Logo numerev
Cahiers de Psychologie Politique

La psychanalyse est-elle politique ? Beaucoup d’auteurs se sont penchés sur la question. Didier Anzieu, en particulier, écrit, dans « Etre psychanalyste » : « Une première chose me frappe, qui est le peu de compatibilité entre l’attitude militante et l’attitude psychanalytique. » Il invoque une raison de fond qui semble un peu partisane et même simpliste, même si elle comporte une part de vérité : « L’action politique repose sur des conduites stratégiques (manipulations, ruses, provocations, séductions, menaces, coalitions, pressions, compromis etc.), l’action psychanalytique démonte les stratégies, les ruses, les compromis du Moi et de l’inconscient et amène le sujet à être capable, au moins envers ceux qu’il aime ou avec qui il collabore, d’une conduite véridique et non plus stratégique. » Cet argument s’appuie sur les travers de la politique et la médiocrité des hommes pour décréter l’incompatibilité entre psychanalyse et politique.

Mais c’est faire fi du véritable sens du mot politique : gestion de la cité et donc de la société. Or, la psychanalyse permet au sujet de mieux gérer lui-même et d’améliorer le fonctionnement des groupes sociaux auxquels il appartient. Et, ce qui est contradictoire, c’est qu’Anzieu finit même par écrire quasiment le contraire de ce qu’il nous a asséné précédemment : « En même temps chaque psychanalyste se fixe pour lui-même une limite tolérable, de ce qui est politiquement, économiquement, culturellement tolérable et qui fait qu’au-delà de cette limite – injustices sociales généralisées, menace d’occupation étrangère, suppression des libertés – la protestation ouverte, l’engagement clandestin, la lutte publique deviennent plus importants que la pratique professionnelle .»

A travers cette dialectique, nous croyons assister au conflit qui a opposé Sigmund Freud et Wilhelm Reich. En réalité, toute psychanalyse est politique, dans la mesure où elle s’inscrit dans un contexte sociologique donné, avec des constantes liées à l’époque, la culture et l’environnement. En cela, Freud s’est clairement positionné comme un conservateur bourgeois et humaniste, ce qui n’est pas incompatible. A l’inverse, Reich s’est toujours défini socialiste ou communiste, à une époque où cela conservait un caractère progressiste, quasiment révolutionnaire. Qui plus est, il s’est brouillé avec ces deux courants de pensée, car, sans être clairement conscient, il avait une réflexion la plupart du temps libertaire. Il suffit d’évoquer son concept de démocratie du travail dans l’organisation de l’usine ou de l’entreprise pour constater sa proximité avec l’autogestion, donc avec la pensée anarchiste.

Mais la psychanalyse en tant que telle peut-elle se définir comme objectivement politique ? Si nous nous reportons au célèbre ouvrage, « La psychanalyse » de Daniel Lagache, paru dans  la collection « Que-sais-je ? », nous pouvons répondre par la négative. Cela s’arrête à une éthique et ne prend en compte ni les données sociales, ni le champ politique : « Sans que le psychanalyste se mue en frère prêcheur, une cure psychanalytique est par beaucoup d’aspects une « expérience morale », dont les leçons composent un art de vivre et une sagesse. » Les conseils que prodigue Lagache à ses pairs se limitent aux aspirations d’un mode de vie petit-bourgeois. Ils comportent même une mise en garde contre une trop grande précarité économique : « Il faut surtout qu’il n’ait pas à chercher dans son métier la sécurité et la satisfaction qu’il ne trouverait pas dans la vie .»

Robert Castel, dans « Le psychanalysme », questionne la neutralité du psychanalyste. Il met en évidence un point que souligne Serge Leclaire, la neutralisation du social : « En empruntant provisoirement à Serge Leclaire une distinction commode, on dira que la convention analytique met hors jeu la réalité (socio-politique) pour démasquer le réel (analytique). »

Or, cela n’est possible que si la neutralité du psychanalyste s’affiche clairement apolitique. Nous le savons de toute évidence, l’apolitisme implique de fait un accord tacite avec l’idéologie dominante. Sauf exception, cela exclut tout extrémisme. Le fonctionnement des sociétés se dirige au centre, tantôt à droite, par conservatisme, tantôt à gauche, avec des vues progressistes. Nous retrouvons là tout l’ensemble des sentiments et des émotions qui agitent nos groupes sociaux : peurs, espoirs, haines, solidarités, fraternités, entraide ou hostilités. Pour en revenir au conflit entre Freud et Reich, il était insupportable que la psychanalyse orthodoxe se croît obligée d’accepter des concessions aux nazis pour survivre. C’est tout le renoncement  de Freud à la subversion du désir, à la théorie de la libido, qui débouche sur le discours de la sublimation. Un renoncement partiel à la sexualité est la condition sine qua non de l’adaptation à la société. Les idéologues hitlériens pouvaient se rassurer sur la non-dangerosité d’une méthode thérapeutique désormais assagie. Elle ne bouscule plus les valeurs traditionnelles, ne viole plus les tabous sexuels et cautionne la pureté aryenne.

Wilhelm Reich ne pouvait que se révolter. Déjà en rupture avec le pessimisme freudien qui postulait une pulsion de mort et un masochisme primaire, il n’avait pas d’autre issue que de s’opposer au fondateur de la psychanalyse. Il n’était pas question d’abandonner la théorie de la libido. Si Freud abdiquait, Reich la reprenait à son compte sous le concept d’économie sexuelle. La controverse est allée très loin. Reich restait fidèle aux idées originelles de Freud, auxquelles celui-ci tournait le dos, espérant ainsi sauver la psychanalyse. Est-il possible d’être plus politique ?

Personne ne s’y est trompé. Freud, aidé de sa fille Anna et d’Ernest Jones, a exclu Reich, en 1934, de l’Association internationale de psychanalyse. Et les nazis ont tenté deux fois d’arrêter Reich à son domicile pour l’assassiner. Seuls, les communistes staliniens, qui se voulaient plus politiques que tout le monde, ont pris Reich pour un psychanalyste bourgeois et ont retiré ses livres de leurs librairies. Mais il est vrai que SEXPOL, avec ses 40 000 membres, « La fonction de l’orgasme » et l« La révolution sexuelle » ne pouvaient que les indisposer. Le totalitarisme soviétique avait trahi la révolution d’octobre et, quelque part, rejoignait le national-socialisme. C’est ce qu’allait dénoncer « Psychologie de masse du fascisme ».

En 1973, dans la première édition de son livre, « Le psychanalysme », Robert Castel observe : «  La vogue récente de Reich est bien davantage qu’un phénomène de mode : une reconnaissance. » Il souligne aussi qu’il a été le premier à poser véritablement le problème politique à la psychanalyse. C’est d’autant plus évident que la neutralité bienveillante du psychanalyste neutralise la dimension politique de la remise en cause du sujet.

Deux contemporains de Castel, Gilles Deleuze et Felix Guattari, avec l’Anti-Œdipe, tentent de dessaisir la psychanalyse de sa toute puissance psychologisante. Ils dénoncent son familialisme et même l’Œdipe. Ils replacent le désir dans le champ social. Ils posent même une critique radicale : « …la mère comme simulacre de territorialité, et le père comme simulacre de loi despotique, avec le moi coupé, clivé, castré, sont les produits du capitalisme en tant qu’il monte une opération qui n’a pas d’équivalent dans les autres formations sociales. » Ils en tirent une conclusion : « Découvrir sous le rabattement familial la nature des investissements sociaux de l’inconscient. »

Pour eux, c’est l’objectif que doit s’assigner la schizo-analyse. C’est la fin de la psychanalyse, clairement complice du capitalisme. Ils soulignent : « …la tâche de la schizo-analyse est enfin de découvrir dans chaque cas la nature des investissements libidinaux du champ social. »

En 1993, Roger Dadoun, souhaite tourner la page dans « La psychanalyse politique » : « …il nous apparaît que, désormais, c’est la psychanalyse politique qui pourrait figurer la pointe la plus avancée de la pensée psychanalytique, en se manifestant comme une force nouvelle et déterminante dans le champ du Politique. »  Il en revient, lui aussi, à Reich pour qui l’économie sexuelle et la végétothérapie permettent d’éradiquer la misère  sociale, la haine, le ressentiment social et la soumission à l’autorité.

Mais il s’arrête un temps sur le combat d’Otto Fenichel. De manière obsessionnelle, ce dernier veut aller plus loin que Reich. Dès les années 30, il insiste sur les implications sociales de la psychanalyse. Il travaille avec le Groupe psychanalytique marxiste, le Groupe analytique marxiste et l’Atelier analytico-marxiste. Dadoun résume la pensée de Fenichel d’une phrase : « La psychanalyse officielle, affadie, banalisée, offrant pignon sur rue aux nombreux médecins de l’âme et chaires universitaires aux freudiens de culture, apparaît aux yeux de l’opposissionnel Fenichel comme un grand parti politique conservateur que succès, richesse et pouvoir corrompent. » La disparition de ce révolutionnaire met fin à cette contestation.

Reich survit d’un peu plus de douze ans  à Fenichel. A suivre l’évolution de la psychanalyse, avec d’autres auteurs comme Adler, Fromm, Federn, Bernfeld ou Hélène Deutsch, nous pouvons penser que c’est seulement le corpus théorique de cette discipline qui a dévié ou qui s’est enrichi. La dimension sociale apparaît peu à peu dans la description de l’être humain. Le corps est parlé, mais ne parle pas encore. Le psychisme s’exprime par la parole, mais aussi par ses lapsus, ses actes manqués et ses rêves. Les associations libres le révèlent. L’interprétation l’illumine.

La création de dispensaires gratuits à Vienne, en 1929, puis à Berlin, en 1931, plus connus sous le nom de SEXPOL, entraînent de considérables prises de conscience chez Reich et ses collaborateurs. Les appels au secours, les situations dramatiques, les grossesses non désirées, les vies détruites par la souffrance et la misère  posent la question de l’injustice sociale et de l’arbitraire politique. Il n’est plus possible de se voiler la face. N’y aurait-il décidément pas un lien entre les processus psychologiques et les événements politiques ? Dans « La fonction de l’orgasme », Reich en tire les conclusions : «  Ces considérations me conduisirent au concept de l’unité de la structure sociale et de la structure caractérielle.  La société façonne le caractère humain. A son tour, le caractère reproduit l’idéologie sociale en masse et reproduit ainsi sa propre répression dans la négation de la vie. C’est le mécanisme fondamental de la prétendue « tradition.»

Or, dès « L’analyse caractérielle », en 1929, Reich critique l’attentisme des psychanalystes qui veulent à tout prix appliquer la règle d’or – dire, pour le patient, tout ce qui lui passe par la tête – privilégier les associations libres et l’interprétation des rêves. Il préconise une technique plus active qui consiste à commencer par  l’analyse des résistances du sujet. Cela permet de dissoudre le mur des défenses et de comprendre la structure caractérielle de l’analysant. En même temps,  le thérapeute découvre les postures, les mimiques, les gestes et les mouvements du patient.  Il prend en compte un regard fuyant, une tête rentrée dans les épaules, une poitrine bombée, un bassin en rétropulsion ou des genoux serrés au point de se toucher. C’est la cuirasse. Avec la végétothérapie, il invente un dispositif technique qui fait  bouger

 légèrement les sept niveaux de cette  armure psychosomatique. Les engrammes qui y sont encapsulés remontent à la surface sous forme d’émotions, d’images et de souvenirs du passé. L’analyse est bio-psychologique. Il ne lui reste plus qu’à s’étoffer du traitement des intériorisations liées aux processus sociaux pour devenir bio-psycho-politique. La théorie psychanalytique appréhende enfin les phénomènes sociaux, culturels, religieux, économiques et politiques. C’est particulièrement bien expliqué dans « Psychologie de masse du fascisme ». On y comprend, par exemple, comment le « petit homme » s’identifie au leader, au chef, au führer ou au petit père du peuple, abdique toute identité et arrive même aux comportements les plus masochistes, sadiques et pervers.

Nous constatons ainsi que la psychanalyse est politique dans la mesure où elle inclut dans son dispositif théorique les données socio-économiques. Cela peut être suffisant pour certains analystes. Mais Reich ne se contente pas d’être socialiste ou libertaire dans son cabinet. Il l’est totalement, autant dans sa pratique professionnelle que dans sa vie personnelle. Face aux injustices sociales et aux conduites inadmissibles des hommes d’état, il agit en tant que militant. C’est ainsi qu’un de ses patients, le psychanalyste Ralf Kauffman, dont il était le superviseur, le rencontre dans une manifestation de chômeurs, à Vienne. Reich milite sans arrêt, distribue des tracts, colle des affiches, participe à des réunions, à des mobilisations et effectue des quantités de débats pour diffuser ses idées, au début, socialistes, puis communistes et finalement libertaires. En clair, il combat l’injustice, les inégalités sociales, la misère, l’imposture et l’autoritarisme étatique. En tant que psychanalyste humaniste, il a perdu beaucoup d’illusions. C’est pourquoi il écrit dans « Les Hommes dans l’Etat » : « Je n’ai jamais pensé que les socialistes ou les communistes fussent capables de résoudre les problèmes émotionnels des hommes. »

Le freudo-marxisme ne pouvait aboutir, car la théorie freudienne repose sur des postulats conservateurs, alors que la pensée de Marx se voulait progressiste. En effet, Freud s’est appuyé sur les constantes d’une civilisation austère, inhibée, religieuse, masochiste, autoritaire et élitiste. Le marxisme avait pour ambition de renverser cette machine inégalitaire, parce que capitaliste. Malheureusement, l’enfer est pavé de bonnes intentions. Le national-socialisme est la caricature de la république et le stalinisme l’impasse de la révolution communiste.

Pour déconstruire la société traditionnelle, Reich préconise la révolution sexuelle, l’abolition de la famille monogamique et la démocratie du travail. Roger Dadoun, dans « Cent fleurs pour Wilhelm Reich » résume parfaitement cette dernière théorie : « La démocratie du travail fonctionne selon le principe de l’autorégulation ; l’autonomie du travailleur dans l’accomplissement de sa tâche spécifique, etc. » Les principes de base de cette organisation ressemblent  à s’y méprendre à ceux de l’autogestion et pourraient avoir été conceptualisés par un penseur anarchiste.

Qu’est-ce que cela donne sur le plan de la psychanalyse elle-même ? D’abord, la porte est ouverte à toutes les catégories de patients. Reich  a créé ses dispensaires gratuits pour les étudiants, les chômeurs, les ouvriers et les paysans. Un de ses descendants, Federico Navarro s’est battu avec l’antipsychiatrie italienne pour l’ouverture des asiles et une prise en charge urbaine de ceux qui, diagnostiqués malades mentaux, y avaient été enfermés pendant des mois ou des années. Gérard Guasch, qui s’est, entre autres, formé auprès de Navarro, a tenu pendant des années une consultation gratuite dans un dispensaire de Mexico et s’est rendu également tous les mois au village indien d’Almolongo, où il a soigné sans la moindre rémunération les enfants de l’établissement scolaire local.

Nous nous bornerons à ces exemples. Gérard Guasch a nommé analyse reichienne la méthode que lui avait transmise Federico Navarro. Elle s’appelait végétothérapie, mais il voulait la rendre plus psychanalytique, même si elle restait corporelle et émotionnelle. De plus, il tenait à lui  garder une dimension politique, afin de rester fidèle à Reich lui-même. Tout aussi libertaire que son illustre prédécesseur, il prenait en compte dans la thérapie les facteurs sociaux, économiques et politiques. Nous avons décidé, ensemble, de créer le Cercle d’Etudes Wilhelm Reich, en 1995. Nous avons inclus dans la formation des analystes reichiens la notion de tarifs démocratiques. Cela signifie que le patient paie sa séance en fonction de ses revenus réels et non pas d’un prix décidé unilatéralement par le thérapeute. J’y ai même ajouté le concept de tarifs lumpenprolétariens ou sous-prolétariens pour des étudiants, des précaires, des chômeurs, des sans domicile ou des sans-papiers. Même s’il l’avait expliqué, Freud n’en n’avait pas fait un dogme. Il avait même évoqué l’idée de dispensaires gratuits, mais a fallu attendre Wilhelm Reich pour que cela soit appliqué à grande échelle. Ce dernier a plus d’une fois formulé l’idée selon laquelle il ne fallait pas faire payer les patients plus qu’ils ne le pouvaient. Lacan l’a, en son temps, rappelé. Mais combien, aujourd’hui, tiennent compte de ces recommandations ?

Pourtant, il serait juste que cela soit la règle. A ceux qui en ont besoin, la porte du psychanalyste ne doit jamais être fermée pour des raisons économiques. Par ailleurs, il est désolant d’entendre cette rengaine : « Je ne suis pas fou, rassure-toi. Je ne prends pas de psychotique en thérapie. » En tant qu’analyste reichien, nous ne posons pas de diagnostic établissant une ségrégation. Selon la théorie de Chesnut Lodge Hospital, nous estimons qu’aucune problématique n’est définitive. Au contraire, nous avons constaté que toute pathologie est involutive ou évolutive. La psychanalyse parie sur l’évolution. Ni la névrose, ni la psychose ne sont statiques. Un diagnostic dynamique est aussi politique. Si, de surcroît, nous tenons compte, au cours de la démarche thérapeutique,  de l’interaction des facteurs intra-psychiques, des conditions  économiques, ainsi que du contexte ethnique, religieux et politique, la psychanalyse est clairement politique. Elle peut même s’affirmer carrément libertaire. Lorsqu’elle s’achève de la manière la plus positive, le sujet est devenu libre et respectueux de la liberté d’autrui.


Tweet