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Cahiers de Psychologie Politique

« Supposons qu’existe une machine surpassant en intelligence tout ce dont est capable un homme, aussi brillant soit-il. La conception de telles machines faisant partie des activités intellectuelles, cette machine pourrait à son tour créer des machines meilleures qu’elle-même ; cela aurait sans nul doute pour effet une réaction en chaîne de développement de l’intelligence, pendant que l’intelligence humaine resterait presque sur place. Il en résulte que la machine ultra intelligente sera la dernière invention que l’homme aura besoin de faire, à condition que ladite machine soit assez docile pour constamment lui obéir. »
J. Good (statisticien)

La technologie est devenue source de fascination et de craintes futures. Car elle se révèle être un système idéologique dont les enjeux sont économiques, politiques, scientifiques et philosophiques.

L’informaticien Moshe Vardi écrivait ; « Nous approchons d'une époque où les machines pourront surpasser les hommes dans presque toutes les tâches . Son avènement poserait, à terme, la question de l'utilité même de l'espèce humaine ».

En décrivant les effets de la révolution technique tels que les vivons quotidiennement au début du XXIème siècle, on constate le profond « malaise » qu’a fini par provoquer la technique dans la manière de penser ce que nous sommes. Un rapide regard sur la littérature ad hoc nous permet d’entrevoir à la fois l’importance d’une philosophie trans-humaniste émergeante dont l’ambition est rien de penser la technique comme horizon de toute de toute possibilité d’avenir. C‘est la matérialisation de l’homme « Superflu » dont parlait H. Arendt dans son analyse du totalitarisme.

Il est évident que les techniques ont accompagné l’homme, depuis l’aube du temps, et marqué une amélioration de notre condition, mais leur mutation en technologie pose autant de problèmes qu’elle croit en résoudre. En rendant toute sa pertinence au proverbe attribué à Rabelais : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ».

Bien entendu, l’intention de ce texte n’est pas d'accroître la techno-phobie, mais d’introduire quelques éléments de compréhension de la modernité, dont l’ambition de puissance fait de la technique et de sa logique une force manipulatoire qui impose ses règles directrices à l’ensemble de la société en tant que nouvelle forme d’intelligence. Le résultat est la construction d’un maillage de principes et de méthodes que surdéterminent les choix et les décisions de la société : la technoscience. Car à l’enthousiasme sincère des premiers modernes, scientifiques et philosophes, séduits par les inventions techniques, s’ajoute la force de persuasion de ses actuels promoteurs (techniciens et politiciens) a faire reculer profondément l’équilibre entre l’intelligence et l’affectivité, l’idéal de perfectionnement de l’humanité et le maintien de la priorité de l’humain.

Si la compréhension actuelle de la technique est encore largement déterminée par la révolution industrielle et les profonds changements sociaux qui l’accompagnent. La technique avec l’évolution brutale qu’elle y amorce, conquiert, une opacité nouvelle, dont les grandes masses et les détenteurs du savoir ont de plus en plus de mal à rendre compte et expliquer.

Au cours des dernières années, les « progrès » techniques sont placés sous le signe de la « modernité » et d’une modernisation en relation immédiate avec le développement technoscientifique. C’est une sorte de dérégulation politico-économique, morale et épistémologique. Question devenue sensible dans toutes les sphères sociales : la question profonde du rapport de la technique et du temps émerge sur la scène publique, encore superficiellement, mais de manière accélérée et toujours plus sensible.

Les innovations techniques apportent de nouvelles obsolescences que envisagent celle de l’homme lui-même. Tout se passe comme si un divorce existait entre la technoscience et la culture qui serait dévorée par la technologie.

Un Premier constat s’impose : si la technique reste encore pensée comme « moyen » au service d’une « fin » (l’homme, la culture), depuis la révolution des sciences technologiques (l’intelligence artificielle, la cyber-ingénierie et la robotique), cette définition est de moins en moins claire . l’« opacité de fins règne. En effet, d’une part, la « fin » qu’elle est censée « servir » est profondément transformée par la raison instrumentale.

Critique de la raison technique

La vielle sagesse cumulée pendant des siècles s’est déconstruite philosophiquement en quelques décennies en inversant l’essentiel : les moyens ont remplacé les fins. L’inversion de valeurs est palpable et le fossé entre la tradition et la modernité s’inverse négativement lentement, contrairement à l’optimisme candide (ou cynique) de certains qui misent sur les illusions d’une postmodernité instrumentale.

Il n’est pas question ici de reprendre les douloureuses constatations que l’application technique de la science ont provoquées récemment, telles que la bombe thermonucléaire (Hiroshima). Ni le drame des accidents de Tchernobyl en l986 et de Fukushima en 2011. Des nouvelles interrogations touchent aussi le déclin des valeurs humanistes et les peurs d’une société incertaine, dont les risques de débordement social et économique menacent la stabilité politique et mentale de la société, ainsi que les fondements éthiques de l’humanité.

La science et la politique restent attachés à la traditionnelle division entre un discours vrai sur ce qui existe) et la technique en tant qu’application des découvertes scientifiques). Or, nous voyons se mettre en place, dans le processus même de (innovation technologique ce qui a pris le nom de « technoscience » où s’inverse le rapport traditionnel : la science se met au service de la technique, autre nom de l’innovation, moteur du développement économique (ce qu’on appelait naguère « progrès ») selon la règle libérale : « s’adapter ou disparaître ». cette situation de subordination du monde humain sur le monde technique, introduit un renversement du pacte de l’homme avec la technique depuis les origines de l’humanité. Cet écart, de plus en plus grand, semble aujourd’hui impossible à combler et suscite un sentiment d’inquiétude, voire de mal-être.

Cette situation remplace la question « qu’est-ce que l’homme ? par celle de la course à l’innovation, : « que peut la technoscience ? » Ainsi, face à ce « danger » (technique) qui monte, l’homme se trouve dans l’incapacité de penser la technique. Selon Bernard Stiegler. « Alors que chez l’animal, les conditions de survie – prédation, défense – sont assurées par le programme génétique (intérieur), chez l’homme la survie est assurée par des « organes » artificiels les prothèses » techniques »

Par conséquence, aujourd’hui, l’image de l’avenir ressemble plus à une fuite en avant chaotique qu’à un tracé équilibré et raisonnable. Les lendemains ne chantent plus et le désenchantement se généralise au fur et à mesure que la gouvernance technocratique du monde privilégie le système financier et un mode de vie qui n’est pas soumis à une évaluation éclairée par une sagesse humaine.

La technologie et ses manipulations en marche sont une source d’incertitude poussée par le choix qu’impose une course effrénée vers la domination de la nature sous prétexte d’une amélioration. Le monde de la technologie est saturé par les intérêts des oligarchies voraces qui militent pour un « pacte faustien ». Le discours technologique aspire à prétendre à un bonheur virtuel post-humaniste : par l’émergence d’une nouvelle espèce : l’homo sapiens technologicus dans une cyber société. La raison se déguise en curiosité scientifique, excitée dans l’arrière-fond par la volonté de puissance. Le système justificatif est bien rodé et l’avancement actuel de la recherche en robotique et en intelligence artificielle dépasse la science-fiction pour se situer dans le domaine stratégique du contrôle total de la nature, et de l’homme de surcroît.

Une heuristique globale semble déjà mise en place : par delà les outils et les gadgets, la volonté de puissance des stratèges (néo-apprentis sorciers) rêve d’un projet futur qui touche de prés la nature humaine, afin de lui donner un nouveau sens : la conquête des étoiles, l’immortalité virtuelle, le confort, la consommation à gogo, la libido débordante, la paix universelle, les loisirs et le repos permanent, la fin du travail, etc. Car un homme biotechnologique, libéré des maladies et pourquoi pas de la mort, se prépare dans la fébrilité d’une science avancée et technologiquement appliquée pour réaliser le songe faustien des hiérarques de la planète, presque sans réfléchir aux conséquences dernières et sans conscience critique. Une ère post-humaine s’annonce en catimini (pour une minorité) où les valeurs et les codes moraux seront fournis par la science et l’idéologie « sapiens sapiens » d’un « Brave New World ».

Conclusion

Certes, ce tableau - volontairement noirci - n’est pas un credo. Pourtant, si nous assumons un regard critique est pour l’avoir en tête pour agir sans tomber ni dans l’excès ni dans l’incantation, avec un humanisme plus actif et mieux affermi intellectuellement et affectivement. Rappelons que la technique n'est pas la connaissance, qui, elle-même, n'est pas la sagesse. La science et les humanités, ces deux cultures aujourd’hui divisées, devraient se réunir et les hommes et les femmes qui les représentent pouvoir à nouveau dialoguer et se nourrir mutuellement, afin d’éclairer le monde et bâtir une nouvelle renaissance.

La question de la technique devient la question de la démesure, de l’abstraction et de l’artifice en général.


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