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Cahiers de Psychologie Politique

Il n’est pas possible de tout dire, même de tout se dire. Ce n’est pas un mensonge à soi-même mais une impossibilité : certains mots manquent quand une représentation qui devrait soutenir une énonciation est encore dans l’inconsistance, dans le néant de l’ignorance. Ce qui échappe ainsi à une possible énonciation, c’est à dire au Symbolique, est le Réel. Non pas le réel de la réalité, qui est ce qui dure, ce qui persiste pour nos perceptions, mais ce qui échappe et ne peut être désigné, n’est pas encore connu et ne pourra peut-être jamais l’être. L’impossible à penser. C’est pour qu’il n’y ait pas de trou dans la réalité que la croyance s’établit sur ces vides, sur ces espaces de néant.

Rétrospectivement, il nous est facile par l’étude des civilisations passées de délimiter et définir les concepts et les représentations qui leur étaient inconnus. Comment ont-ils construit leurs représentations du monde à partir de la réalité qui s’imposait à eux dans une perception commune ? La croyance collective a pour fonction d’unir. Elle prend de nombreuses formes qui sont les constructions que Freud a nommées mythologies, superstitions et religions. Pour nous, c’est maintenant la science qui, comme une nouvelle croyance, vérifiable et reproductible, tient cette place apparemment satisfaisante du point de vue rationnel. La science soutient ces entames du Réel, en décrivant, par des mots et des équations, des bouts d’un Réel transformé et devenu, de ce fait, réalité. La science évide le Réel et le fait devenir réalité.

De la vérité naturelle à une vérité révélée

L’écart entre la vérité mise en évidence par la science et la vérité révélée ne peut que s’accroître. Néanmoins, chaque sujet a en lui une part de croyance. Qu’est-ce qui pousse ainsi à avoir au moins une croyance dont l’ultime aspect, résiduel, serait de croire en la science ?

L’histoire des sciences et des idées est le récit de ces sauts de pensée qui, par le travail de quelques génies, transforment au plan collectif notre perception de la réalité, et ainsi construisent une avancée sur l’emprise du Réel.1 Cette avancée à très petits pas ne saurait effacer le Réel mais seulement gagner contre son emprise sur la pensée. Le Réel, l’impossible à penser, est à la fois le contenant de la pensée et ce qui revient sans cesse à la mesure précisément des gains sur les espaces de croyance. Lacan précise : « Je crois justement, que le réel – enfin, je crois, si c’est mon symptôme dites-le-moi - le réel est, il faut bien le dire, sans loi. Le vrai réel implique l’absence de loi. Le réel n’a pas d’ordre. »2

Il faut appliquer à la pensée et donc aux croyances les théorèmes d’incomplétude logique de Kurt Gödel3 qui montrent que toutes les affirmations les plus logiques et les plus nécessaires s’appuient sur au moins une qui est indémontrable. Si l’on prend les affirmations d’une religion révélée, les premières affirmations énoncées depuis la perception de l’ordre naturel peuvent être recevables, manière intuitive d’exprimer une loi de la nature, jusqu’à ce qu’une affirmation suivante fasse appel à une autre logique, celle du miracle, du merveilleux ou de la transcendance. Ce mystère dans la vérité révélée d’une religion tente de recouvrir le Réel de son manteau mais il n’est pas sans produire des effets qui font retour, comme des symptômes, sous la forme de nouvelles affirmations révélées ou dans la création institutionnelle qui vise à les refouler.

Ainsi la logique établie sur l’expérience naturelle s’articule à une logique du mystère. Loin de la démentir, les théorèmes de Gödel lui donnent consistance et la fondent. Ils donnent cohérence et consistance à une série d’affirmations de la vérité révélée. Le passage d’une vérité naturelle à une vérité révélée est au prix d’un effondrement logique nécessaire qui soutient et engendre les autres affirmations. La vérité révélée devient ainsi, par un paradoxe, une nécessité logique, comme le montrent Gödel et Russell, comme si le rationalisme « absolu » était impossible, et l’expression du Réel. Il y aura toujours un indéterminable qui donnera naissance au mystère, au miracle d’une révélation.

On pourrait établir une classification des religions selon l’importance qu’y prend la dimension de la révélation mystérieuse dans le corpus de ses croyances. Sur le plan individuel, chaque individu est soumis à ses propres impasses nées d’un Réel sans loi qui ne vient à jour que par des signifiants, transmis à ses descendants : « Le signifiant est ce qui saute avec l’intervention du réel. Le réel renvoie le sujet à la trace, et, du même coup abolit aussi le sujet, car il n’y a de sujet que par le signifiant, le passage au signifiant ».4 

Dans une névrose, on peut remarquer que les symptômes renvoient par une inversion du discours aux grands-parents. Lorsqu’ils sont le miroir, sans inversion, du père ou de la mère, le Réel en est dénié et la prise de conscience de cette aliénation difficile, même s’il s’en fait gloire. L’action d’une psychanalyse est d’infléchir cette transmission, de décoller de ce collage mimétique. Infléchir seulement car la psychanalyse paraît impuissante à lever certaines croyances. Elle ne peut qu’infléchir et réduire leurs emprises sur la pensée et la conduite de la vie. Un humain sans croyances serait livré au Réel et à la folie du vide.

Une croyance dans l’astrologie

Un premier exemple clinique sera celui d’une croyance dans l’astrologie. Tous les gestes significatifs de la vie de cette femme doivent avoir un écho, en un miroir de significations, dans le thème astral et le calendrier des saints. Par ces affirmations peu compréhensibles pour ceux à qui cette recherche de sens échappe, cette patiente, mère d’un nourrisson, est à la fois avide de conseils éducatifs et opposante à ceux qui ne sont pas en accord avec son système de sens. La naissance de sa fille, alors qu’elle avait prévu avec certitude la venue d’un garçon, a exacerbé son angoisse. L’appel à son système de sens a mis à distance tous les soignants. Cette déception prenait la dimension d’un vide de représentations catastrophique. Elle attendait de son garçon qu’il lui donne le phallus qui la ferait vivre. Venaient en écho les circonstances de détresse de sa propre naissance.     Pendant deux ans, sa mère avait été hospitalisée pour une psychose puerpérale. Cette ab-sens de sa mère lui était incompréhensible, au sens le plus radical : c’était hors de sa compréhension. C’est cet espace hors symbolique, dominé par le chaos du Réel, qui lui fait chercher du sens entre le discours qu’elle se tient sur sa vie et le discours établi dans la certitude de l’astrologie et les Saints. La conséquence de ce hors sens pour les services sociaux a été la décision de retrait du bébé dans une démarche qui lui a été incompréhensible et a exacerbé ses réactions irrépressibles d’angoisse. La petite fille est toujours placée et la mère, ainsi que la famille, en est détruite. Elle présentait ses certitudes comme une religion dont elle est le martyr.

Un délire de possession

Un autre exemple sera celui d’un délire de possession. Dans la pratique d’aujourd’hui, à Paris, les délires de possession sont plutôt exprimés par des personnes d’origine africaine, antillaise et surtout magrébine. Le délire de cet homme d’une trentaine d’années n’était pas exprimé.

Monsieur B., d’allure jeune et poupin, quoique d’une large trentaine a fait un intense épisode de délire d’influence au cours duquel on a agi sur la conduite de sa voiture, dirigée depuis une autre, derrière lui, par plusieurs personnes. Quelques mois plus tard, il me dit comme une évidence qu’il ne pourra pas reprendre un métier manuel en raison de l’état de son corps qu’il ressent comme délabré. Il se plaint de manière très précise du dos et d’un petit nodule sous-cutané que les infirmières soignent sur sa demande par des compresses alcoolisées. Les deux plaintes sont tout à fait séparées : aux unes, il montre cette partie très précise de son dos, à moi, il m’en parle sur un mode très général. Un jour, il me dit : « Ça va mieux, Belzébuth est presque parti. Il est maintenant dans une cage, je l’ai senti partir, je suis soulagé, il reste encore un peu de sa queue dans mon dos. » C’est donc sa queue derrière lui et en lui qui lui faisait mal…

Dans la suite de la séance, il précise que ce Belzébuth l’a pénétré. J’entendais que Belzébuth l’a possédé, comme il est dit dans l’Évangile, et que le fait de me parler régulièrement le dépossédait de cet étranger en lui, devenu inutile, comme s’il n’avait plus de fonction. Parce qu’il a pu nommer la possession par Belzébuth, j’ai commencé à comprendre et à pouvoir me construire d’autres représentations de lui que son travail et sa vie quotidienne. Les séances sont devenues encore plus riches quand il a commencé le psychodrame de groupe et pu parler de ce qui s’y déroulait. Il a pu alors, dans l’émotion de ce qu’il venait de jouer, se réapproprier par une parole et une adresse singulières des bribes d’histoire personnelle.

Quand il m’avait fait le récit de sa vie, j’avais été frappé par la répétition de l’absence d’hommes investis d’une fonction phallique dans la lignée des femmes sur plusieurs générations. Sa grand-mère fut une jeune mère-célibataire, mais surtout sa mère l’a eu avec un père de famille nombreuse alors qu’elle était extrêmement jeune, dans une relation ancillaire. Cet homme n’a pas reconnu l’enfant à naître. Elle perd évidemment son emploi. Six mois après sa naissance, sa mère se marie. Il trouve un nom par le mariage de sa mère. Un demi-frère naît deux ans plus tard. Il dit de son père qu’il l’adorait, mais sa mère rompt le mariage quand il a neuf ou dix ans, elle avait alors 26 ans. Ce père, qu’il ne sait comment nommer, disparaît soudain. Il était venu dans sa vie de nourrisson de la seule raison d’un désir de normalité de sa mère, il disparaît là aussi sans raison compréhensible par ce préadolescent. Dès lors, on peut remarquer qu’il n’apprend plus rien. Il attribue cet échec scolaire à un accident à l’école : « Le plafond m’est tombé sur la tête. » Il ne revoit plus son père puisque sa mère refuse ses droits de visite. Très vite, elle lui en impose un autre, son amant. Faut-il ici pointer le début du processus psychotique ? Faut-il le mettre du côté de cette double irruption, celle du temps du nourrisson et celle répétée dix ans plus tard au titre d’un forçage tel que celui que décrit Lacan dans « L’Étourdit » : « De l’irruption d’Un-père comme sans raison, que se précipite ici l’effet ressenti comme de forçage, au champ d’un Autre à se penser comme à tout sens le plus étranger. » Ou du côté de sa disparition, elle aussi sans raison, ciel serein qui lui tombe sur la tête ?

Très tôt, vers 16 ans, soutenu par sa grand-mère maternelle dont il devient le préféré, il quitte la maison pour vivre avec une jeune fille dont il aura un enfant, six ans plus tard. Après sa naissance, il découvre qu’il est la risée de ses copains : en se consacrant pleinement au travail, pour payer l’aménagement du foyer conjugal, il a laissé le champ libre à sa jeune femme. Il est chassé, puis divorce. Il ne l’a plus revue, ni son enfant, âgé alors de deux ans. Quelques années plus tard, il fait la connaissance de son amie avec qui il vit maintenant sur un mode fusionnel, s’engageant avec elle dans une sorte de retrait, dans un amour affiché et permanent, une sorte de repli à deux hors-temps, dont le bénéfice inconscient est de maîtriser l’autre et la différence, source d’étrangeté diabolique.

Il serait possible, pour donner une intelligibilité apparente à cette histoire clinique, de suivre le fil d’un présumé fantasme : le Belzébuth présente tous les caractères d’un pénis qui le pénétrerait dans un coït a tergo ou more ferarum. Ce serait le féminin en lui qui réagirait à ce fantasme, et la plainte dans la douleur serait celle d’une jouissance dans un fantasme de grossesse. Nous savons maintenant que cette ligne de lecture, de suivre l’idée délirante comme un fantasme religieux, trace de sa grand-mère en lui, conduit à une impasse clinique parce qu’elle prend la psychose pour une névrose particulière.

Il faut partir du point où se constitue la psychose. La voie qu’indique Lacan est ici double : d’un côté celle littérale « un enfant dans le dos » qui sont ses mots mêmes qui permettent d’entendre son histoire où, sur trois générations, se répète le même lien de reproduction de la sexualité : les enfants viennent aux femmes hors d’homme, hors désir, sur le mode d’un automatisme. Ils font l’enfant, puis elles partent, comme sans raison. Si au moins une raison avait pu se transmettre, un processus, un point d’appui symptomatique, voire sinthomatique, aurait pu se constituer, alors que le sans raison ne fait que redoubler l’absence de signification du rapport sexuel, l’ab-sens.

L’autre ligne qui se présente est celles de femmes qui sont toute, au sens inverse du pastout qui serait le féminin. Sa mère certainement, peut-être la grand-mère, sans doute aussi sa première épouse, quand elle n’était plus l’adolescente paumée. L’inclination de M. B. est de se soumettre à l’appel vers La femme, celle qui dans sa toute-puissance agit sur son destin. La construction délirante venue dans une impasse d’existence, au sens le plus pragmatique du terme, fait entendre qu’il ne sait quelle conduite avoir, dans son manque d’argent et d’appui, pour désigner le glissement social qui est le sien.

Il faut aussi entendre qu’il ne peut désormais donner à voir sa docilité, sa soumission qu’en raison du cadre qui lui permet d’être entendu. Le transfert engagé est lui-même le reflet de cette passivité psychotique, de cet immense désir d’effacement de soi, de minimisation et de volonté de vivre selon les normes.

Le ton de sa voix, le choix des mots les plus anodins, le rythme sans relief de sa parole ont un effet particulièrement soporifique. Il laisse se dérouler un flux qu’il n’habite pas : il n’habite pas la langue. Il ne la construit pas dans le mouvement entre la pression des signifiants et le refoulement, ombiliqué par un point de Réel qui fait accrochage. Il est traversé par une langue qu’il banalise, normative et désaffecte. Toutefois un mot repris, précisé sur ma demande, fait venir l’autre discours, celui sous-jacent de la Grundsprache. À cet instant, il est possédé par la langue. Il y a alors pour moi une surprise et un redoublement de l’écoute de cette langue devenue innovante, riche de mots inattendus.

Le récit banalisé de sa vie se répète de séance en séance. Pourtant un jour, six mois après le début de nos rencontres hebdomadaires, il me dit : « La semaine dernière, j’ai rêvé, j’ai rêvé de vous, je ne me souviens plus mais vous me protégiez. Il y a des années que je n’ai pas rêvé. J’en suis tout surpris : j’ai l’impression que quelque chose s’est remis en marche. » Il est soudain animé par ma présence : pour lui, la femme était diabolique.

La croyance en la femme toute

L’hyper normalité contrôlée de sa parole sans affect m’apparaît bien comme une défense contre la dérive angoissante de l’effet de pousse-à-la-femme qui le précipiterait dans l’abîme d’un miroir vide, dans un langage non stabilisé, dans un rapport à l’autre qui n’est pas borné par la fonction phallique. D’un homme inconsistant, il est conduit à être lui-même La femme toute, c’est-à-dire être possédé par un être diabolique, Belzébuth, celui que Jésus va expulser du corps d’un sourd-muet.

Dans la lecture de ce délire, je m’étais attaché à certains signifiants tels que sa voiture dont il n’avait pu s’extraire, sa conduite agie par d’autres et son exigence d’hyper normalité liée à sa fragile construction narcissique d’un moi idéal, générateur d’un surmoi inhibiteur. La trace d’une culture religieuse lui venait par le surgissement du mot Belzébuth, incongru dans le contexte d’incroyance que je lui prêtais. J’ai, après- coup, attribué cette trace religieuse au souvenir de sa grand-mère qui est la seule personne qu’il ait idéalisée.

La séméiologie psychiatrique a fonctionné aussi comme un écran. Le diagnostic de syndrome d’influence avec automatisme mental a arrêté la pensée des médecins et des infirmiers. Personne n’a entendu la dimension religieuse, naïve certes, de son délire. C’est la contrepartie du discours exclusivement laïc de la médecine hospitalière publique.

A l’inverse, la patiente, qui mettait en avant ses croyances religieuses n’était pas plus écoutée car elle utilisait son système de pensée en demandant un acquiescement et en s’opposant en cas de réponse négative.

Dans ces deux cas, on entend que la construction de la croyance a pour fonction de masquer une déhiscence du Symbolique qui ne peut limiter, contenir la poussée du Réel. Cette déhiscence est la marque de ce que Lacan nomme une ab-sens (c’est à dire absence de sens, le sens étant ce qui fait pont entre deux discours), au cœur d’un sujet en raison d’un trauma infantile, d’une absence réelle et prolongée de la mère ou d’un processus psychotique chez la mère, déhiscence qui engage le sujet dans une incroyance en l’autre.

Les croyances autocratiques

Si la foi en l’Autre/autre n’est pas établie, l'individu s’organisera à partir de la délimitation de l'espace psychique où l’autre est inexistant. Un réseau de « croyances autocratiques » viendra se substituer à cet espace d’inexistant en produisant « des similitudes de sens ». Freud avance cette hypothèse quand il écrit : « compenser la perte de la réalité (…) par une autre voie, davantage autocratique, par la création d’une nouvelle réalité qui n’implique plus le même effet choquant que celle qui a été délaissée ».5 Il faut entendre qu’il s’agit non pas d’une perte mais d’une ab-sens, c’est à dire d’un néant dont la force, l’appel de vide, est effacée par un dogme dans le cas collectif d’une religion ou par une telle croyance dans une construction subjective individuelle. La foi en l’autre sur laquelle s’établira le transfert ne doit pas être démenti par une Hilflosigkeit, un état de détresse très précoce, un état de déréliction. C’est ce que Freud désigne en recourant au terme « choquant ». Les croyances autocratiques ont, comme l’écrit Freud, « le caractère de la réparation ». Elles se construisent dans l’infantile et dans la culture par le renvoi réciproque de similitudes qui les authentifient de l’un à l’autre, et entre les humains sous la forme de croyances collectives. Dans la vacance de l’autre, fiable et apporteur d’une foi, l’angoisse construit une croyance. Le sujet projette alors, sur tout ce qui lui est proche, sur tous les autres, individus ou idées, une similitude de sens qui le rassure. Freud, pris dans la conception d’une cause objectivable telle qu’un traumatisme, n’a pas les outils intellectuels qui ne seront diffusés que plus tard. La force de Lacan est précisément d’avoir su interroger la psychanalyse avec les concepts mis au jour par les avancées de la logique, de la linguistique et des mathématiques des années 1930.

Le système de croyances laisse entrevoir le trou de réel, la déhiscence qui est la trace de la catastrophe subjective. Ce réseau concourt à la cicatrisation par la mise en place d’un substitut d’Autre, produisant une entrée dans la langue. Le symptôme de cette cicatrice dans la langue, la langue selon le terme inventé par Lacan, pourrait être la poussée jusqu’à l’excès d’associations par assonances, comme on le constate dans certaines psychoses.

Les superstitions, les religions sont une manière collective de construire des croyances autocratiques. L’individu leur accorde un savoir sur sa vie conforté par l’écho de sa question chez les autres, par le rebond idéologique qu’il en reçoit de la société. Les croyances, astrologiques par exemple, accordent du sens par projection du corps sur le Réel en lui donnant ainsi valeur de réservoir de savoir. La trouvaille de sens fait disparaître l'angoisse en la masquant. L’inquiétant est déplacé et inversé sur l’évidence. Sa charge d’angoisse a alors disparu. Si l’inquiétant se répète jour après jour, nuit après nuit, il appelle la venue d'un signifiant. Le sujet s’y réfèrera pour donner un sens à son existence. « Le propre du sens c’est d’être toujours confusionnel, c’est à dire de croire faire le pont entre un discours, en tant que s’y précipite un lien social, avec ce qui d’un autre ordre, provient d’un autre discours. »6. Il faut souligner ici la venue sous la plume de Lacan du mot croire. L’astrologie est une croyance fragile car l'homme moderne qui connaît l'astronomie ne peut plus confier son destin dans la foi aux astres. Cette croyance est une crédulité. Elle masque une angoisse de l'origine qui peut persister et se traduire par une certaine surexcitation, sensible chez ceux qui s’entretiennent d’astrologie.

Les croyances se greffent sur l'espace vide où aurait dû se constituer la foi en l'autre. Elles sont la trace de ce vide désormais masqué. La logique d’inexistence produit un dogme pour une religion, une certitude superstitieuse pour un sujet.7

L’effet de l'inexistant

Quel est l'effet de l'inexistant ? Pour que la trace soit active et suscite une angoisse qui appelle la construction d'un pont de sens, il faut que le dogme soit insatisfaisant, qu'il ne soit plus une évidence commune. Le psychotique porte cette question. Il faut qu'il y ait une trace pour que l'ab-sens puisse avoir une expression autre que l'évidence du dogme et que s'élaborent, sur un plan individuel, des croyances sur le vide d'une foi qui n'est pas advenue. Dans cette vacance de l’autre fiable et apporteur d’une foi, l’angoisse construit l’espace d’une croyance.

Cette construction théorique engage à différencier la foi religieuse de la croyance. La foi s'en différencie parce qu'elle est un processus d’appel à l’Autre alors que les croyances sont un substitut d’Autre, un processus psychotique, localisé ou gagnant tout le psychisme. Si les rituels d’une religion sont bien, comme le dit Freud, une névrose obsessionnelle collective, ce qui fonde8 la démarche personnelle analytique est fondamentalement différent. Soutenu, porté par la foi en l'Autre, le sujet peut repérer les croyances dont il peut se passer. À l'inverse, celui qui a eu besoin de croyances pour exister, ne peut pas y renoncer.

Une croyance ne peut être annulée ou démentie par le sujet qui l'a construite ou se l'est appropriée, en concordance avec sa nécessité pour tenter d'exister, sur le plan individuel ou social. Il ne peut la rendre vaine que par le recours à une autre croyance, devenue plus prégnante, qui s’y substitue. C’est le processus de conversion. On constate ainsi que certaines personnes passent d’une religion à une autre. Ce qui prouve que le besoin de certitude pour éponger l’angoisse d’exister doit trouver un écho dans l’idéologie.

Les croyances, telles que les superstitions, les religions exotiques ou l'astrologie, laissent de marbre celui qui n’a pas besoin de ces constructions pour se sentir être. Elles heurtent sa raison, non pas par leur illogisme ou leur absurdité,9 mais par l’excessive force vitale qui leur est apportée. « Croire dur comme fer » dit le proverbe. Le réseau des croyances donne l’illusion d’une foi religieuse, alors qu’il ne s’agit pas d’une religion soutenue par une foi, mais de superstitions, de croyances, portées par l’angoisse et l’attente anxieuse. La distance entre foi et croyance est suffisante pour porter le sujet.

Au même titre que la psychose, ce réseau de croyances s’établit sur un vide non identifié, mais pris dans la langue commune du sujet. L’inexistant dans la langue et dans l’histoire de l’individu, recouvert par la croyance, reste radicalement ignoré mais néanmoins présent et actif dans le sujet. À cause de cette inexistence, les religions et les superstitions persisteront avec leurs réponses révélées et mystérieuses.

Le fond du psychisme et le fond diffus cosmologique

Le Réel est un concept difficile à comprendre. Il rend compte de l’action de cet inexistant sans ordre qui forme le fond du psychisme. Il pousse, comme une pulsion qui serait sans but et sans objet, à croire. Il pousse à créer des ponts de sens entre le connu et l’inconnu angoissant. À la différence des étoiles ou des galaxies qui se détachent du fond d’Univers, le Symbolique se construit par un gain sur le Réel. Il est une forme d’infini car il se renouvelle sans cesse à partir de l’action du refoulement originaire. Le Réel est sans limite. Il est à la fois le fond de l’inconscient et sa source régénérante. À ce titre, on devrait l’écrire fonds pour mieux souligner qu’il ne s’agit pas d’une limite mais d’une source du psychisme à la différence du fond cosmogonique dont la limite est le bigbang.

La croyance prend le sujet dans une fiction qui le satisfait et l’apaise. Mais cette fiction aliène et illusionne le sujet. Le prix de ce masque est d’avoir la pensée fixée et prise dans une fiction nécessaire. Pour faire entendre le clouage entre la fiction nécessaire au sujet et le Réel, Lacan invente le terme de « fixion » pour faire assonance entre la fiction et la fixation. Cette invention langagière rend aussi compte qu’elle peut ne pas être surmontée dans la cure, parce qu’elle s’enracine dans l’infant et le protège d’un trauma toujours actif. Le sujet a besoin de cette « fixion » pour supporter la croix de sa vie.

9  L’illogisme ou l’absurdité sont le point de départ des découvertes ou des inventions scientifiques qui leur donnent une cohérence.

1  Avancée que Nathalie Zaltzman nomme le Kulturarbeit

2  Le Séminaire livre XXIII, Le sinthome, Seuil, 2005, p. 137-138.

3  Kurt Gödel 1906-1978 : » …il existera au moins un énoncé vrai qui ne pourra être démontré à partir de ces axiomes » et « Il existe un énoncé qui n’est pas démontrable ».

4  J. Lacan, Le Séminaire Livre X L’angoisse, p. 178, Le seuil

5  S. Freud La perte de la réalité dans la névrose et psychose O.C. XVII p. 38-39 

6  Jacques Lacan ...ou pire, p. 153

7  Jacques Lacan Le Séminaire, livre XIX...ou pire, p. 52.

8  Avec l'ambigüité de l'homophonie entre fonder et fondre, en particulier au subjonctif présent.


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