Logo numerev
Cahiers de Psychologie Politique

VARIA

La présentation mythique de la « néoténie » est chez Platon. Elle est déjà liée à la technique. Epiméthée a créé l’humain en oubliant de lui donner les moyens de sa survie. Prométhée va réparer cet oubli. Volant le feu aux Dieux, il le donne aux hommes. Tout un univers technique se profile. Les humains échappent aux menaces animales. Autour d’un « foyer » ils inventent la vie commune et ses lois.

 

VARIA

SOMMAIRE

1. D’Epiméthée à Prométhée : néoténie et technique

2. Des humains sans conscience de la « suprématie » technique. Avec Cosandey

3. L’homme féru de fins et l’aliénation technique : du Golem au « robot »

4. L’homme pléonexe : l’exacerbation « économie, science, technique » sans éthique

5. Néoténie et médialité ; éthique et infini. Poincaré, Simondon, Levinas, Agamben

1. D’Epiméthée à Prométhée : néoténie et technique

La présentation mythique de la « néoténie » est chez Platon. Elle est déjà liée à la technique. Epiméthée a créé l’humain en oubliant de lui donner les moyens de sa survie. Prométhée va réparer cet oubli. Volant le feu aux Dieux, il le donne aux hommes. Tout un univers technique se profile. Les humains échappent aux menaces animales. Autour d’un « foyer » ils inventent la vie commune et ses lois. Grâce au feu, ils fabriquent les ustensiles de la vie quotidienne (le four du potier) et, dans la forge, les outils pour exploiter la nature et les armes pour se défendre. Nous fêtons le 130e anniversaire du nom savant qu’en 1884, J. Kollman donne de la « bourde » d’Epiméthée : la « néoténie » (juvénilité maintenue). « Connais-toi toi-même et tu connaîtras l’univers et les dieux », l’injonction grecque se renouvelle. Elle conduit à l’œuvre de L. Bolk (1926), traduite par F. Gantheret et G. Lapassade (1961) : « Le Problème de la genèse humaine ». La néoténie devient une référence constance de la recherche. En 1963, A. Gehlen ; en 1970, Konrad Lorenz ; en 1997, Jay Gould ; en 2002 : Agamben et Chapouthier ; en 2010 : Van Lier ; en 2012 : Besnier, Changeux ; et Dufour (2012, après 1997). On y revient ci-après 3. Mais aussi, dès les années soixante, G. Simondon (1989, 2012) passe de néoténie à « néoténisation » qu’il associe à « métastabilité » déjà en cristallographie, puis à « individuation » (« physico-biologique », « psychique et collective ») et à « disponibilité ». Il s’appuie sur ces concepts pour, dans une synthèse originale et rigoureuse, rendre inséparables : Nature, Technique, Ethique. Nous esquissons cette vision complexe et profonde ci-après 5.

2. Des humains sans conscience de la « suprématie » technique. Avec Cosandey

Dans sa théorie générale du progrès scientifique et technique, Cosandey (2007) indique la source historique de celui-ci. Elle jaillit quand, dans tel lieu et à telle époque, se constitue « un système stable d’Etats divisés, rivaux et prospères » : c’est la « formule magique ». En se poursuivant, leur rivalité stimulante conditionne la genèse et le développement de ce qu’il identifie comme une « structure professionnelle » de chercheurs et d’inventeurs. A l’opposé, un chaos économique et politique, ou un « Etat Universel » autoritaire, tarissent le progrès scientifique. Dans son histoire planétaire globale, Cosandey met en évidence, entre autres, les deux grandes périodes - hellène et hellénistique - qui, d’Athènes à Alexandrie, par delà l’empire d’Alexandre, sont à l’origine d’une incroyable fécondité scientifique et technique. En fort contraste, le premier millénaire européen après J.-C. présente les deux figures stérilisantes : « l’Etat universel » (l’Empire romain) et « le chaos politique » (les royaumes barbares). Le déclin des sciences et des techniques y est devenu tel qu’il conduisit même à l’expression toutefois trop péjorative de « Nuit du Moyen Age ». A titre d’exemples, constatons l’indifférence à trois ressources techniques majeures appuyées sur trois forces naturelles : le vent, la vapeur, l’eau. Au 1er siècle, pour Héron d’Alexandrie, pourtant grand inventeur, la curiosité et le divertissement l’emportent sur l’utilité quotidienne. C’est à travers un orgue à musique qu’il invente « le moulin à vent ». C’est avec l’éolipyle, amusant tourniquet à l’invocation d’Eole, dieu des vents, qu’il met en évidence la force de la vapeur qui le fait tourner. A son époque, le moulin à eau est connu. Pourtant les quelques exemplaires en marche ne suscitent pas son développement. Les forces animales et humaines s’imposent. L’empereur Caligula, vainqueur en Gaule, veut transporter son butin et réquisitionne les ânes de Rome. Or, ils font tourner les meules : Rome est sans farine et sans pain. Vespasien, recevant l’inventeur d’un habile et peu couteux transport de lourdes colonnes, le récompense mais dédaigne l’invention. Tibère, recevant l’inventeur d’un verre incassable s’assure qu’il n’en a rien dit et le fait exécuter. Pline l’Ancien rapporte qu’une moissonneuse, inventée au 1er siècle dans le nord de la Gaule, ne se diffusa pas. Sa grande ingéniosité suscita encore au 19e siècle une descendante qui fit une incroyable carrière en Australie.

3. L’homme féru de fins et l’aliénation technique : du Golem au « robot »

Retour à la « néoténie », cette juvénilité maintenue. Pour être celui qui peut toujours apprendre et de tout, l’humain ne doit pas être doté de conduites déjà programmées. Il faut même qu’il n’ait pas d’arrêt dans son devenir. Evolutivement, l’organisme d’homo est retenu sur le chemin déjà emprunté : celui de la programmation des singes. Comment ? Par la verticalité stricte et par une sous-programmation de ses conduites. Jay Gould (1997 : 68) précise : « à la naissance, le cerveau du macaque représente 65 % de sa taille définitive, celui du chimpanzé 40,5 %, le nôtre 23 % seulement. ». Alors, l’humain pourra devenir cet être exceptionnel (à la base en tout cas) qui ne peut pas être programmé comme nature. Pour y suppléer, il a la possibilité de renouveler sans cesse une culture (adaptation éprouvée et sélectionnée) dont la technique qui nait avec toute opérativité humaine comme reconnaissance du monde. Pour Agamben (2002), l’homme néotène est « un éternel enfant ». Leroi-Gourhan puis Van Lier (2010) insistent : la verticalité libère les membres antérieurs pour des opérations techniques, la mâchoire pour la parole ; la limitation de taille du cerveau à la naissance rend le fœtus portable sur deux jambes qui doivent pouvoir courir. Pourtant la néoténie est déstabilisatrice. Se vivant handicapés par ce manque de détermination naturelle, les humains se plient à des fins et les supplient de faire enfin d’eux des êtres pleins et définitifs. C’est ainsi que, grâce aux ressources exceptionnelles des techniques, ils s’imaginent en « maîtres et possesseurs de la nature ». La technique apparaît puissante, monstrueuse et menaçant l’humain. Tel le Golem. Dans l’une des versions du mythe, le maître, dépassé par sa créature, n’a pas d’autre ressource que de renoncer à son aide en lui ôtant la vie. Mais alors, le Golem géant (gigantisme technique) se change en une masse de terre qui retombe sur son imprudent inventeur et l’engloutit. En fait, c’est l’homme qui faute de se comprendre lui-même est cette masse de terre qu’il projette en technique toute puissante au lieu de la construire dans son contact avec le monde. Rappelons l’étonnante pièce de théâtre « RUR » de Karel Čapek. C’est – caractérisation de l’une, et prémonition de l’autre – entre les deux Grandes Guerres mondiales, en 1920, qu’elle est écrite et jouée à Prague et à New York. Au lieu d’« automate », elle emploie pour la 1ère fois le terme « robot » et imagine une révolte des robots contre les humains. Mais, là aussi, les robots sont déjà dans les hommes dès qu’ils se détournent du partage de l’exercice de l’humain. Cette perte d’humanité, ils la projettent alors sur leurs ennemis, pour se donner le droit de les tuer. Ils manient pour cela des monstres techniques comme ceux de la démultiplication meurtrière de 14-18. Ou, encore, en 39-45, ceux de l’« industrialisation » de camps, de chambres à gaz, de fours et de charniers. Ce sont toujours des hommes réels qui deviennent eux-mêmes ces robots maniant les robots techniques dont ils usent et abusent. Ils se donnent comme une preuve de leur existence réelle en anéantissant les autres. Quand les humains auront-il assez d’intelligibilité de leur condition pour découvrir que leur existence est en eux en échanges avec le monde, les autres et eux-mêmes. Et que l’inhumain est dans l’humain, non dans la technique. Parfois, ils y arrivent. A preuve, avec la nouvelle robotisation hyper meurtrière de l’atomisation, et après deux épreuves effectives (Hiroshima et Nagasaki), les humains ont pris conscience du danger d’anéantissement collectif et ont été capables jusqu’ici de suspendre l’usage de ces techniques.

4. L’homme pléonexe : l’exacerbation « économie, science, technique » sans éthique

Platon avait déjà fait ce diagnostic. Sous les termes d’hubris et de pléonexie, il dénonce lesréférences démesurées pour un individu, voire pour un groupe, à son importance propre, à ses possessions propres. Dufour (2012) évoque René Girard et sa théorie mimétique de la conduite humaine pour indiquer la relation possible entre néoténie et pléonexie : « La propension à convoiter ce que l’autre peut avoir - réellement ou pas - découle de cette non finalisation des humains ». Dans cette vacuité originelle, chacun se sent dépourvu. Il imagine que l’autre peut ne pas l’être et il l’imite pour atteindre au même bénéfice supposé. D’où une course partagée à la suprématie qui conforte les rivaux dans la croyance qu’ils vont dans la bonne direction. Les « grands entrepreneurs » défient leurs rivaux d’entraver leur conquête de toute puissance. Ils défient la masse des humains jugés incapables d’entreprendre. Et défient la nature elle-même. La pléonexie moderne se fonde sur certaines observations d’Adam Smith, concernant une « Main invisible », toujours à l’œuvre. « Harmonie préétablie » dans la science (Leibniz). Les deux horloges étant accordées : l’homme lit l’heure du monde à son heure à lui : la physique à l’heure des mathématiques. Harmonie préétablie dans l’éthique (Smith) : les égoïsmes spontanés des hommes concourent au bien commun. L’idée se fait jour que l’élite est faite de ceux qui s’autorisent à devenir supérieurs à tous, à tout posséder, à tout faire. Ce choix contre les autres s’exprime déjà en s’appropriant le maximum d’argent pour un contrôle exacerbé des sciences, techniques, arts, sports et tous autres médias. La croissance vertigineuse des inégalités montre bien que ce choix l’emporte aujourd’hui dans la réalité sociale. Economie, science, technique et démonstration médiatique se solidarisent entre séduction et contrainte, et elles entraînent l’obsolescence de l’éthique. Cette supériorité factuelle posée comme « évidente » par les « gagnants » fait office de légitimation aux yeux des humains qui se situent dans la même finalité, ne se reprochant que d’échouer (les perdants).

5. Néoténie et médialité ; éthique et infini. Poincaré, Simondon, Levinas, Agamben

L’humanisation ne sera jamais le fruit d’un univers de fins posées comme plénitudes par leurs partisans et qui les laissent devenir meurtriers de ceux qui répondent à d’autres fins. Séparé et inséparable des autres, le néotène ne devient humain que dans la mesure où il échange regards, gestes et paroles au sein d’une communauté accueillante. Ensuite, il devient vivant et pensant dans la circulation infinie des langages et des pensées de communautés multiples. Tels sont les moyens de l’humain - communauté, visage, geste, langage et pensée - médialité nouvelle liée à la néoténie. Elle n’est jamais programme nécessairement suivi. Ou bien cette médialité est choisie (« Bien faire l’homme ! » disait Montaigne) ou bien telle finalité élue la détourne et la pervertit. La communauté en sort communautariste ; les visages des autres deviennent étranges, étrangers ; les gestes se font hostiles. Les langues maudissent et les pensées dégradent ceux qui ont fait d’autres choix au point de leur dénier l’humanité pour avoir un droit de les tuer. Les finalités s’imposent en s’appropriant la médialité apportée pourtant par la néoténie. Les finalités - de déficit, d’imaginaire et d’exclusion - devenue totalitaires, détruisent la possibilité que constitue la vocation humaine d’ouverture sur l’Infini. C’est en ce sens que Levinas, dans un ouvrage décisif, a pris position contre la prétention à la « totalité », pour la référence à l’Infini. On comprend aussi la tautologie existentielle qu’énonce Agamben (2002) : « L’homme est l’animal qui doit se reconnaître humain pour l’être ». S’il le fait, la technique apparait tout autrement. Au lieu d’être artifice accaparé par telle finalité abusive, la technique est enfin vue comme découverte, compréhension, mise en œuvre d’une organisation mobile empruntée aux fonctionnements de l’infinie nature. J.H. Barthelemy (2013 :145) voit chez Simondon cette « triple réconciliation de la nature, de la culture et de la technique…S’articulant à la nature, la technique cesse d’être « simple moyen dépourvue de normativité ». Le lien entre technique, éthique et connaissance se profile. Par les « ensembles informationnels » qu’elle requiert, la technique, « régulatrice », devient pleinement une « dimension inhérente de la culture ». C’est pourquoi, selon Simondon (1989 : 263), « la véritable activité technique est la recherche scientifique… orientée vers des objets ou des propriétés d’objets encore inconnus ». De son coté, F. D. Sebbah (2010 : 131-132) souligne que Simondon a subverti le sens habituel : « la techno-science est science, culture, invention, accueil de l’altérité et épanouissement pour les individuations et non pas mécanisme aveugle, déterminisme implacable, écrasement de toute altérité et, corrélativement, de toute individualité par la Puissance ». Néoténie, individuation, infini et technique fondent l’éthique non normative. Toute procédure sociale qui bloque un être humain sur le chemin de son individuation, est, de facto, préjudiciable au développement de l’humanité. Trans-individuelle, celle-ci ne peut l’être qu’au travers des individuations de tous les humains. Pour B. Morizot (2011 : 109) « Une éthique naturaliste non normative est présente » dans la mesure où « le degré de métastabilité d’une individuation » est « un critère de valeur. » Cette métastabilité peut se définir comme disponibilité à l’ouverture évolutive. Il cite André Breton (1988 : 697) : « Aujourd’hui encore, je n’attends rien que de ma seule disponibilité, que de cette soif d’errer à la rencontre de tout, dont je m’assure qu’elle me maintient en communication mystérieuse avec les autres êtres, comme si nous étions appelés à nous réunir demain ». Certes, ce n’est jamais une ouverture sans épreuve et travail avec les fermetures indispensables aussi. Il faut lier l’humanisme - « néoténique » et « technique » - à la maximisation de la médialité, c’est à dire de l’exercice de l’humain chez chacun. Dès lors, la technique perd sa place de moyen de puissance du pléonexe qui, se l’étant appropriée, se permet d’en menacer les autres. Elle devient la dynamique de « fermeture, ouverture » des humains sur les trésors qu’ils ne cessent de produire quand ils se « branchent » sur la nature infinie. Médialité redoublée, lucide contre finalité imaginaire obstinée, aveugle. Henri Poincaré le dit : Nous ne pensons pas pour fabriquer des machines ; nous fabriquons des machines pour penser. » Les hommes ne deviennent humains que si, sans se laisser submerger, ils restent potentiellement ouverts aux autres, au monde et à eux-mêmes. Les miracles de la technique sont d’autant plus au rendez-vous. Ils mettent en évidence le seul chemin de l’humanisation. Sans doute prometteuse, la notion de crime contre l’humanité, du moins si elle se fait moins tonitruante, plus soucieuse de ne pas tolérer, à bas bruit, tous ces esclavages modernes qui ne bénéficient d’aucun robot, d’aucune technique. Le suicide de Simondon n’est sans doute pas sans rapport avec son sentiment d’avoir échoué à faire comprendre tout cela devenu pour lui d’une profonde évidence.

Agamben G. Moyens sans fins. Notes sur la politique. Paris, Librairie Payot

Barthelemy J.H. 2013. Quel mode d’unité pour l’œuvre de Simondon ? Cah. Simondon 3. Paris : Editions L’Harmattan

Breton A. 1988. L’amour fou in Œuvres complètes II. Paris, Editions Gallimard.

Demorgon J. 2010, Déjouer l’inhumain. Avec E. Morin. Préf. de J. Cortès, Editions Economica.

Dufour D-R. 2012. Il était une fois le dernier homme. Paris, Editions Denoël

Morizot B. 2011. La néoténie dans la pensée de G. Simondon. Cahiers Simondon 3. Paris, Editions L’Harmattan.

Sebbah F. D. 2010. Qu’est-ce que la technoscience ? Paris, Les Belles Lettres.

Simondon G. 1989. L’individuation psychique et collective, Paris, Editions Aubier.

Simondon G. 1958, 2012. Du mode d’existence des objets techniques. Paris, Editions Aubier.

Van Lier H. 2010. Anthropogénie. Liège, Les Impressions nouvelles.


Tweet