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Cahiers de Psychologie Politique

DROITE

La quatrième édition de l’ouvrage de l’historien israélien, spécialiste de l’extrême droite française, est impressionnante : 1075 pages, une nouvelle préface de 166 pages (et 29 pages de notes), de nombreux autres ajouts.

Sa documentation est abondante, quasiment exhaustive, pour autant que j’en puisse juger, et il cite de nombreux textes.

Dans sa nouvelle préface, il répond à ceux qui ont critiqué les premières éditions de son livre, qui lui reprochaient d’avoir surestimé le fascisme français, prétendant que la France est « immunisée » contre le fascisme. Il soutient que le régime de Vichy, loin d’avoir été un accident passager, était proprement fasciste et dans la continuité d’une histoire qui remonte relativement loin, jusqu’au boulangisme, et à Barrès, aux idées de qui il a consacré sa thèse de doctorat. Il ne remonte pas plus loin, insistant sur la nouveauté de ces idées politiques.

Il insiste sur le fait que les fascistes proviennent aussi bien que de la gauche que de la droite, l’invariant étant probablement le mépris de la démocratie représentative, considérée comme bourgeoise et matérialiste. Il s’agit à la fois du rejet d’un matérialisme philosophique, réfléchi et de la seule recherche de satisfactions matérielles, alors que les différents courants que ont culminé dans le fascisme proposent des buts plus élevés, la défense de la nation et de son unité en particulier, voire une spiritualité.

Une caractéristique du fascisme français a été qu’il n’a pas eu de chef incontesté, ni de parti unique. Il a donc été beaucoup plus hétérogène que les fascismes italien et allemand, ou même roumain et espagnol, ce qui rend la caractérisation du fascisme incertaine.

L’auteur n’en donne donc pas une définition, mais en énumère quelques traits importants : La conjonction à partir de la droite nationaliste, antilibérale et antibourgeoise, et de la gauche socialiste, mais à la fois antimarxiste et antidémocratique (p.116). Une volonté de rupture avec l’ordre libéral (p.189) Une conception de l’individu comme un animal social, partie intégrante d’un tout organique (p. 214). Cette absence de définition fait qu’on peut contester que certains penseurs ou politiques, que certains mouvements, soient fascistes, comme il le soutient. On peut douter que, par exemple, que les Croix de Feu le soient, comme il le prétend. Son absence de définition fait qu’il englobe sous le terme de « fasciste » des penseurs, des politiques et des organisations très divers. A peu près toute la « droite révolutionnaire », catégorie qu’il a introduite pour compléter la classification de René Rémond1, est classifiée comme fasciste, à l‘exception de l’Action Française, à laquelle il manque l’aspect plébéien.   

Question de méthode mais qui va beaucoup plus loin : peut-on étudier historiquement un objet sans le comparer à autre chose ou le situer dans un contexte ? C’est manifestement ce que ne fait pas Sternhell : il ne fait rien d’autre que décrire en détail des idéologies et cela peut entraîner des erreurs de perspective. On ne sait pas si ce qu’il décrit a été important ou pas. Il ne donne aucun pourcentage, par rapport à la population globale, de militants ou de sympathisants des différents mouvements dont il décrit l’idéologie. Certes, on ne disposait pas à l’époque de sondages d’opinion comme maintenant, mais il doit y avoir au moins des données sur les adhésions à certains partis ou groupements. Faute de d’analyses de ce type, il est difficile de réfuter la thèse de l’«  immunité » française au fascisme. Les différents mouvements qu’il qualifie de fascistes ont-ils été numériquement importants ? La question a quelque importance.

Autre exemple : il montre de façon assez convaincante que la révision ou l’abandon du marxisme (Sorel, de Man…) a mené de nombreux militants ou penseurs au fascisme Il aurait été intéressant de voir si des révisionnistes ne sont pas devenus fascistes. Dans ce cas, ce serait aussi intéressant, mais la portée de la constatation serait différente. Il faudrait analyser ce qui distingue ceux qui ont succombé à la tentation fasciste et ceux qui y ont résisté.

Évidemment toutes les analyses que je suggère ne sont pas possibles, faute de données suffisantes. Mais ma critique porte sur le principe d’une analyse qui se fonde exclusivement sur les idées, sans les rattacher à quoi que ce soit.

1  Pour Rémond, la droite révolutionnaire fait partie de la droite bonapartiste.


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