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Cahiers de Psychologie Politique

Malgré son titre Le problème Spinoza d’Irvin Yalom n’est pas un ouvrage philosophie. Curieusement, c’est un roman de fiction historique où deux personnages, Alfred Rosemberg, l’idéologue du nazisme et fanatique antisémite, et Baruch Spinoza, philosophe juif répudié par ses coreligionnaires, se croissent à plus de trois siècles de distance. La trame romanesque est étonnante, bien que l’intrigue traine pendant les premières 100 pages sans trouver l’inspiration. C’est presque à la fin du roman que du récit gagne en l’intensité et le problème Spinoza devint une vraie question dont la réponse reste suspendue à la fois au mystère de la métaphysique spinoziste et les méandres (insuffisamment développes) d’une problématique psychologique qui l’auteur, psychiatre de formation, met en musique tout au long du récit, non sans habilité.

Le 10 mai 1940, les troupes nazies envahissent les Pays-Bas. Et, le Reichsleiter Rosenberg à la tête du corps expéditionnaire, confisque la bibliothèque de Spinoza conservée dans une petite maison de la ville de Rijnsburg avec l’espoir de résoudre le problème Spinoza.

Spinoza est le père du rationalisme et de l'universalisme de l’homme, il croyait à la raison dans laquelle Dieu est la Nature. Et à une sorte de religion universelle. Il pensait qu’il n'y a pas de bonheur éternel dans l'au-delà, tout simplement parce que l'au-delà n'existe pas. Spinoza est excommunie à l'âge de 24 ans par la communauté juive d'Amsterdam étant donc oblige de se retirer dans une auto ostracisme jusqu'à la fin de sa vie, alternant ses réflexions philosophiques et son travail de polisseur des lentilles optiques. Ainsi, il crée les bases d'une philosophie originelle au point d'être reconnu comme un précurseur des Lumières et de la modernité. Le roman nous permet de voir que sa démarche intellectuelle, solitaire est imprégnée de doutes, au point de parcourir un chemin de raisonnement logique extrême où l’esprit et la recherche sont le but suprême de l’homme comme ’Aristote le propose. Il raisonne : Il semble paradoxal de dire que les hommes sont plus utiles les uns aux autres à l'entraide. Nous avons tous en commun cette capacité à raisonner, et le vrai paradis sur terre adviendra le jour où notre engagement à comprendre la Nature, ou Dieu, remplacera toutes les autres attaches, qu'elles soient religieuses, culturelles ou idéologiques.”

Pour Spinoza tout a une cause. C’est l’idée du rationalisme déterministe : le monde est un enchaînement de causes. La liberté, à proprement parler, ou plutôt la liberté interne, n'existe pas. L’infini cortège de causes et de conséquences de la nature que l'homme peut déchiffrer peu à peu, sans toutefois y parvenir un jour entièrement.

Étrange paradoxe dans une époque où chaque jour apporte son lot de malheurs et de barbarie comme si les enseignements les plus sombres de l'Histoire étaient vite oubliés. Spinoza et Rosenberg. C’est probablement là que la mise en scène de Spinoza pose la question problématique du traite logico-philosophique de Spinoza au centre de la fiction romanesque et les préoccupations métaphysiques d’un jeune estonien, Alfred Rosenberg, excité lecteur des classiques allemands, que en lisant Goethe découvre l’importance de l’opinion de Spinoza. Pour le jeune Rosemberg les souffrances du jeune Werther sont liées a cet obscur personnage (Spinoza) dont Goethe fait mention ici et là, mais qui semble difficile à comprendre et juif de surcroit. Plus facile et déterminant sera pour lui la lecture de Chamberlain, l’ancêtre et idéologue du nazisme. Or, il a voué un véritable culte à Goethe lequel dit que Spinoza lui apporte l’équilibre que permet de réconcilier la passion et l’imagination. Rosenberg se perd en conjectures : comment le grand Goethe, la fierté du peuple allemand va-t-il pu être subjugué par les écrits d'un juif ? Comment peut-il écrire que Spinoza était un être remarquable ?

Ainsi, la question Spinoza restera toujours dans un coin de la tête de Rosenberg semble-t-il l’affirmer l’auteur. Véritable obsession donc. D’autant que pour le philosophe du nazisme la tendance à s’absenter pour se protéger était persistante.

Ainsi même si la philosophie de Spinoza ne fait pas l'objet d'une analyse exhaustive, mais touche les principes fondateurs, et décrit le contexte social au sein duquel ils ont vu le jour. Aussi la carrière de Rosemberg en envisage sous le poids du problème Spinoza.

En somme, “l'Éthique” de Spinoza et “Le Mythe du vingtième siècle” de Rosenberg sont le terreau qui inspire ce roman lequel alternativement d'un chapitre à l'autre place la pensée du philosophe juif et la biographie du criminel nazi pour tisser l’histoire et percevoir également certains les mécanismes qui ont abouti en Allemagne à la montée du nazisme et la force de la vision superstitieuse des religions .

Rosenberg, est un de membres historiques du NSDAP, Il a fréquenté la société secret de Thulé, avant d’adhérer au parti nazi dès 1920, il est ainsi rédacteur en chef du Völkischer Beobachter, organe du parti nazi. Et participe au putsch manqué de Munich en 1923

Il collabore à la confiscation du pouvoir par le parti dès les années 1930. Il est, un familier de Hitler, auquel il confie ses considérations raciales et antisémites, il est sera nommé en 1934 à la tête de la recherche au sein du NSDAP, il développe la recherche nazie vers l'archéologie et l'ethnographie sur la race supérieur. Il se charge à partir de 1940 de la confiscation des œuvres d'art et des bibliothèques volées et également, a la responsabilité du mobilier confisqué aux Juifs déportés. D’ailleurs, Rosenberg est reconnu pour son rejet du christianisme, ainsi que pour son anti-maçonnisme et pour avoir joué un rôle important dans le développement du paganisme qu’il percevait comme une transition vers une nouvelle foi nazie avec Hitler comme chef. Ainsi, il reprendre à Herman Wirth, un idéologue proche d’Himmler, le thème de l'origine nordique de la race aryenne, et va jusqu'à adhérer à l'hypothèse d'une race du Nord de l'Europe, la Thulé des Hyperboréens décrits par Pythéas, l'un des plus anciens explorateurs scientifiques. Rosenberg développe sa propre conception de l'histoire grecque et romaine, et le processus de décadence-régénération. Selon Rosenberg, la preuve que le peuple romain avait perdu sa vitalité raciale. Il résume cette conception de l’histoire dans son volumineux ouvrage : Le Mythe du Vingtième Siècle.

Avec une forte hostilité envers le christianisme il encourage, en accord avec Himmler, un culte spécifiquement germanique : la renaissance du culte d'Odin, afin de favoriser le retour aux valeurs nordiques. Aussi, il préconise la mise en place d'un culte spécifiquement national-socialiste (SS) : et la promotion des célébrations auprès des membres du parti nazi,

Revenons au roman d’I. Yalom. C’est une admirable manière de nous resituer sur l’obsession nazie et un racisme toujours vivant.

Enfin, le roman débouche alors sur un terrain passionnant : comment l'être rationnel, utilisant sa propre raison, peut aussi faire communauté ? Sachant que la religion, avec ses mythes et ses superstitions, ont cette efficacité, capables de "relier" les humains ? Comment ne pas verser dans l'ostracisme de Spinoza ?

Car Spinoza homme courageux et digne est un grain de sable pour toute conception obscurantiste et dogmatique du monde, y compris le rationalisme extrême. Du fait que le même évènement est perçu par des mondes intérieurs différemment

Pour terminer disons que l’ouvrage d’Irvin Yalom est aussi une belle et riche introduction à l’intelligence philosophique de Spinoza.


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