrant un cheminement qui ne se conçoit pas un processus linéaire de progrès mais comme une manière de faire le tour de la question. Il est temps pour nous d'en présenter un florilège.

L'article « Entre agir et institutions : quelle place pour l'inconscient collectif » de Céline Attard et Jean-Louis Pedinielli, par sa qualité, sa rigueur et son détail vous servira adéquatement d'introduction au problème.

Allez vous délecter ensuite avec la proposition audacieuse d'Alain Deniau (« L'inconscient, c'est le politique »), proposant l'homme analysé comme idéal politique contre le fanatisme de l'un, c'est à dire le refus absolu et destructeur de l'altérité (source pourtant primordiale du jeu politique. On retrouvera le lien entre inconscient collectif et politique dans l'article cité plus hait de Jacqueline Barus-Michel.

Si vous avez l'envie de quelque promenade historique, vous aurez la possibilité de fréquenter la Rome de 1870 avec les outils Jungien (Guy Lanoue, La construction de Rome, archétype de la patrie) ou dans une perspective préférant l'idée d'un imaginaire collectif, plongez vous dans la prose de Sandrine Blondet qui étudie cet imaginaire dans le théâtre français du XVIIème siècle (L'usage théâtral du Mythe au XVIIème siècle : manifestation de l'inconscient collectif, ou manœuvre concurrentielle très consciente ?). Dans une perspective assez proche, on trouvera l'article de Remi Astruc « Fonctionnement de la « figure » comme personnage archétypique du roman moderne ».

« Ce sont des œuvres qui déploient ce qui s’apparente en fin de compte à une forme de « familiarité étrangère », des œuvres qui par là même nous « parlent », c’est-à-dire nous apportent quelque chose, à nous individuellement et à n’en pas douter à des milliers d’autres comme nous (dans une communauté de réaction qui nous réunit donc à notre insu). Même si c’est une évidence confusément ressentie, il fait alors peu de doute qu’une procédure inconsciente, quelque soit le nom que l’on veuille bien lui donner, intervient dans le je-ne-sais-quoi qui fait que ces œuvres, leur personnage, leur histoire nous fascinent plus que d’autres ».

Trois perspectives différentes en linguistiques nous sont offertes par Josette Larue Tondeur (« L'inconscient collectif langagier »), Fréderic Torterat (« Entre linguistique, psychologie politique et sociologie des médias, les écarts discursifs comme lieux de l'inconscient collectif ») et Pascal Fugier (« La sociologie et la psychanalyse au carrefour du symbolique – point de rencontre du contenu collectif de l’inconscient »). Un grand nombre d'aspects sont ainsi passés en revue : l'évolution phonétique, la pluridisciplinarité, l'enjeu politique.

Sara Marinari se propose, dans son article intitulé « Le public de Gabriel Tarde ou comment repenser l’absence d’un inconscient collectif » de substituer l'inconscient tel qu'il est pensé par Freud et Jung par les perspectives interactionnistes de Tarde ou Goffman comme un moyen de penser « public sans la notion d’inconscience ».  

Quant à Toshiaki Kozakaï, il prend immédiatement un parti pris hors du dilemme freudo-jungien : « L’inconscient collectif qui consititue la trame de cet article n’est ni freudien ni jungien. Les phénomènes collectifs échappent au contrôle des humains. Le fonctionnement social est de nature inconsciente, non parce qu’il se situe à un niveau trop bas, mais au contraire parce qu’il se situe à un niveau trop élevé pour que la conscience puisse se l’approprier. Les informations constitutives du système social sont disséminéées dans son ensemble. Pour remprendre l’expression de Hayek (1969), nos processus cognitifs ne sont pas sub-conscients, mais supra-conscients » dans son article « Fiction sociale et inconscient collectif » qui se centre sur l’analyse de trois faits sociaux circulaire, le crime, la monnaie et le don.

Avec des démarches et des humeurs notoirement différentes, Jean Louis Marie (« Les psychologies cognitives et évolutionnistes renouvellent-elles la notion d'inconscient collectif ? ») et Caroline Rutten (« Culture et inconscient collectif, de l'archétype au stéréotype ») nous font l'honneur d'apporter la contribution des sciences cognitives à cette réflexion sur notre cher objet.

Nous avons laissé la parole à nos pires contradicteurs, et ce à dessein. Quand Caroline Rutten finit par décrire l'inconscient collectif comme une douce fable, elle ajoute encore une qualité à la disposition qui nous occupe, ses objections à la conception jungienne enrichissent toute autre acception du terme.

En guise de conclusion, reprenons celle de Jean Louis Marie, qu'il présente lui-même comme “mélancolique” et “provisoire” : “On l’a déjà dit l’anti-naturalisme des sciences sociales s’est durci tout au long du XXème siècle. Ce repliement ne repose pas, loin s’en faut, uniquement sur des raisons scientifiques. Y sont également engagées des considérations morales et politiques inspirées par l’histoire. L’idée d’un implicite partagé dont les fondements sont en partie naturels est volontiers jugée comme conservatrice voire politiquement dangereusevi. A ces considérations fortes s’ajoutent, là aussi de façon de plus en plus lourde, les contraintes de productivité et de compétitivité auxquelles doivent satisfaire aujourd’hui les chercheurs et qui leurs imposent une spécialisation de plus en plus étroite. Le renouvellement de notre réflexion sur l’implicite partagé suppose une ouverture interdisciplinaire réelle. Cette ouverture a un coût d’entrée intellectuel élevé et suppose une transformation de nos mœurs académiques sans débouché profitable immédiat. L’ensemble contribue vraisemblablement à en éloigner la perspective”. La construction même de ce numéro des CPP est une démonstration de ce que notre auteur peut reprendre espoir. Poussera-t-on la malice jusqu'à lui faire remarquer que cette notion d'implicite commun qu'il préfère à celui d'inconscient collectif participe de cette logique de chapelle qui consiste à dire (et ce depuis plus d'un siècle) : “oui, c'est bien cela dont on parle, mais pour ce qui est de chez moi, je voudrais plutôt qu'on l'appelle ainsi, et qu'on en regarde tel aspect”. Pour le meilleur ou pour le pire (ce sera au lecteur de juger), nous avons dépassé cet obstacle, essentiellement grâce à la vigueur des contributeurs.

Bonnes lectures,

Alexandre Duclos

i  Carl Gustav Jung employa la formule « inconscient collectif » pour la première fois en 1916 au cours d'une conférence Uber das Unbewusste und seine Inhalte (« Sur l'inconscient et son contenu »).

ii  Qu'il me soit permis de remercier dans ses lignes Marie France Maranda, Phd de Sociologie à l'Université Laval ainsi que ces étudiants Jean Simon Deslauriers, Simon, Christian Genest, Anne Paillé Marché avec qui, lors d'un séminaire doctoral consacré au sujet, j'ai pu approfondir mon travail sur l'inconscient collectif, lui-même entamé dans un cours d'Olivier Clain sur le Symbolique. Leur aide et leurs recherches mon été d'un grand secours pour m'aventurer sur ces terres risquées.

iii  Nous parlerons ici essentiellement de notre chapelle, la sociologie. Que le lecteur nous pardonne, nous connaissons trop mal les autres pour nous attribuer le droit d'en parler.

iv  Cornélius Castoriadis, L’Institution imaginaire de la société, Paris, Le Seuil, 1975

v  http://www.journaldumauss.net/spip.php?article684

vi  Pinker (Steven), "Comprendre la nature humaine », Odile Jacob, 2005, 1ère édition US 2002 ; Marie (Jean-Louis), Entre débat scientifique et querelle politique : la réception des sciences cognitives par la science politique, in Dufourt (Daniel) et Michel (Jacques) dir, "La vie politique de la science", L’interdisciplinaire, Lyon, 2008, pp. 113-132


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