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Cahiers de Psychologie Politique

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À partir d'un dossier de Gestapo, Hans Fallada écrit un roman qui parvient à communiquer les effets de la peur qui s'est emparée de la nation allemande sous l'emprise de la dictature nazie. Le mot oppression pourrait faire le lien entre la peur individuelle et incarnée, qui pousse au mutisme de défiance de chacun à l'égard de l'autre, même le plus proche, et la peur collective qui pousse à l'acte odieux de délation, érigée en système de contrôle social, comme si le voisin à observer et à dénoncer était la cause de la peur qui infiltre tous les actes de la vie sociale. L'oppression devient terreur dans l'imminence de la mort sauvage et arbitraire pour tous. La peur lamine les corps. Ceux qui, de haut en bas de la société nazie, bénéficient des dépouilles des vaincus en jouissent dans la violence d'un l'alcoolisme sans frein, les autres attendent passivement, vides de pensées, que l'opulence promise arrive.

Qu'importe la circonstance de la prise de conscience, ici le deuil d'un fils, seul compte le point d'appui sur l'éthique. Un couple dit secrètement non. Il affirme seul sa pensée et fait le pari qu'elle trouvera un écho chez d'autres qui resteront inconnus. D'avoir ainsi osé penser depuis d'autres références fait chuter l'emprise de la peur. Ils redécouvrent pour eux deux la liberté. La force de leur foi dans la dignité d'humains se communique à leurs tortionnaires qui veulent les briser et les réduire à la condition animale. Dans le couloir des condamnés à mort, ils échappent à la peur de la mort et à l'emprise des SS quand ils ont le moyen pour décider de leur propre mort. La revendication éthique qui a soutenu leur action subversive infinitésimale dans la ville figée de peur les étaye à nouveau face à la volonté féroce d'avilissement de leur tortionnaire de la Gestapo qu'ils regardent en homme malgré sa bestialité. L'un et l'autre, quoique séparés, s'agrippent à cet idéal de soi incarné par ce que chacun sait de la foi de son conjoint soumis aux mêmes tortures.

S'agit-il d'un récit, puisqu'il s'appuie sur l'histoire réelle d'un couple d'ouvriers, guillotinés le 8 avril 1943 ? Ou d'un témoignage sur les conditions de vie à Berlin pendant la guerre où n'était pas Hans Fallada ? Ou d'une fiction, censurée, pour l'édification morale du peuple allemand de l'immédiat après-guerre ? Ce livre très épais avait été initialement publié dans cette visée. Il est réédité aujourd'hui dans une nouvelle traduction très exigeante de L. Courtois respectant le parler berlinois et les nuances de langage des personnages.

Hans Fallada en décrivant, à la manière de Georges Perec, la vie dans un immeuble du quartier populaire proche de l'Alexanderplatz, met en scène les effets désastreux du nazisme sur les comportements sociaux et l'imaginaire individuel. Quels seront les Allemands après ? Cinq ans plus tard, en 1951, Thomas Mann construisait la métaphore de régénération de l'Allemagne, après la folie collective, dans le roman L'Élu.Il est donc heureux que ce livre soit réédité en version intégrale et ne disparaisse pas dans la production circonstancielle du chaos de l'année de son écriture, 1946.

Hans Fallada nous enseigne la nécessité de penser malgré la pression des appareils idéologiques et sociaux. Il rejoint dans sa démarche celle de Victor Klemperer qui décrit dans son Journal 1933-1945 les mêmes effets d'emprise de la peur. L'un et l'autre s'en dégagent au prix d'un effort de prise de conscience et d'un appui sur une exigence née de l'idéal de soi. L'un, professeur de sémiologie, se veut un observateur social clandestin, l'autre, ouvrier exemplaire, devient celui que nous appellerions aujourd'hui un "donneur d'alerte". L'un et l'autre au risque de leurs vies. Pour l'honneur humain.


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