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Cahiers de Psychologie Politique

Dans cette étude, nous émettons l’hypothèse que Ségoléne Royal en tant que « femme prétendante au pouvoir suprême » n’a pas pu l’obtenir du fait de son statut de « femme féminine ». Nous pensons ici, à l’instar d’autres chercheurs (Lorenzi-Cioldi, 2005, Eagly, 2004) que seules les femmes changeant de groupe d’appartenance, en s’attribuant des qualités masculines, peuvent être reconnues comme pouvant accéder à un poste de pouvoir typé historiquement masculin, et ce d’autant plus que ce poste est haut placé (Sidanius & Pratto, 1999)
La femme politique « féminine » semble pâtir d’une image encore plus défavorable qu’une femme « non féminine ». Cette attitude proviendrait d’une idéologie sexiste pro homme (Doutre, 2006 ; Eagly & Karau, 2002). En conséquence, cette femme politique féminine n’est pas plus ménagée par ses consœurs femmes que par les hommes.
Pour vérifier notre hypothèse, nous avons étudié les représentations sociales de 1050 électeurs en trois fois : 350 femmes et hommes ont répondu à un questionnaire de centralité sur la femme politique et ont donné leur opinion sur Ségolène Royal au moment des résultats des primaires du parti Socialiste (G1). 350 autres électeurs ont répondu à des questions d’évocation sur la femme politique et Ségolène Royal au moment du deuxième tour (G2) et 350 autres personnes ont répondu au  questionnaire de centralité utilisé au départ (G3) après la victoire de N. Sarkozy. Les personnes étaient interrogées dans la rue et les groupes étaient comparables (α = .200, ns)

Pour la première fois en France, dans le cadre d’une élection présidentielle, l’un des deux grands partis politiques a choisi d’être représenté par une femme. Ce phénomène dans un pays aussi conventionnel que la France (P.Warin, 2004 ; Lunghi, 2007) serait-il significatif d’un changement des pratiques vis-à-vis d’une femme ? L’élection possible de celle-ci serait-elle  le symbole d’une évolution des représentations sociales de la femme politique ? Et, par voie de conséquence, y aurait-il un « effet Ségolène Royal » qui modifierait plus largement la représentation sociale des femmes à responsabilités ?

La question des femmes au pouvoir est dans l’air du temps : on note des articles, des émissions de radio, des émissions de télévision voire des séries télévisées sur ces femmes qui prétendent au même pouvoir que les hommes. Ce courant médiatique et littéraire s’appuie sur l’émergence planétaire de figures féminines au pouvoir. Notons les élections d’Ellen Johnson-Sirleaf au Liberia, de Michelle Bachelet au Chili et d’Angéla Merkel en Allemagne. Du côté des Etats-Unis, on a vu l’arrivée de Condolezza Rice ou de Nancy Pelosi (à la tête de la Chambre des représentants) sans oublier la candidature annoncée de Hillary Clinton à la tête du pays. En France, outre l’entrée de Ségolène Royal, nous avons eu une ministre de la défense et de l’intérieur Michèle Alliot-Marie, et des nominations féminines à la tête du MEDEF- Laurence Parisot, et d’autres à des postes de PDG (Anne Lauvergeon à Areva, …). Ces femmes de pouvoir médiatisées peuvent-elles être le signe d’un changement de mentalité, et comme Achin & Lévèque (2006, p.132), dirons nous que « si le XXe siècle a été celui de l’accès des femmes aux droits d’élire et d’être élues, le XXIe siècle pourrait bien être celui de leur réel accès à la représentation »

Les femmes politiques en France

La France occupe une des dernières positions (au côté de la Grèce et de l’Italie dans le classement Européen, INSEE, 2007) en matière de représentation des femmes dans les instances politiques. La présence des femmes dans les conseils municipaux est en constante progression depuis les années 80 et plus particulièrement dans les grandes métropoles. Cependant, les postes de pouvoir (maires et adjoints) sont réservés en très large majorité aux hommes. Cette progression a été réalisée grâce à la loi sur la parité, et à la féminisation du rôle d’un élu local (Charpin, 2007) : il est au contact des électeurs, il doit traiter de problèmes quotidiens et il a une ambition moindre, toutes qualités dites féminines (Eagly & Karau, 2002). Concernant le Sénat et les conseils généraux, ce sont les bastions les plus masculins. Aucune femme n’est présidente de conseil général, et il n’y a que 16.9 % de femmes sénatrices.

En France, il est donc possible de dire que les femmes sont largement exclues des postes qui ont du pouvoir en politique et ceci malgré la loi sur la parité du 6 Juin 2000.

Ce constat s’applique aussi dans un autre registre : on note seulement 7 % de femmes à la tête des sociétés cotées au CAC 40 (Lunghi, 2002 ; 2007).

Que ce soit en politique comme dans le monde du travail, cette disparité entre les hommes et les femmes repose encore et toujours sur la division sexuelle du travail.

La division sexuelle du travail

Les travaux des chercheurs sur les identités de genre ont montré que les gens de pouvoir sont dotés, dans la représentation sociale des rôles, de qualités dites « masculines » ou agentiques (Eagly, 2004 ; Lorenzi-Cioldi, 2005 ; Doutre, 2006). Ces qualités sont synonymes d’accès au pouvoir : stabilité émotionnelle, absence de frivolité, maîtrise de l’information sur les sujets dont on parle, expression orale directe, agressivité, confiance en soi, désir des responsabilités et objectivité (Schein, 2001 ; Marchand, 2007). D’autres travaux sur la division sexuelle du travail (Laufer, 2004 ; Belle, 1991 ; Eagly & Karau, 2002) montrent l’assignation prioritaire des hommes à la sphère productive alors que les femmes sont cantonnées à la sphère familiale. On comprend alors que l’accès des femmes à des postes de pouvoir, de direction remet en question ces rôles traditionnels. Sortir de sa condition de femme « normale » va provoquer une réaction catégorielle bien connue des chercheurs : la femme qui veut accéder au pouvoir va être discriminée par les hommes puisqu’elle ne reste pas à sa place, mais aussi par les autres femmes parce qu’elle devient traîtresse à sa condition et les abandonne (Tajfel, 1986 ; Casini & Sanchez-Mazas, 2005 ; Lorenzi-Cioldi, 2005 ; Doutre, 2007)

Etre femme et politique : un paradoxe

Les femmes se retrouvent cantonnées à la périphérie du pouvoir alors qu’elles occupent les premières places à l’école (Lunghi, 2002), et on constate qu’elles sont dépréciées non seulement par les hommes (Hurtig & Pichevin, 1986, Bem, 1986), mais aussi par leur consoeurs (Doutre, 2002, Houel, 2002, Doutre & Dubois, 2000, Houel, 2000). Etre femme et responsable (ou cadre) est une contradiction. Car si elle veut occuper les responsabilités de son statut de responsable, elle devra, à un moment donné, choisir son groupe d’appartenance : être femme ou être cadre, et adopter alors le comportement qui correspond à cette catégorie, à savoir, un comportement masculin pour un cadre (Belle, 1991 ; Lorenzi-Cioldi, 2002 ; Lorenzi-Cioldi & Buschini, 2005). Cependant, cette catégorisation forcée est-elle  incontournable, cette idée que la femme responsable « est » (comme) un homme si elle veut assumer un poste d’homme ? Car devenir un homme, c'est-à-dire développer des qualités masculines, serait alors pour elle le seul moyen de percer le plafond de verre  (Bertini, 2002 ; Sanchez-Mazas & Casini, 2005)

Le lien établi entre l’appartenance à un groupe donné et la possession de certaines caractéristiques semble être à l’origine des attitudes pro-hommes des hommes et des femmes : les femmes comme les hommes favoriseraient les hommes, signe manifeste de la domination masculine (Bourdieu, 1990 ; Lorenzi-Cioldi, 2002). Le modèle féminin serait le « négatif de l’homme » (Marlowe, 1996) : les femmes sont dépendantes, ont besoin de plaire à l’homme, elles sont émotives et effacées, elles ont des qualités relationnelles et affectives qui correspondent au rôle de la mère. Ces stéréotypes de genre ont cette caractéristique qui est de porter sur des contenus qui deviennent négatifs lorsqu’ils sont attribués au sexe féminin et positifs quant ils sont attribués aux hommes (Prentice & Carranza, 2002)

 Les femmes  partagent bien entendu ces stéréotypes et elles vont les véhiculer notamment lorsqu’elles auront à faire des choix : dans l’acte de recruter des responsables par exemple, elles sont pro-hommes, et respectent la catégorisation sexuelle des professions (Doutre & Dubois, 2000 ; Doutre, 2002

Une femme politique est une femme à responsabilités, elle devrait donc subir les mêmes paradoxes qu’une femme cadre : être femme c’est avoir des qualités antinomiques à celles du politique qui ne peut présenter que des qualités masculines.

Comme pour la femme cadre, la femme politique va-elle développer de la discrimination envers elle (Doutre, 2007) ? Cette dernière se manifesterait-elle non seulement de la part des hommes mais aussi de la part des autres femmes ? Auquel cas, une femme politique « féminine » aurait alors encore moins de probabilités d’être élue qu’une femme politique « masculine »

Pourquoi Ségolène Royal aurait peu de chances d’être élue

L’observation des qualités développées par les femmes politiques élues aux postes suprêmes mettent en évidence les mêmes caractéristiques. Elles sont masculines non pas uniquement au niveau de la personnalité mais aussi sur le plan des attitudes physiques. Madame Thatcher, une des  premières, a été surnommée « la dame de fer »,  n’avait que des qualités masculines mis à part son tailleur : stabilité émotionnelle, absence de frivolité, très bien informée sur les sujets qu’elle abordait, très directe dans sa manière de s’exprimer, agressive dans ses choix sociaux, confiante en elle. Angela Merkel, a de plus, un mode vestimentaire masculin : elle est toujours en pantalon. A des postes moindres, prenons l’exemple de Madame Alliot- Marie qui occupe un ministère typé masculin (l’intérieur) après avoir occupé le non moins masculin poste de la défense : mêmes qualités que Mme Thatcher et même choix vestimentaire que Mme Merkel.. (D’ailleurs, nous pouvons penser que N.Sarkosy a bien identifié la menace, il a préféré faire alliance plutôt que l’affronter). Ces observations empiriques laissent à penser que seule une femme « masculine » a des chances.

Ségolène Royal a des attitudes féminines, un passé de responsabilités politiques sur des ministères que l’on a typés « féminins ». Elle s’habille en femme, elle est douce, relationnelle, elle est belle. Ces qualités ne vont pas avec celles attendues à ce niveau de poste : si l’on est « femme à ce point » on ne peut pas être compétente (Jospin, 2007). Dans le monde de la politique, les stéréotypes de genre semblent donc encore plus redoutablement à l’œuvre que dans le monde de l’entreprise (Fleutiaux, 2007).

Cet « éternel féminin » (Lorenzi-Cioldi, 2002) est l’élément significatif sur lequel nous nous appuyons pour émettre notre hypothèse : seules les femmes changeant de groupe d’appartenance, en s’attribuant des qualités masculines, peuvent être reconnues comme pouvant accéder à un poste de pouvoir typé historiquement masculin, et ce d’autant plus que ce poste est haut placé.

Méthodologie

Nous avons vérifié notre hypothèse à travers l’étude des représentations sociales de 1050 électeurs en trois fois : 350 femmes et hommes ont répondu à un questionnaire de centralité (Abric, 1994 a, b et c, Flament, 1994) sur la femme politique et ont donné leur opinion sur Ségolène Royal au moment des résultats des primaires du parti Socialiste (Temps1, 24 items). 350 autres électeurs ont répondu à des questions d’évocation sur la femme politique et Ségolène Royal (Vergés, 1992) au moment du deuxième tour (Temps2, 2 items) et 350 autres personnes ont répondu au  questionnaire de centralité utilisé au départ (Temps3). Les personnes étaient interrogées dans la rue et les groupes étaient comparables (α = .200, ns).

Temps 1 : Le questionnaire de centralité était constitué de trois parties, 10 affirmations à échelles impaires sur les femmes politiques, α1 = .789, (diriez-vous qu’une femme politique, pour être élue, est une femme de pouvoir, qu’elle a les mêmes compétences qu’un homme politique, qu’elle est complémentaire à l’homme politique dans son parti politique, qu’elle a du courage, qu’elle est tenace,  qu’elle est pragmatique, qu’elle est ambitieuse, qu’elle est autoritaire, qu’elle est agressive, qu’elle a confiance en elle). Ces items on été obtenus après une vingtaine d’entretiens exploratoires réalisés au moment où les candidatures ont été connues (10 hommes et 10 femmes, 10 cadres et 10 non cadres). On peut considérer que les qualités exprimées sont masculines ou neutres, seule la caractéristique « pragmatique » est féminine (Eagly & Karau, 2002). La deuxième partie était centrée, en 10 autres items à intervalles impairs, sur Ségolène Royal  (Dans le cadre des élections présidentielles, pour la première fois en France, l’un des deux grands partis politiques est représenté par une femme, Ségolène Royal. Que pensez-vous d’elle ? Diriez-vous qu’elle est aussi compétente qu’un homme politique, qu’elle est ambitieuse, qu’elle est autoritaire, qu’elle a du courage, qu’elle est maternelle, qu’elle est sensible, qu’elle est favorable aux autres femmes afin d’occuper des postes clés, qu’elle représente la France, qu’elle a autant de chances d’être élue qu’un homme, qu’elle est à l’écoute des Français), α2 = .836. Les caractéristiques de S. Royal (obtenues au même moment et de la même manière que pour la « femme politique ») sont plus mélangées : on lui a attribué 4 caractéristiques féminines (maternelle, sensible, favorable aux autres femmes et à l’écoute des Français). Enfin, la troisième partie recueillait les variables contrôlées (sexe, catégories professionnelles).

Temps 2 :Deux questions d’évocation ont été posées au deuxième échantillon, choisi selon les mêmes variables contrôlées, dans la rue. Une question concernant le fait d’avoir une femme au deuxième tour (qu’évoque pour vous le fait d’avoir une femme politique présente au deuxième tour ?) et une question sur Ségolène Royal (qu’évoque pour vous S. Royal ?). Les réponses ont été traitées par l’analyse prototypique (logiciel Evoc 2000, Vergés 1995 ; 1994 ; 1992). Ces deux questions étaient suivies du recueil des VC.

Temps 3 : Le même questionnaire que pour la première étude a été réutilisé après l’échec de S. Royal. Seule la deuxième consigne avait changé (Pour les présidentielles de cette année, S.Royal s’est présentée face à N.Sarkozy. Que pensez-vous d’elle ? [α1bis = .795 et α2bis = .84]

Echantillons d’électeurs contrôlés dans les trois études

Hommes

Femmes

Total

Cadres

85

85

170

Non cadres

90

90

180

Total

175

175

350

Principaux résultats :

Le premier constat qu’il est possible de faire concerne le contenu de la représentation sociale : dés le départ, les électeurs se sont prononcés de manière différente lorsque nous les avons interrogés sur l’évocation d’une « femme politique » et l’évocation de « Ségolène Royal ». Ces entretiens exploratoires ont permis d’élaborer deux matériels différents. Nous avons décidé de ne pas changer le contenu de ces deux représentations sociales : bien que différentes, on retrouve quatre caractéristiques identiques (a les mêmes compétences qu’un homme, ambitieuse, autoritaire, courageuse). L’analyse des différences ou des similitudes nous donnera des éléments d’information : si les éléments du noyau central sont différents, on pourra penser que ce sont deux objets différents dans la représentation collective (Moliner, 2002). Cependant, si quatre caractéristiques sont les mêmes, seule S. Royal est dotée de traits masculins, féminins et neutres. La « Femme Politique » n’a qu’une seule caractéristique féminine, elle est pragmatique, caractéristique positive que S. Royal n’a pas obtenue.

Nous avons identifié les éléments du Noyau central (NC) pour la femme politique  et pour S. Royal (tableau 1) après les  primaires du PS, et après le score final. On constate des variations de contenu (NC), et des variations de moyennes. (Voir tableau 1), nous y reviendrons.

Tableau 1 : moyenne des réponses au questionnaire de centralité concernant la FemmePolitique
Comparaison des réponses entre l’étude 1 (primaires du PS) et l’étude 3 (score final)
(5 : tout à fait d’accord – NC : noyau central obtenu par X² d’ajustement >16, p<.05)

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Tableau 1bis : moyenne des réponses au questionnaire de centralité concernant Ségolène Royal
Comparaison des réponses entre l’étude 1 (primaires du PS) et l’étude 3 (score final)
(5 : tout à fait d’accord – NC : noyau central obtenu par X² d’ajustement >16, p<.05)

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L’analyse prototypique réalisée avant le deuxième tour montre une opinion peu favorable dans l’ensemble à la femme politique comme à S. Royal (tableaux 2 et 3).  Dans la Zone 1, lieu du noyau central (Vergés, 1995), on constate que l’échantillon complet pense que la femme politique est « ridicule». Le peu de différence entre les résultats concernant la femme politique et  ceux de S. Royal laisse à penser qu’en fait, c’est une opinion évoquée sur S. Royal : nous sommes au deuxième tour des élections, et une femme politique va en finale, il s’agit de S. Royal. La seule différence entre le contenu des deux analyses se trouve dans l’utilisation du mot « folle » pour S. Royal.

Tableau 2 : résultats prototypiques de la femme politique

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Tableau 3 résultats prototypiques de Ségolène Royal

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La comparaison entre les opinions émises par les hommes cadres au moment des primaires du PS concernant la femme politique et Ségolène Royal est significative (tableau 4) (3,41 ; 2,87,  t(83) = 4.77, p<.001) : l’opinion aux primaires est moins favorable pour S. Royal chez les hommes comme chez les femmes (3,90 ; 3,38, t(171)=2.252, p<.05. Cette opinion déjà défavorable va encore se détériorer après son échec (3.13 ; 2.48, t(347)=2.892, p<.05), alors que l’image de la femme politique s’améliore (3.66 ; 4, t(348)= -2.062, p<.05). La variation d’opinion entre les primaires et la fin des élections est donc favorable à la femme politique alors qu’elle est significativement défavorable à S. Royal (3.13 ; 2.48, t(349)= 4.810, p<.001) et plus particulièrement chez les non cadres (3.33 ; 2.04, t(179)=4.811, p<.001). Chez les électrices, l’opinion évolue dans le même sens pour les femmes cadres : leur opinion est plus favorable envers la femme politique qu’envers S. Royal aux deux moments des élections. On constate même que l’image de S. Royal se  détériore à la fin des élections (-1,05). Et cette image défavorable involue de manière comparable chez les femmes non cadres (-1,02).

On constate par ailleurs que la seule variation d’opinion significative pendant toute la durée des élections se fait entre les hommes cadres et les femmes cadres (F(1, 338) = 2.464, p<.05), ce qui laisserait supposer que l’attitude de S. Royal a plus fortement influencé les femmes cadres que les autres et dans le sens défavorable à son élection.

Tableau 4 : comparaison des moyennes entre les primaires du PS et le résultat final des élections*

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FPI : moyenne des réponses concernant le questionnaire sur la femme politique après les primaires du PS (temps 1)
SR1 : moyenne des réponses concernant le questionnaire sur Ségolène Royal après les primaires du PS (temps 1)
FP2 : moyenne des réponses sur la Femme politique après l’échec de S. Royal (temps 2)
SG2 : moyenne des réponses sur S. Royal après son échec  (temps 2)

Comment expliquer ces résultats ?

Dans le Noyau central de la Représentation masculine, la femme politique serait ambitieuse, autoritaire et agressive. Elle aurait du pouvoir pour les cadres et du courage pour les non cadres (tableau 1). Pour les femmes électrices, les seuls éléments communs sont son courage et son ambition. On note une différence entre le Noyau central de la femme cadre et de la femme non cadre : la femme politique est dotée de qualités plutôt positives voires neutres (elle a les mêmes compétences qu’un homme politique, elle est tenace, pragmatique, ambitieuse et a confiance en elle) pour les femmes cadres. Alors que la femme non cadre la voit plutôt comme quelqu’un de pouvoir, tenace, ambitieuse, autoritaire et agressive. Ces qualités sont négatives pour une femme alors qu’elles sont positives pour un homme (Prentice & Carranza, 2002).

Face à cette Femme Politique, S. Royal est toute aussi ambitieuse et courageuse, mais on lui attribue des qualités très féminines : elle est maternelle, sensible et favorable aux autres femmes.

Il est donc possible de dire qu’aux primaires du PS, déjà, S. Royal a une image de féminité qui lui est défavorable.

Au second tour, l’analyse prototypique (tableau 2 et 3) confirme pour S. Royal une opinion déjà arrêtée : pour les hommes, l’opinion est défavorable (« elle est folle, elle ne sait pas où elle met les pieds… »), alors que pour les femmes, cette attitude est moins tranchée. Ces dernières la trouvent courageuse, et bien que ridicule, on estime qu’elle a peut-être ses chances.

Ce qui parait étonnant, c’est que l’analyse protoptypique de la Femme Politique est aussi défavorable si on ne tient pas compte du qualificatif  « folle ». Au deuxième tour, ce qualificatif semble avoir un effet d’amplification défavorable de l’image de S. Royal. 

Au score final, la représentation sociale, en terme de contenu, a peu évolué, ce serait plutôt l’attitude qui aurait bougé (valeur des moyennes, tableau 1 et tableau 4). La femme politique, mieux vue qu’aux primaires semble être complémentaire à l’homme politique, elle est dotée de qualités plutôt masculines (ambitieuse, autoritaire, agressive) et les cadres pensent, de plus, qu’elle a confiance en elle.

Cette élection semble avoir permis, finalement, une reconnaissance d’une femme politique « masculine » car, à l’opposée de l’image de S. Royal. Cette dernière a une représentation qui s’appauvrit : elle est toujours ambitieuse, mais sensible, et les femmes cadres la voient maternelle et favorable aux autres femmes. Ce sont là des qualités féminines.

L’image de S. Royal a donc changé : de Femme Politique au départ, elle devient une « femme dotée de qualités féminines et maternelles », à l’antidote de l’image « normative » exprimée pour la « femme politique ».

Discussion

Une histoire de plafond de verre

On retrouve ici les éléments bien identifiés concernant cette « barrière invisible » empêchant les femmes d’accéder à des fonctions supérieures, à savoir « le plafond de verre » (Commission Européenne, 1998 ; p.30).  La difficulté d’accepter une femme à un poste suprême se voit accentuée par l’image « féminine » de S. Royal : on retrouve les effets de la norme de genre (Bem, 1986 ; Eagly, 1987). Cette norme,  résultat d’une non congruence entre rôle professionnel et rôle de genre féminin, entraîne un double préjugé envers S. Royal. Tout d’abord, elle est une femme et en tant que femme, vouloir occuper un poste typé masculin comme celui de président de la république est perçu de manière défavorable (Simmons, 2001). Ensuite, ses comportements sont jugés moins favorablement lorsqu’elle les présente comparativement à ceux présentés par N. Sarkozy [exemple : les commentaires faits sur sa prestation lors du face à face télévisé, notamment lorsque les problèmes du handicap ont été abordés (Jospin, 2007 ; journaux télévisés du lendemain, TF1 et Antenne2 ; Bacqué & Chemin, 2007, p.189-190) : on lui a reproché une attitude « maternelle » et « affective » alors que ses propos sont strictement neutres sur la question. Un homme aurait dit la même chose, mais il l’aurait dit avec un autre ton. C’est ce ton, celui d’une femme, qui semble avoir fait la différence]. On peut supposer que de telles perceptions posant comme incompatibles l’état de femme et la présidence de la république ont joué un rôle dissuasif sur les comportements des électeurs et notamment sur celui des femmes. Les résultats ici vont dans le même sens qu’une étude publiée en 2005 (Casini & Sanchez-Manzas) : il semblerait que les femmes se montrent plus sensibles que les hommes aux aspects normatifs de l’environnement professionnel alors que leur aspiration à un poste de responsable serait le même que celui des hommes. Preuve en est le résultat concernant les femmes électrices cadres : leur image de la femme politique a évolué de manière favorable sur les élections, alors que celle de S. Royal s’est détériorée. Nous expliquons ce résultat par l’effet de la « féminité » de S. Royal.  L’exigence de se conformer à des attentes renvoyant à un modèle de « leadership » où se conjuguent pouvoir et masculinité a sans doute joué un rôle de repoussoir pour nombre de femmes électrices (Casini & Sanchez-manzas, 2005). Ou alors, les femmes cadres vivant leurs propres difficultés pour être reconnues professionnellement attendaient d’une femme « modèle » qu’elle développe plutôt des qualités neutres dans lesquelles elles auraient pu s’identifier (Doutre, 2007).

Une comparaison catégorielle défavorable : domination masculine et identité de genre

On sait que les asymétries statutaires de sexe tendent à se maintenir dans la plupart des cultures (Eagly, 2004 ; Sidanius & Pratto, 1999). En tant que groupe, les hommes ont des positions sociales (politiques, professionnelles et économiques) plus avantageuses que les femmes. Selon Sidanius & Pratto (1999) cette position de domination tend à être fixe tout au long de la vie du fait que les femmes seraient, par nature, moins attirées par le pouvoir. En d’autres termes, il semblerait, d’après ces chercheurs, que la domination masculine refléterait l’ordre naturel des choses. Cette hypothèse d’invariance a peu été contredite (Wilson & Liu, 2003) et les études sur l’identité de genre montrent que lorsque les individus accèdent à des positions statutaires supérieures, ils tendent à se percevoir et à être perçus en terme plus masculins (Lorenzi-Cioldi, 2002 ; Lorenzi-Cioldi & Buschini, 2005). Les caractéristiques masculines reflètent donc, dans leur ensemble, l’occupation de positions dominantes. On peut donc en déduire que, pour les hommes comme pour les femmes, une forte orientation vers la domination sociale devrait être associée à une description de soi typiquement masculine. Cette asymétrie de sexe, en jeu dans cette élection présidentielle, a eu l’effet attendu : S. Royal en tant que « femme politique féminine » ne pouvait être perçue comme ayant une forte orientation pour la domination.

Conclusion :

Nous avions émis l’hypothèse que S. Royal, parce qu’elle est restée « féminine » ne pouvait pas être élue au poste de président de la République. Il nous semble donc que cette hypothèse était fondée : seules les femmes changeant de groupe d’appartenance, en s’attribuant des qualités masculines, peuvent être reconnues comme pouvant accéder à un poste de pouvoir et ce, d’autant plus que ce poste est haut placé.

Ce constat cependant, peut être critiquable :  en effet, nous avons analysé des représentations d’un objet social « la femme politique » et, comparativement l’objet social « Ségolène Royal ». Nous n’avons pas fait d’analyse politique. Une analyse du contenu du discours, des choix « politiques » aurait certainement apporté des éclairages et des explications aux résultats que nous avons obtenus.

Certes, les analystes et autres  politologues l’ont fait par ailleurs, notamment Jospin (2007). Il fait une tentative d’explication des raisons « profondes »de l’échec de S. Royal : cet échec réside « en-elle-même, il tient à sa personnalité, il était inscrit dans ses choix politiques » (p. 23). Cette phrase résume, nous semble-t-il, toute l’ambiguïté de cette confrontation de genre entre les deux candidats. Les raisons profondes de l’échec de S. Royal sont celles de sa personnalité. Qu’est-ce que cela veut dire ? La personnalité de Royal est d’être avant tout une  femme : « elle avait rejeté les armes classiques du combat politique parce qu’elle ne les possédait pas ». On retrouve ici le paradoxe entre être une femme et être un combattant (donc un homme) : on ne peut pas être les deux, on est l’un, ou l’autre. Cette asymétrie de genre est ici en jeu et décrédibilise cette femme « si féminine », elle n’a pas la stature du poste. Tout est dit (p.85), ce n’est pas une question de programme, mais une question d’envergure !

Les femmes sont meilleures que les hommes, elles sont premières de promotion à l’école, mais… les dernières dans la cour des grands. Nous venons encore une fois de le constater, avec cependant une nuance : si S. Royal avait eu plus de qualités masculines et une posture plus virile, elle aurait peut-être gagné les élections…

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