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Cahiers de Psychologie Politique

Les extrémismes : identités multiples et caractéristiques communes

a./ L’histoire s’attache à ce qui est exceptionnel et les extrémismes font partie de ses objets. Elle décrit leur singularité en les situant à l’intérieur de chaînes causales qui permettent de penser leur genèse et leurs conséquences. Cette étude des extrémismes comme évènements situés et datés nous en montre bien la multiplicité, la diversité. Sous leurs multiples expressions identitaires variées, résurgentes ou renouvelées, les extrémismes donnent l’impression qu’ils n’ont rien à voir les uns avec les autres. C’est qu’ainsi ils ne sont étudiés qu’à travers acteurs, contenus, moments et lieux singuliers.

b./ Certes, il faut le faire. Mais cela joue aussi un rôle d’écran cachant les phénomènes qui, à première vue, n’ont rien d’exceptionnel mais qui, répétés et massifs, sont décisifs pour une meilleure intelligibilité du phénomène. Etudié sur la très longue durée, un corpus des extrémismes de toute sorte n’en délivre pas moins des dimensions communes à tous. Ce n’est pas l’aspect le plus et le mieux traité. Nous souhaitons y consacrer cet article.

c./ Nous partirons d’un ensemble de caractéristiques qui peuvent être dites communes aux différents extrémismes. Ils sont clairement des ruptures de consensus. Cet aspect critique y est inséparable de l’aspect résolutoire, l’un et l’autre présentés comme évidence et urgence absolues. Dans les extrémismes, problème et solution ne sont pas découplés, ils forment un tout. Quant à leurs acteurs, ils se ressentent mobilisés à travers une surfusion perceptive, émotive, cognitive et pragmatique. Doutes levés, buts fondés, actions sans réserve maximisent chaque intervention et délivrent un sentiment de complétude.

d./ Une auto-affirmation identitaire hautement exclusive va jusqu’à contester la valeur d’autres humains, leur droit à la liberté et même à la vie. Les extrémismes sont ainsi, dès l’origine, sur une pente meurtrière. Des identités différentes mais d’abord sans problème ouvert, sont retournées en termes d’hostilité radicale : Egyptiens et Peuples de la Mer, Romains et Carthaginois, Chrétiens et Musulmans des Croisades, Anglais et Français de la Guerre de Cent ans, Allemands et Français des lignes Maginot et Siegfried, Serbes et Bosniaques des guerres des Balkans.

e./ Ou bien ils reçoivent des noms nouveaux qui signent leur incompatibilité. Tels iconophiles et iconoclastes dans l’empire byzantin sur plus un siècle. Cette querelle pour ou contre les images a ressurgi avec une nouvelle violence à partir des caricatures de Mahomet au Danemark jusqu’aux assassinats à Paris, en janvier 2015, à Charlie Hebdo.

f./ Au plan de leur advenir, les extrémismes sont durables et tenaces. Ils occupent de longs moments dans l’histoire d’un pays ou d’un ensemble de pays. Ils ressurgissent sous des formes mêmes ou nouvelles.

g./ Un problème reste posé. D’où les extrémismes peuvent-ils tenir un tel ensemble de caractéristiques communes concernant leurs sources, leurs acteurs, leurs processus et leurs développements communs ? Leur diversité identitaire réelle, incontestable, ne cache plus désormais qu’ils se manifestent de façon prioritaire et abondante dans de très grandes activités humaines comme la politique, la religion, l’économie. Pourquoi là ? Analyser le phénomène sous cet angle nouveau nous permettra de mieux comprendre l’histoire avec sa permanente résurgence d’extrémismes.

Extrémismes et politiques

a./ Les extrémismes paraissent s’être manifestés d’abord dans le domaine politique, en lien à la constitution de groupes unis, de tribus, de sociétés. Leurs acteurs aspiraient à être suffisamment nombreux pour être plus forts et mieux se défendre voire anticiper les menaces par la conquête et la soumission des autres.

b./ Ce serait ainsi la finalité de l’union qui aurait en quelque sorte présenté l’extrémisme comme inévitable et justifié. Il fallait être solidaire de son groupe, de sa tribu, de son royaume. Et donc contre les autres, jusqu’à les thématiser comme ennemis à dominer voire à tuer. Voyons ce que disent la géographie et l’histoire.

c./ Sur les vastes espaces allant des steppes nordiques à la Méditerranée, les peuples vont connaître des destins différents en ce qui concerne leur mode de vie, nomade ou sédentaire, et la forme de société : tribale ou impériale. Les peuples sédentaires, royaux ou impériaux, se sont installés sur un territoire travaillé pour ses produits conservés, stockés, échangés, devenant des trésors enviables. Les peuples nomades et tribaux, habitués au contrôle des troupeaux et devenus extrêmement mobiles, agiles, rapides ont ainsi de précieux moyens pour la prédation.

d./ Par ailleurs, chez les peuples sédentaires, chaque royaume cherche aussi à être plus étendu, plus peuplé, à devenir plus fort pour mieux se protéger voire défier ses voisins. L’extrémisme politique guerrier qui paraissait lier à la différence « sédentaire, nomade » s’installe aussi entre les royaumes pareillement sédentaires. On peut même se demander si l’extrémisme de la ressemblance qui accompagne le passage en Chine des « royaumes combattants » à la constitution du Premier empire n’est pas le pire extrémisme pire. Il n’y a rien à échanger si l’on est les mêmes. On ne peut que remplacer ou être remplacé.

e./ Cela semble ressortir de l’événement monstrueux rapporté un siècle après par le grand historien chinois Sima Qian (2015, 2002). Lors de la victoire (260 AEC) de l’État de Qin sur l’État de Zhao, 400 000 prisonniers sont enterrés vivants.

f./ Un tel exemple d’extrémisme politique est loin d’avoir été le seul. On en a paradoxalement une idée à partir des nombreux sursauts religieux qui pendant huit siècles avant l’ère chrétienne se sont manifestés à plusieurs reprises et sous diverses formes en Asie.

g./ Ces sursauts religieux et philosophiques témoignent de l’ampleur et de la gravité des monstruosités guerrières entre tribus, royaumes, empires. Déjà l’hindouisme du Mahabharata traite de guerres incessantes entre cousins. Suivent prophétisme juif, zoroastrisme, bouddhisme, jaïnisme, confucianisme, taoïsme. Ainsi, les extrémismes politiques sont très anciens et répétés comme les renouveaux religieux qui s’y opposaient. Les conduites de grands chefs politiques en ont même été changées. N’évoquons que l’un des plus célèbres, l’empereur Açoka, en Inde. Il se convertit au bouddhisme tout en protégeant toutes les religions et met fin aux guerres.

h./ Ces extrémismes politiques ont été tout aussi fréquents en Europe jusqu’à ces millions de morts des deux grandes Guerres mondiales. L’histoire européenne et l’histoire mondiale sont maintenant liées. Même si, en Europe, nous avons longtemps gardé l’habitude de plutôt situer les extrémismes du côté des religions.

Extrémismes et religions

a./ L’Europe a été traumatisée par nombre de guerres de religion externes et internes et les extrémismes y ont pris une coloration religieuse. Ensuite, il est vrai, ils ont eu plutôt une coloration idéologique mêlant diversement les deux perspectives politiques et religieuses. D’ailleurs, tout au long des analyses qui suivent, nous commencerons à voir que les extrémismes politiques et religieux interfèrent très souvent. Nous analyserons le sens de ce phénomène.

b./ Les Croisades, lointaines, sont encore dans les mémoires. Elles présentent clairement deux extrémismes religieux, christianisme et islam d’alors, radicalement opposés jusqu’aux massacres. Un troisième monothéisme est aussi présent malgré lui. Sur les chemins des Croisades, nombre de communautés juives sont exterminées. Plus loin, ce sont même les extrémismes internes au christianisme qui se manifestent à travers les massacres entre croisés catholiques et chrétiens orthodoxes de l’Empire byzantin.

c./ Par la suite, le surgissement puis la consolidation des protestantismes va constituer une nouvelle cause d’extrémisme interne au christianisme. En France, l’épisode le plus monstrueux est connu sous le nom de Saint Barthélémy. Mais, à partir de là, à Paris comme en province, les massacres firent près de 30 000 morts, selon le compte récent du site herodote.net.

d./ Même extrémisme politico-religieux : la Guerre de Trente ans, d’une extrême violence, où l’Allemagne perd quarante pour cent de sa population : pour que le traité de Westphalie (1648) reconnaisse, enfin, aux princes allemands, la liberté de religion.

e./ A la même époque, notons, moins connu, l’extrémisme étatique des pouvoirs japonais. Ils perçoivent les conversions japonaises au christianisme comme menace politique. Ils les présentent comme attentatoires à l’identité culturelle japonaise fondamentale. Des dizaines de milliers de Japonais convertis sont massacrés en 1638 (Chaliand, 2012 : 76).

f./ Nous avons déjà vu les massacres des juifs lors des croisades. Même s’il y a eu des moments plus apaisés et des pays plus accueillants, persécutions et massacres resurgissent constamment. Quand la Pologne, jadis accueillante, est envahie par ses voisins ennemis, la situation des juifs s’effondre. À Nemirov, en un seul jour (10-06-1648), 6 000 d’entre eux sont tués. Dans les dix ans qui suivent, des milliers d’autres le sont. Un siècle plus tard encore, les serfs ukrainiens révoltés massacrent nobles polonais et juifs associés. Ces événements répétés au long des siècles vont finalement culminer dans les millions de morts de la Shoah (5 m,7), lors de la Seconde Guerre mondiale (Snyder, 2012).

g./ Au 21e siècle, les extrémismes religieux sont toujours présents sous plusieurs formes. Toutefois, ils sont peut-être plus encore qu’auparavant constamment mêlés aux extrémismes politiques et économiques. Nous y revenons ci après.

Extrémismes d’ordre économique

a./ Les extrémismes d’ordre économique seraient facilement occultés par les extrémismes religieux et politiques s’il n’y avait pas l’esclavage. Cette institution, sous de multiples formes, traverse les millénaires. L’esclavage est vraisemblablement sorti d’un extrémisme politique dans lequel primait le massacre de tout ennemi. Economiser la vie de l’esclave pour le faire travailler à son service finit par apparaître un bénéfice par rapport au meurtre.

b./ Même si l’institution a comme telle, dans l’ensemble, été abolie, ses équivalents ne manquent pas aujourd’hui. Nombre de salariés prolétarisés ici et là dans la mondialisation ne disposent pas véritablement de leur vie.

c./ Armatya Sen, prix Nobel d’économie, a posé le concept de « capabilité » (capability) pour indiquer qu’un être humain devrait être dans la possibilité d’utiliser librement ses capacités. D’autant qu’alors il se découvrirait des capacités qu’il ne se connaît pas encore. La capabilité, c’est donc cet ensemble de capacités connues et inconnues que l’on gaspille chez toute personne qui, étant soumise à « un travail d’asservissement », est dans l’impossibilité de s’adonner à « un travail d’accomplissement ».

d./ L’un des philosophes actuels de la relation entre l’occident et l’islam, Abdennour Bidar (2012) s’appuie sur cette conception d’Armatya Sen. Il pense avec certains philosophes des Lumières que la toute puissance divine a quelque chose d’une projection. Les humains la font à partir de leur propre potentiel de puissance commune. Dans la mesure où ils détournent celui-ci en raison de leur critère fallacieux de puissance : le pouvoir sur d’autres.

e./ Ce faisant, ils ne parviennent jamais à développer leur puissance réelle puisque ce n’est qu’ensemble qu’ils pourraient y parvenir. A la condition que cet ensemble ne soit pas de simple juxtaposition massive. Tout au contraire, un ensemble d’humains capables de se reconnaître et de se constituer à la fois semblables et différents et, même, antagonistes.

Cela suppose qu’ils travaillent ensemble au développement de tous. C’est la raison pour laquelle Amartya Sen a proposé de nouveaux indicateurs économiques soucieux de mesurer le développement humain sous toutes ses formes.

f./ De son côté, Abdennour Bidar (2012 : 193) pense devoir écrire : « Le grief ontologique ou existentiel que l’on peut faire au système économique capitaliste, c’est d’empêcher l’humanité d’accéder au résultat de sa mutation vers la toute puissance… les inégalités produites empêchent des centaines de millions d’individus d’accéder au saut évolutif que l’espèce est en train d’effectuer. Le capitalisme devient un crime contre l’évolution. Ce n’est pas seulement la plus value qu’il confisque mais les fruits de la surpuissance d’agir ».

g./ L’extrémisme d’ordre économique a lui aussi ses manifestations identitaires. Ce sont celles des marques et de leurs produits dont la violence du matraquage publicitaire cache au niveau des médias la violence des subterfuges et des contraintes à l’emploi et à la consommation. L’extrémisme de l’intérêt pour son propre profit est depuis longtemps devenu criminel lui aussi. Les exemples sont nombreux et beaucoup sont connus.

h./ L’un des exemples les plus impressionnants est certainement celui des pressions qui furent ou sont encore exercées dans l’usage des pesticides. Cela s’accompagne parfois d’une responsabilité gravement insuffisante concernant la fabrication des produits dangereux. Le cas de l’usine de Bhopal fait toujours l’objet d’un suivi quant à ses conséquences. En 1984, le gaz libéré en très grande quantité par une fabrique indienne de pesticides cause la mort immédiate de 3 500 personnes. Mais les sujets diversement atteints sot extrêmement nombreux. En 1995, le bilan se monte à 7 500 morts. En 2010, le Washington Post compte 12 000 morts. Le 2 décembre 2014, Le Monde fait le point pour le trentième anniversaire de « l’interminable tragédie ». On a maintenant 25 000 morts causées par la fuite de gaz de l’origine ; et cette mortalité retardée n’en a pas fini. Cela se comprend si l’on sait que ce sont 362 540 personnes qui se sont retrouvées victimes d’incapacités partielles ou totales, d’invalidités temporaires ou définitives.

Les rivalités historiques des grandes activités et le pouvoir d’unification sociétale

a./ Il nous faut comprendre que les multiples extrémismes identitaires se retrouvent en politique, en religion, en économie, non par hasard. Nous ne voyons pas qu’ils tirent leur force et leur puissance de renouvèlement des extrémismes matriciels méconnus qui sont toujours à l’œuvre dans les dynamiques des grandes activités. Elles ont toutes en effet, une dimension fondamentale commune qui les structurent et les rend rivales entre elles. Chacune ressent qu’elle est, ou a toujours la possibilité d’être ou de redevenir, la meilleure matrice d’unification sociétale.

b./ Chacune pense pouvoir l’emporter soit seule, soit en s’associant à telle autre qui peut accepter plus ou moins de se trouver en position subordonnée. Nous ne pouvons constater cela qu’en nous référant à l’histoire globale planétaire dans sa durée, son étendue et sa diversité. Ainsi, elle nous montre que, pendant des millénaires, les deux matrices d’unification des ensembles humains, tantôt rivales et tantôt associées ont été la politique et la religion.

c./ L’association, avec primat du politique, est assurément la plus constante et la plus fréquente, singulièrement en Chine. L’association théologico-politique a occupé plusieurs siècles de l’histoire européenne avec le primat de la papauté sur les rois et les empereurs, grâce à la possibilité, pour telle ou telle mauvaise conduite, de les excommunier.

d./ Les extrémismes déclinés à partir de ces deux matrices d’unification sociétale résultent du fait que, dominante ou non, politique et religion entendent toujours, chacune maintenir le primat qu’elle exerce ou renverser le primat qu’elle subit. Ainsi, en Europe, la lutte entre le saint empire romain germanique et la papauté fut, à cet égard, longtemps exemplaire. Comme en témoignent l’humiliation spirituelle puis la vengeance militaire d’Henri IV d’Allemagne. Sous une autre forme, à Byzance, les deux extrémismes des iconoclastes et des iconophiles déstabilisèrent l’Etat pendant tout un siècle, entrainant persécutions, tortures et meurtres des uns par les autres.

e./ Dans le cas de l’Europe, les erreurs et les fautes de la papauté vont lui faire perdre son primat au bénéfice de l’activité politique. Celle-ci est alors aussi soutenue par la troisième grande activité, matrice d’unification, l’économie. Les grands argentiers financent la carrière des princes, rois et même des empereurs.

f./ L’économie a commencé son ascension dès les développements de la Ligue hanséatique en Baltique et ceux des Cités marchandes italiennes en Méditerranée, dont Venise devenue plus riche que son employeur premier, l’Empire byzantin. Elle a tôt fait alliance avec la quatrième grande activité, elle aussi matrice d’unification, l’information critique, scientifique, expérimentale. Avec ce progrès des connaissances et des techniques, la révolution industrielle et commerciale fait des « miracles » L’économie s’appuie sur l’idéologie d’un progrès continu possible et même supposé capable d’offrir un paradis sur terre.

g./ Dans la seconde moitié du vingtième siècle, après la victoire sur les extrémismes politiques, la concurrence économique internationale dans la Triade produit un tel développement que, sans guerre, l’URSS implose et la Chine change. Alors, en Angleterre et aux Etats-Unis, l’Etat libère l’économie des contraintes étatiques pour lui procurer toute l’aisance nécessaire à son déploiement financier mondial. On parle de dérégulation.

h./ Un second renforcement de l’économie est encore à l’œuvre à partir des nouvelles technologies d’information et de communication. En effet, l’internet, d’abord privilège de la sphère militaire, est reversé dans la sphère économique. Les temps changent avait bien avant chanté Bob Dylan, le futur Prix Nobel de Littérature 2016. Désormais, toutes les informations de la société civile et les échanges commerciaux entrent dans une résonnance illimitée. L’économie apparaît ainsi comme la meilleure matrice d’unification mondiale.

i./ Comme toute autre grande activité qui installe sa puissance, l’économie, alliée dominante de l’information, est en mesure de produire d’abord autant sinon plus de miracles que de conséquences néfastes. A mesure cependant qu’elle renforce son pouvoir, elle élimine trop de contre pouvoirs. De la crise de 1929 à celle des subprimes de 2007-2011, les signes de l’extrémisation de l’économie sont de plus en plus perceptibles. C’est aujourd’hui flagrant à travers la croissance vertigineuse des inégalités, les dérèglements multiples, le maintien d’une part considérable de l’humanité dans la misère avec les conséquences meurtrières que l’on sait du fait des guerres ininterrompues et des flux migratoires à hauts risques.

j./ Les extrémismes ont été constamment engendrés par les deux radicalités affrontées, celle du pouvoir exercé et celle du pouvoir recherché. La joute a eu lieu entre la religion et la politique, puis entre la politique et l’économie. Aujourd’hui, la joute entre l’économie et l’information éthique et scientifique est encore dans l’enfance. Les Prix Nobel d’économie (Sen, Stiglitz, Krugman) ne se font guère entendre. La domination économique contrôlant l’appareil médiatique aurait bien hier fait passer les écolos pour des extrémismes ou des rigolos. Elle y parvient pour ces nouveaux acteurs soucieux de l’information que sont les lanceurs d’alerte.

L’extrémisation et son sommet, la crase

a./ La considération étendue et approfondie de l’histoire planétaire délivre une vérité exceptionnelle. Chaque grande matrice d’unification a eu, a encore et aura sa chance de produire des miracles. Mais sur ces bases, elle en vient à dominer les trois autres, pour peu qu’elles aient été affaiblies d’ailleurs par leurs propres erreurs extrémistes. La grande activité dominante les enfonce, les amenuise, les utilise d’abord partiellement à son service puis de plus en plus.

b./ Elle engendre alors un phénomène double. Les autres grandes activités se partagent entre ceux qui acceptent et ceux qui résistent. S’appuyant sur les premiers, l’activité dominante pense devoir et pouvoir réduire les seconds. Quand elle en vient à employer tous les moyens pour y parvenir, ses adversaires en font autant. Ce phénomène, base fondamentale de nos plus grandes monstruosités et catastrophes doit être nommé pour être reconnu, anticipé et stoppé.

c./ Nous avons choisi le terme de crase pour désigner cette extrémisation suprême. Il a en effet déjà un double emploi en linguistique (crases morphologiques, sémantiques) et en biologie (la crase sanguine). Il a le mérite d’une certaine « phonosémie ». La crase écrase les lettres dans un mot (talla), les idées dans une signification (Merkozy), les composés sanguins qu’elle prive de leur fluidité pour suturer la plaie. Dans ce cas elle est alors bonne alors quelle est mauvaise dans la thrombose.

d./ Le terme fait cruellement défaut en histoire, en sociologie, en psychologie. Il mérite d’y être repris avec une signification voisine mais nouvelle. Prenons l’exemple de l’Eglise catholique. Elle a sans doute par moment cherché à éviter la crase en essayant d’inventer l’articulation de formes de vie différentes : vie régulière et vie séculière, vie contemplative et vie active, etc.

e./ Par contre elle a constitué une crase fantastique en écrasant les autres religions marquant la première les Juifs d’un signe discriminatoire, brûlant les talmuds en place publique. Elle a écrasé la politique avec l’arme de l’excommunication des gouvernants, l’économie avec l’interdiction absolue du prêt à usure entre chrétiens, et la connaissance scientifique par l’interdiction de publier et les procès faits aux savants jusqu’à leur condamnation même à mort. Tel a été l’extrémisme de l’Eglise catholique, l’une des « filles » glorieuses de la grande matrice d’unification qu’est la religion.

f./ Un point fondamental, à peine signalé, doit être repris. La crase opérée par la grande activité dominante (avec des moyens considérables qui peuvent un temps la cacher voire l’adoucir) risque toujours d’avoir son pendant « en miroir » chez certains acteurs des grandes activités dominées. Comme leur niveau d’exigence et leurs divers moyens sont, de toute façon, infiniment moindres, les crases produites risquent d’être immédiatement plus grossières et plus monstrueuses.

g./ Nous continuerons d’être aveugles concernant notre avenir tant que notre analyse de l’histoire restera incapable de suivre le couplage entre les crases des dominants et les crases des dominés. Ainsi, les démocraties triomphantes de la fin du 19e siècle, appuyées sur la crase coloniale, allaient devoir découvrir que les « perdants », étaient en train d’inventer les crases fascistes, nazie ou stalinienne, certes bien différentes.

h./ Aujourd’hui, les crases islamistes (al Qaida, Daech) ont déferlé. Crases, car elles n’articulent pas, elles écrasent « politique, religieux, économique, médiatique, informatique » en un tout monstrueux qui s’énonce dans le défi d’une charia, détournée de ses origines (Chaliand, 2015).

i./ Evitons le travestissement de notre propos. Nous ne délivrons pas un déterminisme, lui aussi de l’ordre de la crase. Les acteurs humains sont tous libres de leurs actes. Aucune monstruosité ne peut en déterminer strictement une autre. Sans parler de l’excuser ; moins encore de la légitimer. Halte à la perversité plus soucieuse de dénoncer que de penser ! Au lieu de mieux voir, comprendre, reprendre et améliorer.

j./ Travaillant sur l’extrémisme, nous ne disons ni qu’il n’y a que lui, ni qu’il est fatal. Au contraire, il n’y a pas que lui. Il y a tout un ensemble de régulations, de compositions, d’articulations qui lui barrent la route, tournent le dos aux massacres et prennent le chemin des miracles.

k./ Cependant ne nous illusionnons pas non plus. Notre vigilance et notre lecture de l’histoire restent insuffisantes puisque nous n’arrivons pas à empêcher les extrémismes de constamment resurgir. Un double recours à l’anthropologie, puis à la phénoménologie de l’expérience offre une intelligibilité nouvelle précieuse et des parades supplémentaires au glissement dans l’extrémisme destructeur.

Anthropogénie de l’extrémisme : la néoténie, l’absolu et l’infini

a/ Comment comprendre que les extrémismes s’engendrent sans cesse tout au long de l’histoire ? Cette répétition suggère à certains qu’il y a une malédiction de l’humain (du fait de sa socialité (Rousseau) ou de sa nature même (le péché originel).

b./ En réalité, il n’y a pas de fatum social ou biologique. Par contre, il y a une condition anthropologique qu’il nous faut décrypter à partir d’une notion la néoténie à laquelle aujourd’hui se réfèrent nombre de chercheurs et de penseurs déjà évoqués dans Humanisme n° 304.

c/ Le terme fut inventé par le biologiste allemand J. Kollmann, en 1883, et signifie la juvénilité maintenue de notre relation au monde. L’humain est un « éternel enfant » qui, en permanence, observe et explore, comprend et crée. Or, pour cela, il fallait qu’il soit libre. Cette liberté ne peut pas être programmée par la nature, cela serait contradictoire.

d./ Par contre, il faut qu’il y ait des conditions qui puissent la rendre possible et ensuite que l’être humain la veuille, la choisisse et la réalise autant et aussi souvent qu’il le peut. Cette liberté présente l’avantage exceptionnel de laisser l’être humain en invention permanente de lui-même au contact de l’infini du monde.

e./ Par contre, elle a pour beaucoup l’inconvénient d’une telle ouverture qu’elle en est ressentie comme excessive, angoissante. L’être humain peut désirer parvenir à être définitivement tel ou tel. C’est alors qu’il sera facilement séduit par les promesses faites par les absolus politiques, religieux ou économiques. On comprend mieux ainsi la raison de cette résurgence constante de ces extrémismes. Pour les éviter, les humains devraient réguler, l’un par l’autre, désir d’infini et quête d’absolu.

f./ Toujours au cœur de cette ambivalence, quand des groupes humains choisissent des absolus différents, l’absolu des autres leur apparaît comme un mensonge, une erreur, une faute. Chacun trouve l’absolu de l’autre incompréhensible, immoral. Dès lors, chacun au nom du seul absolu véritable, le sien, se sent justifié de combattre l’autre, de le réduire et même de le détruire.

Genèse phénoménologique des extrémismes

a./ Sur ces bases anthropologiques, il nous paraît précieux de faire le constat des processus habituels par lesquels l’extrémisme peut facilement s’engendrer. Prenons un exemple. Le point de départ qui oppose depuis des siècles les sunnites et les chiites est la question d’un désaccord quant à la succession du prophète. Ce désaccord a donné lieu à des tentatives de le régler par la violence. Et, depuis ce temps, ces deux ensembles de musulmans en sont venus à s’entretuer en s’opposant de groupe à groupe et même de pays soutenant les uns à pays soutenant les autres.

b./ Nous pouvons dire que, dans une suite d’événements, une question, certes importante mais d’abord particulière, est devenue centrale. Après tout, on aurait pu estimer qu’aucune personne ne pouvait véritablement succéder au prophète. Ou encore, on aurait pu estimer que seule une collégialité pouvait en être digne.

c./ Les deux groupes de musulmans auraient aussi pu s’en tenir à une référence non exclusive à cette centralité. Chaque groupe gardait la sienne. Ils maintenaient entre eux cette opposition-là. Toutefois, comme ils pouvaient aussi se décentrer sur d’autres données sur lesquelles ils étaient d’accord, ils gardaient la possibilité d’une encore large fraternité.

d./ Qu’est-ce qui a empêché de sauvegarder ces autres issues ? Qu’est-ce qui s’est produit de décisif ? Pour qu’un extrémisme naisse, durcisse et s’installe sur des siècles, il faut un second illogisme. Une centralité (qui pouvait être là parmi d’autres) est soudain devenue la principale, la seule, l’unique. Un centre est devenu le centre de tout. Une centralité est devenue totalité. Dès lors, il ne peut pas y avoir de compromis sur ce qui est « tout ». On ne peut pas renoncer à ce tout sans renoncer à soi-même.

e./ Le bouclage se fait sur l’assimilation « tout, soi-même, groupe ». Le tout constitué est en effet emprunté au tout de la personne et au tout du groupe déjà liés entre eux à travers la référence au même absolu. C’est dans la mesure où des humains aspirent à être ce tout au détriment de l’autre, qu’ils en viennent à croire à cette particularité comme devenue leur irréductible identité située et datée. Eux existent vraiment ainsi, pas l’autre. Cet autre sera exclu de certains privilèges comme dans l’extrémisme de l’esclavage humain. Soit exclu de tout droit à l’existence, comme dans les extrémismes des terrorismes et des génocides meurtriers.

Le devenir antagoniste ensembliste des humains et la fin des extrémismes

a./Nous avons étudié les conditions historiques, anthropologiques et expérientielles, sources de la formation des extrémismes. En avançant ainsi dans la constitution des conditions de leur régression.

b./ Les quatre grandes activités restent des matrices fécondes d’unification des groupes humains. Mais elles se fourvoient aussi en prenant chacune le pouvoir et en réduisant les trois autres. L’histoire nous montre qu’une fois passé le temps des miracles, chaque dominante s’épuise. Comme elle les asservit, crispe et s’aliène les trois autres, elle empêche leur renouvèlement. Le sien aussi puisqu’elle elle n’a plus à répondre à leur stimulante concurrence. C’est ainsi que constamment, après telle avancée, le développement des humains se réduit de nouveau.

c./ L’histoire montre aussi que la politique et la religion se sont jadis souvent associées entre crase et articulation (laïcité de 1905). L’économie et l’information le font ensuite pour renverser la domination arbitraire des précédentes. Si elles s’associent deux à eux, pourquoi pas à quatre demain ? Et pour des associations antagonistes articulées non pour d’autres crases.

d./ Cela nous conduit à rappeler que l’articulation, tout en finesse antagoniste est le contraire de la crase. Pensons à celles de notre corps entre les os et les muscles (genou, hanche, épaule). Ou bien à l’intérieur du système nerveux entre le végétatif (sympathique, parasympathique) et le central.

e./ Ce que nous venons de préciser montre que la fin des extrémismes passe par la compréhension du jeu des « extrêmes opposés », les antagonistes. Ils ne sont pas là pour une lutte à mort. Ils sont là pour maintenir la vérité du réel. Autorité et liberté ne sont pas le bien ou le mal. Elles sont à réguler en tout domaine pour y inventer les meilleures adaptations.

f./ En quantité égale les particules positives et négatives à leur rencontre fusionnent en lumière. Dès qu’apparaît la plus petite inégalité, c’est la genèse de la matière (Thuan, 2016). Il n’y a pas l’égalité qui serait bonne, et l’inégalité mauvaise, c’est la manière dont elles sont prises dans deux dynamiques constructives différentes qui enrichit l’univers.

g./ Les humains ont à découvrir les capacités inventives qui leur manquent. Dans la techno-science, ils y parviennent en s’appuyant sur la connaissance du réel. Le moteur à explosion ne fait pas exploser la machine, il la meut. Dans l’histoire, les humains ne cessent de se faire exploser les uns les autres Quel contraste entre ces miracles et ces massacres !

h./ La différence qui joue en direction des massacres tient dans l’incapacité de connaître, comprendre, apprivoiser certains antagonismes. Les humains doivent pouvoir être ensemble et antagonistes. C’était déjà le sens caché du mythe de Babel. Les antagonismes ne sont pas à penser comme l’un devant supprimer l’autre, mais l’un et l’autre se maintenant ensemble pour des relations et des créations infinies.

Bidar A. 2012. Comment sortir de la religion. Paris :La Découverte.

Chaliand G, Blin A. 2015. Histoire du terrorisme de l’Antiquité à Daech. Paris : Fayard

Chaliand G. e.a. 2012. Géopolitique des empires. Paris : Flammarion.

Demorgon J. 2016. L’homme antagoniste. Paris : Economica.

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- 2014. « Néoténie, technique, éthique », in Humanisme op. cit., p. 37-43.

- 2010. Déjouer l’inhumain. Avec Edgar Morin. Préface. J. Cortès. Paris : Economica.

Humanisme, août 2014, n° 304, Dossier, A. Dorna (coord.) « La technique : une aliénation désirée » p. 29-79.

Sima Qian. 2015, 2002. Mémoires historiques. Paris : Picquier.

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Thuan Trinh X. 2016. La plénitude du vide. Paris : A. Michel.


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