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Cahiers de Psychologie Politique

La réalité sociale concrète africaine actuelle consacre une caricature de démocratie qui renforce et perpétue l’hétéronomie du Pouvoir, les inégalités et injustices sociales, la désolation matérielle et spirituelle, la répression politique des peuples africains et le retour en force du religieux : la prolifération des « nouveaux mouvements religieux » (N.M.R) dont la vocation éthico-religieuse (sagesse) n’énonce guère des conseils de justice, de modération, de bienveillance, de respect et du vrai amour de l’autre. Tout au plus, en connexion avec le régime politique africain actuel, ils s’imbriquent avec les centres de décision du Pouvoir, envahissent et étouffent les lieux communs des revendications, des luttes politiques et participent de la dépolitisation, du maintien et du renforcent du Pouvoir étranger de domination et de manipulation. Ils sont ainsi réfractaires au processus de formation d’une structure de pouvoir véritablement démocratique, émancipatoire.

Introduction

La démocratie dite africaine actuelle, reflet du modèle de démocratie représentatif libéral et bourgeois occidental, est l’illustration incarnée de l’économie politique de domination et d’oppression. Elle connote la fin des « idéologies politiques officielles » d’antan (le Marxisme, le Socialisme africain, la Négritude, l’Africanisme, le Panafricanisme, le Consciencisme, l’African personalty, l’Authenticité) et l’éclipse de la religion traditionnelle au profit des formes inhabituelles de la religion : les « nouveaux mouvements religieux » ou « nouvelles religions ». Ces dernières, venues des Etats-Unis d’Amérique où elles riment avec l’affairisme, exercent un attrait obsessionnel sur les populations africaines qui s‘y livrent corps et âme. Elles sont étroitement liées au Pouvoir et participent activement du processus global de domination et de manipulation, de mystification, de paupérisation et de dépolitisation des populations africaines. Ceci étant, en Afrique, ces « nouvelles religions » ne compromettent-elles pas le projet d’une « démocratie démocratique » ?

I- Les causes possibles de la prolifération du fait religieux en Afrique

L’effervescence démocratique en Afrique s’accompagne de la montée en force de la religion, d’« une nouvelle demande religieuse », du syncrétisme religieux dans ses formes les plus confuses que les sociologues appellent aujourd'hui les « nouveaux mouvements religieux »(NMR) ou « nouvelles religions » (NR). Celles-ci se déploient « … en dehors des cadres traditionnels de la religion », véhiculent de « nouvelles fois » et sont rendues manifestes en l’occurrence par « les "sectes" les plus diverses, les mouvements charismatiques, la spiritualité bricolée… ». Ainsi, comme au moment du polythéisme grec, la croyance en des dieux, en Dieu est devenue une obsession, et beaucoup d’Africains, la bible dans les mains, jouent au pape. L’Afrique est désormais embarquée dans une « déferlante spiritualiste qui autorise quiconque, hors de toute norme, institution ou contrôle, selon son humeur ou sa sensibilité, à revendiquer sa religiosité ». Mais, d’où vient diable que les populations africaines croient spontanément, obsessionnellement et massivement au « sacré », au dogme religieux ?

A- La croyance religieuse des Africains répondrait à un besoin naturel

Il semble que le fait de croire est naturel à l’homme, confronté à des questions existentielles telles que : d’où vient l’homme et pourquoi est-il sur terre ? La mort est-elle inéluctable ? Et l’anthropologie religieuse révèle que l’homme se définit par son rapport au sacré ; que la religion est enracinée dans son essence profonde ; que les croyances et rites religieux ont surgi au même moment que l’homme ; que l’histoire de l’homme est inséparable de celle de la religion, du sacré religieux au fondement de l’humain, de toutes ses productions. Ainsi, Leroi-Gourhan et Eliade évoquent respectivement que : » …les rites funéraires, des peintures rupestres, phénomènes représentatifs du religieux, existent depuis que l’homme existe… le sacré, cet ensemble de croyances et de pratiques dont la société sanctionne la mise en cause, depuis que les hommes peuplent la terre, vivent en société, constitue ce autour de quoi toute société s’organise »1 ; « Le sacré est la source du pouvoir et des valeurs autour desquelles les groupes humains se reconnaissent »2 Déjà Pascal, qui évoque la misère de l’homme sans Dieu, écrit que : « … humilité, mortification, l’homme est un être religieux »3 et qu’ « Alors que l’animal est aveugle au sacré, borné qu’il est à son instinct, par les limites de sa nature, l’homme au contraire n’est fait que pour l’infinité »4

 Selon Kant, « la raison humaine produit naturellement l’idée de Dieu dont il en fait un objet d’espérance morale » : « Cette idée d’un Souverain moral de l’Universel est une tâche de notre raison pratique »5 Et, pour Schopenhauer, il est de la nature de l’homme de s’étonner devant le monde, d’implorer le surnaturel et d’aspirer à l’absolu ; le spirituel est constitutif de l’homme, « …animal métaphysique » : le besoin de la religion ou « … métaphysique prenant sa source dans l’étonnement face au réel… s’impose irrésistiblement à tout homme… »6 Mais, à en croire Feuerbach, « La religion repose sur cette différence essentielle quidistingue l’homme de l’animal : les animaux n’ont pas de religion »7. Aussi, Freud souligne que : « …les racines de la religion sont profondément enfouies dans la psychologie humaine, dans l’enfance de l’homme, avant qu’il ne soit devenu un être raisonnable »8.

Spengler, lui, pense que la religion est coextensive à l’humanité, àtous les hommes, et il n’y a pas d’existence humaine sans religion, « … la seule langue où l’on pouvait encore s’entendre et entendre le monde »9.

 En somme, la religion, de tous les temps et de tous les lieux, est« chose naturelle et humaine ». Elle est « … un besoin essentiel de l’homme », enraciné au plus profond de lui-même qui lui offre la perspective de se démarquer de la nature et de sa nature. Ainsi, le recours spontané, obsessionnel et massif des populations africaines au dogme religieux, répondrait à un besoin de croire inscrit dans la nature humaine.

B- La croyance répondrait à un besoin social

Si le fait de croire est naturel à l’homme, les formes de la croyance sont relatives à société, à une culture donnée. Toujours est-il que, la religion, « … un ensemble de pratiques et de rites collectifs, orientés vers une nature supérieure ou divine », de « … représentations et croyances collectives qui relient et soudent la communauté, lui font prendre conscience d’elle-même, de son identité. » est, à en croire Durkheim, une réalité essentiellement humaine : il n’y a pas de société sans religion et de religion sans société. Elle est une institution, « …un phénomène à la fois…, culturel, politique,… fondamental qui permet de mieux comprendre les hommes, leurs conduites, leurs sociétés »10. Elle donne aux membres d’une même société des valeurs, des lois, des symboles communs et joue un rôle de « ferment social ». Car « … la foi que l’homme possède pour sa religion renforce le lien social. En effet, la religion donne aux hommes le sentiment d’appartenir à un groupe…Elle est un facteur de socialisation, d’identification et d’intégration sociale, un repère social qui tend à rassurer les hommes… »11. Mais en Afrique, les "nouvelles religions", leurs rites et mythes et les cérémonies de prières religieuses qu’elles organisent, conduisent le « croyant à revivre symboliquement tous les moments fondateurs de la communauté à laquelle il appartient et donc à adhérer au groupe… » Elles raffermiraient ainsi « les sentiments collectifs et les idéescollectives qui font l'unité et la personnalité de la communauté », favoriseraient l’identification et l’intégration sociale des individus, créeraient un lien fort d’appartenance à soi et à une communauté et permettraient à leurs adeptes de retrouver leur identité perdue, de disposer de la conscience individuelle et collective et du sens de l'intérêt commun que la politique ignore ou détruit. Elles constitueraient aussi un lien à la fois social et spirituel entre les adeptes et seraient les seules porteuses des valeurs de rassemblement, d’unité, de proximité, du vivre-ensemble et en commun sans heurts, de solidarité, d’échange, d’écoute, de partage, de respect de la dignité de la personne humaine, de socialisation, d’identification et d’intégration sociales. D’ailleurs ici on s’identifie plus aux groupes de rites, de cérémonies, aux cultes, aux frères en Christ et au « Grand maître » qu’à un régime ou parti politique qui, n’offrant ni pain ni paix, divise, aliène, déshumanise, terrorise et tue. Les « nouvelles religions » répondraient alors à un besoin social des populaires africaines tant marginalisées par l’a politique.

C- La croyance religieuse répondrait à un besoin économico-politique

L’activité économique et l’action politique du pluralisme politique africain actuel reposent sur un ordre économico-politique de domination, d’oppression et d’exploitation. Elles induisent le déficit de la République (chose publique, intérêt commun, général), devenue incapable « … de changer la vie, les conditions sociales des hommes et des femmes… », les rendant vulnérables aux débordements idéologiques, « … au délire religieux, à la prégnance de la religion sur l’espace public… » : la République dans sa forme actuelle fournit à la religion, « … aux “églises”, aux intégrismes et autres sectes, un terreau propice à leur intervention dans la sphère publique… ». Donc ici la superstructure, la religion elle-même, comme chez Marx, s’explique : « … non pas par la société mais par le pouvoir politico-économique qui, à travers elle, se légitime et justifie ses privilèges en les plaçant sous le signe de l'absolu et du surnaturel. La religion est justement tenue par lui pour le symptôme par excellence de l'aliénation humaine qui, certes, s'explique par les rapports de domination politique, mais avant tout par les rapports de production propres à un système dans lequel les uns possèdent les moyens de production et les autres en dépendent. »12 Il s’agit ici en effet : « … d'expliquer le ciel par la terre, les idées et les croyances, par l'économie politique. La mystification propre à l'idéologie… est un rideau de fumée qui cache une structure de domination qui fait peser sa chape de plomb sous le masque de la moralité et de sentiments élevés, qui enseigne la soumission aux dominés et aux pauvres et justifie la puissance des dominants… »13

 Par ailleurs, le déficit de la République rime avec l’abandon et la désorientation des populations africaines et fait que le changement tant souhaité par les Africains s’apparente plus à l’aggravation des dépendances et dominations de toutes sortes, du totalitarisme, de la mauvaise gouvernance, des détournements des deniers publics, de la corruption, de l’exploitation, de l’oppression, de l’aliénation, de la déshumanisation, des injustices et inégalités sociales, de la misère, de la pauvreté, des guerres civiles, du sous-développement. C’est le désenchantement ; c’est un véritable cauchemar pour les populations, plongées

Désormais dans un plus grand dénuement. Le vertige causé par une liberté non préparée, non maitrisée et non assumée est tel qu’elles sont gravement acculées, abandonnées à elles-mêmes et désorientées. Tous les délires et réflexes sont alors permis, y compris celui de recourir obsessionnellement à la religion dont le mythe donnerait des repères et les rites des règles de conduite.

D- La croyance religieuse répondait à un besoin psychologique

En Afrique actuelle, la prolifération du sentiment religieux, la ruée des Africains vers la religion, comme chez Freud qui formule « la genèse psychique des idées religieuses », pourrait résulter « de mécanismes psychologiques à travers lesquels les individus cherchent, le plus souvent inconsciemment à se rassurer ».

- Le besoin d’une « représentation rassurante »

Du colonialisme à la perversion démocratique actuelle, en passant par le néo-colonialisme et le monopartisme, les peuples africains demeurent victimes de l’insécurité et de l’oppression à la fois matérielle, politique et spirituelle. Psychologiquement, ils sont traumatisés, troublés, complexés, névrosés, angoissés. Ils ont alors besoin du dogme religieux, c’est-à-dire de ce qui semble solide et rassurante ; d’une « représentation sécurisante » collective (Dieu, le Père Créateur) qui prend en elle ou apaise « les angoisses individuelles » ; « … d’une transcendance, d’un être capable de trouver des solutions à tous leurs maux, de quelqu’un qui les écoute, les épaule, leur pardonne quoi qu’elles fassent et les aime… », capable de les prémunir de leurs troubles, de leurs complexes et angoisses ; de ce qui les « … rassure à l’idée qu’il existe une justice divine qui récompensera les justes et punira les méchants, qu’il existe un Bien et Mal »14(1). D’ailleurs, « L’angoisse humaine en face des dangers de la vie s’apaise à la pensée du règne bienveillant de la Providence divine, l’institution d’un ordre moral de l’univers assure la réalisation des exigences de la justice, si souvent demeurées irréalisées dans les civilisations humaines, et la prolongation de l’existence terrestre par une vie future fournit les cadres de temps et de lieu où ces désirs se réalisent. Des .réponses aux questions que se pose la curiosité humaine touchant ces énigmes : la genèse de l’univers, le rapport entre le corporel et le spirituel, s’élaborent suivant les prémisses du système religieux »15

Et puis la religion, par ses idées de réincarnation et de résurrection, rassure et prémunit contre l’idée angoissante de la mort : « …A l’idée que la mort est inévitable elle oppose l’image d’une continuation de la vie après la mort ; cette image, lancée par elle dans le champ de l’intelligence où vient s’installer l’idée, remet les choses en ordre ; la neutralisation de l’idée par l’image manifeste alors l’équilibre même, se retenant de glisser… »16

- Le besoin d’un horizon d’espoir, d’espérance

La religion, institution sociale et culturelle essentielle, est un horizon d’espoir, d’espérance. La foi, la croyance en Dieu des misérables africains leur permettrait d’espérer au moins une vie future meilleure, en dépit de celle d’ici-bas sans lendemains qu’offrent les prétendus régimes démocratiques en place ; l’accès au paradis, même s’il faut d’abord mourir avant d’y accéder ; la récompense, la rédemption et le purgatoire ; une métaphysique des mœurs, des valeurs morales du bien et du mal ; une justice et une bienveillance transcendantes, en l’absence de celles d’ici et maintenant ; la belle, meilleure, éternelle vie à la mort. Donc, confrontées à cette vie hic et nunc sans qualité, car exploitées, opprimées, dominées, aliénées, désespérées, les populations africaines s’agrippent à l’arrière-monde qui serait parfait et où le salut leur serait accessible. La religion, l’amour éternel qu’elle entretient, console et donne de l’espoir ; elle fait rêver et espérer ces pauvres populations d’être riches un jour ; elle leur fait supporter « le poids de la vie », la cruelle réalité actuelle et accepter leur sort, leur « prédestination ». Ils espèrent par là être comblées de cet amour dont elles sont privées ici-bas, trouver un nouvel horizon fait de joie, de plaisir et du bonheur de vivre, marque de l’existence d’un Dieu tout-puissant, immortel, éternel auquel elles s’identifient. 

- Le besoin de l’illusion qui réconforte, protège et rassure

L’apparence, l’illusion religieuse est un imaginaire, un exutoire et un refuge ; elle est compensatrice, bénéfique et nécessaire pour l’homme, car elle le réconforte et le protège. Comme le dit bien que Nietzsche : « La religion est une nécessité existentielle, vitale, réconfortante, …la condition même de la vie. Une illusion, c’est aussi une perspective superficielle et bénéfique, un point de vue subjectif et protecteur. Par moments, la pure apparence nous réconforte et nous protège… Nulle raison d’exclure l’illusion-apparence du champ de la vie »17. Et « Si l’on voulait sortir du monde des perspectives, on ferait naufrage. Abolir les grandes illusions déjà complètement assimilées détruirait l’humanité »18. Aussi, « D’abord il serait possible que la véritable nature des choses fût tellement nuisible, tellement hostile aux conditions mêmes de la vie, que l’apparence fût nécessaire afin de pouvoir vivre. C’est le cas de nombreuses situations,… »19.

Dans L’Avenir d’une illusion, Freud, s’intéressant à la genèse de l’illusion religieuse, affirme que : « …la religion répond aux désirs les plus anciens, les plus fondamentaux de l’humanité. Elle apaise les craintes de l’homme face aux questions fondamentales sur la mort et l’origine de l’humanité, notamment. L’illusion n’est pas nécessairement fausse, elle est une croyance qui nous permet de vivre et d’agir. »20 Et « Ces idées religieuses, qui professent d’être des dogmes, ne sont pas le résidu de l’expérience ou le résultat final de la réflexion : elles sont des illusions, la réalisation des désirs les plus anciens, les plus forts, les plus pressants de l’humanité ;... Nous le savons déjà : l’impression terrifiante de la détresse infantile avait éveillé le besoin d’être protégé - protégé étant aimé – besoin auquel le père a satisfait ; la reconnaissance du fait que cette détresse dure toute la vie a fait que l’homme s’est cramponné à un père, à un père cette fois plus puissant… »21. La croyance des Africains au sacré répondrait alors à un besoin de l’illusion en tant que nécessité vitale qui réconforte, protège et rassure, mais aussi qui donnerait sens à leur existence et indiquerait la direction à suivre, besoin si cher et récurrent à l’humanité tout entière.

E- La croyance s’expliquerait par l’ignorance et par la peur

Plusieurs approches tentent d’expliquer l’existence et la fonction du phénomène religieux. Certaines d’entre elles font « … de la religion le substitut d’une explication rigoureuse et rationnelle de l’univers, l’expression d’une absence totale de maîtrise de la nature par l’homme… » Ainsi, c’est parce que les hommes sont ignorants, donc ont peur, qu’ils croient en une transcendance. Lucrèce en effet l’indique dans De la nature, livre 4 : « Seule l’ignorance des hommes a engendré cette fiction de dieux habitant les cieux et distribuant aux êtres humains châtiments et récompenses » : « O race infortunée des hommes d’avoir attribué aux dieux de tels faits, et de leur avoir prêté en outre des colères cruelles ! etc. »

Spinoza, dans Ethique et dans Traité théologico-politique, critiquant la superstition humaine, les croyances rationnelles, fruit de l’ignorance, établit que : « » La volonté de Dieu », sans cesse invoquée comme panacée (substitut universel d’une explication), n’est qu’un « asile de l’ignorance » ».

Les philosophes des « Lumières » s’attaquent violemment à la religion, à l’obscurantisme, au dogme, à l’intolérance, au fanatisme, aux superstitions et aux croyances, qu’ils lient justement à l’ignorance et à la peur. Et au plan politique, défendant la démocratie représentative, seul rempart contre le despotisme, ils pensent que le régime démocratique est impossible avec un peuple non éclairé, ignorant et englouti par les peurs diverses. Quant à Voltaire, il lie la religion à « la fourberie des prêtres ou des législateurs », à l’ignorance et à la peur des hommes : « …dans le plus lointain passé des races d’hommes diverses, étaient groupées en sociétés rudimentaires. Ces hommes stupides, brutaux, tout près de l’animalité, lentement, après des temps prodigieux, se sont faits un langage articulé, des vêtements, des huttes ; ils ont travaillé les métaux. Par ignorance de la physique, par peur, ils se sont fait des religions grossières : mille associations d’idées bizarres ont créé les rites et les cultes. »22(2)

En Afrique actuelle, les populations, sans formation et sans instruction, donc non éclairées par les « Lumières », donc ignorantes et apeurées face au monde qui les entoure, aux problèmes inextricables de la vie, de l’existence, de l’univers, sont comme désarmées. Elles deviennent alors des proies faciles à toutes sortes d’idéologies, de croyances, de dogmes, de fanatismes, de superstitions. Donc, si le sentiment religieux croit sans cesse, au point même que les populations désertent l’espace public, garantissant pourtant la démocratie, cela s’expliquerait par l’ignorance et la peur dont elles sont victimes.

II- Les pourfendeurs de la religion : la religion, une dénaturation de l’homme

La religion, non naturelle à l’homme, est ce qui révèle sa nature non naturante : culturelle. Pourtant, l’homme entretient un rapport compliqué avec la religion, la critiquant parfois sévèrement. Maints penseurs « la démontent et montrent en même temps comment s’en défaire » !

A- L’homme, être religieux et contestataire du fait religieux

La contestation des croyances religieuses existe depuis l’apparition de l’homme lui-même : « Le sacré est toujours confronté à un profane, espace de réflexion et d’action proprement humain qui tend à empiéter sur le sacré ». Déjà dans la Grèce antique, Anaxagore se démarque des idées reçues, du Sacré et affirme que le soleil est un astre incandescent et Socrate fut condamné pour son impiété (remise en cause des croyances communes aux Athéniens).

Aux XVIè et XVIIè siècles, Giordano Bruno fut brûlé vif, pour avoir affirmé l’infinité de l’univers créé et Galilée fut persécuté pour hérésie.

Au XVIII siècle, Voltaire, privilégiant la physique, la « morale positive et indépendante », naturelle (non révélée) au détriment de la métaphysique, affirme que : « … Comme il n’y a pas de commandements, il n’y a pas de grâce : prier est inutile. La seule prière est la soumission… Dieu n’est pas objet d’amour… Dieu est une loi qu’on connaît à laquelle on s’adapte… Il n’y a pas de devoir qui ait rapport à Dieu. Il n’y en a pas davantage qui oblige l’être moral envers lui-même. Il n’y a de devoir que social ; toute vertu est un rapport d’homme à homme. On ne peut être coupable qu’envers l’homme. »23. Sa morale, sa vertu sociale récuse ainsi la morale chrétienne, le dogme religieux : « …Dieu comme une simple hypothèse nécessaire qui ne promet pas de bonheur chimérique, … s’il est, c’est un Dieu raisonnable et indulgent, un Dieu des bonnes gens qui les bénit d’obéir à l’instinct »24.

 De nos jours, des groupes ou sociétés contestent le sacré et discutent des dogmes. Les athées, par exemple, se livrent à une « contestation radicale du fait religieux… » et qui en font « une simple option privée, objet d’un choix individuel, et non plus constitutif de l’humain comme tel ».

B- Les critiques philosophiques contestataires de la religion

Des philosophes dénoncent la conception religieuse du monde, entachée d’imagination, de fantasmagories, d’aliénation, de dissimulation et de mystifications, d’absurdes superstitions et illusions nuisibles à la vie heureuse des hommes ; ils critiquent la religion dans sa fonction de maintenir les hommes dans la crainte superstitieuse, dans l’obscurantisme, l’ignorance, le faux bonheur et dans la faiblesse.

Épicure, dans son projet de promouvoir le bonheur des hommes, les exhorte à une bonne représentation des dieux (la non crainte des dieux) qui, d’après lui : « … sont des êtres matériels, bienheureux qui ne se préoccupent pas des hommes ; il n'y a pas de Providence ni de destin, donc rien à redouter d'eux, le véritable mal est la crainte des dieux elle-même et la connaissance philosophique peut nous en libérer »25. Et Spinoza pense que l'illusion religieuse est conforme à l'attitude de l'homme qui, voulant tout ramener à lui-même (anthropocentrisme), s’embarque dans les superstitions de l’imagination ; il imagine un Dieu qui serait à son image et agirait en vue de fins. Et croyant à son libre-arbitre, il se détourne « …de la connaissance scientifique des véritables causes… » et se réfugie dans « la volonté de Dieu, cet asile de l'ignorance »26.

Dans sa thématique de l’aliénation religieuse, Feuerbach affirme que : « C’est la religion qui, par essence, entretient les illusions et mystifications. En projetant dans l’au-delà la possibilité du bonheur, elle rend impossible l’idée du bonheur ici-bas »27. Elle est cette nébuleuse « où nous projetons tout ce que nous n’avons pas ici-bas », l’essence de l’homme qui a perdu son essence authentique : l’homme religieux est l’homme aliéné, sa nature étant devenue étrangère à lui-même. Ainsi, Dieu est « l'esprit de l'homme, son essence morale objectivée, mise à distance de lui-même sous la forme séparée d'un être transcendant… »28. D’autre part, il pense que la religion « … n’est qu’une projection imaginaire de l’homme qui se trouve « dépossédé de ce qui lui appartient en propre au profit d’une réalité illusoire »29(5) ; « L’homme pauvre possède un dieu riche. »30

Marx, sa critique radicale de la religion renvoie à une critique radicale de la société, des conditions sociales, objectives d’existence : « critiquer l'illusion religieuse, c'est détruire la situation qui l'engendre de manière à ce que l'homme retrouve son humanité »31 ; « La religion est la théorie générale d’un monde inversé », « … la réalisation fantastique de l'être humain…Lutter contre la religion c'est donc indirectement lutter contre ce monde-là, dont la religion est l'arôme spirituel. ». Dès lors, « l'homme qui a perdu son humanité se fourvoie dans lareligion en tant qu’elle est une forme de l’idéologie, et donc le reflet déformé des conditions d’existence sociales des hommes et l’instrument de conservation des rapports de domination »32.

Par ailleurs, Marx soutient que la religion « …console l’homme de sa misère sociale, mais elle entretient l’aliénation ». Et avec elle, « …les valeurs humaines sont bafouées sur la terre par l’exploitation de l’homme par l’homme ; on les projette alors dans le ciel sous formes de mythes religieux, … » La religion est alors, …l’opium du peuple, le cœur d’un monde sans cœur. Les exploiteurs promettaient dans le ciel des biens dont ils privent les exploités sur la terre. »33

Nietzsche fait la critique de la religion par le biais du christianisme. Il l’explique par la souffrance et l’impuissance de l’homme : « … ce sont les esclaves, les vaincusde la vie qui ont inventé l’au-delà pour compenser leur misère. Ils ont imaginé de fausses valeurs pour se consoler de ne pouvoir participer aux valeurs authentiques, aux valeurs des maîtres et des forts. Ils ont forgé le mythe du salut de l’âme parce qu’ils n’avaient pas la santé du corps. Ils ont inventé un autre monde pour pouvoir calomnier celui-ci et le salir. Ils ont forgé la fiction du « péché » parce qu’ils ne pouvaient participer aux joies terrestres de la pleine satisfaction des instincts ». Il pense aussi que la religion traditionnelle, ses idées de Dieu, de l'au-delà et du salut de l’âme sont les projections humaines : « Hélas, mes frères, ce dieu que j'ai créé était œuvre faite de main humaine et folie humaine, comme sont les dieux. Il n'était qu'homme, pauvre fragment d'un homme et d'un "moi : il sortit de mes propres cendres et de mon propre brasier, ce fantôme, et vraiment, il ne me vint pas de l’au-delà ! Maintenant, croire à de pareils fantômes ce serait là pour moi une souffrance et une humiliation. C'est ainsi que je parle aux hallucinés de l'arrière monde. Souffrance et impuissance, voilà ce qui créa les arrière- mondes, et cette courte folie du bonheur que seul connaît celui qui souffre le plus… »34. La religion est alors un monde imaginaire privé du réel ; elle est dévalorisation, dépréciation, condamnation de la nature, de la vie, du réel et fuite devant un univers de pure fiction ; elle « …est une manière de s'évader de la réalité par le mensonge »35, une « illusion morbide qui enfonce les hommes dans leur ignorance et leur fait voir ce qu’ils espèrent, rien de plus ». Pour Freud, l’illusion religieuse apaise l’angoisse humaine, l’expression d’une croyance d’ordreaffectif : « la croyance en Dieu est un transfert du sentiment filial, un retour nostalgique à l’enfance sous la protection d’un Père juste, bon et tout-puissant. » Ainsi, « La mort du Père est la naissance de Dieu »36, « le remplaçant imaginaire du père protecteurde notre enfance aidant l’homme incapable d’affronter la réalité de sa condition, à surmonter sa détresse infantile. »37 ; le dogme religieux est une illusion qui découle du désir d’être protégé par un être autre que soi ; il est ce à quoi l’homme en détresse, angoissé, s'accroche pour apaiser son angoisse, c’est un « doux poison », « … le moyen pour l’homme civilisé de supporter « le poids de la vie », de compenser « la réalité cruelle »… »38

 Enfin,la religion est présentée ici comme ce qui : « … endort les hommes et les rend incapables de faire face à la réalité sans évoquer sa douce et amer consolation. L’homme ne sait plus se passer de religion et celle-ci apparait comme une drogue dont il dépend. Sa vie est entièrement donc sous état d’hypnose, l’homme ne répond plus de lui-même. Il cherche désormais l’affection d’un père céleste afin de le substituer au père terrestre ».

III- L’indistinction du pouvoir politique et de la religion en Afrique

Depuis, le pouvoir politique et la religion sont « deux ordres de pratiques et de relations » inséparables, indistinctes.

En Europe, le christianisme s’est érigé en « religion politique de toutes les nations européennes » et, Rousseau, pose la religion civile ou politique comme une partie constitutive de l’Etat.

Aux Etats-Unis, l’indistinction de la politique et de la politique est d’autant plus frappante que le Président de la République nouvellement élu, prête serment la main sur la Bible.

En Afrique, l’indistinction du pouvoir politique et de la religion est très ancienne, car : « La société africaine ancienne s’organisait et s’institutionnalisait en faisant référence au sacré du type religieux, au sommet des royaumes et empires africains, se hissaient des rois et empereurs investis des pouvoirs politiques et religieux ». Et sous la colonisation, pour dominer, opprimer, asservir et exploiter les peuples colonisés d’Afrique, « les missionnaires chrétiens se lièrent aux empires coloniaux des nations européennes ». Mais, que dire de l’Afrique actuelle ? Fait-elle exception à la règle ?

A- Les « nouveaux mouvements religieux » au service du pouvoir

L’Afrique actuelle de la « démocrature » ne fait pas exception à la règle : ici l’indistinction de la politique et de la religion, des « nouvelles religions » avec l’Etat, les régimes en place est une constance ; le pouvoir politique, au mépris de la prise de conscience et de la liberté du peuple souverain, entretient des rapports très étroits avec la religion, les « nouvelles religions ». C’est dire qu’en Afrique actuelle, « …la foi n’est pas restée impérativement dans le domaine de la foi ». Les pouvoirs politiques favorisent les velléités des « nouvelles religions » aux dérives, au vice ; ils laissent se développer la débauche, le prosélytisme religieux, la mauvaise conscience (conscience déchirée d’un monde fantasmagorique, lénifiant, hypostasiant, travestissant la réalité socio-historique), incitent les masses populaires à déserter le “monde vécu” commun des hommes concrets au profit du monde de l’au-delà, de l’arrière-monde, instrumentalisent la religion à des fins politiques et se servent des ministres de Dieu (pasteurs, marabouts et autres) qui, eux, savent vraiment ébranler et dévoyer les consciences. D’ailleurs, politiciens et religieux, la main dans la main, exploitent la religion dans ses fonctions de contenir les foules affamées, misérables, déboussolées et désorientées ; de démobiliser les masses déshéritées ou de les détourner de la politique ; de « pratique d’aliénation par excellence », donc du maintien du statut quo.

La sacro-sainte alliance des soi-disant pouvoirs démocratiques en place avec « les nouvelles religions » cristallise l’altérité noire, impliquant que des humains, pour leur propre ascension sociale, transforment les autres humains en escabeaux. Elle signifie en effet que des politicards, des pasteurs, des marabouts et des « grands maîtres », acquis à cette pirouette démocratique, pour s’assurer une place au soleil, doivent écraser les pauvres gens qui se livrent à eux. Ceci dit, en Afrique présente, la foi, la croyance en Dieu, au pasteur, au marabout, au « grand maître », n’étant pas restée strictement dans le domaine de la foi, la connivence de la religion avec la politique, la connexion, la connivence de la politique avec la religion est incontestable.

B- Les « nouveaux mouvements religieux » comme idéologie

En Afrique, les « nouveaux mouvements religieux » qui envahissent et étouffent l’espace public, qui légitiment et justifient les régimes politiques existants, s’expliquent par des intérêts et non par des idéaux. Ils sont des antivaleurs auxquels on ne saurait accorder un quelconque crédit ou intérêt, la marque d’une idéologie de dissimulation et de travestissement, de justification et de légitimation de l’organisation sociale et politique existante, de la domination et de l’oppression des masses africaines. Ils symbolisent la fausse conscience ou malheur de l’idéologie dont Marx révèle ainsi la nature : « Le malheur de la conscience déchirée… avide d’un au-delà. Le déchirement vient de la dissolution de la Citépolitique où le citoyen libre participait à l’idée réalisée sur terre, dernier des biens qui lui soit accessible. Le voilà privé du dieu de la Cité et de la participation à la Nature. Banni de la Polis, il déprise l’homme dont il transfère la vertu au Dieu maître d’esclaves ; il réifie la Nature qu’il s’efforce de dominer à la manière d’un objet inerte. “Dépolitisé”, déshumanisé, devenu incapable d’être acteur dans l’histoire, il invente les contes qui le sacrent citoyen du ciel… La Cité de Dieu est le fantasme compensateur de l’échec de la Cité terrestre : l’imaginer, c’est trahir déjà la cause de l’homme ; y aspirer, c’est être coupable de désertion… »39(1) « L’idéologie conduit à l’adhésion spontanée, par un certain groupe, à un ordre social qui lui parait absolument nécessaire alors qu’il s’explique historiquement par une organisation du pouvoir » Dès lors, les « nouveaux mouvements religieux », comme idéologie, créent une illusion qui dissimule, camoufle la vraie nature d’eux-mêmes, du Pouvoir établi ; ils maintiennent les peuples africains dans le mensonge et dans l’incapacité de trancher avec leur triste sort, leur procurent un bonheur illusoire et entretiennent la dépolitisation, la fuite de l’ici et maintenant au profit de l’au-delà ; ils trahissent la cause de l’homme, son aspiration àla liberté. Il faut alors abolir ce carcan idéologique. Pour cela, il faut abolir au préalable l’organisation politico-économique qui la sécrète : « L’abolition de la religion en tant que bonheur illusoire du peuple est l’exigence que formule son bonheur réel. Exiger qu’il renonce aux illusions sur sa situation, c’est exiger qu’il renonce à une situation qui a besoin d’illusions »40.

C- Crise de la spiritualité et confiscation de l’émancipation

Les « nouveaux mouvements religieux » en vogue en Afrique, ne sont que des sectes dont la nocivité est comparable à celle des sectes que décrit Trousland, s’illustrant par : « le triple conditionnement des adeptes (par la technique du bourrage de crâne, de la soumission, de l’adhésion personnelle au « maître »), la triple destruction (d’eux-mêmes, de leur famille, de la société) et la triple escroquerie (intellectuelle, morale, financière) »41. Ils sont identiques à la religion vue par Sade : « Oui, citoyens, la religion est incohérente au système de liberté ; vous l’avez senti. Jamais l’homme libre ne se courbera près des dieux… ; jamais ses dogmes, jamais ses rites, ses mystères où sa morale ne conviendra à un républicain. Encore un effort ; puisque vous travaillez à détruire tous les préjugés, n’en laisser vivre, subsister aucun, s’il n’en faut qu’un seul pour les ramener tous. Combien devons-nous être plus certains de leur retour si celui que vous laissez vivre est positivement le berceau de tous les autres ! Cessons de croire que la religion puisse être utile à l’homme. Ayons de bonnes lois, et nous saurons nous passer de la religion. »42. Ils monopolisent la parole religieuse et la détournent à leur propre profit ; ils récusent la liberté de croyance et de conscience que défendent Luther, les philosophes des Lumières et que Cassirer considère comme : « …l’expression d’une nouvelle force religieuse positive… L’homme ne doit plus être dominé par la religion comme par une force étrangère ; il doit l’assumer et la créer lui-même dans sa liberté intérieure. La certitude religieuse n’est plus le don d’une puissance surnaturelle, de la grâce divine, c’est à l’homme seul de s’élever jusqu’à cette certitude et d’y demeurer. »43. Ils nient les lois de la nature et s’attachent à l’idée que le miracle existe et qu’il est possible d’y croire ; elles mélangent le sentiment religieux avec les pratiques de la voyance et de la guérison magique. Et dans l’inconscient individuel et collectif de leurs adeptes, s’enracine l’idée que face au mal, à tout moment de l’instant, le miracle va pouvoir s’opérer.

D’autre part, les « nouveaux mouvements religieux » sont gagnés par l’intolérance, l’obscurantisme et l’aliénation ; par l’idolâtrie que Diderot qualifie de dangereuse ; par des superstitions dont Spinoza, Hume et les philosophes des « Lumières », affirment respectivement qu’elles : « emprisonnent et annihilent la Liberté » ; « sont des croyances qui se retournent contre la vie et la paralysent, … » ; « sont avec l’idolâtrie des maux fondamentaux qui freinent l’émancipation de l’homme » ; par le non respect du principe de la dignité de la vie tant bafoué par le mythe de l’Etat national, du Pouvoir sacré ; par le refus de « réorganiser la vie politique autour d’institutions et règles permettant une participation de tous les individus à la décision politique », de l’agir critique et négateur de la société, des structures de la désolation matérielle et spirituelle des hommes réels et concrets. Ils sont aussi aux antipodes de la religion morale, rationnelle de Kant, stipulant que : « … la morale conduit à la religion qui ne la fonde… »44 ; de la religion civile, publique ou politique de Rousseau : « … comme moyen de renforcement ou de consolidation de la société… comme moyen le plus sûr d’attacher davantage le citoyen à sa communauté politique… »45. En même temps, les « nouveaux mouvements religieux », sont contraires à l’exigence des philosophes des « Lumières » d’une religion naturelle (non révélée) dont les bases sont la tolérance religieuse positive, le progrès de la Raison et la foi en elle et à leur projet d’émancipation de l’humanité, repris par les philosophes allemands : Feuerbach, Bauer, Strauss et Marx. Ces derniers, justement, lient la problématique de l’émancipation de l’humanité au travail critique et de transformation à mener contre la religion et la société qui l’entretient. Ce qui est fondamentalement contraire à l’esprit des « nouvelles religions » ou sectes, qui incarnent plutôt la crise d’une vraie religion, de la spiritualité et la confiscation de l’émancipation de l’humanité.

D- Les « nouvelles religions » riment avec l’affairisme

Les ”nouveaux mouvements religieux” relient les hommes entre eux, pour les relier non pas à une réalité transcendante, divine mais à une réalité essentiellement humaine : le pasteur, le marabout, le « Grand maître ». Ce sont en effet ces trois figures qui personnifient « l’homme-dieu », le sacré, le mystérieux, le fantastique, l’effrayant et l'attirant, le fascinant ; qui président toutes les cérémonies et rites religieux ; qui distribuent les postes politiques et administratifs ; qui promettent bonheur, bien-être, prospérité, guérison et santé à tous ceux-là qui les suivent et suivent leurs enseignements. Mais, les échanges entre ces trois figures et leurs adeptes sont très compliqués, ils sont même de l’ordre de la transversalité. Car au sein des « églises », mosquées et autres, se développent des trafics en tout genre, des rapports marchands et de soumission : par des pratiques détournées, le pasteur, le marabout et le « Grand maître », abusant de leur autorité, extorquent, exploitent,aliènent, dominent, exproprient, spolient, oppriment, soumettent, contraignent, tyrannisent et rackettent leurs adeptes. Et au nom des Ecritures Saintes interprétées selon les intérêts bien compris de ces vampires, que de sacrifices, même humains, consentis ; que de dons, de dîmes et des offrandes illégitimement versées ; que de délits commis, de mineures détournées, de femmes mariées dressées contre leur époux et récupérées ; que de biens volés, de fortunes dilapidées. Ainsi, le pasteur, le marabout, le « Grand maître », bien qu’entretenus par les Pouvoirs en place et par les puissances occultes extérieures, profitent à fond de la misère matérielle et morale des pauvres gens qu’ils conditionnent, dépouillent sans vergogne et poussent au suicide. La religion étant devenue ici un moyen d’enrichissement personnel, de réussite sociale, le pasteur, le marabout et le « grand maître » font désormais partie des puissances d’exploitation et financières. Ils attisent la convoitise de tout le monde, au point que tout un chacun s’improvise pasteur, veut avoir son « église » à lui et qu’à tous les coins de rues, poussent comme des champignons, des pseudo-églises. Alors, en Afrique comme aux Etats-Unis, les « nouvelles religions » riment avec l’affairisme : elles sont un fond de commerce bien huilé.

E- La compromission de la « démocratie démocratique »

Les « nouveaux mouvements religieux » détournent le peuple des problèmes économico-politiques, culturels et idéologiques, des vrais sujets de société. Ils sont l’incarnation du divertissent au sens pascalien du terme. Il s’agit en fait d’un polythéisme religieux d'un autre âge, incompatible avec toute action négatrice, tout au plus identique aux sectes japonaises dont Daisaku Ikéda dit que : « …, leur action a un effet sinistre parce que ceux qui croient dans leur enseignement ont perdu graduellement la volonté d’affronter et de résoudre les contradictions et souffrances de la vie réelle, ne se souciant plus que du paradis qu’ils espéraient atteindre après la mort… »46. Et l’on sait que « L’enseignement », « la bonne parole » que professent ici et là les « nouveaux mouvements religieux » en direction de leurs adeptes, est source de perversion, de paralysie mentale, de confusion, de manipulation et destruction de leur volonté d’action : elle tue en eux la pensée, l’esprit critique, le jugement éclairé, l’autonomie, la liberté et la capacité d’agir sur la réalité dans le sens de la transformer. Ainsi, dans l’état actuel du « démocratisme », de la déliquescence de l’ordre moral, social, économique, politique et culturel, les peuples africains ne sauraient compter sur l’agir critique, dénonciateur, contestataire, émancipatoire de ces « nouvelles religions » et sur leur investissement dans l’éducation morale, civique ou politique du citoyen. D’ailleurs celles-ci, comme la politique en vigueur, n’incarnent pas l’opposition c’est-à-dire la vie, le respect de la dignité de la personne humaine, la spiritualité positive, la liberté de conscience et la prise de conscience politique, l’activité transformatrice de l’homme. D’ailleurs, leur « structure oligarchique…, leur type de mobilisation autoritaire favorisent très peu la participation effective des individus » à l’action politique.

Conclusion

En Afrique actuelle, le phénomène des “nouveaux mouvements religieux”, contemporain de la perversion démocratique, est à rebours de la vraie spiritualité, du respect de la vie et de la dignité humaine, de la publicité des débats politiques, de la promotion et du développement des pensées, des idées qui en démocratie s’expriment et circulent librement. Il est un grand marché de dupes, le comble de l’imposture, de l’infâme, de la grossièreté, de l’ignorance, de l’obscurantisme, de la superstition, de la convergence des intérêts égoïstes, dans lequel le bonheur des uns fait le malheur des autres. Il reflète cette mauvaise constitution politique qu’est la démocratie « donnée », « empruntée » ou « imposée ». Il rime avec la religion comme perversion des consciences et dépolitisation. Partant, il est réfractaire à l’institution d’une réforme sociopolitique émancipatoire, au renouveau possible en politique : la « démocratie démocratique » ou plus de démocratie, ou de vraie démocratie.

1  Leroi-Gourhan, Le Geste et la parole, 2 tomes, Ed. Albin Michel, 1964

2  M. Eliade, Le Sacré et le Profane, Ed. coll » Folio », Gallimard, 1965, pp. 171-172

3  B. Pascal, Pensées (1670), in Œuvres complètes, Ed. du Seuil, coll. » L’Intégrale », 1963, pp. 512-513

4  B. Pascal, ibid.

5  Kant, La Religion dans les limites de la simple raison, trad. J. Gibelin, Librairie philosophique, J. Vrin, 1994, pp. 163-164

6  A. Schopenhauer, Le Monde comme volonté et comme représentation, T II Ed. PUF, 14 éd. 1996, pp. 294-304

7  Feuerbach, l’Essence du christianisme (1848

8  Freud, L’Avenir d’une illusion, Ed. 1927, Trad. O. Hansen-Love, Hatier, 2010, p. 26627

9  Spengler, Le Déclin de l’occident, t. II, pp. 173, 176, 177

10  E. Durkheim, Les formes élémentaires de la vie religieuse P.U.F., 1960, p. 602 à 605.

11  G. Durand, Les grands textes de la sociologie moderne, Ed. Bordas, Paris, 1969, p. 145

12  K. Marx, commenté par S. Trigo, « Le retour du religieux », in Ecoflash, n° 174, janvier 2003, p. 3

13  K. Marx, ibid

14  Nietzsche, Le gai savoir, trad. Henri Albert, Ed. Mercure de France, 1901, p. 106

15  H. Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion, 6° éd. PUF, paris, 1995, p. 135

16  H. Bergson, ibid.

17  F. Nietzsche, Le Gai savoir, trad. Violate, Ed. Gallimard, « coll. », Paris, 1960, pp. 169-170

18  F. Nietzsche, Cité par C. Russ, in Savoir et pouvoir, T.2, Ed. Hatier, Paris, 1980, p. 66

19  F. Nietzsche, ibid

20  S. Freud, Cité par C. Roche, in Mémo Bac, Philosophie, Ed. Larousse-Bordas, Paris, 1999, p. 88

21  S. Freud, L’Avenir d’une illusion, Ed. PUF, coll. « Quadrige », 2è Ed. Paris, 1996, p. 43 

22  G. Lanson, Voltaire, Ed. Hachette, p. 178

23  G. Lanson, Voltaire, Ed. Hachette, p. 178

24  G. Lanson, ibid.

25  Epicure, Lettre à Ménécée, in Epicure, Doctrines et Maximes, Ed. Hermann, p. 74

26  B. Spinoza, Ethique par Ch. Appuhn, Œuvres 3, Ed. GF Flammarion, 1965, p. 57-59

27  L. Feuerbach, L’Essence du Christianisme, 1841

28  L.. Feuerbach, cité par D. Husmann, A. Vergez, La philosophie sans complexe, Ed. Bourin, p. 190

29  L. Feuerbach, L’Essence du Christianisme, 1841

30  L.. Feuerbach, cité par D. Husmann, A. Vergez, La philosophie sans complexe, Ed. Bourin, p. 190

31  K. Marx, cité par par D. Husmann, A. Vergez, Le Commentaire philosophique au baccalauréat, Ed. F. Nathan, p. 20

32  K. Marx, Critique du droit politique hégélien, pp. 197-198, in Sur la religion, Ed. Sociales, 1975

33  F. Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, NRF, Ed. Gallimard, Paris, p. 49

34  F. Nietzsche, ibid. 1- F. Nietzsche, L’Antéchrist, trad. J. Claude, Hémery, Ed. Gallimard, p. 27

35  S. Freud, L’Avenir d’une illusion, Ed. PUF, coll. « Quadruge », 2è édition, Paris, p. 43

36  S. Freud, ibid

37  S. Freud, cité par C. Roche, in Mémo Bac, Philosophie, Ed. Larousse-Bordas, Paris, 1999, p. 88

38  . Freud, ibid.

39  K. Marx, Critique du droit politique hégélien, in Sur la religion, Ed. Sociales, Paris, 1975, p. 41

40  K. Marx, ibid

41  J.Trousland, par C. Makariam, S. Boris, art. « Sectes ou religions », Le Point n° 1217, du 13 janvier, 1996

42  D. A. François de Sade, La philosophie dans le boudoir (1796), Ed. 10/18, 1972, pp. 199-208

43  E. Cassirer, Les philosophies des Lumières (1932), trad. P. Quillet, Librairie Arthème Fayard, Paris, 1996, p. 178

44  Michèle Crampe-Casnabet, Le gouvernement de la raison Kant, Editions Bordas, Paris, 1989, p. 144

45  J.J. Rousseau, Du Contrat social, chapitre 8 du livre IV, Editions, p ?

46  Daisaku Ikéda, Pour une spiritualité créatrice de paix,. p. 132 , Ed. du Rocher , 1992

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