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Cahiers de Psychologie Politique

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Compte rendu de Constantin Salavastru, Essai sur la problématologie philosophique. Approche critique et applicative, Paris, L’Harmattan, 2010.

Comme il allait le dire dans la section finale du livre, appelée Bilan, Constantin Salavastru fut séduit par la problématologie longtemps avant la construction du présent ouvrage. C’était dans la deuxième moitié des années ’90, lorsque l’auteur de l’essai que nous avons choisi de présenter ici faisait ses premières lectures de grammatologie et de problématologie. Derrida, pour la grammatologie, et Michel Meyer, pour la problématologie, semblaient satisfaire le logicien de Iasi, aussi bien par la perspective qu’ils proposaient, que par les possibilités qu’ils ouvraient au chercheur toujours en quête de schémas capables de rendre compte de discours des plus diverses champs de la création humaine, allant de la Science jusqu’à la philosophie et de la littérature jusqu’à la politique.

Le professeur Salavastru n’a jamais rencontré Derrida, mais il a rencontré Michel Meyer, après avoir été scandalisé par la rencontre avec le texte du premier, pendant un stage de recherche à l’Université de Neuchâtel, en compagnie de Denis Miéville, entre autres. Ce qui l’avait choqué chez Michel Meyer c’était l’affirmation qu’on avait manqué de s’occuper du concept de problème en philosophie. Ce n’est que plus tard, après des lectures et des discussions sur la question, que Constantin Salavastru avait compris la justesse de cette affirmation : il este vrai que toute l’histoire de la philosophie n’est qu’un entassement de problèmes, mais on n’avait pas encore réfléchi au concept même de problème. Avec les nouveaux points de vue, cela allait changer : on allait mettre au centre de toute analyse l’idée que tout énoncé n’est que réponse à un problème qui a été posé et qui attendait une solution, une réponse. Découvrir le problème et le questionnement, son corollaire, nous avance beaucoup plus dans l’interprétation de ce qui se passe autours de nous et de ce qui est dit dans les discours environnants, en comparaison avec ce qu’on peut bien obtenir des autres schémas d’analyse connus. L’aventure problématologique où Salavastru nous invite à l’accompagner ne comporte pas trop de risques pour le lecteur, car elle se fonde sur l’autorité de la voie ouverte par Kant, celle de la critique.

Comme L’Essai de Constantin Salavastru comporte, outre la partie critique, une partie applicative, l’auteur prend ses précautions et nous fait savoir dès le début que son entreprise n’est pas sans risques, mais il nous incite à la lecture de son livre en nous assurant qu’il ne fait qu’ouvrir la porte et que de toute façon on en aura pour son argent : “Si nous n’avons pas trouvé les meilleurs solutions d’interprétation, nous avons sans doute laissé au lecteur de textes philosophiques la confiance, le goût et, peut-être, le plaisir de les chercher !” (p. 14).

Sur les traces de Peirce, qui partait de la différence entre le sentiment de doute et celui de conviction, pour dire que les humains savent, en général, quand ils veulent poser une question et quand ils veulent prononcer un jugement, Constantin Salavastru parle des questions que l’individu humain ne cesse de se poser, soit du point de vue cognitif (la question adressée à l’altérité, dans une relation dialogique), soit du point de vue psychologique (la question a le rôle de déclencher une relation dialogique polémique). L’être psychologique qu’il est fait de l’individu humain un être toujours en quête d’équilibre entre ce qu’il est et ce qu’il pourrait être. De là, la nécessité de la fondation pour comprendre l’acte de l’individu humain de se poser des questions, alors qu’il sait qu’il a la capacité d’en trouver lui-même les réponses. Fondation cognitive vs. fondation rationnelle, fondation affective vs. fondation actionnelle, c’est, presque dans tous les cas, différent de l’enchaînement des raisons des assomptions initiales : on aura toujours quelque chose qui confirme nos idées, qui renforce nos sentiments, qui nous détermine à agir. C’est avec le dialogique que l’auteur fait entrer en scène le problématologique. Il remonte aux sources de l’Antiquité et trouve chez Aristote l’idée que la relation dialogique a toujours été accompagnée par l’interrogativité polémique. Il revient ensuite à notre époque pour constater que cette même interrogativité polémique fait naître des réactions relevant de ce que Michel Meyer appelle problématologie. C’est dans cette section du livre que notre auteur nous invite à nous arrêter sur une définition que Meyer même donne de la problématologie (p. 26), pour nous proposer ensuite le thème du questionnement comme thème central d’une démarche problématologique. C’est, d’ailleurs, une section très dense, où des concepts sont introduits dans ce qui sera une présentation de la démarche problématologique. Il y a d’abord le concept de différence problématologique (qui se traduit par le couple conceptuel question-réponse) ; ensuite il y a la forme de l’énoncé (ou l’assomption contextuelle de l’extériorité) et il y a l’essence de l’intériorité. On y croise une fois de plus Jacques Derrida, avec ses oppositions extériorité vs. intériorité, oralité vs. écriture. En fin de section, Salavastru nous fait remarquer que la différence problématologique se trouve à l’origine de tout acte cognitif ou fondateur.

A partir de là, tout s’enchaîne : l’auteur assume un modèle problématologique d’analyse de la discursivité “en tant que démarche théorique et assomption méthodologique” (p.31), visant à s’en servir “comme instrument d’interprétation rhétorique du discours philosophique”. Pourquoi le discours philosophique ? Parce que c’est dans ce type de discours que la forme se matérialise dans différentes modalités de problématiser l’idée. Prenant base encore une fois dans les visions de Michel Meyer, pour lequel la problématologie remplit une fonction d’organon, notre auteur passe directement à la construction de ce qui sera ses concepts opératoires. Le troisième chapitre de l’ouvrage définit des concepts tels : situation problématologique (une certaine mise en oeuvre de la paire catégorielle question-réponse, en fonction du critère de la distinction et de celui de la problématicité induite ou non par le couple evoqué ci-dessus) et différence problématologique (que l’on trouve “habiter” la situation problématologique). Une observation quant à la présence/l’absence du problématologique et de la différence question-réponse met en évidence quatre types de situations problématologiques qui se retrouvent synthétisés dans un tableau synthétique : on y voit bien que la situation de la différence (différence vs. non-différence) et la situation de la problématisation (problématisation vs. non-problématisation) s’entrecroisent pour définir des types de discours (philosophique, politique, scientifique, religieux), où le premier se caractérise par présence aussi de la différence que de la problématisation.

Avec le quatrième chapitre, C. Salavastru reprend la discussion sur la rhétorique, car il en aura besoin pour montrer comment l’approche problématologique peut servir à l’analyse du discours rhétorique. Les trois composants indissociables de la relation rhétorique – ethos, pathos et logos – sont rappelés pour parler d’une construction de Michel Meyer qui propose une hiérarchisation de l’interrogativité selon ces composants, ce qui fait penser aux genres oratoires d’Aristote. Comme il nous a déjà habitués, l’auteur synthétise les question en discussion dans un tableau, lequel est pris, cette fois-ci, chez Meyer et c’est toujours chez Meyer qu’il va chercher l’opposition entre réponse problématologique et réponse apocritique : la première “crée un espace de relation et de sens”, la deuxième résout le problème et donc il le supprime. Dans des pages captivantes, Constantin Salavastru passe en revue des types de discours où la réponse est problématologique en alternance avec d’autres où la réponse est apocritique, comme c’est le cas du discours scientifique. Pour compléter la panoplie des instruments qui lui serviront dans les applications de la deuxième partie du livre, l’auteur s’occupe ensuite (dans le cinquième chapitre) des critères à employer dans l’analyse des discours qu’il a en vue. Il nous propose comme critères du problématologique le couple forme-contexte et il analyse le rapport entre les deux membres du couple sur trois niveaux : celui des énoncés élémentaires, celui des formes discursives de raisonnements mises en jeu dans une séquence discursive et celui de la forme de la stratégie discursive (p. 81). Au niveau de énoncés élémentaires, la difficulté vient du fait que le récepteur a du mal à distinguer entre question authentique et question rhétorique. Pour savoir comment réagir à une question, le récepteur doit faire la différence entre l’authenticité et l’apparence de la question. Or, cela n’est possible qu’à travers la contextualisation de l’énoncé, vue comme fondation de l’authenticité ou de la problématicité d’une question. Il y aura alors la forme (comme marque extérieure de l’interrogativité et de la problématicité) et la fondation (qui sera réalisée par l’analyse du contexte). C’est dans la séquence discursive que le caractère problématologique est maximal. Après avoir constaté que “plus les contextes où un concept apparaît sont larges, diversifiés et inédits, plus celui-ci dévoile ses sens”, Constantin Salavastru nous adresse une véritable exhortation vers la contextualisation comme source d’acquisition catégorielle :”Etendez et diversifiez les contextes et vous qurez à portée de la main la clé de l’acquisition catégorielle la plus adéquate possible !”.

Arrivé au point de la discussion sur la forme et le contexte au niveau des formes de raisonnement, l’auteur laisse le logicien “faire surface” et il veut s’assurer du fait que la forme des actes de raisonnement peuvent aussi dévoiler quelque chose sur le contenu d’une instanciation du raisonnement, c’est-à-dire du contenu et, avec cela, de son caractère problématologique ou non-problématologique. Comme d’habitude, C. Salavastru part des exemples et il donne une re-écriture, sous forme d’analyse logique, de plusieurs séquences discursives, pris chez Descartes, chez Platon, mais aussi chez Tchékhov. Il y a syllogismes et des polysyllogismes et partout il y a l’idée qu’il faut faire attention au contenu (au contexte), lequel, parfois, pourrait introduire le problématologique, surtout si le discours appartient à un de ces domaines où “les distinctions ne sont pas nettes, absolues, indiscutables” (p.94). C’est le bon moment pour revenir sur l’idée que sont problématologiques seulement les séquences discursives tenant aux vérités probables, négociables, celles qui s’inscrivent dans la catégorie de l’opinion.

Le troisième niveau de l’analyse des critères du problématologique est celui des stratégies discursives, que Salavastru définit comme tonalité dominante de l’agencement du matériau brut dont est fait chaque discours (arguments, formes de raisonnement, descriptions, procédures stylistiques etc.). On nous fait remarquer qu’il y a des stratégies dialogiques, des stratégies démonstratives, des stratégies argumentatives-descriptives, aphoristiques, oratoires, polémiques etc. C’est sur une approche comparative entre des textes d’Aristote et de Spinoza que l’auteur prend base pour nous faire comprendre le rôle des stratégies (globales ou partielles) dans la réalisation du caractère problématologique ou non-problématologique d’un discours.

Armé de toutes ces clarifications, l’auteur passe à la vérification du bien-fondé de ses intuitions scientifiques, dans ce qui sera la seconde partie du livre, Applications du modèle problématologique, où nous allons trouver le discours philosophique en trois hypostases : comme stratégie dialogique (avec, pour exemple, un texte pris chez Platon), comme stratégie démonstrative (avec, pour exemple, un texte pris chez Spinoza) et comme stratégie aphoristique (avec, pour exemple, un texte pris chez Heidegger). Constantin Salavastru nous fait remarquer que son choix a porté sur “une série de fragments symptomatiques pour ce qu’a représenté l’essence de la démarche philosophique au fil du temps, symptomatiques aussi du point de vue de l’interprétation problématologique, c’est-à-dire de la primauté accordée à la forme de la pensée philosophique” (p. 112).

On aura des analyses de Théétète de Platon, de L’Ethique de Spinoza et de L’Expérience de la pensée de Heidegger. D’abord, Platon et ses Dialogues. Une observation citée d’après Frédéric Cossutta essaie de tempérer l’élan de ceux qui seraient tentés de voir dans la simple forme de dialogue le problématologique en état pur. “Certes – on lit page 113 – les dialogues de Platon sont écrits et ne retranscrivent pas un dialogue effectif, mais on ne peut réduire pour autant la forme dialoguée au seul rôle d’habillage d’une pensée purement monologique : il y a dialogisme effectif à l’oeuvre dans les Dialogues de jeunesse et de la maturité”. Après avoir pris appui aussi sur Denis Vernant – qui dit tout simplement que “la question du dialogique est philosophique” et que “plus fondamentalement, le dialogue est au cœur de la philosophie elle-même en ce que [...] la philosophie, réflexion sur l’homme, est essentiellement exercice du logos, capacité de penser et de dire qui s’incarne dans le dialogue” (p. 114) – Constantin Salavastru conclut : les dialogues platoniciens sont des formes de la pensée philosophique [et donc] ils ne peuvent être que des relations dialogiques authentiques” (p. 114). Même la remarque sur l’effet suffoquant et inhibiteur de Socrate, autorité suprême qui pourrait mettre fin à toute dispute, ne laisse pas voir dans les dialogues de Platon une sorte de monologue dissimulé. Cette remarque nous prépare à comprendre que le problématologique de ces dialogues est “maîtrisé”. Pour ce qui est du dialogue Théétète, Salavastru nous introduit dans l’atmosphère de son analyse problématologique en mettant en évidence le fait que non seulement la forme dialogique compte, en tant que marque extérieure du problématologique, mais qu’il faudrait faire attention aussi aux éléments de contexte, comme, par exemple, l’autorité des personnages, autres que Socrate même : Théodore est un des mathématiciens les plus connus de l’Antiquité grecque, alors que Théétète est “un des jeunes les plus doués de la cité”. On a donc la compétence scientifique, d’une part, et la soif de connaissances, d’autre part. Avec de tels personnages, le caractère problématologique de la discussion est assuré, car il y aura plusieurs points de vue, des argumentations différentes, un vrai conflit d’opinions. En plus de l’autorité des participants au dialogue, Salavastru parle de certaines indications concernant la construction même du dialogue, “que Platon se croit parfois obligé de dévoiler dans le Prologue” (p. 122), qui comptent dans le sens de la présence du problématologique. Et ce n’est pas tout, du moment que nous n’avons jusqu’ici que des éléments tenant à l’extériorité, des signes extérieurs de la situation problématologique. L’auteur de cette analyse nous invite à considérer aussi les contenus de pensée, qui se dévoilent à travers une analyse contextuelle. Comme on traite de la question de la connaissance, il devient important de comprendre le sens du terme examiner qui apparaît dans le discours de Théétète, mais aussi chez Socrate. Pourquoi ? Simplement parce que, de ce temps-là, en Grèce, examiner voulait dire débattre, négocier jusqu’à l’épuisement des éléments structuraux du problème, c’est-à-dire examiner avec quelqu’un. Dans la discussion qui se déroule dans ce dialogue de Platon, il y a peu de cas de présence de la différence problématologique et on serait tenté de dire les question de Socrate ne sont que des questions rhétoriques, des réponses dissimulées et que, donc, il n’y a pas de vraie situation problématologique (c’est une observation que Meyer même a faite). Constantin Salavastru va à la recherche de séquences discursives où la tonalité dominante est une autre. Pour argumenter, il prend des exemples où la nature du consensus compte comme élément du problématologique, car ce n’est pas un consensus définitif, mais juste une clôture pour le moment : “les consensus intermédiaires (ou séquentiels) remplissent la fonction d’ouverture problématologique” (p. 131). Un autre élément soutenant l’idée de problématologique dans le dialogue analysé (aussi que dans les autres dialogues de Platon) serait les champs sémantiques engendrés par les problématiques traitées : vertu, sagesse, nom etc. Ce sont des champs sémantiques liés à des concepts qui sont problématologiques par leur nature même, par le nombre impressionnant de significations qu’ils peuvent déterminer, par le fait même qu’ils nomment des problèmes toujours ouverts au débat philosophique. Cette profusion de champs sémantiques reflète une propriété du langage philosophique, celle de ne pas bénéficier de normes uniques de la réceptivité : il y aura toujours un sens alternatif et tout sera à reprendre.

Fidèle à sa construction théorique de la première partie du livre, Constantin Salavastru propose aussi de voir le problématologique à travers les micro stratégies du dialogue et il s’occupe des formes des actes de raisonnement et des stratégies discursives. Ainsi, travaillant sur des fragments du dialogue Théétète, notre auteur met en évidence l’existence de raisonnements de type déductif basés sur des relations inter propositionnelles ou inter catégorielles, mais aussi des raisonnements basés sur l’identité logique des propositions, sur l’analogie ou sur l’autorité (autorité du locuteur, autorité de la formule essentielle, autorité de la valeur). Le jeu de Socrate est de nature à nous laisser voir la perplexité cognitive de son interlocuteur et de comprendre à quoi sert de le mettre toujours en impasse cognitive : c’est pour lui épargner les erreurs qui le guettent. Tous ces raisonnements et leur manière de s’enchaîner ne sont pas sans conséquence pour le caractère problématologique de la séquence discursive ou sur ce qui compte pour déterminer la tonalité dominante du dialogue.

Arrivé à son deuxième exemple – L’Ethique de Spinoza – l’auteur fera comme d’habitude, c’est-à-dire il va lever le voile qui pourrait impiéter sur la bonne réception de son analyse. Il commence, donc, par expliquer les contradictions de ce texte de Spinoza, les antinomies “qui jalonnent le discours spinoziste de l’Etique” (p. 149). On apprend ainsi qu’il y a contradiction frappante entre la forme de présentation de la problématique (qui tourne autour de concepts tels : Dieu, substance, cause, liberté etc.) et les problèmes eux-mêmes. Autrement dit, la méthode (empruntée aux sciences et surtout à la géométrie) n’est pas adéquate aux concepts philosophiques. Selon les dires mêmes de Constantin Salavastru, “on retrouve ici une certaine discordance entre la forme discursive et le contexte discursif” (p. 152), ce qui maintient une permanente tension au niveau de la réception des problèmes. Il y a aussi contradiction entre intention et moyens de réalisation, contradiction entre langage et méthode, entre l’amplitude constructive et la limitation réceptive. Toutes ces remarques sont quand même adoucies par le fait que Salavastru reconnaît à Spinoza l’audace de faire appel à la méthode déductive-axiomatique pour aborder des problèmes philosophiques et qu’il trouve dans le texte spinoziste “un certain équilibre entre déductibilité pure et intuitivité absolue” (p. 160). Malgré tout cela, il reste des chances pour retrouver du problématologique dans la construction démonstrative de Spinoza et Salavastru nous propose de voir les cadres de manifestation de la situation problématologique. D’abord, c’est que Spinoza emprunte dans son Ethique la voie de la différence : les énoncés sont totalement distincts des questions qu’ils sont tenus de clarifier. Le signe de la différence est bien là, mais Salavastru signale la présence de la différence aussi sur des alignements plus généraux, la voie de la différence se dévoilant comme plus productive, car elle assure les identités et les individualités conceptuelles. Outre les noms, les modes, les attributs, c’est la définition qui est le signe extérieur de la différence dans l’Ethique. A part cela, il y a la présence ou l’absence du caractère problématologique qui sert à déterminer la situation problématologique. Si l’on se rapporte à la forme démonstrative-déductive des énoncés du texte de Spinoza, alors on constate que ces énoncés sont carrément non-problématologiques. C’est au niveau du contexte que le texte analysé est problématologique. Laissant de côté la contradiction entre la forme et le contexte, notre professeur de logique et de rhétorique nous invite à voir quel est le problème le plus grave dans cette situation où “l’anathème jeté sur la méthode se répercute aussi sur le discours” en tant que tel : c’est le problème de la raison de l’entière construction discursive. Vu sous cet angle, “le rôle des raisonnements de l’Ethique est beaucoup plus complexe et beaucoup plus productif [...] que celui qui consiste à nous mener aux énoncés d’origine” (p. 171). Pour prouver sa position, notre auteur crée une opposition entre vérité déduite et vérité recherchée (ce dernier type est une création : le syntagme est proposé par Salavastru, pour nommer ce qui pourrait être considéré vérité pour l’autre). Entre les vérités déduites (connues comme vérités en soi) et les vérités recherchées, il est évident que c’est les dernières que le texte spinoziste nous dévoile et, donc, on a affaire à la possibilité du polémique et du problématique. Avec cette idée, notre auteur passe à l’analyse des antinomies et de la tension de la construction antinomique. Première observation : “la forme géométrique compromet la valeur philosophique [...]. La tension problématique [...] est annulée, et son caractère problématologique (c’est-à-dire sa profondeur et l’inédit des idées philosophiques) est atténué” (p. 175). En s’efforçant de surmonter une difficulté d’ailleurs insurmontable – à savoir “si le réel (l’objet de sa métaphysique) se différencie de la donnée géométrique idéale (l’objet de la géométrie), alors comment peut-on appliquer à une analyse qui vise le réel une méthode qui est propre aux objets idéaux ?” (p. 176) – Spinoza tombe dans l’erreur et c’est à l’aide d’une re-écriture sous la forme de syllogismes que Salavastru le prouve. Il y a des pages d’une clarté dévastatrice, sans pour autant voir dans la démarche de notre auteur le désir d’annuler le texte spinoziste. En fait, à la fin d’une longue file de démonstrations en ce sens, Constantin Salavastru nous propose de voir dans ces mêmes fissures de raisonnement les signes du problématologique dans le discours examiné. C’est sur cette remarque que finit la discussion sur la stratégie démonstrative dans l’activité discursive.

Comme annoncé déjà, le troisième type de stratégie discursive présenté dans la partie applicative de l’ouvrage dont nous nous occupons est la stratégie aphoristique, l’exemple choisi étant un texte de Heidegger, L’Expérience de la pensée. On peut facilement comprendre que le texte fragmentaire de type aphoristique ait une grande ouverture problématologique, d’où la possibilité du récepteur de prendre un tel texte dans le sens qui lui convient. Une courte visite chez Héraclite, chez La Bruyère, mais aussi chez Alfred de Vigny et chez Michel Foucault permet au lecteur de comprendre le bien-fondé de l’affirmation ci-dessus. Notre auteur remarque, après tout ces exemples, que “les ouvertures problématologiques d’un texte aphoristique sont déterminées [apparemment paradoxalement, notre note, D.S.S.] par la distance entre sa délimitation extrême et l’ambition de tout englober existentiellement” (p. 189) et, plus loin, il ajoute un autre facteur qu’il considère essentiel en philosophie : “la concentration maximale de la pensée dans une expression symbolique minimale”. En plaçant Heidegger sous le signe de la dualité originaire, Salavastru décrit la structure de l’ouvrage de Heidegger qu’il a choisit pour exemple de cette section du déploiment de sa théorie. Il y a dix quintettes, chacun comprenant une séquence poétique et quatre séquences réflexives-métaphysiques. C’est le problématologique chez soi et cela se voit dans la forme extérieure du texte. Mais, ce n’est pas tout : on peut y voir la manifestation simultanée de la pensée poétique et de la pensée métaphysique, propose l’auteur de cette analyse, chacune mettant en évidence l’essence par ses propres moyens. Et il y a plus : deux dires fondamentaux mais différents sur l’essence, unis dans une construction harmonieuse et cette construction qui se soustrait à l’encadrement dans une forme, dans une typologie. A travers les deux types de pensée et les deux types de dire, Heidegger laisse deviner deux types d’intention transportés par le texte, que Salavastru nomme plaisir du texte et profondeur du texte. Il sera donc facile de découvrir la nature du problématologique chez Heidegger. Elle sera mis en évidence par deux types d’analyse : l’analyse problématologique de la séquence poétique et l’analyse problématologique de la séquence réflexive. La première met en relief un mot-symbole (qui assure la tonalité dominante de la séquence toute entière). Bien que ce mot-symbole soit en fait une métaphore-symbole, la séquence poétique est descriptive, ce qui fait qu’elle reduit – parfois jusqu’à annuler – le caractère problématologique du discours. La deuxième analyse porte sur les séquences réflexives-métaphysiques et met en relief leur caractère problématologique maximal. La concentration idéatique de ces séquences a pour conséquence la possibilitépresque illimitée des interprétations. Allant de schématisation discursive partielle en schématisation discursive partielle, Heidegger laisse son lecteur faire des choix et attendre le miracle de l’apparition de l’essence dans le dire. “C’est sur cette tension du miracle attendu – mais qui ne se montre plus – qu’est construit tout l’échafodage du texte heideggerien auquel nous nous rapportons” dira Constantin Salavastru (p. 199). Il faut du courage pour user de la pensée antinomique, pour arriver à l’affirmation paradoxale et le lecteur devra en faire la preuve. Les voies pour y parvenir sont multiples. En travaillant encore une fois sur un exemple, notre auteur constate qu’il y aurait une possibilité d’atteindre le paradoxal en usant d’un oxymore, ou bien un pléonasme, ou encore faisant appel aux procédés rhétoriques (personnification, antithèse, ironie, épiphore). Et c’est justement là que se trouve l’origine du problématologique.

Ainsi s’achève la partie applicative de notre livre et l’auteur sent qu’il est temps pour faire le bilan de son entreprise. A cette fin, il revient encore une fois sur les concepts et les constructions qui lui ont servi pour soutenir sa thèse. Ce sera encore le problème, le questionnment, le couple question-réponse et la différence problématologique ; il y aura toujours la phénoménologie du problème et l’historiologie du problème et surtout il y aura la permanentisation du problème par l’interrogation radicale.

Le livre se ferme sur une sorte de provocation lancée au lecteur dans le sens de le considérer comme n’avoir fait d’autre qu’ouvrir des problèmes. A y regarder attentivement, on constate vraiment que la voie est ouverte et que les problèmes sont loin d’avoir reçu les solutions définitives. Cela vaut le coup de s’interroger et d’interroger ! Finalement, c’est de cela qu’on a “parlé” avec Constantin Salavastru et grâce à son savoir et à son talent il nous fait signe que la discussion peut et doit continuer.


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