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Cahiers de Psychologie Politique

Le niveau d’instruction et l’accès à l’usage des techniques d’information et de communication constituent deux ressources fondamentales de l’engagement protestataire individuel à l’ère du digital. L’interaction entre les deux variables améliore sensiblement les scores moyens obtenus sur l’échelle de l’action politique. Mais lorsque l’influence de cette interaction est examinée à la lumière des orientations collectivistes et des individualistes, les individualistes horizontaux paraissent comme le construit culturel chez qui l’effet de l’éducation et la fréquence de l’usage de l’Internet sur l’action protestataire, se montrent plus prononcées. Cet article traite de cette problématique dans le milieu de 3651 enquêtés constitutif de l’échantillon de WVS concernant le Maroc (2001-2007-2011).

The level of education and access to the use of information and communication technologies are two fundamental resources of individual protest commitment to the digital age. The interaction between the two variables significantly improves the average scores obtained on the scale of political action. But when the influence of this interaction is examined in the light of collectivist and individualist orientations, horizontal individualistic seems like the cultural construct in which the effect of education and frequency of use of the Internet on collective action, is shows more pronounced. This article addresses this issue in the middle of 3651 Constitution of the surveyed sample of WVS concerning Morocco (2001-2007-2011).

Introduction

Il existe un large consensus parmi la communauté des chercheurs en matière d’action collective protestataire sur le fait que les ressources individuelles jouent un rôle des plus important dans l’activation de l’orientation à la contestation sociale et politique (Glaeser, et al, 2007 ; El-Said, et al, 2012). Lorsqu’on passe en revue les mouvements de protestation qui ont traversé la société marocaine, on peut constater que ce phénomène gagne des champs sociaux où les activistes font preuve d’un niveau d’éducation relativement élevé. Les grèves des syndicats de l’enseignement, les manifestations des diplômés chômeurs et plus récemment, la radicalisation de l’activisme dans les milieux des étudiants médecins et des professeurs stagiaires, font preuve de cette capacité de ces types de protestants à traduire leurs ressources individuelles en action collective relativement durable. L’association entre le niveau d’instruction et la participation politique conventionnelle ou non conventionnelle, est l’un des paramètres constants souvent dégagé par les études qui défrichent l’espace des comportements politiques. Mais l’éducation n’est pas la seule ressource individuelle dont le rapport à l’activisme est scientifiquement reconnu. L’on a assisté dans les dernières années à la montée en puissance de l’usage des nouvelles technologies de la communication et de l’information, qui n’est pas sans incidence, en amont et en aval sur la construction de l’action collective protestataire (Norris, 2000). L’utilisation fréquente des réseaux sociaux permet non seulement d’élargir les sphères de la connectivité, mais influence également émotionnellement et intellectuellement les débats qui s’organisent sur des causes nationales et internationales. Toutefois, il faut garder à l’esprit que l’effet des deux ressources ne s’effectue pas suis generis en un vase clos. L’interaction prend souvent sa forme dans le cadre d’un contexte socioculturel et politique qui peut désamorcer l’influence des deux variables.

Ce travail trouve ses fondements théoriques dans la typologie de Triandis basée sur le construit de l'individualisme/collectivisme (Hui et al, 1986), qui peut être défini par quatre propriétés fondamentales portant sur la définition du soi en termes d’attributs personnels ou collectifs ; la position des objectifs personnels face aux buts collectifs ; l’importance des relations interpersonnelles fondées sur l’intérêt et l’échange réciproque par opposition à la coopération, au partage ou la mise en commun ; La prééminence des attitudes personnelles versus celle des normes conventionnelles dans la définition des comportements des individus (Singelis et al, 1995). En plus de ces attributs, la psychologie interculturelle de Triandis a dégagé deux grandes espèces de l’individualisme/ collectivisme qui se rattachent aux dimensions verticale et horizontale (Triandis, 1996). Ces deux dimensions renvoient au degré auquel les relations entre les individus à l'intérieur d’une société sont égalitaires ou hiérarchiques, rationnelles ou raisonnables, égoïstes ou altruistes. Quand l’individualisme est associé à l’admission sociale de l’inégalité entre les individus, l’on est devant le modèle de l’individualisme vertical. Le couplage avec l’égalité des relations sociales donne l’individualisme horizontal. Le collectivisme vertical résulte de l’association du collectivisme avec l’inégalité interindividuelle ; et enfin, le collectivisme horizontal émerge de la combinaison entre le collectivisme et l’égalité sociale. A noter que ces distinctions ne devraient pas être interprétées dans le sens de l'existence de modèles culturels purs et absolument opposés. Ainsi, les cultures diffèrent en termes de poids et de dominance qu'elles accordent aux quatre orientations.

En termes de valeurs, Triandis et ses collègues notent que les individualistes verticaux enregistrent des scores élevés en compétition alors que les individualistes horizontaux se présentent comme moins compétitifs mais restent beaucoup plus attachés à leur autonomie (Triandis, et al, 1998). Les collectivistes verticaux présentent une tendance plus poussée en matière d'intégrité familiale et une faible tendance en ce qui concerne la distance émotionnelle à l'égard de l’endogroupe. Les collectivistes horizontaux enregistrent des scores importants sur les valeurs de l'interdépendance et de la sociabilité.

Sous l’angle des orientations culturelles collectivistes et individualistes suscitées, ce papier propose d’étudier dans les données de WVS concernant le Maroc (3651 enquêtés, vagues 2001-2007-2011), les rapports de l’activisme politique à l’éducation (I) et à l’usage des médias sociaux (II).

De la vision conventionnelle à l’examen sous contrôle : l’effectivité de l’éducation comme catalyseur de l’action collective

Education et activisme protestataire : estime de soi et participation politique non conventionnelle

L’une des implications psychologiques et culturelles de l’éducation sur les composantes mentales et affectives de la personnalité est la hausse des sentiments de l’auto-efficacité et l’estime de soi. Ce qui ne va pas sans avoir des incidences sur les attitudes à l’égard des figures autoritaires (Inglehart, 1997). Et ce n’est pas par hasard que le monde de l’enseignement était à juste titre, la catégorie socioprofessionnelle la plus activiste. Chez les enquêtés de WVS, la relation entre le niveau d’instruction et l’orientation à l’activisme épouse la forme de corrélations positives. A l’exception de l’occupation des lieux publics, qui demeure insensible au niveau d’instruction, l’orientation aux autres répertoires de l’action protestataire évolue proportionnellement à cette variable. Le tableau suivant rend compte des coefficients de corrélation de Pearson entre l’activisme protestataire et le niveau d’éducation atteint :

Tableau n° 1 : Corrélations entre le niveau d’instruction et le répertoire d’action collective chez les marocains

Collectivistes

Individualistes

Vertical

Horizontal

Vertical

Horizontal

Pétition

0.10**

0.14**

0,229**

0.41**

Boycott

0.13**

0.12**

0,165*

0.15

Protestations autorisées

0.16**

0.18**

0,232**

0.26**

Démonstrations non- autorisés

0.16**

0.018

0,155

0.07

Occupation des locaux

0.07

0.14

,078

0.29

Activisme protestataire

0.27**

0.29**

,236*

0.31**

** La relation est significative au seuil de 0.01
*La relation est significative au seuil de 0.05

Trois éléments sautent aux yeux à la méditation du tableau, à savoir 1) une quasi-absence des liens entre l’éducation et le choix des répertoires d’actions collectives illégales (Occupation des locaux et les démonstrations illégales), 2) l’affirmation de corrélations avec les formes légales et douces de la protestation, ce qui démontre une évolution de plus en plus exprimée au refoulement de la violence (Benkhttab, 2010) et la supériorité des corrélations dans le milieu des individualistes horizontaux, entre l’éducation et la forme composite de l’activisme.

Les interprétations avancées pour expliciter ces corrélations s’inscrivent dans deux paradigmes distincts :

- Le premier est cognitif : il met en relief le rôle de l’éducation dans le perfectionnement des stocks de savoirs et le développement de compétences nécessaires à la compréhension politique des phénomènes politiques. Sidney Verba, Scholozman et Brady, qui s’inscrivent dans cette piste, avancent dans ce cadre que (Verba et al, 1995, p. 305) :

« Education enhances participation more or less directly by developing skills that are relevant to politics—the ability to speak and write, the knowledge of how to cope in an organizational setting. Education also affects participation by imparting information about government and politics and by encouraging attitudes such as a sense of civic responsibility and or political efficacy that predispose an individual to political involvement »

- Le deuxième paradigme voit dans l’éducation un bon prédicateur de la position sociale des individus. Par conséquent, elle leur permet de tirer profit des réseaux des pairs notamment en matière d’information et d’engagement politiques (Hillygus, 2005).

Seulement, derrière cette vision trop conventionnelle de l’éducation, il est question d’objectiver le niveau d’instruction qui produit effectivement des différences notoires en matière d’engagement protestataire. Ce niveau, une fois atteint par la grande majorité des gens, fonctionnerait comme disposition potentielle d’une éventuelle contestation politique intense, notamment lorsque le contexte abonde de stimulus incitant à la protestation.

L’analyse de la variance à deux facteurs appliquée aux données de WVS montre que les universitaires sont les plus emportés par le vent de l’action politique non conventionnelle. Le tracé de la variance n° 1 montre les écarts entre les différents niveaux d’instruction dans l’effectuation de l’activisme protestataire.

Graphique n° 1 : Action protestataire selon le niveau d’instruction
Graphique n° 2 : Le niveau d’instruction atteint par les marocains (données de Barro et Lee)

Il parait clairement que ce résultat correspond non seulement au réflexe intuitif, mais également à la réalité des choses. Les universitaires sont des professionnels de la protestation qu’ils étendent à d’autres espaces. Mais le degré de distribution sociale de cet attribut, c'est-à-dire du niveau universitaire, parmi la majorité écrasante des membres de la société est susceptible de conditionner le degré d’extension et de diffusion de la contestation sociale. La limite de diffusion de cet attribut parmi les membres de la société prive la protestation sociale d’une condition écologico-démographique des plus cruciales.

Qu’en est- il alors du degré de diffusion du niveau d’instruction universitaire dans la société marocaine ? L’étude des données collectées par Barro et Lee sur le haut niveau d’éducation atteint par pays (Barro, Lee, 2010), laisse entrevoir une faiblesse dans la moyenne des étudiants qui atteignent et complètent la formation universitaire au Maroc. Le graphique n° 2 construit dans ces données, montre une évolution faible et légère. Bien que le taux des non-scolarisés ait beaucoup diminué, le développement dans le temps du niveau universitaire atteint accuse un retard remarquable, ce qui ne va pas sans influencer le potentiel de la mobilisation au niveau de la société globale. Les politiques publiques éducatives étant centrées sur la généralisation de l’enseignement primaire.

Au-delà des corrélations : L’effet contradictoire du niveau d’instruction sur les démonstrations contestataires dans le milieu des individualistes

Les corrélations étroites, dégagées plus haut, entre le niveau d’instruction et l’orientation à l’activisme protestataire ne signifie ipso facto l’existence d’une relation de causalité scientifiquement admise sans rebours. Comme le dit l’adage de la psychométrie, la corrélation n’est pas causalité. Celle-ci n’en est qu’une simple présomption. Dès lors, loin de basculer hâtivement dans le registre de la transparence, le rapport entre l’éducation et l’orientation à la protestation, n’est pas dépourvu d’opacité, d’ambigüité et de controverses empiriques (Glaeser et al, 2004 ; Acemoglu et al, 2005). En plus, l’éducation est loin d’être une variable au singulier comme le donne à croire un entendement superficiel de la littérature empirique. L’on peut y déceler différents aspects irréductibles au volet formel. Le nombre d’années étudié, le type de l’éducation, le contenu culturel des programmes scolaires et la catégorie des collèges fréquentés sont des indicateurs souvent négligés dans les recherches de terrain (Persson, 2012). Ce qui laisse l’effet d’une telle variable échapper au contrôle statistique.

En dépit de l’association apparente avec l’activisme, il se peut que l’éducation ne permette pas de prédire efficacement l’engagement dans l’action politique non conventionnelle, car elle agit seulement par procuration au nom d’autres variables (Solis, 2013). L’on distingue ainsi l’éducation "as a cause " et l’éducation "as a proxy" (Kam et al, 2011). Explicitant cette situation, Adam Berinsky et Gabriel Lenz souligne dans ce cadre (Berinsky et al, 2011) :

« Perhaps education is less a measure of one’s civic skills than it is an index of status in society, cognitive skills, and personality traits that leads to civic engagement. Education, in this view, is a proxy for the types of characteristics that lead to a taste for politics, one determined by pre-adult experiences and dispositions ».

L’omission de ces paramètres pourrait conduire aux mauvaises interprétations du poids réel de l’éducation comme variable dépendante. Dans leur étude sur les protestations dans le monde arabe, Filipe Campante et Davine Chor ont abordé le rôle central de l’éducation atteinte dans la stimulation de l’action collective contestataire. Les deux chercheurs ont statistiquement confirmé que l’éducation n’active la propension à l’activisme que dans la mesure où elle est couplée à une dégradation du niveau socioéconomique (Campante, Chor, 2012).

Mikael Persson établit un schéma théorique dans lequel il synthétise les types de liens qui s’établissent entre l’éducation et l’orientation à l’activisme (Persson)1 :

Pour tester la dernière hypothèse de Persson, l’on a procédé à l’étude de l’effet partiel du niveau d’instruction chez les collectivistes et les individualistes, sur l’engagement dans les démonstrations sur la voie publique, tout en contrôlant l’appartenance de classe. Le graphique suivant montre les résultats obtenus :

Graphique n° 3 : Effet partiel de l’éducation sur l’engagement dans les démonstrations chez les individualistes horizontaux

Les résultats de la régression montrent que l’évolution des gradients de l’éducation formelle font améliorer l’orientation à l’activisme, bien que de façon légère, quel que soit la classe sociale d’appartenance. Toutefois, les choses fonctionnent autrement dans le milieu des individualistes où l’effet de l’éducation dépend étroitement de l’auto-classement social. Comme le montre clairement le graphique n° 3 ci-dessous à propos des individualistes horizontaux, l’éducation contribue à l’amélioration positive de l’engagement dans les démonstrations chez les enquêtés appartenant à la classe ouvrière et à la frange supérieure de la classe moyenne. Par contre, comme l’illustre le signe négatif de ß, l’éducation fait baisser paradoxalement l’engagement protestataire chez les enquêtés s’identifiant à la classe inférieure et la strate inférieure de la classe moyenne.

Médias et action collective contestataire : Les démonstrations des individualistes et des collectivistes à l’ère du digital

Les TICs et l’action collective dans un contexte collectiviste : De la fragmentation sociale à l’interdépendance virtuelle

L’une des caractéristiques sociométriques du collectivisme est la force des liens sociaux forts, qui unissent les membres des communautés concrètes. Que ces liens s’appuient sur l’appartenance géographique ou sur le sang, ils témoignent de la difficulté des relations parallèles en dehors du cercle moral de la parenté et du voisinage. Par contre, dans la culture individualiste marquée par l’autonomie de la personne, la sociométrie des relations sociales, se caractérise paradoxalement par la force des liens faibles. Or, comme le note Mark Granoveter, les liens forts constituent rarement des ponts permettant de relier des groupes d’individus dissemblables (Granovetter, 1973). Par conséquent, la circulation de l’information court le risque d’être limitée aux cercles sociaux restreints2. Au contraire, c’est la force des liens faibles, souvent dénoncée comme source d’anomie et de dérèglement social, qui permet de faciliter la circulation de l’information et de relier les groupes sociaux secondaires (Mercklé, 2011).

Examinées sous le prisme des médias électroniques, le déploiement des liens sociaux online diffère selon les syndromes culturels dominants. Les travaux empiriques sur l’usage des TICs montrent que les membres de la culture collectiviste affichent une tendance à avoir plus d’amis online qu’en offline. Ce qui n’est pas le cas des usagers des médias numériques dans une culture individualiste. Ceux-ci ont plus d’amis offline plutôt qu’online (Cardon et al, 2009). Le collectiviste pris dans la tourmente des liens forts, est supposé en situation d’anxiété lorsqu’il a à gérer l’interaction avec des gens étrangers. C’est pourquoi son stock d’amitiés demeure faible en offline. Le virtuel constitue pour lui un espace, non seulement d’affirmer des liens de la solidarité organiques avec ses semblables, mais également une occasion pour s’ouvrir sur l’univers des liens faibles tout en évitant à travers la distance physique assuré par le numérique, les effets de l’anxiété difficilement gérable dans le vécu concret. Les choses se passent autrement dans la culture individualiste où la gestion des situations sociales offline ne pose pas des problèmes psychologiques pareils (Gudykunst, 1998). L’inventaire des amis online des collectivistes comptent non seulement ceux avec qui on a des relations personnelles, mais aussi ceux qu’on a jamais rencontrés.

Bien que l’on ne dispose pas de données empiriques pour vérifier la validité de ces résultats dans le contexte culturel marocain, mais il n’en demeure pas moins vrai qu’ils soufflent des idées pertinentes pour penser le rôle des TICs dans le développement de l’initiation et de la participation à l’action collective contestataire. Dans ce cadre, l’un des attributs de l’usage des médias sociaux est de joindre l’utile à l’agréable en matière de la sociométrie numérique. Loin de constituer un espace exclusif de la redondance des relations sociales tissées offline (Zhao, 2006), ces nouvelles technologies présentent l’avantage de faciliter la circulation et la fluidité de l’information entre les communautés virtuelles. S’ils reproduisent la structure des liens forts, ils contribuent également à les consolider par la diffusion d’un nombre infinitésimal de liens faibles que les internautes acceptent ou invitent. Or, seuls ces derniers liens sont susceptibles de diffuser l’information à grande échelle à travers l’allègement des contraintes qui pèsent du côté des liens forts. C’est pourquoi, il est souvent avancé dans les recherches transculturelles que le contexte collectiviste est plus favorable à l’influence des TICs sur l’action collective contestataire (Hui, et al, 2014). La raison réside probablement dans le fait que dans un contexte pareil, le socle identitaire de base indispensable à la connexion constitutive de la sociométrie de l’action collective, est pré-assurée par la disponibilité des communautés virtuelles fondées sur des liens sociaux forts et concrets (Granovetter, M., 1978). Sejung Marina Choi et autres chercheurs distinguent entre la nature des réseaux constitués online par les individualistes et les collectivistes : pour les premiers correspondent des réseaux larges, fluides mais pour les autres, des réseaux plus ou moins larges avec des liens forts et intenses (Choi, et al, 2011). Cependant, au-delà de ces distinctions dyadiques, l’action collective se présente comme un phénomène complexe qui, à travers le mécanisme de l’identification, associe les liens faibles et forts (Centola, et al, 2007).

Bien que le contexte socioculturel soit à dominance collectiviste, c’est dans le milieu des individualistes, notamment horizontaux, que l’on repère les corrélations les plus élevées entre les formes de l’action collectives et l’usage des technologies de l’information et de la communication. Les individualistes verticaux viennent en deuxième position. Le tableau suivant dresse l’inventaire des associations découvertes par l’analyse des corrélations :

Tableau n° 2 : Corrélations entre l’usage des TICs et le répertoire d’action collective chez les marocains

Collectivistes

Individualistes

Ensemble de

Vertical

Horizontal

Vertical

Horizontal

l’échantillon

Pétition

0.14**

0.09**

0,24**

0.44**

0.28**

Boycott

0.19**

0.02**

0,29**

0.28**

0.24**

Protestations autorisées

0.23**

0.20**

0,21**

0.45**

0.23**

Démonstrations non- autorisés

0.22**

0.17**

0,35**

0.42**

0.28**

Démonstrations autorisées et non autorisées

0.25**

0.23**

0.33**

0.56**

0.33**

** La relation est significative au seuil de 0.01

A travers ces résultats, l’on a franchi le premier pas vers l’étude des liens de causalité entre l’engagement dans les démonstrations protestataires et l’usage des TICs. Comme il a été avancé auparavant, la corrélation constitue une présomption de la causalité notamment lorsque les coefficients de Pearson ou de Spearman atteignent les seuils de 0.3. Le paragraphe suivant traite de cette question.

De la simple corrélation au lien causal : La hausse du poids prédictif des TICs sur les démonstrations protestataires chez l’individualiste horizontal

Il est démontré précédemment l’existence d’associations significatives entre l’usage des technologies qui s’ouvrent sur le virtuel et l’engagement dans l’action collective. Les coefficients de corrélations ont tiré au clair la supériorité de l’individualiste horizontal par rapport aux autres construits. L’une des explications de ce constat tiendrait probablement à ce que l’individualiste horizontal jouit dans le contexte collectiviste, des liens sociaux forts au regard de son ancrage social et d’un faisceau de liens faibles depuis la perspective de son aspiration à l’autonomie. Il existe une autre explication qui rapporte les orientations culturelles de l’individualiste horizontal à la cyberculture qui est caractérisée par l’autonomie, l’égalitarisme, le cosmopolitisme et le post-matérialisme. Or ces facteurs constituent des motivations qui le pousse à la défense de l’essence de la personne humaine quel que soit ses ancrages idéologiques, géographiques et culturelles (Norris, 2001).

Bien que plus exprimés chez les individualistes, Les liens entre les deux variables ne se limitent pas au spectre de la corrélation pure et simple, ils s’inscrivent en plus, dans une logique causale largement partagée. Les recherches qui ont abordé la problématique dans le contexte des soulèvements du dit "Printemps arabe" sont imposantes (Howard et al, 2011 ; Eltantawy et al, 2011).

L’enquête menée par Moaddel Mansoor sur les prédicateurs de la participation aux émulations protestataires qui ont secoué l’Egypte et la Tunisie, a clairement mis en relief le poids prédictif des nouvelles technologies (Moaddel, 2012).

Dans les données de WVS portant sur la société marocaine, l’étude de l’effet marginal de l’usage fréquent des TICs sur l’engagement dans les démonstrations sur la voie publique montre la puissance du lien causal entre les deux variables. Comme le montre le graphique n° 4, l’évolution des gradients de la variable indépendante (usage des TICs) améliore sensiblement les scores obtenus par les collectivistes et les individualistes, sur l’échelle de l’activisme. Toutefois, faut-il prêter attention au fait que la causalité est beaucoup plus prononcée dans le milieu des individualistes, notamment horizontaux. L’amélioration des scores des collectivistes demeure légère :

Graphique n° 4 : Effet partiel de l’usage des médias sur l’activisme politique
Graphique n° 5 : Evolution de l’activisme selon l’usage des Tics et le niveau d’instruction

L’accès à l’usage des TICs demeure tributaire d’un profil sociologique déterminé. Le statut économique, l’éducation, le temps libre et l’âge sont des indicateurs qui en commandent l’usage. Traitant la question dans le contexte occidental, Norris Pippa s’arrête sur les mêmes caractéristiques. Il souligne dans ce cadre (Norris, 2000, p. 267):

« The social profile for European users has confirmed the familiar disparities by age, education, socioeconomic status, and gender found in America. The most important indication that any of those factors might affect political activism in the future concerns the generational pattern. Younger people are least likely to use the traditional news media, but their preponderance among Net users may have important consequences ».

Le graphique ci-haut n° 5 traite de l’évolution de l’activisme en fonction de l’usage des Tics lorsqu’on contrôle le niveau d’instruction. Les résultats fournis confirment les expectations intuitives : l’engagement dans l’action collective protestataire s’accroit chez les enquêtés manifestant un couplage affirmé entre le haut niveau d’instruction et l’usage fréquent de l’internet. L’éducation fournit les compétences de base nécessaires à la manipulation et à la navigation dans le virtuel.

Graphique n° 6 : L’effet partiel de l’interaction usage des TICS*Education sur la protestation

Graphique n° 7 : L’effet partiel de l’usage des TICS sur l’engagement protestataire

L’étude du lien causal entre les TICs et l’activisme nous a soufflé l’idée de réfléchir sur la question de savoir s’il peut exister une interaction, entre les orientations culturelles des enquêtés et l’usage de l’internet, interaction qui puisse influencer l’intensité de la participation aux mobilisations protestataires. Pour explorer cette piste de recherche, l’on a procédé à l’analyse de la variance à deux facteurs. Le tableau et le graphique suivants en présentent les résultats :

Tableau n° 3 : Tests des effets inter sujets

Variable dépendante : les démonstrations légales et illégales

Source

Somme des carrés de type III

Ddl

Carré moyen

F

Signification

Eta-carré partiel

Modèle corrigé

12,338a

7

1,763

38,694

0

0,231

Constante

19,643

1

19,643

431,23

0

0,323

TIC

4,478

1

4,478

98,302

0

0,098

OrienCultur2

5,857

3

1,952

42,86

0

0,125

TIC * OrienCultur2

0,962

3

0,321

7,042

0

0,023

Erreur

41,087

902

0,046

Total

66,03

910

Total corrigé

53,425

909

a. R-deux = ,231 (R-deux ajusté = ,225)

Ce tableau présente les tests des effets inter-sujets qui sont significatifs. Outre les effets des TICs et des orientations collectivistes et individualistes qui sont hautement significatifs à l’état isolé (F = 98,302 ; p<0.001 ; F = 42,860 ;p<0.001), ce test confirme également que l’interaction TICs*Orientations collectivistes et individualistesexerce une influence significative sur l’accroissement de l’intensité des démonstrations. Le graphique suivant illustre l’évolution des scores des démonstrations en fonction de l’interaction entre les deux variables indépendantes (TICs et orientations collectivistes et individualistes). A un niveau faible d’usage des TICs, les collectivistes et les individualistes affichent des scores moyens bas de l’activisme protestataire. Cependant, lorsque l’usage des TICs devient fréquent, les scores obtenus sur l’échelle des démonstrations protestataires deviennent galopants, notamment dans le milieu des individualistes. En bref, être individualiste horizontal et avoir un accès fréquent aux réseaux sociaux augmente beaucoup les chances de participer aux démonstrations.

Graphique n° 8

Conclusion

Au niveau individuel, l’éducation et l’usage des TICs exercent des effets significatifs sur l’orientation à l’activisme politique dans la société marocaine. Les données de WVS attestent également que l’effet de l’interaction entre les deux variables améliorent mieux la variable dépendante que ne le fait pas chaque variable indépendante prise à elle seule. Mais cet effet ne fonctionne pas tout court pour la majorité des enquêtés. Au contraire, il dépend d’une espèce particulière de profil culturel. Les enquêtés ayant des orientations vers l’autonomie de la pensée et de l’action présentent le profil chez qui l’effet des TICs et de l’éducation sur l’activisme parait plus prononcé.

Pour les collectivistes obsédés par les liens primaires et les sentiments primordiaux, les facteurs prédicateurs n’avancent pas beaucoup la disposition potentielle à l’activisme politique. Du fait de leurs soucis matérialistes, ils sont moins intéressés à l’affirmation de soi et à la satisfaction des besoins psychologiques supérieurs. En plus, ils sont dominés par les questions de sécurité physique et économique, et sont loin de partager les idéaux des nouveaux mouvements sociaux.

1  Selon Persson, l’effet de l’éducation sur la variable dépendante, peut être direct et absolue. Elle ne devrait pas dépendre d’une autre variable dans ce cas (The absolute education effect). Il est également possible d’emprunter une forme relative. Dans ce cas, l’effet de l’éducation peut passer par l’entremise d’une troisième variable (The relative education effect). Le troisième cas est désigné comme "Pre-adulte socialization effect ". Dans cette situation, l’éducation ne fait que traduire les effets occultés des facteurs relatifs à la socialisation pré-adulte qui définit postérieurement les choix éducatifs et les chances de la participation politique.

2  A noter dans ce sens que la sociologie économique du bazar développée par Geertz, dresse un tableau dans lequel l’information constitue une valeur stratégique dans un contexte socioéconomique qui fonctionne en violation des principes de la transparence

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