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Cahiers de Psychologie Politique

Le CNRS a eu une bonne idée de publier ce recueil de textes en hommage à P. Manent sous le titre suggestif de La politique de l’âme sous la direction de G. De Ligio, J. V. Holeindre et D. Mahoney, tous les trois spécialistes en sciences politiques.

Pourquoi l’âme en politique ? La vie sans loi n’est pas acceptable. L’individu n’est pas délivré de tout lien et de toute règle. Rappelons que la politique est une science de l’homme où la condition humaine est possible par la politique. Tout n’est pas politique, mais la vie humaine n’est pas intelligible sans un ordre politique.
L’intitulé de ce livre est une invitation à réfléchir et à trouver une clef de lecture du politique dans lequel sont imbriquées l’âme et l’action dans une série de polarités que définissent les actes de l’homme et son rapport avec d’autres hommes : la vie et le droit, la loi et les normes, la vie et la pensée, le privé et le public, la religion et le pouvoir. Ainsi, la science politique a comme ultime visée la psychologie politique. Aller vers la politique est retrouver l’âme et vice-versa. L’important est qu’elles se retrouvent. C’est le cas, selon les auteurs, de l’œuvre discrète et profonde de P. Manent.

Heureuse synthèse qui inspire la présentation du livre, assez rare chez les politologues qui, plus fascinés par le jeu politique, oublient qu’il s’agit d’une question de psychologie, de même que les psychologues ne comprennent pas que la psychologie est un acte envers l’autre, que la politique lui est constitutive.

C’est donc pour cette raison que l’angle d’attaque des commentateurs est de reprendre l’itinéraire de la pensée politique occidentale : Machiavel, Hobbes, Pascal, Montesquieu, Rousseau et Tocqueville, avec une lecture large sur les diverses problématiques qui lui sont liées : la vérité dans la cité, les anciens et les modernes, les médiations, les passions politiques, la justice, le religieux, l’anthropologie et l’histoire, le christianisme et la modernité, la guerre, la nation, le chef, la crise. Voilà que, de fil en aiguille, toute la problématique qui forme le champ de la psychologie politique se déploie.

On comprend que Pierre Manent s'est engagé dans une enquête de longue haleine sur les formes politiques anciennes et modernes. La cité en premier lieu. La « culture » comme un paramètre incontournable. L’objectif étant d’aboutir à la rédaction d’une histoire raisonnée des conditions politiques. Les auteurs laissent entrevoir que l’auteur, Pierre Manent, possède un regard ardemment politique.

Quoi qu’on dise, la politique est la tâche de comprendre ce qui est, sans s’encombrer de ce qui n’est pas. Les enquêtes fort lucides des commentateurs le montrent, les « choses politiques », entendons-nous, ne le sont pas parce qu'elles seraient des choses humaines, mais parce que l’ordre politique est vraiment ce qui donne sa forme à la vie humaine. Bref, que le rôle vrai de la politique se trouve dans la mise en ordre du monde humain qu’il faut cerner. Voilà sa lecture des grands classiques anciens et modernes.

Pour cela, l’histoire des formules politiques ne saurait être réduite aux idées. L’humain est avant tout poussé par une même énigme : pourquoi obéir et à qui ? Question psychologique donc.

C’est là que l’analyse du désir peut rendre intelligent le politique. Il s’agit de retrouver une science politique totale, sans cloisonnement disciplinaire. Voilà une démarche qui s’approche de la démarche en psychologie politique. Il y a là une lueur de sollicitude partagée.

Pour aller jusqu’au bout de ma pensée : la politique recèle une énigme que les hommes d’aujourd’hui rendent incompréhensible et cultivent avec ressentiment. Une autre question se fait jour : le dépérissement de la « science politique », considérée comme « non-scientifique », elle est perçue avec condescendance. De fait, c’est la désertion de la pensée politique pour le commun.

La langue française

Les considérations sur la langue, sur ce qui unit la langue française et l’ordre civique, sont parmi les plus belles surprises du livre. Interrogé sur ses jeunes années d’étude, Manent garde le souvenir d’une « extraordinaire attention » des professeurs, quelle que soit leur discipline, à parler un excellent français. « Je crois que ce qui a fait le plus mal à l’enseignement dans les classes secondaires, dit-il, c’est la disparition de ce rôle fédérateur du français et la prise d’indépendance de toutes les disciplines qui veulent garder leur propre langage. »

La vie politique se résume à une dispute entre les hommes qui doivent trouver à chaque époque le secret de leur réconciliation. Il faut se réfugier loin de la cage dorée de la chose publique et renouer avec les joies de l’échange libre, à l’abri de la surveillance idéologique. C’est probablement en quoi Manent appelle à une conversation spontanée à la fois posée et gaie, où on se parle, sans les règles du discours académique. C’est l’intérêt presque charnel de la « vie de l’esprit ».

La vieille conversation des Grecs dans la cité, la délibération entre égaux est l’essence de la politique honnête. Il faut le garder en mémoire : l’amitié est inséparable de la quête de la connaissance, car l’amitié, dans le domaine de l’intelligence, a le pouvoir de faire fructifier ce qui se présente d’abord comme un don en soi. En ce sens, elle entrevoit la cité politique d’hier. Ces auteurs à l’œuvre considérable, qui échappent aux catégories de la vie universitaire, sont aujourd’hui menacés de disparition.

En comparaison, les « experts », seuls dépositaires de la parole publique, témoignent d’un manque de perspective et d'un manque de sensibilité à la politique réelle.

À l’origine de leur insensibilité se trouve une « théorie de la démocratie », ou encore la « politique », qui se fonde sur l’idéologie de la reconnaissance. Cette philosophie qui se voudrait un dépassement de la rationalité conflictuelle du politique se pose contre le ressort même de l’ordre politique.

Selon cette « antipolitique », les particularités des individus (origine ethnique, orientation sexuelle, etc.) doivent être d’emblée « reconnues » par la lumière publique, sans que soit éprouvée la nécessité de produire quelque chose en commun. L’espace public, se vidant de tout sens politique, substitue l’affect unanimiste à la parole médiatrice. Il finit ainsi par se diviser entre les partisans de la « religion de l’humanité », qui ne sauraient supporter aucune distinction, aucune médiation entre les groupes humains, et les sceptiques de la religion de l’humanité, qui ne croient pas que l’humanité puisse se gouverner elle-même sans différenciation politique préalable.

Dans un contexte « religieux », c’est-à-dire aveugle, où le fanatisme ne voit bien que ce qu’il veut voir, la profession de foi supplante le débat raisonné. Le politiquement correct refoule l’échange libre, le savoir étriqué des experts réduit l’intelligence naturelle des hommes, tandis que, du haut en bas de l’échelle sociale, le mépris des uns construit la méfiance des autres.

L’individu postmoderne erre à la recherche d’un équilibre impossible, dans une oscillation permanente et une férocité concurrentielle. Peut-être la psychologie de l’individualisme actuel a-t-elle trop réduit la psychologie de l’agir collectif.

Les citoyens peuvent-ils se satisfaire d’une existence non-politique, même au nom de la démocratie ? La philosophie politique de Pierre Manent, telle qu'elle est présentée par les commentateurs de ce livre, exprime indirectement que la perte de la politique est aussi une perte philosophique et anthropologique, et que l’homme en a besoin dans la mise en œuvre du demain.

Ce livre, véritable encyclopédie politique, est une belle manière de faire de l’intelligence politique. A lire avec calme et application.


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