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Cahiers de Psychologie Politique

Qui est Vassilij Némirovič-Dančenko ?

De son vivant, l’écrivain Vassilij Ivanovič Némirovič-Dančenko (Tiflis, 1844 – Prague, 1936) fut souvent comparé à un météore étincelant ; les contemporains le décrivaient comme un grand passionné de la vie et de l’action. A l’opposé de ces écrivains qui privilégient l’aspect routinier de l’existence, il avait tendance à insister sur l’extravagance et la singularité de l’être et recherchait les preuves d’excès du comportement humain se manifestant à travers les situations les plus banales. Mais surtout s’intéressait-il à l’attitude de l’homme dans des conditions extrêmes. Il fut l’un des premiers correspondants de guerre russes et participa aux batailles russo-turques de 1877-1879, au conflit russo-japonais de 1905, fut correspondant de guerre de 1914-1918 (en Pologne, en Galice, à Verdun, à Reims, à Ypres) et, ensuite, au Caucase. Il était cependant un antimilitariste affirmé (bien qu’il désapprouvât la signature de la paix de Brest-Litovsk) ; il fut certainement un antimonarchiste et un libéral de la tendance « cadet » et n’accepta pas la révolution bolchévique. S’étant exilé en 1922 à Berlin, il s’installa ensuite à Prague, où il écrivit de nombreux souvenirs et des réflexions sur la littérature russe du début du siècle1. En 1906 il participa, avec le sociologue Maxime Kovalevskij, à la création, sous le patronage de la loge française « Le Grand Orient », de la première loge maçonnique russe (depuis 1822), « La Renaissance » : il en était le secrétaire2. Aujourd’hui moins connu que son frère, le metteur en scène Vladimir, Vassilij Némirovič-Dančenko fut très célèbre à son époque : il publia plus de quatre-vingt romans (250 livres en totalité, affirme le dictionnaire) et de nombreux récits de voyage, d’où sa réputation d’écrivain-voyageur et aussi d’écrivain-ethnographe, en raison de son goût pour la description très concrète des phénomènes sociaux observés chez les populations visitées. Dans sa jeunesse il fut, en effet, chargé des enquêtes ethnographiques sur les habitants de la région d’Arkhangelsk, au nord de la Russie.  

Les chefs charismatiques, leur émergence, leurs relations avec « le peuple » se trouvent au cœur de l’œuvre de Némirovič. Un de ses personnages préférés, à qui il a consacré de nombreux essais et souvenirs était le fameux « général blanc » Michel Skobelev, particulièrement présent dans l’imaginaire populaire russe de la fin du XIXe siècle, héros de la guerre russo-turque de 1877-1879 que Némirovič a côtoyé lors des célèbres batailles de Schipka et de Pleven, et par ailleurs une des figures clefs du mouvement panslaviste3. Dans son livre sur Skobelev, Némirovič insiste sur sa proximité avec les hommes du peuple, sa bravoure, sa beauté, et surtout sur sa capacité d’enflammer et d’inspirer les soldats en les entraînant dans les batailles les plus hasardeuses. La lecture de ce livre nous a confirmé dans l’idée que Vassilij Ivanovič Némirovič peut être considéré comme un véritable spécialiste du comportement charismatique des chefs ; qu’il s’intéressait de près au phénomène du charisme et que, en tant qu’» écrivain-ethnographe » et observateur passionné de la réalité, il peut nous apprendre de nombreuses choses à ce sujet. Plusieurs titres de ces ouvrages attestent de sa curiosité pour les personnages charismatiques : Les vaillants, les braves, les viriles  (Bodrye‑smelye‑sil’nye, 1907) ; Les contrebandiers (Kontrabandisty 1892) ; La famille des braves (Sem’â bogatyrej, 1889) ; Des simples héros (Nezametnye geroi, 1889), Les tribuns populaires. Les chefs et les martyres (Narodnye tribuny. Vojdi, mučeniki, préparé en 1920 et inédit), et d’autres encore, qui évoquent son intérêt plutôt pour l’exception que pour la norme.

Pour reconstruire les représentations de Némirovič sur le charisme nous avons choisi le cycle de ses récits marocains résultant de ses deux voyages au Maroc et publiés à Berlin en 19234. Son premier voyage datant de 1896 a donné lieu à un recueil Pod afrikanskim nebom (Sous le ciel africain, 1896). Le Maroc le fascine en tant que pays encore plongé dans le passé, vivant comme à l’époque des chefs almoravides, éloigné de la froideur de la civilisation moderne de l’Europe et donc offrant au spectateur l’image de l’homme livré à ses passions et celle de la société gouverné par le système politique reflétant, au plus près, le caractère du peuple. Quelles sont ses représentations du chef charismatique ? Quelle est l’origine du comportement charismatique ? Comment se manifeste-t-il ? Quelles sont les relations du chef charismatique et de son peuple ? Ces interrogations nous guideront peut-être vers les réponses plus générales sur le sens métaphysique du charisme, selon Némirovič, et sur le caractère du glissement qui transforme le charisme individuel en pouvoir politique.

Le Maroc est-il par excellence le pays du charisme ?

Némirovič accorde une grande importance au cadre dans lequel se déroulent les manifestations du comportement charismatique. La terre du Maroc est particulièrement présente dans ses histoires : c’est elle qui génère le charisme ; c’est elle également qui le reproduit et contribue à sa régénérescence. Le Maroc est surtout le pays du désert. Celui-ci n’est ni un endroit, ni un lieu de passage, mais une sorte d’épreuve qui met en question les forces humaines et demande une présence particulière d’esprit. Les choses les plus étranges s’y produisent, et notamment des rencontres insolites. Les villes qui se dressent au milieu du désert sont fantastiques et inattendues. Le contact avec le désert exerce une influence sur les caractères des gens qui y vivent : il génère des saints et des ascètes ayant une grande autorité sur les autres.

Le comportement charismatique est une prolongation de la nature, du paysage, mais surtout il est un effet du soleil. Le soleil ardent rend les gens tenaces et proches de la terre. Un vieux mendiant n’aurait rien d’un malheureux à plaindre, mais, au contraire, ayant lavé ses loques dans un courant d’eau, il émerge, après la baignade, tel un phénix ou une statuette en bronze, et reprend son chemin, ses vêtements séchés en l’espace de quelques minutes. Le soleil joue le rôle principal dans ce « pays de l’inattendu » : « Ici tout est le soleil », p. 81.

C’est aussi le soleil qui est à l’origine des excès de la nature et de leurs corollaires qui seraient des manifestations extrêmes du despotisme et de l’inégalité. Les métaphores décrivant le paysage font allusion à la vie sociale : « Un petit groupe de palmiers, en haut de la colline Ansar, se sont blottis sur le sol transpercés par la terreur. Comme s’ils étaient figés, prosternés devant un dieu inconnu… », p. 895.

Le domaine du soleil peut également être celui de la mort. Au Maroc, la mort guette : sa possibilité est facilement envisageable ; sa frontière avec la vie semble beaucoup plus perméable qu’en Europe. Son voisinage ‑ à cause des conditions naturelles (celles du désert : « Le désert chaud reflète dans son miroir les jardins paradisiaques pour que les croyants n’aient pas peur de mourir dans ses sables », p. 94) et sociales (la pauvreté, le peu de valeur attribuée à la vie humaine) ‑ facilite l’émergence des chefs charismatiques.

Les sources du charisme résideraient dans la nature, dans le paysage, mais aussi dans le lien avec les forces surnaturelles que l’homme recherche. Partout au Maroc Némirovič observe le désir ardent des hommes de se rapprocher du domaine du sacré et de s’attirer les protections magiques. Il y voit une conséquence des conditions naturelles, mais aussi de l’histoire. Ainsi, le lien particulièrement intense avec la religion serait-il un trait majeur du tempérament national. L’écrivain s’intéresse au fonctionnement de ce lien : comment un homme ordinaire établit-il des relations avec le sacré. Il remarque qu’au Maroc ce lien est personnifié par certains personnages, particulièrement vénérés, ayant du charisme ou de la baraka (même s’il n’emploie pas ce mot local). Ce type de charisme se transmet dans la famille, lorsqu’elle est rattachée aux personnages illustres de l’islam. Mais il vient aussi de la nature et s’accumule grâce au travail individuel de l’esprit et au comportement quotidien. Intéressé par ces questions, Némirovič multiplie ses observations à ce sujet. Un descendant de la lignée chérifienne (liée à la famille du fondateur de l’islam) fait partie de la caravane. Particulièrement pauvre, il refuse toute propriété personnelle et ne porte que des guenilles. Les voyageurs se réjouissent de sa présence, qui dorénavant leur assure la protection divine.

Le lien avec le sacré est également une pratique collective qui est une raison d’être des groupes auxquels des observateurs occidentaux ont attribué le nom de « confréries religieuses ». Némirovič reprend ce nom fréquemment employé dans les écrits français et britanniques de l’époque. Il est en particulier fasciné par la confrérie des Aïssaoua, qui regroupe « les frères de serpents » sachant maîtriser ces reptiles. Ses membres se promènent dans la ville d’Abouam avec des colliers de serpents vivants pendant de leur cou, bras et épaules : « Les Aïssaoua exerçaient sur eux [les serpents] une étrange et mystérieuse influence. […] Plus tard j’appris que les « frères de serpent » possédaient des secrets que nos médecins ignoraient », p. 94. A plusieurs reprises il revient sur leurs exploits, sur leur comportement étrange, mais surtout sur leurs dons de guérisseurs et sur la fascination qu’ils exercent sur la foule. Cette confrérie constitue une sorte d’autorité cachée qui gère la vie de plusieurs communautés urbaines. Le charisme des chefs prend sa source dans l’organisation sociale, et notamment dans l’existence des « confréries ».

Certains endroits contribuent à augmenter la puissance du charisme religieux. Némirovič s’attarde sur la description des mosquées qui sont pour lui des lieux de convergence entre l’architecture particulièrement élaborée et inspirée, entre le paysage, lequel, visible à travers les ouvertures des arques, participe de l’espace de la mosquée en le prolongeant vers l’extérieur, entre la lumière et enfin entre la religiosité des participants à la prière : « On comprend pourquoi les Maures restent ici de longues heures et y passent la moitié de leur vie. Ici on a les pensées claires et lucides, il est facile d’y rêver, de méditer, de dormir. Comme si j'ouvris le sésame et me trouvai dans un vieux conte ! Il est si difficile et effrayant de revenir ensuite à la réalité, laide, sale et dévastée, qui se trouve à la sortie de la mosquée d’Ouezzane », p. 81.

Dissout dans la nature et dans les pratiques religieuses, avant de s’incarner dans les figures du pouvoir, le charisme se manifeste au niveau du comportement individuel et se fait remarquer dans des situations que l’on pourrait qualifier de banales. Mais Némirovič privilégie ces instants qu’il perçoit comme uniques et dans lesquels l’être humain apparaît dans son énergie et sa beauté. Le tissu de ces moments qui lui paraissent extraordinaires constitue le terroir propice à l’exercice du charisme au niveau politique.

Comment le charisme s’exprime-t-il au niveau individuel ?

Le charisme se fait voir ; il est spectaculaire ; une de ces manifestations correspond à la beauté physique, qui, pour Némirovič, est toujours révélatrice des qualités exceptionnelles ; la beauté est porteuse de sens. L’écrivain est fasciné par l’aspect physique des êtres : « Un fantôme blanc se détacha du mur. C’était un jeune Maure tout enveloppé de la mousseline. Quelle beauté ! Il aurait pu servir de modèle à un peintre. Mais qui pourrait reproduire le brillant des yeux à la fois flamboyants et tendres, la vivacité de la peau fine et basanée, la sensibilité des narines vibrantes et ce sourire si timide des lèvres devant lesquelles même la fleur de grenade pâlit », p.104.

Les manifestations de la beauté physique sont multiples (il s’agit surtout de celle des hommes) ; elle prend les formes les plus spectaculaires lorsqu’il s’agit des cavaliers, que Némirovič a l’occasion de voir lors d’une fantasiaLaâb el-baroud (littéralement « le jeu de la poudre ») : « Même un décor d’opéra semblerait pâle comparé à cette réalité débordante. Les voilà, les vrais, les légendaires cavaliers du Maghreb […] J’avais déjà vu des laâb el-baroud, mais cette fois c’était comme un élan irrépressible, un délire», p. 73. Il compare leurs mouvements au battement de milliers d’ailes et accompagne sa description de nombreuses épithètes évoquant les couleurs, les sons, les gestes. L’éclat extraordinaire des cavaliers et la cadence de leurs manœuvres plonge la foule dans un état extatique ; les participants et les spectateurs rentrent dans une sorte de transe frénétique collective : « Les cris de la foule se mêlaient en un brouhaha qui ne faisait plus qu’un avec la parade virevoltante des habits criards. La masse éructait comme à court de souffle, les visages s’illuminaient, les yeux lançaient des flammes, les voix se cassaient. Les gens dansaient sur place, tournaient sur eux-mêmes, sautaient comme des possédés. Même les derviches seraient incapables d’une telle excitation », p. 74.

Némirovič-Dančenko fait souvent appel aux épithètes liées aux couleurs. La couleur rouge avec ses nuances est particulièrement présente dans ses descriptions de paysages, mais aussi d’êtres humains lorsqu’il s’agit de mettre en relief leur caractère exceptionnel. Elle est souvent associée au sang (« jusqu’à ce que le firmament, rouge du sang céleste, ne projette sa lueur de résurrection sur la ville endormie », p. 70), au feu, au pouvoir, à la bravoure, à la beauté (les lèvres écarlates des cavaliers participant à la fantasia) mais aussi à l’horreur, à la torture, à l’éclatement de la vie dans un effort ultime. L’écrivain s’attarde longuement sur les détails qui contribuent à reconstituer le côté théâtral des évènements ; il s’intéresse au décor, à l’apparat, au costume. Il évoque les tissus, les matières, les chevaux, les armes, et met en valeur leur caractère extraordinaire, somptueux, riche, multicolore, leur « beauté solaire ».

On reconnaît le charisme dans la démarche, dans le port de tête, dans le costume. Ce genre de beauté liée à la démarche, à l’allure est souvent l’apanage des gardes et des militaires : « Un soldat-mokhazni armé de son long fusil passe fièrement, en faisant grincer le harnachement de son cheval. Un montagnard d’une tribu rifaine d’allure plus fière encore, avance sans céder le chemin à personne. Sa tête rasée, sur laquelle reste une touffe de cheveux, est ceinte de l’étui rouge et doré de son fusil. La foule s’ouvre devant ces deux personnages qui la hèlent d’assourdissants balek-balek « prends garde ! », p. 75.

Le contraste est propice à l’exercice du charisme. La beauté côtoie la laideur ; les parfums les plus subtiles cohabitent avec une véritable puanteur (qui se dégage, par exemple, du cadavre d’un âne en train de se décomposer en pleine rue) ; les vies les plus extraordinaires ont pour terreau la pourriture des villes où les gens vivent dans la « moisissure ».

Le charisme impressionne et rend perplexe. Pour cette raison, les apparitions des êtres charismatiques sont inattendues et brusques. La narration de Némirovitch suit le même principe : les scènes qu’il veut mettre en relief, auxquelles il attribue une signification particulières sont précédées d’un récit calme et descriptif qui s’interrompt par des adverbes « soudain », « brusquement », etc. (« Subitement du fond d’un de l’un de ces passages tordus surgit un spectre blanc, difficile à reconnaître au premier coup d’œil », p. 109).

Tout en se laissant voir, une personne charismatique ne se laisse pas approcher. Pour vivre, le charisme a besoin de mystère ; il relève aussi du fantôme et du conte. Il ne supporte pas la banalisation. Les êtres et les lieux que Némirovič visite possèdent un aspect irréel, fantomatique, qui renvoie à un conte, à un rêve ou à une histoire des temps depuis longtemps révolus. Les formes bizarres, les couleurs exagérées, la lumière irréelle sont associées à leur description, aussi bien que les épithètes telles « mystérieux », « énigmatique », « relevant à la fois du songe et de la réalité », « fantôme incomparable ». L’observateur ne doit pas espérer se trouver très près de la beauté et de la vérité. Elles ont besoin d’une distance ; un espace est nécessaire pour la vie de l’imagination et du désir. Némirovič cite à ce propos un poète marocain, Abu Mekhtaf : « Il n’y a pas de vérité sur la Terre. Prends plaisir à l’admirer de loin, mais ne t’en approche pas, ou, si tu t’approches, ne la touche pas de tes mains. Sinon elle tombera en poussière, et dans la vermine de ses cendres tu verras l’horreur de la mort ! ». p. 71.

Le mystère et l’interdit sont nécessaires pour alimenter la fascination qui est liée à l’exercice du charisme. Arrivé à Fez, l’auteur est particulièrement inspiré par les traces de la vie exceptionnelle d’un peuple « jadis grand », mais surtout par l’aspect caché, interdit et fermé de cette ville aux Européens : « suis-je véritablement au cœur de ce pays fermé à l’Européen, la réalité de cette ville étonnante va-t-elle enfin se découvrir devant moi, en révélant son passé immémorial ? », p. 100. Le charisme de Fez, de ces Athènes africaines, se nourrit également de son passé religieux et des pouvoirs magiques de l’un de ses hommes saints, Moulay-Idris, dont le tombeau est un lieu de pèlerinages. La beauté accompagne l’aspect spirituel des lieux : « Quelle beauté magnifique, légère, aérienne, que cette mosquée-sépulture de Moulay-Idris », p. 108.

Nous avons vu, dans ce qui précède, que l’exercice du charisme s’adresse à quelqu’un qui doit le voir et l’apprécier ; le charisme suppose la présence d’un spectateur. Le charisme n’est pas une unité statique ; c’est un potentiel et une énergie qui, pour fasciner, a besoin de l’autre. Le spectacle du charisme nécessite l’existence d’un décor, d’une mise en scène construite, mais aussi d’une réceptivité particulière chez le spectateur.

Dans quel état le spectateur doit-il être pour se rendre réceptif au charisme ?

Némirovič évoque souvent l’éveil extraordinaire de la perception qu’il éprouve au Maroc. Les scènes particulières qu’il voit et qui canalisent toute son attention sont précédées des descriptions du transport de ses sens. Tout son être doit être abandonné au spectacle. En somme, pour être accessible à l’action du charisme (ceci concerne le personnage du conteur, mais aussi l’être collectif de la foule), il faut accéder à une sensibilité supérieure ce qui suppose le passage vers des états peu rationnels, porteurs de l’oubli de soi-même, et accompagnés de la sensation extatique du bien-être.

L’auteur fait systématiquement part de ces états où il lui semble que la pensée et le temps sont suspendus. Plusieurs phénomènes et situations le plongent dans une sorte de béatitude : la lumière particulière, l’admiration du paysage, les sons, les odeurs et les couleurs accompagnant les mouvements de la foule des citadins (« L’esprit est troublé par le tourbillon des sons. De plus, il vous faut traverser le marché d’épices de Souk-el-Âttarin qui vous enivre de ses odeurs épaisses », p. 107), mais aussi la chaleur extrême, la fatigue, et également l’emprise des excitants tels le thé ou le café, ou des drogues, comme le hachich. Il observe que leur usage fait partie de la vie quotidienne au Maroc (« On fume ici le kif »), elles sont accessibles à n’importe quel mendiant. Arrivé dans une oasis après une traversée pénible du désert, Némirovič éprouve un sentiment absolu de bien-être qui aiguise ses sens : « Vivre et mourir ici, sans connaître la soif brûlante sur le chemin du supplice, vivre à la manière de ces palmiers, qui ne se séparent pas des eaux abondantes de Mediouna, qui dès le matin ne cessent d’admirer les étoiles au sein de ses eaux et le survol joyeux des oiseaux », p. 96.

Tout ce qui est environnement, vie de la nature, paysage, aspect de la ville promettent au voyageur des nouvelles expériences, préparent ses sens à recevoir de nouvelles impressions et le rendent sensible à quelque chose de sensationnel qui s’ouvrira immédiatement à ces yeux. Telle est l’attitude de Némirovič qui ressemble à celle d’un spectateur de théâtre qui attend la levée imminente du rideau. Le paysage qu’il décrit est porteur du mystère, il annonce à l’observateur une aventure fascinante. Ce paysage, sorti d’un conte est également une scène propice pour exercice de tout comportement inhabituel et souvent charismatique. Tel est l’aspect nocturne de la ville d’Abouam : « Il y avait un tel silence que les tours d’Abouam semblaient renfermer quelque chose de mystérieux, d’attirant […]. Enfin, les portes grincèrent, la lumière de la lune se projeta dans l’arche en forme de fer à cheval, juste devant nos yeux s’ouvrit une rue de la ville africaine, droite et étroite, comme tranchée d’un coup vertical de couteau ! », p. 90.

Le charisme est étrange et s’exerce dans des lieux qui paraissent étranges tantôt en raison du mystère qui s’en dégage, tantôt en raison de leur ancienneté : le mystère et le passé vont souvent ensemble dans la narration de Némirovič. La sensation d’étrangeté et l’exaltation des sens qui en découle résultent aussi d’une certaine déformation de la réalité observée. Cette déformation peut être celle de la perception lorsqu’elle est une conséquence de l’usage des drogues et des excitants, comme nous l’avons remarqué plus haut. Elle peut aussi être réelle lorsqu’il s’agit des formes inhabituelles de l’architecture, des proportions inattendues des bâtisses, des dimensions démesurées ou, au contraires, réduites des constructions et des espaces. Tel est le spectacle d’une ville marocaine et de ses fortifications qui impressionnent le spectateur occidental par l’étroitesse et le peu de lumière de ses passages surtout lorsqu’elles sont comparées à d’énormes masses de murs épais et crénelés. L’étrangeté de ce paysage urbain exacerbe les sens de l’observateur et le prépare à percevoir ces lieux comme des espaces qui mènent vers les endroits où se produit le pouvoir charismatique (« Éclairées de cette étrange façon, les mosquées blanches tournaient vers nous leurs visages morts […] La réalité européenne semble alors lointaine et fantastique, surtout dans le quartier Mechouar. Dans cette partie de la ville le voyageur sent qu’on l’observe à travers les meurtrières menaçantes des énormes murs de la forteresse. Les tourelles, accrochées à ces murs funestes, sont postées au-dessus de sa tête et le guettent en permanence. Un cavalier portant une armure en acier ou un soldat enveloppé dans une djellaba d’un rouge sang, peuvent surgir tout à coup entre les remparts », p. 108).

Mais un état de demi-sommeil, d’abrutissement par la chaleur et par la fatigue, d’exaltation des sens par les odeurs, les bruits, les couleurs ne suffit pas pour être à même de percevoir le comportement charismatique. Le narrateur doit également faire un effort conscient afin de comprendre le comportement de ses hôtes qui lui paraît au début excessivement sauvage et brutal.

Comment la transition du charisme individuel vers le charisme de chefs s’effectue-t-elle ?

Le charisme est aussi une capacité à faire preuve d’un comportement extrême, mettant à l’épreuve tout le courage de l’individu et toutes ses forces. Némirovič observe ce genre de charisme dans différentes situations et chez différents personnages. Ce comportement devient charismatique parce qu’il acquiert de l’importance sociale : il est reconnu comme fascinant par tout un groupe humain et inspire les imitateurs et les continuateurs. Un de ces personnages ayant naturellement du charisme est un « el-aftari », courrier du sultan traversant au pas de course le désert et qui se déplace tout nu avec une ceinture et un vieux sac en cuir sur la poitrine : « Du Tanger lointain à Fès, de Fès à Marrakech et à Mogador, de Mogador vers le Sahara, vers Tafilalet brûlant — les courriers marchent le jour et la nuit dans les sables mouvants du Maghreb pour porter les lettres de sa majesté le sultan. […] Par ses sauts réguliers il traverse les horreurs du désert. Il est sec comme un lézard, son corps est tissé de fibres, son thorax est arqué, ses jambes sont fines. On dit au Maroc que même un lion s’éloigne à l’approche de ce courrier de sa majesté. […] Combien de fois, couché dans ma tente, j’entendais au loin le chant d’un el-aftari. […] C’est plutôt une série de cris aigus, d’exclamations très hautes qui ressemblent surtout au grincement d’un épervier se lamentant dans les hauteurs inaccessibles », p. 95-96.

Le charisme peut s’exercer grâce à une certaine prédisposition de la population à le recevoir. Némirovič place une réflexion au sujet du « caractère national » au centre de son récit. Il décrit les Maures aimant les spectacles cruels, comme par exemple, le combat de coqs et celui d’aigles. Le combat de coqs fait penser Némirovič à la différence des « races » du Maroc, qu’il inscrit dans un schéma classique pour son époque de la différence entre les Berbères « aryens » et les Arabes « sémites ». Les Berbères repliés sur les montagnes possèdent davantage de charisme que les Arabes : « Ce sont des montagnards épris de liberté, qui ont résisté à Carthage, qui n’ont pas cédé devant la discipline d’acier des invincibles Romains, qui l’ont emporté plus tard sur les Abencérages et les Omeyyades. Si Fès leur réclame un tribut, leur réponse est laconique : » venez le chercher ! ». Bien évidemment, aucun caïd n’osera le faire. On ne revient pas indemne de leurs montagnes, et même si l’on s’en sort, les Rifains poursuivent leur persécuteurs, pénètrent dans leurs villes et les pillent, semant la panique ; aussi un Arabe retiendra-t-il son chien pour qu’il n’aboie pas après un montagnard », p. 78.

Némirovič reviendra à plusieurs reprises sur les manifestations du comportement indépendant des Rifains face au pouvoir. Où leur charisme prend-il sa source ? Probablement, comme auraient pensé ses nombreux contemporains ethnographes et anthropologues, dans leurs origines et dans leurs mode d’existence.

Au niveau individuel, le charisme se manifeste à travers le comportement rebelle qui s’oppose au pouvoir despotique du sultan et de ses représentants. L’auteur observe cette attitude chez les montagnards du Rif. Il décrit sa rencontre, sur la route de Fez, avec une caravane de prisonniers qui constituaient « la proie du sultan », « c’étaient les chefs du Rif » : « Les visages des prisonniers attachés étaient insensibles. Dans leur expression on ne pouvait pas imaginer que dans quelques jours toutes ces têtes couleur de bronze, avec leurs traits austères et leurs yeux d’oiseaux de proie seraient accrochées aux murs de la citadelle ou sur les marchés, enfoncées sur des longs pieux, attirant des nuages de corbeaux voraces », p. 97. Au cours d’une altercation avec les gardes, l’un des prisonniers ose cracher au visage de son bourreau ; il est acclamé par les voix approbatrices de ses camarades ; il rit et se moque des gardes. « J’ai encore des frissons quand je me souviens de ce qui se passa après », ‑ ajoute Némirovič pour faire durer le suspense et avant de relater la scène où le jeune prisonnier en question se fait sur le champ couper la tête. Le spectacle se termine par le geste du garde : « Le noir aux yeux blancs respirait lourdement en essuyant la lame de son yatagan ». Cette vision d’horreur est conclue par un dialogue entre les compagnons de voyage qui est aussi une réflexion sur les mœurs locales : « ‑ Des mœurs atroces. ‑ Ils vous paraissent l’être. Mais ici le peuple est accoutumé. ça ne peut pas marcher autrement ». 

La rébellion individuelle prend ses racines dans l’attitude collective du groupe et dans le charisme du peuple dont la raison d’être réside dans l’insoumission et dans les pillages des territoires où s’exerce l’autorité du sultan : « Ce sont des Rifains… Ils ont traversé le désert, dans la journée, se sont cachés derrière les sommets dénudés de Djebel-Horm, et dans la nuit, ont pénétré dans cette partie de la ville. Beaucoup de bruits, peut-être beaucoup de sang, mais les dégâts ne sont pas trop grands. Ils ont certainement tiré sur les passants, ou, si c’étaient des femmes, les ont emmenées avec eux. […] », p. 110. Par ailleurs, Némirovič compare souvent les Rifains avec les aigles : « Aux citadins ramollis, teints en henné, les montagnards déclarent leurs droits à la liberté conquise de haute lutte. On entend les voix rauques des aigles, descendus dans une plaine paisible et somnolente », p. 126.

Némirovič développe son idée du caractère national particulier des Marocains qui seraient habitués au despotisme et seraient enclins à considérer la cruauté du pouvoir comme une manifestation obligatoire de sa force : « Le beau visage du Maure sourit gentiment. Mais n’y croyez pas trop — observez : des éclairs traversent ses yeux tendres et ses traits expriment soudain de la méchanceté et de la colère. Ici le peuple n’admet pas la clémence : si un sultan réformateur se trouvait au pouvoir et abolissait la torture et la mort dans le supplice — comme on l’a fait à l’autre bout du monde, au Japon — le Maure, le Berbère, l’habitant du Rif se révolteraient. Selon leurs idées, la miséricorde représente un signe de faiblesse. Les valeurs éthiques sont ici différentes des nôtres », p. 98.

Ainsi le pouvoir despotique d’une part et la rébellion d’une autre seraient les deux visages du pouvoir charismatique au Maroc. D’après Némirovič, ils sont même complémentaires et se nourrissent l’un de l’autre.

C’est dans le caractère national que les chefs charismatiques puisent l’inspiration, c’est le « peuple » qui alimente le charisme. Némirovič croit à l’esprit du peuple et il essaye de l’essentialiser. Les Marocains lui paraissent particulièrement contradictoires et leur comportement est pour lui inattendu : on passe facilement d’un passé très ancien à la modernité. Ils sont cléments envers les malades, les fous, les esclaves, mais de temps en temps on remarque « comme une lueur fugitive de cruauté dans les yeux d’un Maure ». C’est dans cette cruauté innée que prend sa source le despotisme oriental. Némirovič évoque plusieurs manifestations de ce comportement qui lui paraît barbare : l’égorgement autorisé d’un criminel par la famille de la victime ; les exécutions des citadins riches par le chef de la province ; les supplices des prisonniers, etc. Ces scènes de meurtres et de tortures sont nombreuses dans le récit ; l’écrivain souligne qu’il « y a une force captivante dans chaque horreur », p. 84. L’horreur et l’abomination participent du charisme politique. Elles laissent un souvenir inoubliable chez le spectateur : « Ce cauchemar demeurait inlassablement devant mes yeux ». Les chefs politiques évoqués dans le récit exploitent à fond ce prétendu goût de la foule marocaine pour le sang ; le meurtre et la torture font partie du spectacle auquel se donne le pouvoir ; ils sont toujours exhibés et présentés comme des scènes publiques ayant une signification sociale. Comme si la contemplation collective de ces supplices renforçait le lien entre le chef et la population.

La générosité ostentatoire, la distribution de dons, l’exhibition des biens sont également les manifestations extérieures du charisme. Car le charisme politique s’appuie sur la gloire, sur une réputation qui se propage à travers le pays. Némirovič évoque cet aspect du fonctionnement des pouvoirs locaux au Maghreb. Il souligne que la source de cette générosité réside dans le pillage et l’oppression de la population (« Ils possèdent trop de bien pour qu’Abbas-Ismaïl [gouverneur de la région de Tafilalet] les laisse vivre. Quand ils seront exécutés, il prendra leurs maisons et enverra leur argent au sultan à Fès […] C’est là que j’ai compris ce que valait l’hospitalité et la bienveillance du chef de Tafilalet », p. 87).

Némirovič partage avec ses contemporains, les auteurs français du roman colonial, le regard qui se complaît à reconnaître en Afrique la civilisation du Moyen Âge, ici – le Moyen Âge espagnol : « Telle était l’Espagne des Maures, aussi le quartier Mechouar de Fès me rappela-t-il les ruelles étroites de Grenade et de Tolède. […] Les siècles passaient, mais rien ne changeait ni dans les constructions, ni dans la vie quotidienne. Les formes de vie anciennes, inchangées, vous impressionnent par leur beauté, par leurs aspects pittoresques, par leur incroyable originalité », p. 109. Ce voyage dans le temps incite l’auteur à percevoir les phénomènes politiques qu’il observe en tant que manifestations d’une civilisation figée dans son passé. Le voyage dans le passé ressemble à une « mission ethnographique » : la distance s’élargit entre l’observateur et le monde observé, enfermé dans son étrangeté. Le charisme politique du sultan perçu dans ces conditions apparaît comme une force sauvage, barbare, mais aussi comme observée de loin : « Comme autrefois, les têtes coupés des chefs rebelles enfoncées sur des perches, sont exposés sur les créneaux de Bab-el Mahrouk, tandis que leurs corps gisant au marché el-Saoua nourrissent les chiens affamés et les corbeaux. Comme autrefois, sur le grand marché, on vend deux fois par semaine les captifs, tandis que dans les ruelles d’El-Kassi, les Maures riches peuvent aussi se procurer des esclaves blanches », 109.

Le charisme du sultan est-il un véritable charisme ?

Le pouvoir du sultan se donnant en spectacle correspond au moment central de ce voyage au Moyen Âge. Pour se rendre au palais du souverain de « l’empire du couchant », Némirovič doit se vêtir d’une façon particulière et de se munir d’une escorte : les spectateurs participent à la mise en scène du charisme chérifien. Il chevauche une monture magnifique, portant un harnachement en argent et des houppes en or : « Le cheval était retenu par deux Noirs habillés de djellabas rouges d’une telle qualité que même les officiers de la garde du sultan auraient pu les envier. A la tête de la procession se trouvait le messager du sultan, derrière suivait mon interprète », p. 111. Ce récit nous rappelle étrangement d’autres narratifs coloniaux où il s’agit de la première apparition d’un Européen devant l’autorité musulmane d’un pays africain (par exemple, l’officier britannique Hugh Clapperton se présentant, en 1824, devant le sultan de l’empire peul du Sokoto au nord du Nigéria actuel : sa description s’attarde sur son costume, sur l’harnachement de son cheval, sur son escorte, et aussi sur l’impression que son aspect suscite chez les indigènes6).

Le récit de Némirovič est plutôt ironique : il souligne que ce costume n’obéit à aucune norme, mais constitue plutôt une sorte de déguisement. Son interprète s’est procuré l’habit d’un académicien français, brodé et au col montant ; il a décoré sa poitrine de médailles très exotiques, jamais vues « même dans les atlas héraldiques » : « Moi, dans mon habit de soirée noir, j’étais vraiment laid en comparaison. Un véritable corbeau ».

Le récit de la réception chez le sultan s’articule notamment autour de la description de la foule : les citadins qui affluent vers l’entrée du palais où se dresse une énorme arche : « Les gens étaient blottis contre les murs, debout u accroupis, serrés les uns contre les autres. Ils étaient ici par milliers ‑ des riches, des pauvres, des soldats, des mollahs, des « gens du livre », des habitants du Rif illettrés. Des milliers d’hommes silencieux », p.112.

Ceux qui sont admis à l’intérieur, attendent le sultan debout sous le soleil brûlant : ce sont des ulémas, des professeurs de Qarawiyyin, des membres de confréries, « des vieux sages importants », des ministres et des diplomates étrangers. La cour où se passe la cérémonie est immense : « elle paraissait même à moitié vide bien qu’à peu près dix milles hommes s’y fussent rassemblés, ceux qui avaient « le droit d’entrée » à la cour ». L’attente du sultan est très longue ; mais, au moment où « on n’en pouvait plus », l’arrivée du sultan est annoncée par les instruments de musique. Tous les musulmans se prosternent, alors que les Européens ôtent leurs chapeaux.

La garde du sultan, précédant son apparition, est habillée en rouge. Les mouvements du sultan sont lents et solennels ; autour de lui flottent les drapeaux et les étendards. La lenteur et l’immobilité constituent ses traits essentiels, aussi bien qu’une absence de couleurs, où plutôt la pâleur extrême de son visage et la blancheur de ses vêtements, mais aussi l’absence de paroles : « Aucun muscle de son visage ne bougeait et on avait l’impression d’être en face d’une poupée de cire. Sa main, tenant une bride, était parfaitement immobile » ; « Les lèvres anémiées de sa majesté chérifienne demeurèrent closes ».

En somme, la cérémonie dans la cour est comparable, pour Némirovič, à un supplice, à cause du soleil insupportable et le caractère interminable de la cérémonie. Le spectacle s’achève, effectivement, par une mise à mort publique des prisonniers issus des tribus du Rif. Le sultan aime voir couler le sang humain, il possède un caractère impitoyable : ceci, selon Némirovič, serait moins une expression de son tempérament personnel qu’une réponse à une attente collective. Il est en quelque sorte une quintessence de l’esprit de son peuple, particulièrement féroce : « Moulay Hassan était un Maure authentique. L’odeur du sang lui était plus douce que celle de l’ambre. Il faut voir les Arabes maghrébins quand ils se rendent aux abattoirs. Comme ils respirent les émanations des carcasses fraîchement préparées ! Avec quelle joie ils plongent un couteau dans la chair vivante. Les souffrances d’autrui ne les touchent guère. Les blessures, les dos flagellés, les crânes éclatés, les têtes coupées ne produisent aucun effet désagréable sur leur humeur. Ils écorchent un être humain aussi facilement qu’ils éventrent un mouton encore vivant, avec une indifférence répugnante », p. 114.

Cette interprétation stéréotypée et péjorative du caractère de l’Autre que Némirovič émet ici en observateur-touriste doit être certainement repositionnée dans le contexte des relations difficiles des puissances occidentales avec l’empire des chérifs au début du XXe siècle. Elle nécessite également l’exploration du bagage sociologique de l’écrivain nourri par ses lectures des voyageurs occidentaux et des romans exotiques, construits autour des clichés raciologiques de l’époque de l’expansion coloniale. Il faut par ailleurs remarquer qu’il se distancie, à plusieurs reprises, de quelques-uns de ses confrères britanniques et français et met en relief aussi bien son respect des traditions musulmanes que son désir de se rapprocher de ses hôtes, de les comprendre mieux et de se faire aimer d’eux. En effet, des pages entières de ses essais correspondent à des éloges enthousiastes à l’antique culture musulmane, au génie marocain, au perfectionnement qu’avaient ici atteint, comparés à l’Europe barbare, les échanges et le mode de vie. Mais son style cultive également des contrastes et des paradoxes : il décrit la culture sclérosée et figée dans son passé.

L’analyse critique de son œuvre ne correspond pas, ici, à notre objectif : en revanche, on remarquera l’accord parfait qu’il observe entre la personnalité du sultan et celle de son peuple. Pour cette raison le sultan est par excellence un souverain charismatique : il est vénéré par ses sujets en tant qu’une figure sainte de l’islam, un représentant vivant de la famille du Prophète. Mais aussi son comportement correspond-il parfaitement aux attentes de son peuple : éloigné des mortels et cruel, tel un Dieu vivant, il incarne le côté inaccessible du charisme : « un chérif c’est le lion du désert, dont les griffes doivent être couvertes du sang », p. 126.

La scène du contact du sultan avec les condamnés est décrite selon le même mode que nous avons déjà observé, mettant en opposition deux types de charisme : celui, officiel, du sultan, et celui du jeune chef issu du peuple, qui s’impose par sa beauté et par son comportement fier et indépendant : « Le montagnard se redressa devant le chérif […] c’était un garçon de quinze ans environ. Sa beauté fière sautait aux yeux malgré la saleté de la route et de la prison », p. 115. Il préfère le supplice et la mort à la proposition du sultan de passer à son service (« Un aigle ne peut pas vivre en cage. Je suis né et je vais mourir libre »).

Un aigle contre un lion, un jeune rebelle contre un jeune tyran : seraient-ils des incarnations grotesques de deux types de chefs charismatiques que Némirovič observe au Maroc ? Ou plutôt, seraient-ils, tous les deux, des émanations du tempérament de leur peuple ? Le « caractère du peuple » ne serait-il pas le vrai héros de cette narration marocaine ? Comme si la société avait besoin de se projeter à l’extérieur, pour mieux se voir et se connaître, par le biais de ses personnages charismatiques. On remarquera que la pensée de Némirovč suit le mouvement de la « masse » vers le « chef » plutôt que le contraire. La sociologie de Némirovič s’inscrit certainement dans les grandes tendances de son époque, s’intéressant aux objets tels « la psychologie de masses », « le caractère national », « l’esprit du peuple »7, qui se manifestent également à travers le roman colonial des années 1910-1930.

Cependant le lecteur de ses essais reste marqué par ce double faciès, diurne et nocturne, du « visage du peuple », que Némirovič a dû certainement observé également en Russie.

1  « Nemirovič-Dančenko, Vassilij », in Russkie Pisateli 1800-1917, biografičeskij slovarʹ, v.4, M-P, éd. P. A. Nikolaev, Moskva, Bolʹšaâ rossijskaâ ènciklopediâ Fianit, 1999, p. 282-285.

2  Starcev, V.I., « M.M. Kovalevskij – masson », in M.M.Kovalevskijv istorii rossijskoj sociologii i obŝestvennoj mysli, Sbornik statej : k stoletiû so dnâ roždeniâ M.M. Kovalevskogo, Sankt-Peterburgskij gosudarstvennyj universitet , Russkoe sociologičeskoe obŝestvo im. M.M. Kovalevskogo, Sankt-Peterburg, 1996., pp. 190-201, p. 198.

3  Némirovič-Dančenko, Vassilij, Skobelev, Moskva, Voennoe Izdatel’stvo, 1993, réédition de 1884.

4  Némirovič-Dančenko, Vassilij, Kraj zolotogo zakata, Berlin, Olga D’âkova, 1923. Pour la traduction française des fragments de ce texte, voir : La Russie et le Maroc, Histoire de leurs contacts au temps des empires (1777-1916), éd. Podgornova, N.P., trad. A. Pondopoulo, Moscou, Institut d’Afrique, 2002.

5  A partir d’ici, les citations et les numéros des pages renvoient à La Russie et le Maroc, Histoire de leurs contacts au temps des empires (1777-1916).

6  Denham, Clapperton, Oudney, Narrative of Travels and Discoveries in Northern and Central Africa, in the years 1822, 1823 and 1824 by Major Denham, Captain Claperton and the late Doctor Oudney, in Missions to the Niger, v. II, The Bornu Mission, 1822-1825, ed. by E. W. Bovill, Cambridge University Press, The Hakluyt Society, 1966.

7  Pour l’un des aspects de ce mouvement d’idées, voir : Nye, Robert, The Origins of Crowd Psychology : Gustave Le Bon and the Crisis of Mass Democracy in the Third Republic, London, Beverly Hills, Sage Publications, 1975.


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