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Cahiers de Psychologie Politique

Le titre du livre de Jean Birnbaum prend sens de son sous-titre. L’auteur perçoit l’immense rassemblement du 11 janvier 2015 comme une « manifestation interdite » : « on observa un silence « religieux », c’est à dire un silence qui touchait deux fois à la religion : non seulement par son intense ferveur, mais aussi et surtout parce que la religion, ce jour–là, fut l’objet d’un gigantesque déni.1 »

Aveuglée par les propositions marxistes sur la religion et la révolution, la gauche, selon lui, n’a pas entendu la dimension religieuse des révoltes arabes. Elle « escamote l’essentiel à savoir l’articulation entre le politique et le spirituel. » Cette élision déjà présente dans la compréhension de la guerre d’Algérie est toujours actuelle : « de même aujourd’hui, tout se passe comme s’il était quasiment impossible de concilier deux objectifs : d’une part, combattre l’amalgame entre islam et terrorisme, et pour cela dissocier la foi musulmane de sa perversion islamiste ; d’autre part prendre pleinement en compte la dimension religieuse de la violence djihadiste. » Jean Birnbaum peut dès lors avancer sa thèse : « envisager la croyance religieuse comme causalité spécifique, et d’abord comme puissance politique ». Il sait qu’il heurte de front des résistances : « la foi, personne n’y croit. »2

Pour sa démonstration, il s’appuie, avec le recul historique sur le caractère religieux des « rebelles » du FLN algérien, caractère qui est scotomisé au sens psychanalytique : ce qui est vu est aussitôt nié et oublié. Dès l’origine, la traduction d’El Moudjahid, journal des cadres de l’insurrection dont le titre signifie Le combattant de la foi, est réduite au mot Le combattant. Il y est pourtant écrit : » La Révolution algérienne est fondée et bâtie sur le respect des principes de l’islam, et c’est uniquement à ce titre que la Révolution a été acceptée et encouragée par le peuple algérien… ».3 J. Birnbaum qualifie de scotomisation cette méconnaissance de la dimension religieuse, pour ne voir que la lutte de libération des aliénations du colonialisme français. Elle est le non-dit fondateur d’une attitude qui se perpétue jusqu’à aujourd’hui.

Non seulement la gauche n’entendait, et n’entend toujours pas, que la langue arabe est la langue du Coran. Ses mots focalisent une puissance spirituelle, marquée par le sacré. La langue de tous les jours en est façonnée : « Ce que la gauche avait sous-estimé, une fois de plus, c’est la force autonome des représentations religieuses et de la foi ».4 En s’appuyant sur le livre de Fanny Colonna, Les Versets de l’invincibilité, Jean Birnbaum poursuit : » Elle (la gauche) n’avait pas pris conscience que partout dans le pays, chez les paysans mais aussi chez beaucoup d’instituteurs, la formation coranique constituait depuis longtemps « un socle, un roc » inexpugnable ». Sa critique de la gauche à l’égard de l’Algérie s’appuie aussi sur les livres méconnus de Catherine Simon, Algérie, les années pieds-rouges et de Monique Gadant, Islam et Nationalisme en Algérie. Elle en prend un écho renforcé aujourd’hui.

Ainsi, J. Birnbaum établit une chaine de significations entre la décolonisation en Algérie, la Révolution des mollahs telle que l’a décrite Michel Foucault en 1978, et l’idéologie athée des groupes d’extrême gauche qui les ont soutenues. Il nomme ces militants « la génération FLN ». Ce lien lui permet d’accentuer sa thèse de la force spirituelle de la révolution arabe qui échappe à la compréhension marxiste. L’engagement de Ben Bella qui accentue la distance avec l’Occident et avec l’ancien colonisateur est caractérisé par quelques phrases issues de son entretien au Monde le 4 décembre 1980 : « Le noyau dur de ce que nous sommes, le noyau irréductible, l’islam a tenu bon, et rien jusqu’ici, y compris nos propres abandons, n’a pu l’entamer. » Et Ben Bella confirme un peu plus loin » C’est l’islamisme qui offre les meilleures chances d’une libération réelle. »5

Jean Birnbaum propose de déplacer la réflexion vers l’analyse du processus historique et religieux. La langue coranique induit une sacralisation du point d’origine. La mort n’est pas une mort mais une porte d’entrée que conforte une utopie sociale, celle d’une société fondée sur le texte du Coran. En déplaçant ainsi le cadre de référence, il ne s’agit plus d’une révolution mais d’un retour à une société sacrée et idéalisée. Les djihadistes qui vont en Syrie et en Lybie ignorent et abhorrent les cadres de pensée occidentaux. Ils se confient pleinement à la force spirituelle jusqu’au triomphe mélancolique en retrouvant le temps d’avant, celui du califat, de l’âge d’or.

Deux chapitres sont consacrés ensuite à explorer le destin de l’hypothèse marxiste concernant la religion. La prégnance de ces thèses dans la gauche fortifie les prénotions collectives de la dévalorisation de la religion. L’opinion ainsi formée devient une résistance de la pensée de gauche à envisager une autre hypothèse pour comprendre un phénomène de masse contemporain tel que le djihadisme. L’expérience personnelle de l’auteur et sa réflexion sur les groupes d’extrême gauche le confortent dans sa lecture de cette cécité des caractères mystiques du djihadisme. Pourtant, Michel Foucault écrivait déjà lors de son reportage sur la révolution des mollahs : « tout le village, tout le quartier retentissait de ces voix, terribles comme ont dû l’être dans Florence, celle de Savonarole, celles des anabaptistes à Münster ou celles des presbytériens au temps de Cromwell. »6 Il définit ainsi ce qui pourrait être l’ambition des djihadistes, « Il nous faut changer nous-mêmes ». Foucault nomme cette attitude « spiritualité politique », parce qu’elle veut s’abstraire de l’Histoire définitivement.

Jean Birnbaum pointe ici une authentique résistance à accepter et à entendre qu’une telle révolte se construit sur un modèle qui s’apparente à celui des utopies millénaristes ou des croisades populaires, dont Foucault pressent le virage repoussant en un « gouvernement sanglant d’un clergé intégriste ». Mais il sait que son avertissement risque de rester lettre morte tellement « les Occidentaux sont devenus étrangers à toute spiritualité politique ». La leçon de Foucault a fait rire ceux « dont les accès d’hilarité faisaient symptôme d’un refoulement. » « Si nous nous moquons de cette force (la spiritualité politique), alors nous nous condamnons à passer du rire aux larmes. »7

Pour appuyer sa démonstration, Jean Birnbaum montre que c’est la gauche qui est elle-même prise dans un processus d’aliénation au sens marxiste. Il fait une analyse de l’histoire et du devenir du concept d’aliénation depuis Hegel, Feuerbach et le jeune Marx pour y trouver la source de cette surdité. Pour Marx, « la détresse spirituelle constitue l’aliénation par excellence ». « Penser l’émancipation, c’est d’abord penser l’aliénation. » Jacques Derrida souligne « le privilège absolu que Marx accorde toujours à la religion, à l’idéologie comme religion, mystique ou théologie, dans son analyse de l’idéologie en général ».8

Jean Birnbaum prend pour exemple de cette insuffisante réflexion l’affaire de la candidate voilée du NPA. Il incite la gauche à « Reconnaître en elle (la religion) l’alliée possible, mais aussi la rivale mortelle de révolution ». Il poursuit « la gauche révolutionnaire et laïque n’a plus la force et l’aura nécessaires pour gagner à ses idées les femmes et les hommes dont les révoltes prennent une forme religieuse. »9

Le livre de Jean Birnbaum se conclut par une réflexion sur le vécu des brigadistes d’Espagne et un appel à « renouer avec la pensée critique ». Comparant la démarche idéaliste des brigadistes et des djihadiste, il les met aux antipodes les uns des autres malgré certaines similitudes dans la confrontation de ce que Malraux a nommé l’Apocalypse de la fraternité : » Quand ce même militant (de l’extrême gauche révolutionnaire) entend le jeune djihadiste glorifier la mort, il ne peut plus le voir que comme un ennemi absolu, tant l’identité subjective de la gauche se confond avec l’amour de la vie, du bonheur et rien d’autre, ici, maintenant. »10 Jean Birnbaum poursuit sa conclusion en écrivant : » Si la gauche veut soutenir le choc du « théologico-politique », il est urgent qu’elle brise le silence. Qu’elle cesse d’occulter la force autonome de l’élan spirituel. Qu’elle se débarrasse des certitudes et des réflexes qui l’en empêchent. »11

Cet essai sollicite un autre regard qui complexifie ce mouvement dont nous devons penser qu’il s’étendra sur de nombreuses années. Pour la pensée de gauche, la religion est l’expression de la misère humaine et une protestation contre cette misère. Le christianisme des origines et la théologie de la libération confirment cette thèse classique en offrant une convergence et la possibilité d’une alliance. Mais ce constat reste en surface du phénomène religieux. Pour Jean Birnbaum, « les gens de gauche devaient se pencher sur les textes fondateurs des monothéismes ». Il ajoute « Mais ils s’y sont globalement refusés, comme s’ils avaient peur de s’aventurer là où Marx lui-même s’est perdu. »

La psychanalyse seule peut élucider le besoin de croire. Comme un feu inextinguible, le besoin de croyance au cœur de l’inconscient pousse jusqu’au mysticisme. La religion vise à masquer le manque radical qui traverse le sujet humain. Les impasses de la révolution débouchent directement sur la quête d’une rédemption. « Alors, inéluctablement, si la révolution s’absente, la religion reprend toute sa place ; si l’émancipation manque à ses promesses, l’absolu se cherche un autre nom. »12

Pour conclure son essai, l’auteur propose que la « pensée critique » sur les liens du théologique et du religieux engagée par W. Benjamin, M. Foucault, J. Derrida et Cl. Lefort reprenne. Il constate que « la plupart des intellectuels de ce courant sont devenus étrangers aux questions religieuses. Or il n’y a rien de plus concret, il est urgent de le redécouvrir. » Cet essai est nécessaire car il décale les cadres de pensée et anéantit les poncifs qui fleurissent aujourd’hui sur la misère des banlieues, la désespérance des « jeunes », terreau du djihadisme. Le très riche livre de Jean Birnbaum est un salutaire appel à la réflexion.

1  Jean Birnbaum, Un silence religieux, p. 13

2  ibidem, p. 23

3  ibidem, p. 81

4  ibidem, p. 85

5  ibidem, p. 97

6  ibidem, pp. 107-108

7  ibidem, pp. 117-118

8  Jacques Derrida, Spectres de Marx, Galilée, 1993, p. 124

9  Jean Birnbaum, pp. 173 et 175

10  ibidem, p. 216

11  ibidem, p. 234

12  p. 221


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